La Plume d'Aliocha

1 novembre 09

Un code de déontologie moderne, enfin ! (2)

Classé dans : Débats, questions d'avenir — laplumedaliocha @ 15:21

Quelques mots dans le prolongement du billet précédent en réponse à un article de Paul Villach publié sur Agoravox. Celui-ci attaque le projet de code de déontologie de Bruno Frappat sous prétexte qu’il entretiendrait “trois erreurs traditionnelles qu’aiment à répandre les médias” (je sens poindre l’influence de Bourdieu et Chomsky). D’abord explique-t-il la distinction entre faits et commentaires sur laquelle s’appuie le code serait inopérante puisque on n’accède jamais qu’à la représentation des faits, non aux faits eux-mêmes. Certes. Si l’observation est intéressante, elle témoigne néanmoins d’une ignorance du journalisme qui serait pardonnable si elle ne se traduisait par des attaques un peu trop péremptoires à mon goût. Quand on pratique le journalisme, on sait fort bien distinguer ce qui relève de la description des faits selon la règle des 5 w (qui impose de répondre à ces 5 interrogations : who, where, when, what, why), du commentaire. Exemple : “Jean Sarkozy (who) a annoncé le 22 octobre (when) sur France 2 (where) son intention de renoncer à se porter candidat à la présidence de l’Epad (what) en raison des réactions suscitées par sa candidature (why). Rappelons que l’Epad est un organisme créé par le général de Gaulle etc. (mise en perspective). Il est heureux que ce-dernier ait enfin pris acte de la colère populaire déclenchée par un évident népotisme d’autant plus inadmissible que notre pays est en crise et, surtout, que de nombreux jeunes, eux très diplômés, ne trouvent pas d’emploi car leur père n’est pas à l’Elysée (commentaire). Alors je veux bien que l’on joue à faire de la philosophie en maniant l’exemple fameux du “ceci n’est pas une pipe” de Magritte, c’est aussi louable qu’intéressant, mais ça n’informe pas en pratique un journaliste sur ses obligations professionnelles. Or, l’objet du code est précisément de fixer des règles déontologiques susceptibles de guider les journalistes dans leur travail. Leur dire qu’ils n’accèdent jamais aux faits mais seulement à leur représentation n’apporte rien. En revanche, souligner qu’il faut s’en tenir aux faits et éviter de les mélanger avec les commentaires est tout à fait utile et même nécessaire. Rappelons à ce propos la remarquable observation d’Hannah Arendt :

“Les faits sont la matière des opinions, et les opinions, inspirées par différents intérêts et différentes passions, peuvent différer largement et demeurer légitimes aussi longtemps qu’elles respectent la vérité de fait. La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat”.

Osera-t-on me dire qu’Hannah Arendt véhiculait en écrivant cela le mythe journalistique de l’accès direct aux faits ?

Deuxième critique : le code procéderait à “une dénégation discrète de la loi d’influence” (ah, les vils journalistes manipulateurs ! ) en écrivant que le journaliste “refuse toute confusion entre information et promotion ou publicité”. L’auteur de l’article ne voit pas de différence entre information et publicité, estimant que toute communication, journalistique ou publicitaire,  emporte nécessairement une influence. C’est bien entendu exact. Mais la charte encore une fois ne fait pas de théorie de la communication, elle s’adresse d’un point de vue pratique aux journalistes et leur dit : “vous ne devez pas prêter votre plume à des opérations de publicité de quelque nature que ce soit”. Voyez à ce sujet ce billet dans lequel je relayais les inquiétudes de Laurent Habib, patron d’Havas au sujet du développement inquiétant de la publi-information. Par ailleurs, les lecteurs habituels d’@si ont dû ces derniers temps lire nombre d’articles à ce sujet chez Daniel Schneidermann. Non seulement le code ne nie pas la loi d’influence, mais au contraire il invite les journalistes à avoir conscience des conséquences positives ou négatives de ce qu’ils publient. N’est-ce pas une reconnaissance implicite de leur influence, assortie d’un appel à la responsabilisation ? La distinction entre information et publicité ne s’inscrit pas sur le terrain de l’influence mais sur celui de la différence entre rendre compte en toute indépendance d’un événement d’une part et vanter les mérites d’un produit contre rémunération ou sous la contrainte d’autre part. Chacun comprendra qu’il en va de la crédibilité de la presse.

Troisième critique : rien n’indique dans ce code ce qui fonde la décision de publier ou non une information. Si, je m’excuse, beaucoup d’éléments l’indiquent. L’obligation de hiérarchiser contenue dans l’article 1, par exemple, renvoie à la nécessité de trier ce qui est important de ce qui ne l’est pas. C’est un premier critère qui, en effet, peut prêter à discussion car il confère un pouvoir important à un organe de presse.  N’oublions pas toutefois que le pluralisme est censé corriger ce pouvoir dès lors que ce qui n’intéresse pas l’un excitera la curiosité de l’autre, sauf à croire au grand complot des médias qui se réuniraient tous les matins pour décider ensemble ce qu’ils vont cacher au public. Notez il y en a pour le penser, comme d’autres s’obstinent à considérer qu’on n’a jamais marché sur la lune. Ajoutons qu’Internet tempère de plus en plus les effets potentiellement négatifs de cette fonction attribuée à la presse. Outre l’importance ou non d’un fait qui pousse à l’évoquer ou à le taire, viennent une série de limitations à la liberté de publier une information liées au respect de la dignité, de la présomption d’innocence, de la vie privée, ou encore à l’interdiction de susciter haines, discriminations, préjugés. Sans compter l’article 3-1 qui enjoint de ne pas mettre en cause l’honneur d’autrui  sans information crédible sur les faits allégués. Tels sont les critères qui limitent la sortie d’une information. Ils ne satisferont pas les adeptes du grand complot médiatique, mais je gage que ceux-là n’auraient pas été davantage convaincus par des informations plus précises, à supposer d’ailleurs qu’elles puissent être fournies, ce dont je doute. Il n’y a que le gouvernement chinois qui sache parfaitement ce qu’il entend par important ou non en ce qui concerne l’information…

Ceux qui nient la différence entre information journalistique et publicité, ou bien encore contestent la possibilité de relater un fait de la manière la plus exacte, fidèle et objective possible au nom d’une vision idéalisée et assez théorique des choses, me donnent toujours envie de les envoyer observer durant quelques jours le fonctionnement de la justice. Ils verront que c’est une affaire humaine parfois bien éloignée d’une vision idéale de la Justice. Il n’empêche, des milliers de juges la rendent chaque jour, de même que des milliers de journalistes tentent avec plus ou moins de succès, de talent et d’éthique de rendre compte de l’actualité quotidiennement. Ils ne sont pas plus objectifs que les juges ne sont justes, mais ils tendent à l’objectivité, c’est leur mission et leur devoir. Un devoir qui est en passe d’être réaffirmé, et c’est tant mieux.

Un code de déontologie moderne, enfin ! (1)

Classé dans : questions d'avenir — laplumedaliocha @ 15:20

Bruno Frappat a achevé la rédaction du code de déontologie des journalistes, lequel a été rendu public le 27 octobre dernier. Il faut encore que le texte soit discuté par les entreprises de presse et les syndicats de journalistes, mais un pas important a tout de même été franchi. L’annexion d’un code de déontologie à la convention collective répond à une demande ancienne des syndicats de journaliste, précise le SNJ (Syndicat national des journalistes) à l’AFP, mais jusqu’à présent les organisation patronales résistaient. Celles-ci aujourd’hui se veulent rassurantes, elles ne voulaient pas d’un texte rédigé par des journalistes, mais puisque  ce code est le produit d’une collaboration entre éditeurs et journalistes, tout va bien. Ou presque. Le SNJ regrette en effet de n’avoir pas participé aux travaux, ce qui pourrait compliquer les négociations à venir.

