La Plume d'Aliocha

12/05/2013

"Tous connectés" : l’éthique journalistique à l’épreuve de la toile

Classé dans : Comment ça marche ?,questions d'avenir — laplumedaliocha @ 19:20

9782830915112FSDaniel Cornu, journaliste, ancien professeur aux universités de Genève et Neuchâtel, vient de publier aux Editions Labor et Fides un nouveau livre consacré au journalisme, Tous connectés, Internet et les nouvelles frontières de l’information. Celui-ci s’inscrit dans le prolongement de Journalisme et vérité qui constitue une référence en matière de réflexion sur le rôle du journalisme en démocratie et l’éthique du métier. 

La Toile offre à l’information d’infinies possibilités de développement, mais elle bouleverse également les repères traditionnels de la recherche de vérité, de la vie privée, de la mémoire et de l’oubli, du respect de la personne etc. Dans ce nouvel écosystème, quelle place réserver à l’éthique des journalistes ? Ses règles sont-elles appelées à changer ou bien faut-il seulement les adapter ? Des questions d’autant plus cruciales que, pour Daniel Cornu, Internet lance un défi aux médias professionnels, celui de nourrir la réflexion déontologique pour montrer l’exemple à l’ensemble des acteurs de la Toile. 

 Aliocha : Dans  « Tous connectés, Internet et les nouvelles frontières de l’info », vous analysez les évolutions du journalisme à l’ère d’Internet. Quelle est la genèse de ce livre ?

Daniel Cornu : Il s’inscrit dans le prolongement de Journalisme et Vérité. Lorsque j’ai été nommé docteur honoris causa de l’université de Louvain en 2012, le thème de la promotion était « Tous connectés ». Le titre de mon essai est donc un clin d’œil. C’est aussi et surtout une suite de Journalisme et vérité inspirée par Benoît Grevisse, selon lequel cet ouvrage, dont la première édition date pourtant d’une vingtaine d’années, était une bonne clef pour comprendre les évolutions actuelles du journalisme sur Internet.

Précisément, vous dégagez les trois grandes valeurs éthiques du journalisme : indépendance/liberté, recherche de la vérité et respect d’autrui. Internet n’est-il pas en train de les remettre en cause ?

A partir du 18ème siècle et jusqu’au milieu du 19ème, c’est la revendication de la liberté qui prédomine. La liberté de la presse à l’égard de l’extérieur et son corollaire qui est l’indépendance du journaliste. Puis, sous l’influence du courant philosophique positiviste et des évolutions industrielles, la notion d’objectivité a fait son apparition. Pour toucher le plus large public possible, on s’est concentré sur l’information et la nouvelle. Jusque là, notamment sous l’influence de Milton, la vérité passait par le discours et l’expression de l’opinion. Au passage, nous avons évolué d’une prétention à la Vérité avec un grand V à la recherche de la simple vérité de fait. La troisième valeur éthique s’est affirmée dans le journalisme dès la fin de la seconde guerre mondiale. La découverte des horreurs nazies met désormais au premier plan le respect de l’autre, les droits de l’homme. Ces trois valeurs se trouvent exprimées plus ou moins fortement dans toutes les chartes déontologiques des journalistes. Ce qui se passe à l’heure actuelle sur Internet n’est pas une remise en cause de celles-ci mais plutôt un questionnement sur leur mise en œuvre effective. Il est notable d’observer que la liberté semble à nouveau s’imposer comme valeur première, ainsi qu’elle le fut au 18ème siècle.

N’est-ce pas le résultat de l’influence des internautes qui découvrent la liberté d’expression, comme les journalistes avant eux, et traversent donc les mêmes évolutions ?

Il est possible en effet de l’analyser ainsi. Cette liberté nouvelle peut effrayer, à juste titre parfois, mais il ne faut pas sous estimer la capacité qu’elle offre de proposer au débat public des sujets nouveaux, d’élargir les zones d’intérêt public face à une vision peut-être un peu sclérosée de celles-ci par les journalistes. L’internaute peut avoir conscience de l’importance d’un sujet qui aura échappé aux médias et ainsi ouvrir un nouveau champ d’information et de débat.

A vous lire, on comprend que vous observez Internet avec une certaine bienveillance, à une réserve près : l’anonymat… D’ailleurs, le blog du médiateur que vous animez pour le groupe de presse suisse Tamedia n’autorise pas les commentaires anonymes. A ce sujet, vous évoquez les débats qui ont eu lieu sur quelques blogs, ici, chez Philippe Bilger et chez Me Eolas.

Il est vrai que je suis parti d’une position très hostile à l’anonymat, car le fait de participer à un débat en démocratie sans dire qui l’on est et d’où l’on parle est une situation qui me dérange. Mais en réfléchissant, je suis arrivé à une position plus nuancée. J’admets l’utilité du pseudonyme, et j’irais même jusqu’à en recommander l’usage aux plus jeunes. Toutefois, je continue de penser que l’anonymat n’a pas sa place sur les sites de presse. Connaître ses commentateurs pour un média n’est rien d’autre qu’une déclinaison de l’obligation déontologique d’identifier sa source. En tant que médiateur, il m’est arrivé d’être interpellé avec une grande violence par des internautes auxquels il s’avérait impossible de répondre, car les adresses mail fournies étaient fausses. J’espère que dans un avenir pas trop lointain, les sites de presse donneront l’exemple de la rigueur à ce sujet et entraîneront les autres acteurs du web dans une spirale vertueuse. A tout le moins, si le site de presse admet les commentaires sous pseudonymes, il convient qu’il soit en mesure d’identifier les internautes par une procédure d’inscription préalable.

Vous croyez donc l’autorégulation possible ?

Il me semble surtout impossible d’imposer une concertation aux acteurs d’Internet, le réseau est trop vaste, les intervenants trop nombreux, les améliorations ne peuvent donc venir que de l’exemplarité des médias, de leurs sites et des journalistes eux-mêmes, qui opérerait en somme par capillarité.

Vous citez dans votre livre les travaux de deux universitaires québécois, Charron et de Bonville qui ont dégagé en 1997 le concept de journalisme de communication. Pour eux, il va prendre le relais des modèles que nous connaissions jusqu’ici, à savoir le journalisme d’opinion au 19ème , puis le journalisme d’information au 20ème. Qu’en est-il exactement ?

Cet article a été très critiqué. Les auteurs ont été soupçonnés de décrire un journalisme qui ne serait plus que l’organe de communication au service des intérêts politiques, économiques ou autres de ses sources. En réalité, ce n’est pas le sens de leurs travaux. Ils pensent à une communication conçue comme appliquant les 6 fonctions du langage dégagées par le linguiste américain Roman Jakobson. Nous connaissons déjà les fonctions d’expression de l’opinion et d’information, mais il y en a d’autres. Par exemple le talk show illustre la fonction phatique : le discours est vide, son objet n’est pas de véhiculer une information mais de retenir l’attention du téléspectateur pour ne pas qu’il zappe. Le journalisme de communication peut aussi avoir une fonction poétique. Je n’oublierai jamais la très belle Une de Libération au moment de la disparition du Commandant Cousteau. Elle présentait comme seule illustration un bonnet de marin breton et titrait : De profundis.

Dans leur article, les auteurs semblent considérer que l’éthique journalistique est relative, qu’elle s’inscrit dans une époque et en un lieu donné, en fonction des pratiques en cours. Faut-il en déduire qu’avec l’arrivée d’Internet, les trois principes éthiques fondateurs que vous évoquez sont amenés à changer ?