Pourquoi un code ? Parce qu’il faut renouer avec la confiance du public souligne Bruno Frappat, et parce que l’apparition du numérique a changé les règles du métier. Alors il a préféré réunir un comité des sages et préparer un texte, plutôt que laisser l’Etat s’en occuper. On voit mal en effet le gouvernement Sarkozy prendre sa plume pour définir les obligations déontologiques des journalistes. Le procédé eût été choquant et le résultat inéluctablement rejeté par la profession. Au demeurant, dans tous les métiers, ce sont les professionnels eux-mêmes qui édictent leurs règles de déontologie.

Mais que dit donc ce projet de code ? Allez voir, il est ici. Vous pourrez le comparer utilement aux deux textes qui l’ont précédé :  la Charte professionnelle des devoirs des journalistes français, adoptée en 1918 et la Charte de Munich de 1971 signée par l’ensemble des syndicats de journalistes européens. Voyez également cet article de wikipedia qui synthétise assez bien la question.

Mais alors, me direz-vous, quel peut être l’intérêt d’un nouveau code alors qu’il en existe déjà au moins deux, dont un français et un européen ? Cet intérêt est triple. D’abord en pleine crise de confiance, il n’est pas inutile de réfléchir sur les valeurs de la profession et de les acter dans un texte solennel. Ensuite depuis 1971, la profession a changé, notamment sous l’influence d’Internet. Il fallait donc moderniser les textes existants. Enfin, le projet de code a vocation à être annexé à la Convention collective des journalistes, ce qui lui conférera une force juridique supérieure à celle des chartes existantes.

En comparant les anciens textes avec le code de Frappat, on observe que les principes fondamentaux demeurent les mêmes depuis un siècle (vérité exactitude, indépendance, respect de la vie privée, devoir de rectification en cas d’erreur etc), simplement il nécessitaient d’être adaptés à notre époque et sans doute aussi mieux explicités. Une lecture attentive donne le sentiment que la rédaction du code est partie des critiques les plus habituelles contre la presse (journaliste manipulés, refusant  de reconnaître leurs erreurs, se jouant du droit de réponse, portant inutilement atteinte à la vie privée, se complaisant dans l’émotionnel, le racolage….) pour redéfinir de façon très pratique les obligations professionnelles des journalistes. D’un point de vue formel, la grande innovation par rapport aux textes précédents consiste à définir le métier de journaliste. Signe des temps sans doute, et de la confusion qu’est susceptible d’introduire Internet dans l’appréhension du métier, dès lors que tout un chacun peut désormais s’improviser diffuseur et commentateur d’actualité via les blogs et autres.

“Le journaliste a pour fonction de rechercher, pour le public, des informations, de les vérifier, de les situer dans un contexte, de les hiérarchiser, de les mettre en forme, et éventuellement de les commenter, afin de les diffuser, sous toute forme et sur tout support.

Il le fait, au sein d’une équipe rédactionnelle, sous l’autorité de la direction de la rédaction et la responsabilité du directeur de la publication, dans le cadre d’une politique éditoriale définie”.

La définition du journalisme qui constitue le premier “chapitre” de la charte est suivie de trois autres chapitres : “le recueil et le traitement de l’information”, “la protection du droit des personnes”, et “l’indépendance du journaliste”. Vous observerez que ces 3 parties illustrent les interrogations de notre époque sur le métier. Ainsi par exemple, le journaliste est invité à être “attentif aux critiques et suggestions du public”. L’air de rien, c’est une innovation majeure car la voix du public fait officiellement son entrée dans notre déontologie, ce qui n’était pas le cas dans les déclarations précédentes. Autre signe de modernité, toute modification volontaire d’une image doit être signalée au public. Plus innovant cet article qui précise : ” Le journaliste rectifie dans les meilleurs délais et de la façon la plus visible les erreurs qu’il a pu commettre. Il doit avertir le public des manipulations dont il a pu être victime”. La charte pose également un principe que l’on pourrait qualifier “d’information responsable” et qui me parait particulièrement bienvenu : “Le journaliste doit toujours avoir conscience des conséquences, positives ou négatives, des informations qu’il diffuse”. Celui-ci se décline dans le respect de la vie privée, de la dignité et de la présomption d’innocence mais aussi sur le terrain des haines, discriminations et préjugés : “Le journaliste veille à ne pas nourrir la haine, les discriminations ou les préjugés à l’égard de personnes ou de groupes. Il ne relaie pas des réactions de lecteurs, d’auditeurs, de téléspectateurs ou d’internautes qui risquent d’entretenir ces mêmes sentiments”.

Sur le terrain de l’indépendance enfin, je trouve particulièrement bien vue la rédaction de cet article : “Le journaliste garde recul et distance avec toutes les sources d’information et les services de communication, publics ou privés. Il se méfie de toute démarche susceptible d’instaurer entre lui-même et ses sources un rapport de dépendance, de connivence, de séduction ou de gratitude”. C’est à mon sens l’un des points les plus importants du texte car il traite de l’influence la plus pernicieuse qui puisse s’exercer à l’encontre d’un journaliste, l’excessive proximité avec les sources et notamment avec les services de communication. On vous manipule de la pire des manières qui soit, sur le terrain de la flatterie, de la confiance, de la complicité, du respect de la parole donnée etc.

Globalement, ce texte me parait intelligent. En partant très concrètement des fautes stigmatisées par le public, il aboutit à un code aussi pragmatique que peut l’être ce type d’exercice. Néanmoins, j’observe qu’il n’est nulle part fait mention de l’obligation au secret professionnel alors que celle-ci fait partie des devoirs essentiels énoncés dans la déclaration française de 1918 ainsi que dans la charte de Munich. Etrange… Le SNJ regrette pour sa part qu’en face des devoirs, il n’y ait pas l’affirmation des droits des journalistes comme c’est le cas dans la charte de Munich. Ces droits sont au nombre de 5 dans la charte de 1971: l’accès aux sources, le refus de toute subordination contraire à la ligne générale de l’entreprise, l’impossibilité d’être contraint à faire quoique ce soit de contraire à sa conscience, le droit pour l’équipe rédactionnelle d’être informée des décisions de nature à affecter l’entreprise, et enfin le droit à la sécurité matérielle et morale au sein de l’entreprise. Cette absence de “droits” en contrepartie des devoirs méritera un débat, en effet. On peut toutefois considérer que l’affirmation des devoirs des journalistes implique nécessairement de la part de leurs employeurs que ceux-ci leur garantissent le moyen de les respecter. Quant au droit d’accès aux sources, il me semble être le corollaire nécessaire du droit du public à l’information. Cela étant, si ça va sans dire, on m’objectera avec raison que c’est encore mieux en le disant….

NB : Quand on cherche sur Google le code de Frappat, on tombe assez vite sur un article d’Agoravox extrêmement critique avec le projet. J’y réponds dans le billet suivant afin de ne pas allonger inutilement celui-ci.

Et merci à Paul de m’avoir alertée sur la sortie du texte au moment où je vous annonçais ma désertion provisoire du blog pour excès de travail!

8 octobre 09

La leçon d’éthique qui fait mal

Classé dans : Coup de chapeau !, questions d'avenir — laplumedaliocha @ 11:04

Diantre ! Il a fallu que je le lise pour le croire. Le Monde publiait hier une tribune de Laurent Habib, directeur général d’Havas France. Et savez-vous pourquoi l’homme a pris sa plus belle plume pour écrire au quotidien du soir ? Rien moins que pour donner une leçon de déontologie à la presse. On marche sur la tête. Et le pire, c’est qu’il a raison.

Haro sur le publi-rédactionnel !

Dimanche 27 septembre, un journal non cité dans la tribune mais dont @si nous apprend qu’il s’agit du Journal du dimanche, publie un cahier spécial de 4 pages intitulé “Spécial voyage vert” dans lequel une journaliste, selon Laurent Habib, décrit son “voyage écologique responsable entre Paris et Londres”. Le problème ? Eh bien c’est que ces 4 pages – que rien ne différencient du reste du journal ou presque – sont en réalité un publi-reportage financé par Eurostar. Pour être clair, la rédaction s’est prêtée à une opération publicitaire. Seule la mention “Supplément réalisé en partenariat avec Eurostar” permet, à condition d’être attentif, de repérer que ceci est de la pub et non pas du journalisme. Laurent Habib note que de plus en plus de titres se mettent à vendre “non seulement leurs espaces publicitaires, mais aussi la caution de leurs contenus rédactionnels et de leurs journalistes”. Et le publicitaire de mettre en garde “Les titres de presse ne trouveront bientôt plus personne pour lire une information potentiellement suspecte d’avoir été conçue pour et par les marques”. Bon sang, où faut-il en être arrivé pour que ce soit la pub qui rappelle à la presse les règles de base en matière d’éthique ?

Evidemment, Laurent Habib a un double intérêt à dire cela. D’abord, si la presse disparaît, il perdra lui-même un support de communication que pour l’instant Internet n’est pas en mesure de remplacer. Et qu’il ne remplacera peut-être d’ailleurs jamais. Ensuite, ces tricheries mettent en péril toute la chaine de métiers de communication. Si les marques dealent directement avec les régies des journaux, ce sera la fin des centrales d’achat d’espaces mais aussi des agences de pub puisque les journalistes joueront gratuitement les producteurs de contenus publicitaires.

L’appel à l’éthique

Et l’auteur d’appeler chacun à un comportement responsable dégagé des objectifs à courte vue. Les agences médias doivent en finir avec la politique du cost killer, les annonceurs comprendre que la préservation de l’économie des médias est une partie intégrante de leur responsabilité sociale d’entreprise et les éditeurs de presse protéger la valeur de leur marque car c’est cette marque qu’achète les annonceurs. A défaut, la paupérisation de la presse va se poursuivre, prévient Laurent Habib,  jusqu’à ce que l’on entre dans un système de mécénat, ou pire, de subventions maintenant sous respiration artificielle des titres n’ayant plus les moyens de leur indépendance.

“Il y a urgence. C’est pourquoi je lance un appel à tous les supports de presse et à tous les acteurs de la communication pour rappeler publiquement et appliquer les codes élémentaires de déontologie de nos métiers et se réunir pour trouver tous ensemble une position commune permettant de recréer les conditions de la création de valeur économique de nos professions. Chacun comprendra qu’en sauvant la presse on sauve la démocratie mais l’on sauve aussi notre économie, car les marques ont plus que jamais besoin d’une presse forte, légitime et indépendante pour trouver leur public”.

Combien de fois ai-je écrit ici que l’éthique était la condition de la survie de la presse ? Combien de fois m’a-t-on rigolé au nez en me traitant de douce rêveuse hors des réalités ? “Le business, Madame, ne s’embarrasse pas de valeurs morales. La crise sans précédent que traverse la presse dans le monde entier sur fond de révolution technologique ne se résoudra pas à coups de code de déontologie” me lançait-on avec la plus grande commisération. Bien sûr que si. Un journal vend de l’information, ce qui suppose un rapport de confiance avec les lecteurs. Et la confiance, c’est infiniment fragile. C’est quand même malheureux que nous en soyons arrivés à recevoir des leçons de morale,et par là même de stratégie économique, de la part d’un homme de communication. En même temps, je ne peux m’empêcher de penser que ce cri d’alarme est un formidable espoir. Si on le rapproche des tentations des pure players de revenir au papier, on se dit que peut-être une première lueur et en train d’apparaître. On se dit que le paysage des médias commence à se dessiner plus clairement et qu’Internet ne sera pas le fossoyeur du papier. On se dit que la presse papier a un avenir, simplement parce qu’elle a une raison d’être.

29 septembre 09

Une certaine vision du web…

Classé dans : questions d'avenir — laplumedaliocha @ 14:08

Un article de Jean-François Copé, publié sur Slate, ranime la polémique sur Internet et le droit.  C’est ici. Je manque malheureusement de temps aujourd’hui pour vous parler d’un livre passionnant que je suis en train de terminer sur ce sujet. Mais c’est peut-être une bonne chose au fond, car c’est l’occasion de vous le faire découvrir autrement. L’auteur mystère dont je parle a été largement critiqué sur Internet ces derniers temps. On a dit de lui, un peu vite à mon sens, qu’il ne comprenait rien à Internet. Si je vous dis son nom, une partie d’entre vous froncera le nez et passera son chemin. Ce serait dommage. Histoire de faire sauter un préjugé que je trouve injuste (comme la plupart des préjugés d’ailleurs), voici un extrait de son livre :

“Si Internet est le symbole des technologies de l’information, ce qui lui donne sens, c’est la recherche d’une autre communication : les internautes cherchent avant tout, finalement, à créer d’autres rapports humains, d’autres solidarités. C’est l’autre plus que jamais qui est à l’horizon. Un océan d’informations, certes, mais surtout avec toujours la même question : comment entrer plus facilement, librement et authentiquement en relation avec quelqu’un ? Internet, l’empereur des systèmes d’information retrouve l’éternelle question de la communication humaine : “y-a-t-il quelque part quelqu’un qui m’aime ?”. Et les réseaux sociaux comme Facebook ne sont que la version moderne du Chasseur français, avec toutes les recherches de lien affectif et social. Le mot “réseaux sociaux” veut d’ailleurs tout dire. Au-delà des réseaux, c’est le social, c’est-à-dire l’humain qui prime. Comment se rencontrer plus facilement ? Avec un rêve d’égalité, visible dans le “peer to peer” : on se cherche et l’on est égaux. Du web aux blogs, aux twitters et aux multiples réseaux, c’est toujours la quête d’une autre communication humaine, plus libre et authentique. C’est aussi, il faut bien le dire, un remède contre la solitude. Cette solitude rampante, terrible dans les milieux urbains où toutes les structures sociales et familiales ont éclaté suscitant, à juste titre, le besoin de construire de nouveaux liens communautaires. Internet, un moyen de lutte contre cette nouvelle réalité : libres, mais seuls. Un outil à la mesure de générations plus généreuses qu’on ne croit, qui, sous le ciel actuellement bien bas des utopies politiques, cherchent d’autres relations, avec humour et ironie, comme pour essayer de naviguer dans les chausses-trappes et impasses de l’histoire”.

N’est-ce pas une description juste d’Internet ? Eh bien voyez-vous ce texte est signé de….Et puis non, je vous laisse deviner. L’anonymat a ceci d’intéressant qu’il évite les jugements hâtifs sur la seule foi de ce qu’on croit savoir d’une personnalité célèbre. Dans les jours à venir, je vous parlerai de son livre (enfin, si mes rédacteurs en chef me lachent un peu !)

 

Mise à jour 15h10 : Tocquevil ayant trouvé la réponse, je rends à l’auteur la paternité de son texte, il s’agit de Dominique Wolton. Le livre est : “Informer n’est pas communiquer” CNRS Editions 2009 – 6 euros.

23 septembre 09

Quand la toile accouche du papier

Classé dans : questions d'avenir — laplumedaliocha @ 14:25

bakchichL’aventure de Bakchich qui lance aujourd’hui un hebdomadaire satirique papier me réjouit. C’est en effet une nouvelle étape importante dans l’épopée de la presse  qui montre que le papier et le web ne sont pas les frères ennemis qu’on décrit, mais plutôt des partenaires qui doivent encore inventer leur destin commun. Rappelons que Bakchich a été créé en mai 2006. Le site espérait alors parvenir à l’équilibre en six mois. Ce ne fut malheureusement pas le cas. Bakchich dépense en effet 50 000 euros par mois tandis que les recettes publicitaires plafonnent à 6 000 euros et les abonnements à 14 000 euros. Faites le compte ! C’est léger pour un site qui se vante de compter 430 000 visiteurs uniques. Il était donc urgent que le site parte à la conquête de nouveaux lecteurs.