Je me rallie aux critiques qui leur ont été faites sur l’application du concept de paradigme scientifique en journalisme. C’est pourquoi je préfère celui d’idéal-type proposé par Max Weber, vers lequel d’ailleurs ont glissé Charron et de Bonville dans l’ouvrage paru en 2004. Autrement dit, il s’agirait moins d’une révolution radicale que d’une mutation. On peut donc soutenir que les valeurs fondatrices du journalisme, liberté, vérité, respect de l’autre, résistent aux changements, et même à celui provoqué par l’Internet. Ce qui change cependant, ce sont les rapports d’équilibre entre elles. Sous l’influence de la déontologie récente, il est évident que la valeur de respect de l’autre a pris aujourd’hui une grande place dans la délibération éthique, ce qui est souvent contesté par les partisans d’un journalisme plus offensif. Comme dans les premiers temps de la liberté de la presse, l’Internet tend à privilégier la liberté d’expression, ainsi que je vous l’ai indiqué. Les internautes s’en prévalent le plus souvent, d’où l’aspect libertaire de la Toile. Cela dit, ce n’est pas une raison suffisante à mes yeux pour jeter les valeurs de vérité et de respect de la personne par dessus bord… si l’on prétend faire du journalisme. Ce qui est certain c’est que les normes vont devoir s’adapter et répondre à des situations nouvelles. Par exemple, la frontière de plus en plus poreuse entre vie publique et vie privée invite la profession à s’interroger. Ce qui est visible sur Facebook n’est pas forcément « public » et n’autorise pas dans tous les cas une reprise dans les médias. Autre exemple de sujet de réflexion, les hyperliens. Il s’agit d’un outil fabuleux, mais qui nécessite une grande attention. Il faut s’assurer dans le temps qu’ils conservent leur pertinence et vérifier également que le document en lien ne renvoie pas lui-même à d’autres lieux douteux. Il en va de même en ce qui concerne le droit à l’oubli. Autrefois, c’est le journaliste qui en avait la maîtrise. Aujourd’hui, avec les moteurs de recherche, ce contrôle lui échappe, ce qui doit inviter à tenir compte de ce phénomène lors de la décision de publier une information.

Dans Journalisme et Vérité, vous évoquiez déjà les réflexions de ces deux auteurs et citiez le direct en télévision comme un exemple de ce journalisme de communication qui préfère faire vivre l’événement en direct au public, en exploiter le potentiel émotionnel, plutôt que de s’en tenir aux règles classiques de contextualisation…

La question du direct en télévision s’inscrit dans un contexte antérieur à l’Internet. Elle illustre l’irruption d’une pratique nouvelle à l’époque, qui remettait en cause des procédures éprouvées de traitement de l’information, authentification de la source, recoupement, vérification, et qui interpellait la déontologie : quelles normes définir qui permettent d’inscrire la recherche de la vérité dans le direct dont on sait qu’il peut offrir une vision trompeuse de la réalité et en favorise effectivement une perception émotionnelle ?

Toujours au titre des évolutions possibles du journalisme, vous évoquez les travaux d’une chercheuse de l’université de Louvain, Amandine Degand, qui développe le concept de « journalisme de pari », de quoi s’agit-il ?

Le journalisme sur Internet a ceci de particulier qu’il est en situation de bouclage permanent. Cette pression du temps incite à publier très vite en se disant qu’en cas d’erreur, Internet permet de corriger très facilement. Cela favorise une certaine légèreté à l’égard des règles classiques du journalisme qui exigent d’identifier la source, recouper l’information et en vérifier le contenu. Une source apparemment crédible, comme un autre média, paraît suffire. Le risque est celui d’une déresponsabilisation d’autant plus grave qu’on se retrouve alors dans le scénario de la rumeur…

Malgré votre attachement à une déontologie exigeante et les risques liés aux évolutions que vous décrivez, on vous sent résolument optimiste…

En effet. Je n’ai jamais aimé les discours catastrophistes sur l’évolution des médias. Ce livre paraît alors que le magazine XXI a ouvert un débat intéressant sur l’avenir du métier, à l’occasion de la publication de son manifeste Un autre journalisme est possible. Je rejoins nombre des constats des auteurs, même si les travers qu’ils dénoncent sont pour la plupart antérieurs à l’arrivée d’Internet. En revenant aux fondamentaux du journalisme, ils ont fait le pari d’un trimestriel sur papier, et c’est un succès. Toutefois, ce n’est pas la seule piste d’évolution possible pour la presse. Il me semble important de réfléchir sur l’avenir du journalisme là où il se développe en zone encore sauvage, autrement dit sur Internet. Je crois profondément que plus les journalistes s’attacheront à rester fidèles à leurs valeurs, à penser des nouvelles règles au fur et à mesure que se poseront des questions éthiques inédites, et plus ils seront en mesure de donner le ton et d’inspirer les autres intervenants du web. C’est un optimisme qui s’inscrit sans doute sur le long terme. Mais si l’on se souvient des fureurs de la presse révolutionnaire ou encore des périodes où le respect d’autrui ne comptait pas autant qu’aujourd’hui, on est en droit d’espérer que se corrigeront ou s’atténueront au fil du temps les défauts les plus dommageables observés aujourd’hui sur le réseau.

Note :  Daniel Cornu cite dans la partie de son livre consacrée à l’anonymat les blogueurs, mais aussi certains commentateurs, en l’espèce Tschok et Fantômette. Je rappelle au passage que nous avons déjà parlé des travaux de cet auteur sur ce blog, ici (discours de Louvain reproduit en intégralité) et  (à propos du livre Les médias ont-ils trop de pouvoir ?). 

17/04/2013

Confessions d’un ministre déchu

Classé dans : Coup de griffe,Mon amie la com',questions d'avenir — laplumedaliocha @ 16:07

Le grand théâtre médiatique donnait hier soir une représentation exceptionnelle : Confessions d’un ministre déchu. Dans le premier rôle : Jérôme Cahuzac. Pour lui donner la réplique : Jean-François Achilli, directeur de la rédaction de RMC. Production, mise en scène : BFM TV/RMC. Scénario et dialogues : Anne Hommel, conseillère en communication, déjà intervenue aux côtés de DSK lors de sa grande confession au 20 heures. Pour ceux qui auraient manqué l’événement, il a eu lieu à 18 heures et a duré 28 minutes, puis il a  été rediffusé et commenté durant toute la soirée sur BFM TV. La vidéo intégrale est visible ici. Fabriquer l’information puis analyser l’événement qu’on a créé, voilà qui laisse rêveur…Avant toute chose, une précision : on comprend la satisfaction de BFM TV et RMC d’avoir décroché la première interview de l’ancien ministre. Ainsi marche le système, c’est un cirque Barnum permanent, les médias l’alimentent autant qu’ils s’en trouvent prisonnier. Cette interview fait partie des choses qui ne se refusent pas même si tout le monde a compris qu’ici la communication a pris le pouvoir sur l’organe d’information en jouant sur ses mécaniques secrètes.