Dans une interview accordée à 20 minutes, le directeur de Bakchich, Nicolas Beau, explique : 

L’hebdo sera composé d’enquêtes exclusives. Les abonnés actuels du site pourront continuer à télécharger le pdf du journal jusqu’à la fin de leur abonnement. Quant au site, il se recentrera sur l’actualité chaude et les vidéos. Les « off » resteront payants (1 euro par article). Les internautes sont prêts à payer pour ces infos pointues et ce système, qui nous rapporte 10.000 euros par mois, constitue la principale ressource du site. Enfin, nous étudions la possibilité d’une nouvelle formule, avec une refonte du site, dans les prochains mois”.

Tiens, tiens, les articles payants rapportent plus que la pub. Intéressant. Quand je pense qu’il y a quelques mois encore, tout le monde ne jurait que par le gratuit financé par la pub…Sans compter les croque-morts qui se bousculaient pour enterrer le papier !

Voyez également ici la présentation de la nouvelle offre par Bakchich.

Tiré à 100 000 exemplaires, le premier numéro est en vente aujourd’hui au prix de 1,80 euros. La rédaction vise un objectif de 25 000 exemplaires par semaine pour être à l’équilibre.  Pour Nicolas Beau, le papier, quelque soit la crise qu’il traverse, demeure donc potentiellement plus rentable que le web. Mais ce n’est pas tout. Le papier serait aussi mieux adapté à certaines formes de journalisme. Le directeur du journal a fait un peu froncer le nez de l’équipe d’Arrêt sur images en déclarant dans cette interview :

“Internet propose des contenus plus ludiques et beaucoup de vidéos, mais il y est difficile d’intéresser le lecteur comme sur le papier. Il n’y pas de place pour l’enquête journalistique, car l’info en ligne demande surtout de la réactivité. Ceci est dû, selon moi, à la culture de la gratuité sur Internet”.

Voilà qui ouvre une belle réflexion sur la répartition des contenus entre les supports selon les qualités et les défauts de chacun. Je comprends l’émoi d’@si qui a fait le pari du pure player payant et qui parvient à en vivre, quand il lit que l’enquête n’aurait pas sa place sur le web. Cela étant, @si occupe une niche, la critique des médias, qui justifie sans doute ce modèle, ce qui n’est pas le cas des autres. D’ailleurs, Edwy Plenel chez Mediapart attend les investisseurs qui lui permettront lui aussi de sortir un hebdo ou un mensuel papier.

Joyeuse ambiance

Si les coulisses du journal vous intéressent, allez donc voir cette sympathique vidéo qui raconte le bouclage du premier numéro de Bakchich. Autant vous le dire tout de suite, toutes les rédactions ne sont pas aussi joyeuses que celle-ci, loin de là, mais ce document rend bien compte en revanche de l’esprit de la presse. Vous comprendrez peut-être pourquoi ce métier a une fâcheuse tendance, malgré tous ses défauts, à rendre raide dingue amoureux….

Mais ce journal, me direz-vous, il est bon ou pas ?

Pour être franche, je ne suis pas une accro de la presse satirique. Je lis peu le Canard, et moins encore Charlie ou Siné hebdo. Je doute donc que mon avis puisse être pertinent sur le sujet. Toujours est-il que j’ai quand même filé chez mon marchand de journaux pour voir la bête et vous  raconter (j’aurais pas dû, j’ai été prise d’une frénésie d’achat, 30 euros de presse, vous imaginez ça ?), bref, j’ai eu du mal à le trouver. Logiquement, il aurait dû se trouver à côté du Canard et de ses canetons. Pas du tout, il était tout coincé le pauvre dans le gourbis des inclassables, c’est-à-dire des fanzines confidentiels. Dommage. En marketing de presse, on sait à quel point l’emplacement chez le marchand est important. Bakchich devrait faire gaffe sur ce coup. Finalement, j’ai mis la main dessus. Alors ?!….vous écriez-vous, tyranniques lecteurs. Alors, il a adopté le même format que Siné (plus petit donc que Charlie et moitié moins grand que le Canard, à peu de chose près). Il compte 20 pages en quadri, illustrées par des dessinateurs et quelques photos (dont 4 pages intitulées joyeusement “Bab el Oueb”, fournies par Vendredi, sur le meilleur du Net) et traite de tous les sujets, de la politique internationale à la culture. Il y a même un horoscope politique assez drôle en Der où chaque signe astral est l’occasion de prédire l’avenir de nos dirigeants favoris (Sarko, Fillon, Ségo). Bakchich a poussé la précision journalistique jusqu’à se rencarder sur leurs vrais signes à nos politiques (j’ai vérifié). Pour le reste, à vous de me dire. N’étant pas du tout le coeur de cible ni même sa frange, je me garderais bien de donner un avis.

7 septembre 09

Informer tue

Classé dans : questions d'avenir — laplumedaliocha @ 09:37

rsf - informer tueJ’aurais pu choisir un sujet moins grave pour un lundi matin. Mais il se trouve que je n’étais pas disponible ces derniers jours pour vous dire quelques mots de la mort du journaliste Christian Poveda, c’est donc aujourd’hui que le fais. La photo en illustration fait partie de la dernière campagne de Reporters sans frontières. L’occasion peut-être d’aller visiter leur site qui dresse une cartographie de l’état de la liberté de la presse dans le monde, c’est ici.

Christian Poveda, 54 ans, a été assassiné le 2 septembre d’une balle dans la tête au Salvador. Il y enquêtait depuis plusieurs années sur le gang “Mara 18″. Son documentaire sur les bandes armées au Salvador, “La vida loca” sort le 30 septembre en France.

Je vous recommande d’aller lire sa dernière interview, réalisée la veille de sa disparition. C’est ici.  Par ailleurs, Libération a raison de tirer la sonnette d’alarme dans cet article

“Outre la douleur d’avoir perdu un ami et un confrère, les photoreporters sont aujourd’hui en colère. «Il y aura toujours des gens prêts à partir dans les zones les plus dangereuses de la planète pour témoigner de ce qui s’y passe, affirme Christian Caujolle. Toutefois, si ce journalisme est en danger, c’est évidemment parce que des gens comme Christian risquent leur vie mais aussi parce que leurs travaux trouvent de moins en moins de place dans les médias qui sont censés les diffuser.»

Eh oui, le people, voyez-vous, ça rapporte infiniment plus que d’enquêter sur les gangs au Salvador. Le public préfère apercevoir le cul d’une star pris au téléobjectif ou les bourrelets du Président que de savoir ce qui se passe d’important sur la planète. En tout cas, c’est ce que pensent les éditeurs de presse et ils n’ont sans doute pas tort. Mais il fut un temps où ils savaient financer la vraie information avec les futilités plus vendeuses de l’actualité “people”. Aujourd’hui, les titres de presse, menacés dans leur survie, se replient sur les recettes faciles.

Bon sang, mais dans quel monde vivons-nous ?

Il est peut-être temps que le public se fasse entendre sur ce coup-là. Je refuse de croire que les travaux de journalistes comme Poveda n’intéressent personne.

20 juillet 09

Journaliste, qui t’a fait roi ?

Classé dans : questions d'avenir — laplumedaliocha @ 09:34

Le billet intitulé “A pleurer” ayant eu une diffusion inattendue en raison de sa reprise par mes amis de Marianne 2, que je remercie au passage, je pense nécessaire de préciser ma pensée.

Quelques marionnautes ont, semble-t-il, apprécié qu’un journaliste fasse ce mea culpa sur ce que j’ai appelé notre “immense et désespérante lâcheté collective”. Il faut ici rendre justice à mes confrères, je ne suis ni la première, ni la seule à faire ce constat. Il suffit d’observer les parutions d’ouvrages relatifs à la presse pour découvrir, à de rares exceptions près, une longue liste de plaintes, d’inquiétudes et de déceptions sur notre métier. Vous pouvez lire par exemple à ce sujet l’excellent “Notre métier a mal tourné” de Philippe Cohen et Elisabeth Levy. Je m’étais promis de ne pas participer à  cette grande déprime collective. D’abord parce qu’il me semble que le diagnostique est fait depuis longtemps et qu’il n’y a pas grand chose à ajouter. Ensuite, parce qu’il me parait plus important aujourd’hui d’observer ce qui va bien et pourrait participer d’un nouvel élan que de se complaire dans une culpabilité stérile.

La communication a pris la main…

Précisément, si j’ai évoqué l’absence d’esprit collectif, c’est parce qu’il me semble que cette situation n’est pas irrémédiable. Le bras de fer qui oppose actuellement la profession et le politique est riche de potentialités de rebond. On voit bien que les journalistes français redécouvrent leurs valeurs à mesure qu’elles sont attaquées. Mais on voit bien aussi que la profession se bat en ordre dispersé. Tandis qu’Edwy Plenel lance son manifeste sur la presse, que Rue89 se défend devant la police à propos de la “vidéo volée”, que des sites comme @si ou encore Marianne 2 stigmatisent les dérapages, d’autres médias,  de TF1 à l’Obs, tombent dans le piège de communication tendu par notre talentueux président.  Ceux qui l’approchent finissent sous emprise, perdant inexplicablement tout sens critique. Les autres, en réaction, sombrent dans le dénigrement  systématique au point parfois d’en être aussi irritants que les premiers, mais pour des raisons opposées. Quelle conclusion en tirer ? Sans doute que la presse est prise à son propre piège. Que ce gouvernement a si bien compris ses mécanismes qu’il en joue en virtuose et que les journalistes se retrouvent pieds et poings liés dans leurs contradictions. Le président agace ? Qu’importe, sa photo en couverture fait toujours vendre. Les amitiés, pressions financières, espoirs personnels de carrière font le reste. Ce qu’il faut bien appeler les “fausses interviews de l’Elysée” montre une télévision phagocytée, tandis que les titres de la presse papier ne peuvent s’empêcher d’aller se brûler au couple présidentiel et à quelques séduisantes ministres, pour cause de ventes à booster. Et voici la presse coincée comme jamais entre son rôle démocratique de surveillance des institutions et ses préoccupations économiques. Certes, la presse sur Internet semble échapper à ces difficultés et même lancer une contre-offensive. On pourrait s’en satisfaire. Je pense que nous aurions tort. Un jour ou l’autre cette presse-là sera elle aussi rattrapée par le système.

…et ne la rendra pas !

Il me semble que la communication politique en France a changé et que nous allons devoir nous y adapter. Le journalisme courtois, la division née de l’individualisme des journalistes et de l’esprit de compétition qui les oppose n’ont jamais été à notre honneur, mais aujourd’hui ils nous empêchent de faire front dans la grande bataille de l’information. Et il faut bien admettre que c’est la communication qui est en train de triompher. On peut bien sûr continuer de se lamenter, crier au scandale, stigmatiser un peu plus un président qui n’a pas le bon goût de nous respecter. Mais il y a un paradoxe, je trouve, à brandir notre indépendance à l’égard du pouvoir tout en suppliant celui-ci de préserver et d’organiser notre liberté. Si j’en crois Hannah  Arendt, la politique est le lieu du mensonge légitime. Il n’est pas étonnant que nous soyons, nous les chercheurs de vérité de faits, en conflit avec elle. Il va donc bien falloir accepter de mener cette bataille au lieu d’agiter sans cesse la même dignité outragée en attendant je ne sais quelle prise de conscience vertueuse en face. Elle ne viendra pas. Et je crains en outre que les nouveaux rapports qui se dessinent entre pouvoir et presse  survivent à celui qui les a si habilement mis en place. Nicolas Sarkozy ne fait qu’utiliser avec maestria l’arme de la communication, laquelle est depuis longtemps déjà plus puissante et plus habile que la presse. Son pouvoir ne se limite d’ailleurs pas au champ politique, tous les journalistes économiques en mesurent la dangerosité. Il va falloir nous habituer à l’idée que nous ne maîtrisons plus la relation avec nos interlocuteurs. Ils ont pris la main et ne nous la rendront pas. Nous ne sommes plus au niveau, nos méthodes sont dépassées, il est là le problème et nous sommes les seuls à pouvoir le résoudre.

Indispensable socle de valeurs

Peut-on sortir de ce piège ? Il me semble que c’est possible et c’est là qu’intervient le code de déontologie. Beaucoup conçoivent ce projet comme une défiance à l’égard de journalistes déjà affaiblis,  comme une volonté de  leur asséner des contraintes supplémentaires, voire comme une atteinte possible à leur indépendance. L’indépendance, mais laquelle ? Elle est en lambeaux notre indépendance.

A observer toutes les professions qui sont dotées d’une déontologie, on voit bien que c’est une contrainte mais aussi un atout extraordinaire. Prenons l’exemple des avocats. Voilà une profession plus indépendante que la nôtre, à supposer que ce soit possible.  Une profession composée de 49 000 personnes en France attachées viscéralement à leur liberté et à leur indépendance. Une profession méfiante à l’égard de l’autorité, rebelle par essence.  En cela, nous nous ressemblons les avocats et nous. La profession d’avocat est aussi une profession disparate qui rassemble en son sein une incroyable diversité de profils. Entre l’avocat d’affaires qui partage son temps entre Paris et New-York, gagne plusieurs centaines de milliers d’euros par an, n’a jamais mis les pieds dans un prétoire, et l’avocat qui défend pour rien ou presque les petits délinquants, cotoyant au quotidien la misère humaine la plus noire, il y a un monde, et pourtant tous deux portent le même titre. De même,  on trouve chez les journalistes des grands reporters risquant leur vie pour couvrir une guerre et des gens comme moi, dont l’activité beaucoup plus modeste consiste à informer sur les nouveautés réglementaires. Là encore, nous nous ressemblons les avocats et nous. Mais ils ont quelque chose de plus. Une chose qui les unit : leur déontologie. Une déontologie qu’ils brandissent comme un élément fondamental de leur identité et comme une protection à l’encontre de toute personne qui prétendrait leur faire renier leurs valeurs essentielles. Indépendance, secret professionnel, vigilance à l’égard des conflits d’intérêts, toute atteinte à ces valeurs fondatrices déclenche immédiatement chez eux une réaction collective. En protégeant leurs valeurs, ils préservent leur identité et leur métier. Mais ils font aussi bien davantage, ils préservent un aspect essentiel de notre démocratie, la possibilité d’être défendu par un professionnel indépendant astreint au secret, quelque soit le crime commis. En ce sens, la protection de leurs valeurs relève certes en partie d’une défense corporatiste, mais leurs intérêts et ceux des citoyens se rejoignent. A l’inverse, notre démission collective dessert bien plus que notre cause, elle nuit au journalisme et donc au débat public. Les citoyens ont raison de nous en vouloir.

Journaliste, qui t’a fait roi ?

Difficile question que celle de notre légitimité. On nous appelle le 4ème pouvoir, mais, observe Daniel Cornu, nous n’avons en réalité aucune force contraignante, ce qui nous distingue des autres pouvoirs. De même, nous ne sommes ni élus, ni désignés. Est journaliste celui qui décide de l’être. Mais alors, d’où peut venir notre légitimité, si tant est que nous en ayons une ?  De la discussion sur la vérité de nos informations  et sur la manière dont ces informations vraies  rendent compte des préoccupations réelles de la société, répond Daniel Cornu en s’appuyant notamment sur Habermas. Ce qui signifie, poursuit-il, que de la même manière que nous demandons des comptes aux autres pouvoirs, nous sommes tenus d’en rendre. Puisque nous nous auto-désignons journalistes et puisque notre seule légitimité réside dans la qualité de notre travail,  à nous de définir, sous le regard du public, ce que cela implique comme droits (contre les pressions de l’extérieur) et comme devoirs (contre nos propres abus).