Part d’ombre et pardon

On ne peut s’empêcher de frissonner à la vision de cette prestation axée entièrement sur le pathos et conçue en application des règles classiques de la com’ de crise :  reconnaître le préjudice, avouer la faute, demander pardon, en tirer les conséquences pratiques (Jérôme Cahuzac renonce à ses fonctions de député, mais pouvait-il en être autrement ?). On notera au passage l’influence américaine évidente qui fait songer aux confessions de Bill Clinton. Pour le reste, il n’est pas difficile d’imaginer l’agacement des journalistes de Mediapart qui ont révélé le scandale face à cet exercice qui ressemblait à tout sauf à de l’information. L’interview a permis en effet de déconstruire une partie des accusations en transformant les possibles infractions pénales examinées par la justice en simple faute morale. Le mot "légal" n’a été prononcé  que deux fois par l’intéressé. D’abord lorsqu’il a dû se justifier sur ses activités de conseil auprès des laboratoires pharmaceutiques suite à son départ du ministère de la santé. Elles étaient légales, assène-t-il. Ensuite lorsque le journaliste lui a demandé s’il allait renoncer à ses indemnités de ministre. C’est un problème juridique entre les mains de mon avocat, a rétorqué Jérôme Cahuzac. Autrement dit, le droit ne lui est pas opposable, mais il en revendique dans le même temps l’application lorsqu’elle le sert. N’est-ce pas déjà ce que l’on avait compris de son action au budget (en lien, un passionnant papier d’Ariane Chemin) ?  Pour le reste, la ligne mélodique de l’entretien a été "part d’ombre". C’était pas mal trouvé. "On ne comprend bien que ce qu’on sent en soi" écrivait Steinbeck. Ici, la part d’ombre est une fragile passerelle jetée au-dessus du gouffre de l’indignation pour réunir le téléspectateur-juge et l’accusé dans une conscience partagée de notre faiblesse humaine. A la fin de cet embarrassant et spectaculaire déballage de sentiments intimes, on ne pouvait que s’interroger sur l’apport de la prestation en termes d’information. Nul ! Nous n’avons rien appris et pour cause. L’intéressé est tenu au secret sur l’affaire s’il ne veut pas irriter ses juges et sans doute aussi pour d’autres raisons plus troubles d’ordre politique. Au demeurant, l’objet d’une telle prestation n’est pas d’informer, mais de corriger une image. Il est réconfortant de constater que la presse ce matin n’adhére pas du tout à  cette instrumentalisation grossière. Un certain public au contraire se dit touché, et c’est fâcheux, surtout de la part d’un ex-magistrat qu’on a connu plus sceptique sur les déclarations médiatiques des personnes mises en cause sur le terrain judiciaire.

Pendant ce temps, France 5 évoquait Florange…

Qu’importe, les exercices de ce type vont se multiplier malgré les protestations de principe sur leur caractère éthique, et les doutes légitimes sur leur efficacité. Il y a eu ces derniers mois DSK et son mea culpa au 20 heures,  Jérôme Kerviel le soir même de sa condamnation chez RTL, puis au JT et quelques jours plus tard chez Ruquier, Takieddine chez Ruquier aussi et maintenant Cahuzac sur RMC/BFMTV. Tout ceci nuit à la sérénité de la justice, enfume les esprits, pollue l’information, mais semble néanmoins inéluctable. Dans une société où l’écran a pris une telle importance, où les médias font et défont des réputations, comment reprocher aux intéressés de tenter de retourner en leur faveur le système qui menace de les broyer  ? Exhibitionnistes et voyeurs façonnent ensemble un monde obscène, largement encouragés par le développement des technologies dites de l’information.

Tandis que BFM TV commentait jusqu’à la nausée ce non-événement absolu en termes d’information, France 5 diffusait un documentaire remarquable intitulé "La promesse de Florange"  par Anne Gintzburger.  Il fallait zapper entre les deux, voir les larmes d’Edouard Martin et les mimiques douloureuses de Jérôme Cahuzac en simultané,  pour effleurer la différence substantielle entre la sincérité et la mise en scène, l’injustice et la sanction méritée, la réalité nue et les artifices politiques. L’effet de contraste était stupéfiant. On peut se passer de voir les confidences de Jérôme Cahuzac, pas de visionner le reportage sur Florange. Hélas, je gage que le premier fera davantage recette que le second. Business is business…

08/04/2013

Et si nous assistions au printemps du journalisme ?

Classé dans : Coup de chapeau !,questions d'avenir — laplumedaliocha @ 10:29
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Il aura fallu l’aveu, après des mois de menaces et de dénégations, pour que l’affaire Cahuzac éclate enfin. Jusque là, les révélations du site Mediapart sentaient le souffre. Elles sortaient d’une drôle d’officine journalistique menée par un grand nom de la presse certes, Edwy Plenel, mais un homme un brin inquiétant aussi. Qui sait à quels excès peut mener le feu sacré que l’on voit briller dans ses yeux ? Et puis tout ceci venait d’Internet, le média sulfureux par définition. L’aveu de Cahuzac n’a pas fait que sceller son destin judiciaire et politique, il a aussi offert (enfin ?) à Médiapart sa place dans le paysage journalistique français. Tous les médias, presse papier, télévision, radio, en France mais aussi à l’étranger et en particulier en Suisse enquêtent, relaient, sortent de nouvelles informations. Médiapart est même devenu un sujet de Une pour Libé. Du côté du politique, on doit maudire Plenel d’avoir ouvert la boite de Pandore. Du côté des médias, on se sent soudain saisi d’ivresse. Ainsi donc, nous voici en passe de nous libérer du joug infernal de cette communication officielle qui avait fini, avec le temps et surtout l’importance phénoménale des moyens déployés, par faire de l’information une bouillie indigeste  de marketing, "d’éléments de langage" et de langue de bois. L’aveu de l’ex-ministre du budget est une gifle pour le journalisme traditionnel à la française, ses confidences en off, sa foi dans la parole politique, ses relations  incestueuses avec le pouvoir. Il révèle au fond avec une violence incroyable la mort annoncée d’un rapport de la presse a ses sources fondé sur une relative confiance que d’aucuns appelleraient "connivence". A l’évidence, on ne peut plus croire personne sur parole. Comment avions-nous pu oublier le premier commandement de notre métier, à savoir douter, de tout, toujours ? Si Jérôme Cahuzac a fait une bonne chose dans cette affaire, c’est de rappeler cela à chacun d’entre nous.

Et maintenant, est-on tenté de se demander ? Essayons de voir au-delà du scandale, de se projeter dans l’après, quand l’affaire aura cédé la place à d’autres événements d’actualité. On peut imaginer confier les rênes du journalisme d’investigation à Médiapart qui deviendrait ainsi notre agence d’enquête, au même titre que nous avons, avec l’AFP, une agence de presse. Il n’est pas impossible d’ailleurs que ce soit le rêve secret de son fondateur. Ce serait déjà une avancée même si un tel pouvoir confié à l’un d’entre nous devra nécessairement susciter la réflexion. Par exemple sur ce que Daniel Schneidermann appelle la "tentation de la surpuissance". Mais en écoutant Fabrice Arfi, le journaliste de Médiapart à l’origine de l’affaire Cahuzac dans l’excellente émission d’@si mise en ligne vendredi, on songe qu’un autre avenir, plus intéressant, est possible. Sur le plateau, une discussion s’est engagée à propos du journalisme d’investigation avec un confrère de France Inter (Benoit Collombat) et une consoeur de Challenges (Gaëlle Macke). Jusqu’ici, le journalisme d’enquête est réservé à des équipes dédiées (et souvent peu étoffées) dans les rédactions. Il est aussi plus ou moins cantonné à la presse écrite, même si des journalistes comme Benoit Collombat, tentent d’en imposer la culture à la radio. Et si Fabrice Arfi avait raison de remettre en cause ce mode d’approche ? Pour lui, le journalisme d’investigation n’est pas d’une essence différente, c’est chacun d’entre nous qui doit revêtir ce rôle là. Je pense qu’il a raison. Aujourd’hui grâce à Internet, l’information est largement disponible pour le grand public. Le journaliste n’est plus guère l’intermédiaire obligé entre la source et sa cible que dans des cas très résiduels. Quant à l’information, elle ne sort plus que soigneusement maquillée par des armées de communicants. Il apparait donc évident que l’avenir du journalisme est dans le démaquillage, le doute, la vérification. En ce sens, Médiapart ne serait pas l’ovni, le média à part, le singulier, mais le pionnier d’une nouvelle culture journalistique.