Refonder le journalisme

Voilà pourquoi je défends l’adoption d’un code de déontologie dans la presse française. Evidemment, si ce code ne consiste qu’à nous frapper la poitrine une fois de plus et ne s’emploie qu’à corriger les travers dont on nous accuse, il ne servira à rien. Mais s’il est aussi, j’insiste sur “aussi”, l’occasion d’affirmer les valeurs qui fondent notre métier, alors il peut devenir une force formidable pour défendre l’information contre la manipulation de la communication et de la publicité, la vérité de fait contre les mensonges, notre rôle de 4ème pouvoir contre tous ceux qui, lentement mais sûrement, sont en train d’en saper les fondements chaque jour un peu plus. Faire l’effort de penser nos valeurs, de les écrire et de les proclamer, c’est, je crois, effectuer un pas décisif dans la fondation d’un journalisme rénové qui aura enfin pris la mesure des défis qu’il doit  relever. Collectivement.

16 juillet 09

A pleurer…

Classé dans : questions d'avenir — laplumedaliocha @ 10:03

Il n’aura échappé à personne je suppose que le 14 juillet fut l’occasion pour notre président, largement épaulé par mes confrères de la télévision, de mener une opération de séduction en montrant sa grande armée et sa jolie épouse. De quoi faire oublier la crise, le chômage et le reste.

Ah! Qu’il est doux d’être français le 14 juillet.

J’avais manqué ces grands moments de journalisme pour cause de déconnexion totale avec le monde. J’aurais préféré je crois ne jamais voir cela. Mais puisque c’est fait, voyons ce que l’on peut en dire.

L’art de passer à la télévision sans danger

Nicolas Sarkozy a, dit-on, souhaité rompre avec le traditionnel discours du 14 juillet, jugé ringard. Dont acte. Je ne suis pas certaine pour autant d’apprécier la modernité qu’il nous propose. Quelle meilleure façon en effet d’éviter les sujets qui fâchent que de faire diffuser sur France 5 un reportage glorifiant, avant de profiter du défilé pour assimiler son image à l’idée de puissance, pour laisser place ensuite à la contemplation de la reine douce et belle, puis à un show de Drucker bête à pleurer. Du pain et des jeux. La recette est connue depuis l’antiquité. Ce qui l’est moins, et que j’ai découvert à la justice avec Rachida Dati, c’est d’occuper l’antenne sans jamais répondre aux journalistes. Je vous explique.

Le joli tour de passe-passe !

J’ai connu en tout six gardes des sceaux : Toubon, Guigou, Lebranchu, Perben, Clément et Dati. Les 5 premiers avaient l’habitude d’organiser régulièrement des conférences de presse à la chancellerie à chaque fois qu’un événement le justifiait, le plus souvent l’annonce d’une réforme ou une réaction sur l’actualité. Ils se prêtaient donc au feu nourri des questions de la presse. Avec Dati tout a changé. Les conférences de presse se sont réduites à moins de 5 en deux ans, d’ailleurs peu prisées par les journalistes. “Comment ? songerez-vous mais pourtant on la voyait souvent à la télévision ! “. En effet, on la voyait en déplacement parlant aux uns et aux autres, visitant ceci, s’exprimant là, mais jamais ou presque face à des journalistes. Pour les journalistes, il y avait l’admirable directeur de la communication qui répondait avec une bonne volonté louable à toutes les questions, techniques comme politiques, à croire que c’était lui en réalité le garde des sceaux.

Les journalistes seuls coupables

Vous saisissez l’intérêt de la manoeuvre ? Occuper le terrain médiatique dans ce qu’il a de plus favorable, l’image, et fuir ses dangers, les questions. J’ai bien peur que l’Elysée ne verse dans le même stratagème. “Haro sur le président !” crieront les anti-sarkozistes, “quelle honte” s’indigneront mes confrères. Au risque de décevoir, j’ai bien du mal à reprocher au chef de l’Etat son talent médiatique. Il n’est pas fautif. Ceux qui sont fautifs, c’est nous les journalistes, et personne d’autre. Sommes-nous menacés d’emprisonnement si nous résistons ? Risquons-nous nos vies ? Que nenni, nous risquons nos jobs tout au plus, mais surtout de déplaire, de n’être plus en cour, de nous faire brocarder lors d’une conférence de presse et peut-être même humilier. Oui, et alors ? Je crains malheureusement que nous risquions au final bien plus que cela, quelque chose qui nous dépasse, dont nous sommes les dépositaires provisoires, pour tout dire je crains que nous ne risquions l’avenir du journalisme.

Lâcheté collective

La vérité c’est que nous sommes d’une immense et désespérante lâcheté collective. La vérité c’est que l’individualisme nous mène quotidiennement à supporter l’humiliation de l’un d’entre nous en nous félicitant secrètement que la foudre soit tombée juste à côté, sans saisir que c’est nous tous qu’on insulte. La vérité c’est qu’on critique ceux qui sont déjà à genoux avec l’illusion que nous, bien sûr, nous sommes encore debout. L’illusion, l’illusion seulement. Quant à ceux qui se croient très forts en pratiquant l’antisarkozisme de principe, ils me semblent être en réalité les premières victimes du système. Leurs critiques aussi systématiques qu’aveugles ne sont pas plus pertinentes que les léchages de pompe des autres. Dans les deux cas, la passion éloigne d’une critique distante et raisonnée.

Je crois au fond que nous payons notre refus déjà ancien d’avoir un conseil ou un ordre de journalistes. Faute d’avoir une structure qui nous rassemble, chacun défend sa vision du métier, sa carrière, ses intérêts propres. Et les rares fois où il s’agit de s’exprimer de façon collective, comme lors des Etats généraux de la presse, alors les seuls représentants que trouve l’Etat, ce sont quelques patrons de presse plus soucieux de l’avenir de leur groupe, voire seulement de leur poste que de celui de leur métier (sauf rares exceptions). C’est pourquoi je nourris beaucoup d’espoir à l’égard du futur code de déontologie. Non pas que j’y vois la promesse d’une profession entièrement vertueuse à brève échéance, la solution miracle à la crise que nous traversons, ou bien une quelconque marque de supériorité à l’égard des journalistes amateurs qui fleurissent sur la toile, mais parce que c’est l’espoir de pouvoir développer enfin un esprit commun autour de valeurs partagées. Cet esprit collectif qui nous fait aujourd’hui si cruellement défaut. L’initiative vient de la présidence de la République me répondra-t-on, elle est forcément viciée à la base. Allons, Sarkozy n’a rien inventé, ça fait des décennies qu’on en parle. Ne sombrons pas une fois de plus dans le piège de la haine irraisonnée. C’est un chantier nécessaire. A nous d’en profiter pour marteler le principe d’indépendance, c’est lui qui est le plus en danger, comme vient de l’illustrer cet étrange 14 juillet qui fut loin d’être le symbole de notre liberté.

20 juin 09

Journalisme, web et démocratie

Classé dans : questions d'avenir — laplumedaliocha @ 11:40

Il m’arrive, comme nombre de blogueurs, de m’interroger parfois sur l’intérêt de bloguer. La question que je me pose alors est celle-ci : à quoi bon ? Mon avis est-il si intéressant que cela pour que je prétende le diffuser, qu’est-ce que j’apporte exactement à ceux à qui je m’adresse, suis-je sûre d’être au moins partiellement dans le vrai lorsque j’émets une opinion sur un sujet, y compris sur mon métier ? Je vous rassure, ceci n’est pas un billet à vocation plébiscitaire que justifierait un brin de vague à l’âme. Vous êtes donc dispensés de voter “stop” ou “encore”. Simplement, n’aimant pas faire de choses inutiles et me méfiant de la tyrannie de l’ego, je réfléchis en permanence à l’intérêt de cette drôle d’activité. Et j’ai trouvé un bout de réponse, hier, à ces questions.

Mais qui est donc le public ?

Voyez-vous, j’assistais vendredi matin à la conférence de presse organisée par le Conseil d’Etat pour présenter son rapport annuel d’activité. L’exercice, classique, consiste à dresser le bilan de l’année écoulée  (nombre d’avis rendus sur des projets de réforme, contentieux traité etc.) et à mettre en exergue les principales décisions de jurisprudence, les réformes concernant la juridiction, ses objectifs et ambitions pour l’année à venir.

Tout en contemplant la vue époustouflante que l’on a des fenêtres du Conseil d’Etat sur les jardins et, au-delà, sur Montmartre, (oui, c’est l’un des intérêts indéniables du métier que d’accéder à ces lieux privilégiés en dehors des journées portes ouvertes) je pensais à vous, amis lecteurs, et au journalisme.  Et je me disais que quelque chose était en train imperceptiblement de changer dans mon métier, sous votre influence.

Précisons d’entrée de jeu que j’ai toujours eu clairement conscience de travailler pour le public et non pas au sein d’une élite dont je ne serais que le porte-voix en direction des citoyens. Public d’ailleurs auquel je m’assimile par principe et par discipline, car il est  facile dans ce métier de déraper dans la connivence ; nous sommes au quotidien plus proches du pouvoir que des citoyens, d’un point de vue pratique s’entend, de sorte que la tentation est grande de changer de camp. C’est tout le paradoxe de la presse d’ailleurs, elle est entièrement tournée vers le public, elle ne vit que pour lui, ne survit que grâce à lui et pourtant le journaliste qui en produit le contenu, ignore ou plutôt ignorait jusqu’à ce jour, tout de ce public.

C’est de leur faute, me répondront certains, les journalistes le snobent ce public. Je ne le crois pas. Que ceux qui se disent cela se demandent si eux-mêmes connaissent le public. Bien sûr que non, personne ne connait cette entité abstraite dont nous faisons tous partie, y compris l’élite, car on est toujours “le public”, “les autres”, ou simplement “les gens” pour quelqu’un. Non, nous ne connaissions pas le public simplement parce que nous n’avions pas les moyens de le connaître, juste de l’imaginer, plus ou moins mal, en nous appuyant sur ce que nous sommes, sur notre entourage et nos rencontres. Comme le dit fort justement Daniel Schneidermann, “mon public, c’est moi”. C’est sans doute la meilleure des définitions que l’on puisse donner, à plus d’un titre. D’abord, comme il le souligne, parce que cela évite de chercher à intéresser ou à plaire à celui dont on ne peut que vaguement imaginer l’état d’esprit et qu’il vaut donc mieux partager avec le public ce qui nous intéresse que de subodorer ce qui l’intéressera lui. Ensuite parce que c’est la meilleure façon d’éviter les dérapages condescendants de ceux qui se positionnent au-dessus du public en prétendant l’observer et en développant une fâcheuse tendance à le mépriser. Enfin, parce que c’est la réalité, tout simplement, je suis, vous êtes, nous sommes une composante du public. Mais une composante seulement. Alors comment savoir ce que pensent les autres ?

Avec Internet, le public commence à prendre forme

En lisant les blogs depuis maintenant trois ans et en bloguant moi-même depuis septembre, le public commence à prendre lentement forme et consistance à mes yeux. Avec bien sûr toutes les réserves que cela impose parce que les internautes ne constituent pas à eux seuls le public, parce que je ne connais pas l’ensemble de la toile, parce que beaucoup de lecteurs demeurent silencieux, s’inscrivant ainsi dans cette grande masse muette si difficile à cerner. Néanmoins, le dialogue qui s’instaure entre nous, à égalité quand nous commentons côte à côte chez un blogeur, dans un rapport d’auteur à lecteur ici, de simple lecteur ailleurs, bref, tout ceci tisse petit à petit ce lien qui me semblait jusque là faire si cruellement défaut entre le journaliste et le public.

Ai-je pour autant posé des questions différentes hier matin de celles que j’aurais évoquées avant ? Non. Les problèmes qui vous préoccupent, Hadopi par exemple, sont parfaitement diagnostiqués par les avocats que je cotoie quotidiennement. L’irritation à l’égard des mauvais textes législatifs a été aperçue par les juristes bien avant que le public ne s’en émeuve. Par conséquent “l’élite” avec laquelle nous travaillons est loin d’être ignorante ou indifférente aux problèmes perçus par les citoyens. Au risque de vous surprendre, je vous dirais même que ces problèmes sont identifiés le plus souvent bien avant que vous ne les aperceviez. Vous vous doutez bien par exemple que le Conseil d’Etat avait alerté le gouvernement sur la fragilité juridique du dispositif de sanction d’Hadopi. La nouveauté, c’est de pouvoir ressentir ce que pense une partie du public des sujets que nous traitons.

Ainsi, ce public pour lequel je travaillais, il existe désormais, je n’ai plus le sentiment d’écrire dans le vide, l’idée que je lui devais des comptes est devenue une réalité tangible.  Je n’étais plus seule hier, vous étiez derrière moi et c’est très concrètement en votre nom que je posais des questions. Le changement vous semblera peut-être bien subtile. Je crois qu’il est majeur. Le rapport, j’ai presque envie de dire, le rattachement qui est  en train de se créer entre les journalistes et les citoyens est encore ténu, il est complexe, fragile, mais passionnant.

Certains pionniers du web ricaneront sans doute en se disant, “c’est maintenant qu’elle le découvre”, non, je ne le découvre pas maintenant, je l’avais moi aussi subodoré et c’est bien l’une des raisons pour lesquelles j’ai créé ce blog. J’avais même été plus loin en songeant, bien avant que le web ne prenne une telle place dans nos vies que peut-être, un jour, les lecteurs eux-mêmes participeraient aux choix éditoriaux. Toujours dans la quête de ce lien qui me paraissait si nécessaire. Ce n’était sans doute pas si idiot que je le pensais alors puisque je viens de lire dans l’excellent numéro spécial de Courrier international intitulé “Mais où va la presse ?”, que l’idée fait son chemin, notamment au Mexique. Simplement, en digne rêveuse que je suis, je sais que les idées n’ont de valeur que lorsqu’elles s’incarnent en pratique. Or, ce que je vous livre ici, c’est du ressenti et du vécu, nous ne sommes plus dans le virtuel.

Un réserve toutefois avant de conclure, il faut je crois se garder de sombrer dans l’angélisme. Comme toutes les évolutions, celle-ci contient des risques. Celui par exemple de pousser certains médias au populisme pour booster leur chiffre d’affaires. Ou bien encore le danger pour les journalistes de réagir sous la pression du lectorat et de ne plus dire ce qu’ils ont vu, mais ce qui va plaire au lecteur. L’affaire qui a opposé le journal Le Monde et les universitaires montre fort bien les pressions possibles via Internet. Mais bon, ce n’est pas une raison suffisante pour tourner le dos à ce qui me parait être un progrès indéniable autant qu’inéluctable.

Et pour répondre à la question de départ, voilà à quoi me sert de bloguer en tant que journaliste, à maintenir et développer ce lien. C’est une bonne raison de continuer, en tout cas tant que je parviendrai à vous intéresser !

Note : Je recommande chaudement à tous ceux qui s’intéressent à la presse et notamment à ses rapports avec le web, de lire le numéro spécial que consacre cette semaine Courrier international à l’avenir de la presse. Vous y trouverez un tour du monde très bien fait de la situation dans de nombreux pays, les difficultés que rencontrent les titres, mais aussi les solutions qu’ils expérimentent.

28 mai 09

Les journalistes au SMIC ?