Fantasme, songeront certains. Je ne crois pas. Car ce qui ressemble bien à un printemps des médias n’est finalement que la révolution annoncée depuis des années par l’arrivée d’Internet. Quand j’ai ouvert ce blog en 2008, les réflexions les plus avancées sur Internet, les plus utopiques aussi, prédisaient la mort de la presse papier et, avec elle, celle du journalisme. C’en était fini disait-on des médias officiels et corrompus, de leur monopole sur l’information et du reste. Nous entrions dans l’ère du journalisme citoyen. Je n’y croyais pas à l’époque, même si je partageais l’angoisse des lendemains économiques difficiles liés à l’émergence d’un média exigeant la gratuité dans une industrie largement en panne d’idées neuves. Nous ne pouvions pas disparaître, mais le choc allait immanquablement obliger à réfléchir. Nous y sommes. Aux côtés de Médiapart qui ranime la flamme des chiens de garde de la démocratie, des initiatives comme celles de XXI (et son remarquable Manifeste pour un autre journalisme) ou de Polka offrent un nouveau destin au grand reportage et au photojournalisme, autrement dit à la presse de qualité sur papier. Dans le même temps, une spectaculaire coopération internationale entre organes de presse, au travers de l’ICIJ, a révélé la semaine dernière le scandale des paradis fiscaux surnommé l’Offshore Leaks. Sans compter bien sûr tous les projets de pure players sur Internet qui ne manqueront pas d’éclore dans les années à venir. La question de la rentabilité de la presse dans ce nouveau paysage n’est évidemment pas réglée, loin s’en faut. Tous les jours ou presque, j’apprends la disparition d’un journal, les difficultés économiques d’un média. Pour les journalistes, la situation n’a sans doute jamais été aussi périlleuse économiquement. Mais si nous retrouvons l’âme de notre métier, nous aurons accompli l’essentiel du chemin vers une renaissance…

26/02/2013

Rappel à la vie privée

Classé dans : questions d'avenir — laplumedaliocha @ 21:29

La décision dans l’affaire du livre de Marcela Iacub "Belle et bête" vient de tomber. DSK demandait ce matin au juge des référés du TGI de Paris le retrait du livre et, à défaut, l’insertion d’un encart, et à défaut, le retrait du livre. La justice a rendu à mon sens une décision équilibrée. Le livre n’est pas retiré de la vente, ce qui préserve la liberté d’expression. En revanche, l’éditeur devra y insérer un encart dont j’ignore le contenu au moment où j’écris mais qui devra faire état des réserves de DSK. Pour information, il a été tiré à 40 000 exemplaires. C’est une forme de sanction financière en plus de morale, car cela va coûter de l’argent à Stock. Quant à l’Obs, il devra publier un communiqué sur la moitié de sa Une. Par ailleurs, l’auteur et l’éditeur sont condamnés solidairement à 50 000 euros de dommages et intérêts, l’Obs à 25 000 euros. C’est une décision sévère qui s’abstient de porter atteinte à la liberté d’expression en laissant le livre en libre circulation tout en sanctionnant  financièrement, l’auteur, l’éditeur et le magazine. A lire sur le sujet, les excellents billets de Pascale Robert-Diard et les protestations des salariés de Libération.

Note : cette brève est rédigée sur la base des informations publiées sur Twitter, je teste donc une nouvelle source d’information. Sous toutes réserves. 

Mise à jour  22h31 : et voici la Décision Iacub. Merci à ma source qui se reconnaitra.

00h30 : on m’informe que le floutage des adresses ne marche pas. Je retire donc la décision jusqu’à ce que j’ai les moyens demain matin de refaire un PDF correctement flouté.

27/02/2013 à 10h29 : Voici la décision, cette fois correctement floutée : Référé DSK Iacub.

23/02/2013

La vie privée est-elle encore taboue ?

Classé dans : Coup de griffe,questions d'avenir — laplumedaliocha @ 12:36
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Et si le livre de Dame Iacub sur DSK marquait un tournant dans le journalisme à la française ? Un tournant que nous daterons arbitrairement du jour de la parution des bonnes feuilles de l’objet qu’on dit "littéraire" dans un support "d’information politique et générale". Autrement dit, le 21 février 2013. Etudiants en journalisme, retenez bien cette date, elle est historique. Jusqu’à ce jour fatidique, tous les journalistes politiques français disaient que jamais ô grand jamais, ils ne dévoileraient la vie privée d’un homme politique. C’était leur fierté,  leur honneur, leur marque de fabrique. Ce qui les distinguait notamment de leurs chiens de confrères anglo-saxons et leur satanée presse de caniveau. Il semble bien que la belle éthique ait pris un coup de canif avec l’affaire du cochon sublime. Notez, c’est le propre du cochon, dans l’imaginaire collectif, que de tout salir…

Saluons la naissance du reportage sexuel

La fille de François Mitterrand, tout le monde savait, tout le monde se taisait. Vie privée ! Et qu’importe si cette vie privée s’exerçait en partie aux frais de l’Etat…Les frasques réelles ou supposées de DSK avant l’affaire du Sofitel ? Vie privée. Une seule voix s’était élevée, celle de Jean Quatremer, correspondant de Libé à Bruxelles, mais on l’avait fait taire. Ah l’insolent, le traître à l’honneur du journalisme français. Tout cela donc et bien d’autres choses que nous avons oubliées et surtout ignorées relevait  de la vie privée. Il ne fallait  en parler sous aucun prétexte. Jusqu’à ce jour glacial de février 2013 où l’on nous dévoila la couverture de l’Obs encensant les confidences de plumard d’une intellectuelle subversive en reportage free lance dans les draps de DSK. Fichtre ! La dame y raconte 7 mois de liaison avec le sulfureux politique qu’elle qualifie de cochon. Saluons la naissance d’un nouveau genre journalistique : le reportage sexuel. Evidemment, personne n’imagine que la chose ait pu être téléguidée dès le départ, non, l’envie d’écrire l’a sans doute saisie subitement lors d’une déprime post-coïtale. Et comme chacun sait, l’écriture chez certains, c’est comme le sexe, un besoin irrépressible. Tout comme a dû être irrépressible l’envie de Stock d’éditer ce chef d’oeuvre. Et non moins irrépressible fut donc la tentation pour l’Obs d’en extraire les bonnes feuilles…des fois qu’un confrère lui souffle le trésor au nez et à la barbe…

La trouille sous le masque de l’éthique

A ce stade, on est bien obligé de tenter une analyse. Procédons par ordre, à la manière des juristes. Le récit d’une liaison avec un homme politique en vue relève-t-il d’un sujet de vie privée ? En tout cas c’est bien à cette vie privée là – autrement dit essentiellement aux affaires de coeur et de sexe que songent mes confrères quand ils jurent la main sur le coeur que leur déontologie leur interdit d’en parler -. Qui a transgressé la règle en l’espèce ? Pas une journaliste, mais une juriste/chercheuse/chroniqueuse à Libération. L’honneur de la corporation est sauf, c’est donc une étrangère à notre petite communauté qui a commis cette chose. Oui, sauf qu’elle est reprise en Une par l’Obs. Les raisons invoquées sont nombreuses, la crise de la presse qui lève les pudeurs inutiles, le caractère innovant du livre, son extraordinaire valeur littéraire. On ne rigole pas. Au fond, on peut raisonnablement supposer que la petite communauté journalistique s’est sentie dédouanée par le fait que l’auteure n’était pas du sérail et qu’elle avait en outre vaguement bricolé autour de ce déballage de vie privée un prétexte littéraire. Immoral de coucher avec un homme politique pour le raconter ensuite ? Non, délicieusement transgressif, moderne en diable, fantastiquement artistique, nous explique-t-on. Passons… On ne peut se défendre de penser que la situation de DSK n’est pas étrangère à tout ça.  D’abord, il est à terre, son avenir politique est mort, il est devenu inutile de le flatter ni même de seulement le préserver. Où l’on découvre que la morale de la presse est tout sauf conforme à l’impératif catégorique kantien (faire le bien pour le bien et non dans l’espoir d’un avantage ou la crainte d’un châtiment). Si l’on respecte la vie privée, ce n’est pas par amour d’une certaine éthique mais tout simplement parce qu’on a la trouille des retombées. Tout de suite c’est moins glorieux. Ensuite et surtout, DSK reste aux yeux de certains terriblement bankable et la presse comme l’édition se sentent suffisamment en danger pour envoyer valser leurs ultimes réserves.

Une victime inoffensive et bankable

Alors ? Faut-il considérer comme je le proposais en introduction que le journalisme français vient de rompre avec le respect de la vie privée ? Finalement je ne pense pas. DSK est l’exception qui confirme la règle. Pour la suite, gageons que la trouille continuera d’être bonne conseillère. La morale peut évoluer dans une société, ou plus précisément se diluer, en particulier sous l’influence des modèles étrangers ou  l’attraction du profit. En clair, imiter les copains anglo-saxons est si tentant qu’on finira par céder, surtout si c’est juteux. Mais pas maintenant. Car une autre force s’y oppose, bien plus puissante, la fameuse collusion entre pouvoir et médias. Tant que l’intérêt de la presse continuera d’être du côté d’un silence amical et complice, la vie privée restera le grand tabou des médias français. Gare toutefois à ceux qui se retrouveraient durablement à terre. Nous avons compris en effet que, fouettés par la crise, les médias sont capables de toucher à la vie privée sans états d’âmes, pour peu que la victime soit inoffensive et bankable. Quitte à alourdir singulièrement le dossier, une ultime question se pose : quel est l’intérêt en termes d’information de cette publication et de sa reprise par un grand hebdomadaire ? Aïe, oui, je sais, ça fait mal…La presse est nue.

15/02/2013

Périlleuse stupidité

Classé dans : Affaire Kerviel,questions d'avenir — laplumedaliocha @ 09:56

"Ne réfléchissez pas, faites votre travail !" telle serait la maxime en vogue actuellement dans le management. C’est en tout cas ce que rapporte Sophie Peters, éditorialiste à La Tribune, dans un article où elle évoque une récente étude sur la crise financière dans La City rédigée par les professeurs Andre Spicer (de la Cass Business School, qui fait partie de l’université City University de Londres) et Mats Alvesson (de l’université de Lund, en Suède). La réflexion ralentit l’action, c’est bien connu. Par conséquent, il s’agit en quelque sorte de "lobotomiser" les salariés pour huiler la machine et assurer son fonctionnement optimal. Et cela, y compris dans les banques où l’on se vante pourtant d’embaucher des salariés de très haut niveau. L’auteur appelle cela le management par la stupidité.L’article n’est pas forcément très clair, mais le développement de cette culture de la stupidité parlera, j’en suis sûre, à tout le monde. Et puisque l’affaire Kerviel revient sur le devant de la scène, je saisit l’occasion pour m’en servir d’illustration. Rappelons que dans cette affaire la Société Générale affirme n’avoir pas été au courant des investissements de Jérôme Kerviel. Ce qui a été entériné par le tribunal correctionnel de Paris puis confirmé par la Cour d’appel. "On se moque de nous", songe le public. "Quand j’ai 300 euros de découvert, la banque m’appelle et Jérôme Kerviel, lui, aurait investit deux fois 30 milliards en 2007 puis 50 milliards dans les 18 premiers jours de 2008 sans que personne ne voit rien ? Absurde !"

Mon métier n’est pas de comprendre les problèmes…

Hélas non, ce n’est pas absurde et c’est bien le vrai scandale de cette affaire. Dommage qu’il se soit trouvé occulté par l’agitation médiatique. Les juges ont suffisamment décrit les techniques de dissimulation utilisées par le trader, je n’y reviens pas, pour ceux que ça intéresse, l’affaire est décortiquée par le menu dans l’arrêt de la Cour d’appel de Paris, ici. Aux dires de la Commission bancaire (aujourd’hui rebaptisée ACP), qui a infligé 4 millions d’amende à la banque pour défaut de contrôle interne, les moyens utilisés par Jérôme Kerviel n’étaient pas particulièrement sophistiqués. En clair, ils auraient été détectés si le contrôle interne de la banque avait été à la hauteur, ce qui n’était pas le cas. Mais une fois qu’on a dit cela, on n’est pas encore au coeur du sujet. Pour vraiment comprendre, il faut se rapporter aux explications des contrôleurs devant l’inspection interne de la banque puis le juge d’instruction. Car évidemment on leur a demandé comment ils avaient traité les alertes déclenchées régulièrement par le trader (plus de 70 en quelques mois) et pourquoi celles-ci n’avaient pas débouché sur des investigations plus poussées.

Voici en substance ce qu’a répondu une salariée du back office à qui Jérôme Kerviel aurait remis une note de produit en finnois pour expliquer l’une de ses opérations détectée par le système.

Question : avez-vous compris les explications de Jérôme Kerviel en réponse à l’alerte que vous avez traitée ?

Réponse : non, mais le manuel de contrôle interne ne me demande pas de comprendre, il me demande d’enregistrer la réponse.

Question : pourquoi n’avez-vous pas informé votre hiérarchie ?

Réponse : Parce que ce n’est pas prévu par la procédure.

L’inspection interne de la banque confirme dans son rapport que la salariée dit vrai.

Par la suite, le juge d’instruction Renaud Van Ruymbeke interroge le responsable du service.

Question : pourquoi vous être contenté des explications apportées par le trader et n’avoir pas cherché plus loin ?

Réponse : parce qu’à l’époque je considérais que mon travail n’était pas de comprendre les problèmes en profondeur, mais de faire taire les alarmes, je m’aperçois rétrospectivement que j’ai eu tort.

Dans le cadre de mon enquête sur l’affaire Kerviel, je suis allée consulter de nombreux spécialistes. L’un d’eux m’a expliqué des choses absolument glaçantes. En substance, pour gérer de très grands groupes, il faut mettre en place des procédures internes. Seulement voilà, ces procédures qui décrivent par le menu les fonctions de chacun ont un effet pervers, elles déresponsabilisent tout le monde. A commencer par le dirigeant d’entreprise qui peut dormir sur ses deux oreilles, il a sollicité les meilleurs consultants du monde, mis en place les meilleures procédures, sa responsabilité est blindée. Les salariés aussi car ils n’ont pas à réfléchir ou à faire preuve d’initiative, ils appliquent les consignes, c’est tout ce qu’on leur demande. Et ce spécialiste d’ajouter : le salarié qui sortirait de la procédure pour poser une question, loin d’être méritant, serait considéré au contraire comme le grain de sable qui va désorganiser la machine, faire perdre du temps et ennuyer tout le monde. Ce spécialiste ne connaissait de l’affaire Kerviel que ce qu’en disaient les médias, mais il me décrivait à l’évidence la situation avec une grande lucidité si l’on se rapporte aux échanges mentionnés ci-dessus.