Classé dans : questions d'avenir — laplumedaliocha @ 12:09

Fin du monopole d’accès à la source de l’information, disparition du rôle de tri du journaliste signeraient selon certains la mort de la presse. Ayant perdu l’essentiel de leurs fonctions les journalistes ne mériteraient plus leurs salaires sauf à produire de la valeur ajoutée. Encore faut-il que les éditeurs les laisse faire. Le vrai problème est là.

 

Ainsi donc, les journalistes mériteraient le SMIC. C’est en tout cas ce que je viens de lire sur E24 qui relaie un article du professeur Robert G. Picard. Mais qu’entend-il par là exactement ? Reprenons donc ses arguments.

Des changements plus apparents que réels

Premier argument : avant, le journaliste bénéficiait d’un accès exclusif aux sources, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Il est exact en effet que nous n’avons plus l’accès exclusif aux sources. Internet met à la disposition de chacun, par exemple, les dossiers de presse qu’on nous distribue en conférence de presse, voire la vidéo de ladite conférence. Il y a dix ans déjà, je m’étais fait cette observation et j’en avais déduis que le métier allait devoir profondément changer.  Depuis, j’ai considérablement relativisé cette première impression. Car en pratique, qui va consulter les dossiers de presse spontanément ? Qui s’inflige la vidéo lénifiante d’un ministre présentant sa réforme ? Qui lit lui-même le texte de la réforme présentée ? Personne.  Donc oui nous n’avons plus exclusivement accès aux sources dans de nombreux cas, mais cela ne change pas grand chose au fond. Les lecteurs comptent toujours sur les journalistes pour les informer, quitte ensuite, mais ensuite seulement à se diriger vers la source. C’est notamment une question de temps. Si un journal doté de 300 journalistes a déjà du mal à surveiller l’ensemble de l’actualité, je voudrais bien qu’on m’explique comment un internaute même génial en informatique et optimisant tous les outils d’alertes et de liens pourrait le faire. 

Mais ça, un professeur ne peut pas le savoir, théoriquement, son raisonnement se tient. Il faut observer la réalité pour s’en apercevoir. Un enseignant si brillant soit-il ne sait pas non plus  qu’il y a une différence majeure entre regarder la vidéo d’une conférence de presse sur Internet et assister en live à cette conférence, ne serait-ce qu’en raison des risques de manipulation. On n’a jamais rien trouvé de mieux que le témoin direct. Et le même éminent professeur ignore aussi sans doute qu’à côté de l’information institutionnelle effectivement accessible à tous, il y a l’information recueillie sur le terrain via les interviews, enquêtes et reportages. Cette information là est purement journalistique, si les journalistes ne la produisent pas, elle n’existe pas et il n’y a, alors, nul accès direct à quoi que ce soit.

Mais, me direz-vous, les journalistes eux-même se cantonnent souvent à nous livrer une resucée de la  com’ officielle. Ah bon ?  Vous avez procédé à une étude approfondie du sujet durant des mois ou ce n’est qu’une impression ? Allons, je veux bien vous accorder que ça arrive, je vais y venir.

Deuxième argument : nous aurions donc perdu le “pouvoir”, je préfère dire la “fonction” de délivrer une information désormais directement accessible, mais nous aurions perdu aussi, m’explique-t-on, celui de la sélectionner car blogueurs et internautes le font eux-mêmes et gratuitement en plus. En effet, ils le font,. Rappelons au passage qu’ils le font sur la base de ce que leur délivrent les journalistes trop payés et inutiles, via l’AFP, Reuters, les sites de presse etc. Mais là n’est pas l’essentiel. Face à la profusion grandissante d’information et à la capacité de diffusion infinie d’Internet, non seulement la fonction de tri du journaliste n’a pas disparue mais elle n’a jamais été aussi nécessaire. Surtout, une nouvelle fonction est en train d’émerger : la validation. Et croyez-moi, celle-là a de beaux jours devant elle. Entre la production des services de communication et celle des particuliers via les blogs, la masse de données est telle que je ne vois pas comment on peut s’y retrouver sans l’intervention de professionnels, c’est-à-dire de gens payés toute la journée à faire ce que les autres n’ont pas le temps de faire parce qu’ils sont occupés ailleurs. Si la presse aujourd’hui n’existait pas, je vous parie qu’il se trouverait quelqu’un pour l’inventer. 

Ah ! Mais me direz-vous, si vous êtes si nécessaire, pourquoi êtes-vous économiquement en difficultés ?  Parce que nous traversons une phase de transition et que le secteur doit s’adapter. C’est aussi simple que cela. Par contraste avec les difficultés des médias traditionnels, Internet brille des milles feux de la modernité. La situation ne tardera pas à se rééquilibrer. 

Allez donc convaincre les éditeurs…

Troisième argument, en réalité la conclusion des deux premiers :  la disparition des fonctions de délivrance et de tri de l’information aurait pour conséquence inéluctable la mort d’une presse devenue inutile (one more time et reprenez en coeur avec moi : “la presse se meurt, elle est déjà morte, youp la boum”) sauf sursaut des journalistes qui se remettraient à penser en termes de valeur ajoutée. Et l’auteur d’observer que malheureusement les journalistes ne réagissent pas alors que leur métier est menacé, qu’ils sont standardisés, interchangeables et qu’ils méritent donc de bas salaires. Nous retrouvons ici notre bonne vieille confusion entre journalistes et éditeurs de presse. Ce ne sont pas les journalistes qui ne réagissent pas, mais ceux qui les emploient. Il est exact que l’on tend à la standardisation, encore faut-il savoir pourquoi. Inutile d’être un économiste hors pair pour comprendre que standardiser la production entraîne une réduction des coûts de fabrication. Or, c’est bien l’obsession majeure en ce moment d’un grand nombre de groupes de presse. Puisque les recettes diminuent (pub et ventes) il faut bien que les coûts aussi. Et réduire les coûts en matière de presse, c’est quoi ? Toucher à la masse salariale d’abord en réduisant les effectifs. Evidemment si on réduit les effectifs, on réduit le contenu et on diminue sa qualité. Il faut souvent en même temps réduire la production, alors on commence par diminuer la taille des articles et augmenter celle des photos, tout en déclarant d’un air inspiré que “les lecteurs n’ont plus le temps de lire”.  On peut aussi réduire la pagination, voire le nombre de jours de parution, ce qui économise le papier, cet autre poste de coût important dans une entreprise de presse (voyez à ce sujet l’excellent billet de Claude Soula du Nouvel Obs). Et dans tout ça les journalistes ? Ils font ce qu’on leur demande, au rythme où on leur demande et dans les conditions qu’on leur impose. Qu’on arrête donc de prétendre une bonne fois pour toutes que c’est leur faute, il ne sont que de simples salariés. 

Par conséquent, prétendre comme le fait ce professeur, que les journalistes en l’état ne mériteraient que des salaires de misère parce qu’ils n’apportent pas de valeur ajoutée, d’abord ce n’est pas vrai pour l’ensemble de la profession, ensuite, c’est lancer aux éditeurs de presse un bien mauvais message. C’est leur dire “réduisez encore les coûts, vous payez trop vos journalistes pour ce qu’ils font” et aggraver ainsi le cercle vicieux baisse des coûts, réduction du contenu en volume et en qualité, baisse des ventes et ainsi de suite. Les journalistes ne sont pas les maîtres de la valeur ajoutée qu’ils produisent. Quand on leur impose de traiter un sujet en 3000 signes soit moins d’une page word en times new roman caractère 12, comment voulez-vous qu’ils fassent de la valeur ajoutée ? Quand ils sont harcelés de travail, mal payés et mal considérés par ceux qui les emploient, comment voulez-vous qu’ils éblouissent leurs lecteurs ? Le retour à la qualité se fera pas la tête des groupes, par ceux qui décideront d’embaucher les meilleurs, de les payer correctement, de leur fixer la barre très haut et de leur donner les moyens de faire leur travail.

 

Merci à Mister Cham d’avoir attiré mon attention sur cet article.

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