Mortels process

Ce triomphe de ce qu’on nomme les "process" sur l’intelligence des salariés s’observe dans d’autres domaines. Par exemple dans le contrôle légal des comptes, c’est-à-dire la vérification par des professionnels de l’exactitude des comptes des entreprises. L’un de mes amis commissaire aux comptes a vendu récemment son cabinet, une petite firme de quelques dizaines de salariés, à l’un des 4 géants mondiaux de l’audit et du conseil. Il travaille désormais au sein du mastodonte et confie sans difficultés l’admiration qu’il ressent devant la qualité des professionnels qui y exercent et l’organisation de ce type de structure. A une réserve près. "Un jour je suis allé voir l’un de mes nouveaux associés pour lui parler d’une boite dont je vérifie les comptes depuis des années, raconte-t-il. Il me semblait utile de lui relater l’histoire de l’entreprise et de son dirigeant pour qu’il comprenne la société en profondeur. Il m’a répondu : ce n’est pas le problème, as-tu rempli le dossier, coché les cases, appliqué la méthodologie ?". Ces firmes n’ont pas le choix, elles vendent une signature, ce qui leur impose de développer des méthodologies assurant le même niveau de qualité et de sécurité de leurs prestations dans le monde entier.  Il ne s’agit donc pas ici de sombrer dans la dénonciation facile. On peut toutefois s’interroger sur des systèmes d’organisation, de contrôle et de management qui privilégient les procédures sur l’intelligence humaine. Et il est sans doute temps de se demander s’il ne conviendrait pas de repenser ces systèmes. Car en se privant d’une partie des ressources intellectuelles des professionnels, on prend le risque de voir surgir de nouvelles affaires Kerviel. Il y a de fortes chances aussi que l’on rende la tâche des salariés bien terne, quand elle ne devient pas franchement absurde, ce qui nous renvoie à la question de la souffrance au travail…

Note : Jérôme Kerviel a déposé un pourvoi en cassation, sa condamnation n’est donc pas définitive. Pour ceux que l’affaire intéresse, les références du livre publié en mai 2012 où je raconte le dossier depuis l’embauche du trader en 2000 jusqu’à sa condamnation en 2010 sont ici.

05/02/2013

Les aventures de Twitter à l’Assemblée

Classé dans : questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 21:37

Unknown-1Les aventures de Twitter ressemblent à celles de Oui-Oui, la série apparait aussi charmante qu’inépuisable. Ainsi donc, après Twitter à l’Elysée, puis Twitter au Palais de justice, et même Twitter à la guerre, voici venu l’épisode de Twitter à l’Assemblée nationale. Entre nous, le caractère  progressiste du mariage homosexuel ne pouvait qu’engendrer, oups, pardon, le mot est sensible en ce moment, ne pouvait donc que s’accompagner d’une innovation technologique. Comme dirait mon copain Muray, vive : « les avancées qui vont de l’avant sans craindre d’aller plus loin que loin" et plus encore les "progrès inéluctables qui ont le vent du futur dans les voiles". Ici, la forme et le fond s’accordent en une alliance parfaite. Twitter donc, est entré dans l’histoire  de l’Assemblée nationale – à défaut de s’être trouvé une place dans son règlement – à la veille du week-end dernier. Pour le plus grand bonheur des modernophiles, dont bien évidemment je suis.

Un débat souillé ?

En dignes historiens de l’instant – c’est la jolie définition qu’on donne parfois des journalistes – tentons d’être précis. Tout a commencé le 1er février, sur un malentendu. Christian Jacob (UMP) fait une demande de rappel au règlement après avoir cru comprendre qu’Hervé Mariton (UMP) s’était fait traiter sur Twitter de "conservatrice coincée" par Sergio Coronado (Vert). En réalité, il y a sans doute eu méprise, sur fond de comparaison audacieuse avec la série américaine Desperate Housewives. Le Lab, qui nous offre le meilleur de la politique, s’en explique ici. Entre nous, si ceci est le meilleur, je préfère tout ignorer du pire.  L’affaire rebondit et s’envenime avec un tweet de Jérôme Guedj (PS) : «Je rejoins la séance, déprimé par avance de devoir supporter tant d’inepties et de mauvaise foi. Ils voulaient un débat, ils le souillent.» Il n’en était pas à son coup d’essai. Nouveau rappel au règlement. Claude Bartolone, le président de l’Assemblée, répond alors que son autorité se limite à l’enceinte de l’hémicycle. Et Dieu sait que sur ce coup-là, il a déjà bien du mérite. Depuis, ça n’arrête plus : Tweet incendiaire, rappel au règlement, et ainsi de suite. Pour se faire une idée, c’est ici et partout ailleurs.

Un peu de retenue peut-être ?

On observera qu’Internet en l’espèce tient parfaitement son rang de défouloire. Il semble en effet que ce soit l’obligation de supporter d’entendre défendre les 5 000 amendements de la droite jugés ineptes par la gauche qui justifie ce besoin de s’épancher dans la cage sans barreaux de l’oiseau bleu. La gauche tweete son irritation, la droite réplique, et c’est le cercle vicieux. Du coup, surgit la question cruciale : faut-il réglementer l’usage de Twitter au Parlement, voire installer des brouilleurs ? Autant essayer de retenir la pluie avec une passoire. Plus sérieusement, on ne voit pas quelles raisons pourraient être invoquées pour brider la liberté d’expression publique des élus du peuple. Il n’y a qu’à faire appel au sens de la retenue et à la dignité de chacun pour que tout rentre dans l’ordre. Pas sur ce texte-là bien sûr, chacun a compris pour le ressentir dans son intimité la plus profonde qu’il rendait fou, mais gardons espoir pour les suivants.

La régulation par l’instinct de survie

Au demeurant, l’usage de Twitter pose ici la même question qu’ailleurs : peut-on tout twitter ?  Ses humeurs, ses courses au supermarché ou bien encore ses cors au pieds du moment que ça amuse/intéresse un public ? Disons simplement que cette désinhibition de la parole publique venant des politiques,   lorsqu’elle ne les pousse pas à la bourde stratosphérique, nous interroge au minimum sur ce que font réellement nos gouvernants dans les réunions de travail, et a fortiori lors des événements historiques comme le vote du mariage pour tous. Mais bon….Gageons qu’il en ira du législatif comme de l’exécutif et du judiciaire, un bon dérapage bien saignant devrait suffire à rappeler chacun aux impératifs de la survie,  - à défaut de sens du respect de l’autre, des institutions ou que sais-je encore d’aussi suranné – et ramener un peu d’ordre. La somme des égoïsmes individuels fait le bien commun, comme le disait fort justement le père du libéralisme, notre maître à tous.

Retour-son

Twitter est entré d’une autre façon au Parlement. C’est en effet la première fois à ma connaissance qu’on live-twitte, autrement dit qu’on commente en direct sur Twitter,  la discussion d’une loi. En tout cas avec cette ampleur. Pour avoir un peu étudié la chose en matière judiciaire, je sais que les acteurs ne sont pas insensibles à ce retour-son sur leur prestation. Autrement dit, les avocats dans une salle d’audience regardent ce que twittent les journalistes, car cela leur permet d’évaluer en direct le poids de leurs arguments. De là à considérer que le peuple des twittos est susceptible d’influencer les débats parlementaires, il n’y a qu’un pas….En l’espèce, l’exercice donne le pire et le meilleur. S’il est vrai qu’on y croise quelques bons mots, des précisions techniques utiles et des blagues assez drôles, on est frappé aussi d’observer à quel point l’outil sert à certains de vomitoire, à d’autres d’helium à nombril (ah, le nombre d’apprentis juristes-psychanalystes-spécialistes de bioéthique et j’en passe qui donnent des leçons aux députés, c’est fascinant !). Sans compter les militants qui ont parfaitement mesuré le pouvoir potentiel de l’outil. Notons qu’une lourde tendance se dégage, elle consiste à se moquer des physiques et des fringues sur l’air de : vous avez politiquement tort parce que vous êtes physiquement mal tourné.

Enfin…si la liberté d’expression n’autorisait à dire que des choses capitales à des moments historiques, je ne vois pas qui aurait le droit de s’exprimer à part Voltaire, Zola et Martin Luther King. Et même, il se trouverait sûrement des esprits chagrins pour contester leur légitimité. Si j’avais écrit ce billet demain, j’aurais cité BHL, Christiane Taubira, et François Hollande, mais nous ne sommes encore qu’aujourd’hui…

10/01/2013

Un autre journalisme est possible

Classé dans : Coup de chapeau !,questions d'avenir — laplumedaliocha @ 23:44
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rubon42-b7dfb"Les journalistes sont érudits, timides, grandes gueules, autodidactes, dingos, fondus, jeunes rêveurs et vieux loups. Certains savent tout sur un sujet mince comme le tranchant d’un couteau, d’autres n’attendent que d’apprendre. Des dilettantes ont parfois ce je ne sais quoi qui énerve et s’appelle le talent, des "pros" peuvent être secs comme la trique. Le journalisme n’est pas un métier normal. Ce sont les fêlés qui laissent passer la lumière, disait Michel Audiard, le père des Tontons Flingueurs. Ces énergies bridées ou inutilisées ne demanderaient qu’à se libérer. Mais il manque cruellement de projets à la hauteur".

C’est par cette description si juste des journalistes que s’achève le manifeste de XXI Pour un autre journalisme. Inclus dans la dernière livraison de la revue – vendue en librairie – ce texte de 20 pages signé par Laurent Beccaria et Patrick de Saint-Exupery n’est pas seulement une magnifique déclaration d’amour à la presse et au journalisme, c’est un projet plein d’espoir et scintillant d’intelligence. Le premier est éditeur, le second journaliste. Il y a 4 ans, ils ont fait un pari fou. A rebours d’une presse papier tyrannisée par les annonceurs, esclave de ses actionnaires, réduisant toujours plus les formats pour des lecteurs qui n’ont plus le temps de lire, jouant la retape permanente et les marronniers éculés, ils ont choisi de publier des reportages de fond, sans publicité, dans une revue consistante, trimestrielle et vendue exclusivement en librairie. Aujourd’hui, alors que la presse se meurt, ils affichent une santé insolente, forts de leurs 40 000 lecteurs.

Et du coup, ils affirment leur credo. Reprenant l’épopée de la presse depuis son origine, ils montrent que le modèle industriel de la presse écrite est mort et que l’Eldorado du web est un mirage dans lequel les groupes de presse engloutissent des sommes folles en pure perte. Alors ils appellent leurs confrères à casser tous les codes, celui de la publicité, de l’instantanéité, de l’information "objet" ou "produit" vomie en continue par des journalistes rivés à leurs écrans, répétant tous les mêmes choses sous la contrainte d’un remplissage perpétuel de nouvelles insignifiantes. La solution : une presse sans publicité, de valeur, dédiée aux lecteurs (et non aux annonceurs). Cette presse nouvelle s’appuiera sur 4 piliers : le temps, le terrain, l’image et la cohérence.

Dès sa diffusion, en amont de sa mise en place en librairie aujourd’hui, le manifeste à déclenché la polémique. On lui a reproché notamment d’opposer presse papier et presse web. Dommage que les susceptibilités prennent le pas sur la réflexion. Car ce texte pourrait bien être la clef de la révolution copernicienne qui sauvera le journalisme de presse écrite. Seulement voilà, cela suppose d’abandonner un modèle âgé de près de deux siècles, de prendre des risques, d’inventer autre chose, de faire preuve de courage et d’audace. Toutes vertus qui s’accordent mal avec les business plan, rapport aux actionnaires, et jugements fumeux des consultants qui expliquent à grands coups de powerpoint décervelants qu’il faut faire toujours plus court, plus con et plus racoleur pour tenter de rattraper des lecteurs qui s’enfuient.

Chers confrères, je crois que chacun d’entre nous pourrait, si ce n’est avoir écrit ce manifeste, du moins le signer sans en changer une virgule. J’invite chacun à courir se le procurer. Dans le contexte difficile que nous traversons, une étincelle de foi peut suffire à tout changer. Amis lecteurs, ce manifeste est également et peut-être surtout pour vous. Remarquablement écrit, il retrace de manière passionnante les grandes évolutions de la presse, évoque les enjeux actuels, et mettra des mots sur le malaise que vous ressentez à l’égard des médias. Aussi et surtout, il vous donnera l’envie de retrouver un vrai journalisme. Il existe. Dans la presse papier, sur le Net, à la radio, à la télévision. Il y a des milliers de journalistes qui font leur métier avec passion. Plutôt que de conspuer le brouhaha ambiant, aidez-nous, soutenez les professionnels de qualité. Tous ensemble, nous la ferons cette révolution !

Aux auteurs du Manifeste, du fond du coeur, merci.

09/01/2013

"Dilater le banal"

Classé dans : questions d'avenir — laplumedaliocha @ 11:22
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L’écriture, c’est l’art d’agencer de vieux mots usés jusqu’à la trame pour leur donner un sens neuf. Et c’est ainsi que parfois, Ô miracle, une expression fait mouche. Parce qu’elle exprime avec une précision d’orfèvre une réalité, mieux, elle l’accouche. C’est le sentiment que j’ai eu en lisant le dernier billet de Philippe Bilger dans lequel il propose, si j’ai bien compris, qu’on lui accorde quelque part cinq minutes d’antenne pour un concept d’interview où il ne poserait pas dix questions convenues, mais une seule : la question, celle qui fera mouche et ira droit à l’essentiel. Cinq minutes de vérité.

Je ne puis me défendre de sourire en songeant à ce que son rêve semble tout droit inspiré de son passé d’avocat général. Ah ! La question qui vous place au pied du mur, celle qui touche au coeur, la question "bas les masques" ! Je ne suis pas certaine d’adhérer à son projet, car aimant l’art de l’interview par-dessus tout, je pense qu’elle doit se déployer sur un temps assez long, qu’elle doit être construite à la manière d’un roman balzacien, une sorte de longue montée en puissance où les deux interlocuteurs se jaugent, s’accordent, se séparent, se devinent, se retrouvent et s’affrontent ou s’allient lors du dénouement final. C’est presque un art de la danse, valse ou tango selon les cas…

Mais là où je le rejoins, c’est dans son rejet de la tendance actuelle des médias à, pour reprendre sa remarquable expression, "dilater le banal". Que c’est bien vu ! Comme on se sent moins seul soudain dans sa colère contre les chaines d’information en continue qui explorent jusqu’à l’overdose le détail le plus trivial d’un feuilleton à rebondissement. Comme  on trouve les mots pour peindre l’ennui que suscite la page Actualités de Google news ou bien encore les Une des newsmagazines sur le marché immobilier ou les Francs-Maçons. Dilater le banal…jusqu’à l’overdose. La maladie des médias actuels est enfin diagnostiquée. Qui la soignera ? Parmi les spécialistes qui se mobilisent, je signale la sortie demain du nouveau numéro de la revue XXI, lequel est accompagné d’un manifeste intitulé "Un autre journalisme est possible". Pour ceux qui l’ignorent, cette revue, créée en 2008 par Patrick de Saint Exupéry et Laurent Beccaria, a cassé tous les codes actuels de la presse en lançant une revue trimestrielle de reportages, au prix élevé, vendue exclusivement en librairie. Bref, le contraire de l’information courte, instantanée et gratuite. Et ça marche ! Au point que ce nouveau genre de presse, dénommée Mook – contraction de magazine et de book – a fait des émules. Le manifeste quant à lui déclenche sans surprise une polémique. C’est tellement plus drôle de s’indigner que de réfléchir…Incorrigibles médias.

04/01/2013

Information, vérité et liberté

Classé dans : questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 09:54
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Le Monde daté du 30 décembre m’apprend que les quotidiens un peu partout dans le monde ont décidé d’augmenter leurs tarifs pour faire face à la diminution des recettes publicitaires et des ventes (page 16). Un autre article, dans le même numéro (page 5), avance l’idée que la presse papier ne pourra survivre qu’à condition de devenir un produit de luxe proposant à un tarif élevé une information à forte valeur ajoutée. Etrange comme la réalité semble donner pour l’instant raison à Marcel Gauchet. Souvenez-vous de ce qu’il disait il y a quelques temps déjà sur le retour à un vrai professionnalisme journalistique exigeant en réponse au papillonnement actuel et à l’obésité qui menace nos esprits de consommateurs de malbouffe médiatique.

Ainsi confie-t-il dans l’un des entretiens en lien :

"Nous sommes passés d’une économie de la rareté, où l’information était rare, chère, difficile à obtenir, à une économie de la surabondance, où on peut se procurer les plans de la bombe atomique en trois piques et tout savoir sur la vie privée du roi de Thaïlande. En fait, nous sommes en permanence dans le brouillard parce que nous n’arrivons pas à nous dépêtrer du trop. C’est inédit. Nos cerveaux sont frappés du syndrome de l’obésité. Il y a trop à bouffer et tout le monde s’empiffre. Notre problème revient donc à apprendre à naviguer dans ce flot qui nous déconcerte et où nous avons en vérité de plus en plus de mal à trouver de l’information pertinente éclairante, qui nous donne une prise sur le mouvement des choses".

De là à imaginer que l’on ressente la nécessité de réinventer le journalisme dans sa fonction de tri, de hiérarchisation et d’éclairage, il n’y a qu’un pas…

…que franchit Marcel Gauchet : "La presse papier est là, justement pour fournir des clés, pour accroître la capacité d’exploiter toutes ces ressources désormais disponibles. Il y a une demande solvable pour ce rôle, même si elle est aujourd’hui minoritaire. Un véritable entrepreneur, de ceux qui ne suivent pas le troupeau, saurait repartir de cette base restreinte pour conquérir un public plus large".

Pour lui, ce "désir d’autre chose" réinventera non seulement la presse papier, mais le journalisme lui-même : "Il est vrai que chacun peut aujourd’hui s’adresser directement à la Terre entière. Mais en pratique, où sont les lecteurs ? Aux abris, en général ! C’est un moment, pas un modèle. Ce que démontre le "tous journalistes" est précisément, a contrario, qu’il y a un vrai métier de journaliste. Qu’il faut redéfinir profondément, mais qui va sortir vainqueur de cette confusion car on aura de plus en plus besoin de professionnels pour s’y retrouver dans le dédale et nous épargner de chercher au milieu des 999 000 prises de parole à disposition. Il ne faut pas induire de l’amateurisme global la pulvérisation intégrale du professionnalisme. C’est l’inverse qui va se produire. Le moment actuel est un passage. Mais à l’arrivée, le niveau d’exigence à l’égard de la presse sera plus élevé et non plus bas".

A ce stade, rien n’est gagné. Observons simplement que la presse papier tente le pari décrit par Gauchet ce qui, à défaut d’augmenter le nombre de ses lecteurs, améliore le compte d’exploitation des entreprises concernées. Il y a fort à parier que le combat sera rude tant on a donné de mauvaises idées au public en lui offrant pour rien ce qu’on lui proposait auparavant pour si peu. Il est possible d’ailleurs qu’en cédant à la gratuité, les éditeurs de presse n’aient pas commis qu’une bévue économique, mais aussi semé un virus mortel. Quelle valeur accorde-t-on à ce qui ne coûte rien ? Surtout quand l’offre gratuite devient si pléthorique, et donc apparemment si riche, que payer pour avoir la même chose – ou juste un peu mieux – parait inutile. Sans doute faudra-t-il, pour convaincre de la valeur de l’information de qualité,  surmonter un autre obstacle : celui du relativisme ambiant. J’entends par là de l’idée qu’après tout, il n’existerait pas de vérité objective, mais simplement des consensus. Le doute quant à l’existence d’une vérité objective est presque devenu un lieu commun s’agissant du journalisme. Combien de fois ai-je lu, ici et ailleurs, des internautes dénonçant le mythe d’une information objective, soulignant l’évident parti-pris des journalistes, leur envahissante subjectivité. A supposé que ce soit exact, faudrait-il alors s’y résigner, voire s’en satisfaire ?

J’étais sur le point de le faire quand j’ai lu le dernier billet du philosophe blogueur Philarête. Il y commente un ouvrage de son collègue américain James Conant consacré au célèbre roman 1984 : Orwell ou le pouvoir de la vérité. Philarête relève :

"Pour Conant, en effet, la force d’Orwell est d’avoir mis au fondement de sa critique du totalitarisme, non le concept de liberté, mais celui de vérité. Non pas, certes, la vérité plutôt que la liberté, mais la vérité d’abord, comme fondement de la liberté. Ce qui autorise le traducteur et préfacier de l’ouvrage, le toujours clair et précieux Jean-Jacques Rosat, à introduire la notion séduisante d’un « libéralisme de la vérité », qui ferait l’originalité d’Orwell.

Qu’est-ce que le « libéralisme de la vérité » ? C’est l’idée que « la préservation de la vérité objective et de la capacité de chaque individu à former des jugements objectivement vrais est la condition première et absolument nécessaire d’une vie libre » (Orwell ou le pouvoir de la vérité, p. VIII)".

Cette observation me rappelle les propos d’Hannah Arendt, souvent cités ici, même si je conviens qu’ils n’évoquent pas tout à fait la même chose :

“Les faits sont la matière des opinions, et les opinions, inspirées par différents intérêts et différentes passions, peuvent différer largement et demeurer légitimes aussi longtemps qu’elles respectent la vérité de fait. La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat”.

Orwell est l’écrivain que l’on connait, mais il était aussi un journaliste. Ce n’est donc pas un hasard s’il développe cet attachement fondamental à la vérité objective.

Plus loin, Philarête éclaire le sens du propos d’Orwell  :

"D’après Conant, la force de 1984 est de pousser aussi loin que possible la description d’une société où le concept ordinaire et banal de vérité n’aurait plus cours. Et la grandeur tragique de ce malheureux Winston est de s’obstiner à vouloir être un homme ordinaire, pour qui « deux et deux font quatre »."

Certes, me direz-vous, mais il s’agit dans le roman de décrire un système totalitaire, lequel ne nous concerne heureusement pas. Peut-être que si. Car le propos de Conant est finalement de dire qu’il n’y a pas de différence entre le Parti du roman d’Orwell qui nie le concept de vérité et ceux qui aujourd’hui s’attaquent à son existence objective…Au bout du chemin se trouve la même aliénation. Mais laissons-là le terrain philosophique que je m’en veux déjà d’avoir outragé de mes maladresses de néophyte (heureusement, je connais la bienveillance de Philarête à l’égard des libertés que je prends avec sa discipline). Je retiendrais simplement la proposition selon laquelle la vérité est conçue comme le fondement de la liberté. Si l’on adhère à cette vision, alors il me semble que l’information, notamment journalistique, prend soudain une importance capitale…Quant à débattre de son objectivité, ne nous trompons pas de sujet. Tous les journalistes savent ce qu’est la vérité objective, c’est leur métier que de l’observer pour la rapporter. Un événement s’est produit,  tel jour, à telle heure, dans telles circonstances. Ceci est observable et vérifiable. Qu’ensuite les récits puissent être teintés de subjectivité, se révéler plus ou moins complets, donner lieu à des interprétations conscientes ou non est une autre histoire…

Bonne année à tous !

Note : je vous invite à lire aussi les commentaires chez Philarête, toujours de très haute volée. Et pour ceux qui ne manqueront pas de soulever la question du journalisme et de l’objectivité, je recommande la lecture de l’ouvrage de référence sur ce sujet : Journalisme et Vérité par Daniel Cornu aux éditions Labor & Fides.

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