La Plume d'Aliocha

12 mars 09

La photographie à l’épreuve de l’éthique

Classé dans : Eclairage — laplumedaliocha @ 09:46

 

exposition_1024_1         Vous vous souvenez de l’affaire de la bague de Rachida Dati effacée de la photo avant sa publication dans le Figaro ? Ou bien encore de la polémique déclenchée par la parution dans Match des photos des talibans supposés à l’origine de de l’embuscade qui a coûté la vie à des soldats français en Afghanistan ? Photo trafiquée, photo qui choque, photo mythique, cruelle, provocatrice, dérangeante, photo artistique ou photo de presse, toutes soulèvent des questions fondamentales. Comment lire une photo ? Comment être sûr qu’elle reflète la réalité et n’a pas été trafiquée ? A qui appartiennent les droits ? Certaines photos doivent-elles être “retouchées” au nom d’un intérêt supérieur à l’information ? La photo d’art peut-elle s’autoriser toutes les provocations ?  

Si ces questions vous interpellent, courez voir la passionnante exposition organisée par la BNF (site Richelieu) intitulée “Controverses”. A travers des dizaines de photos, pour la plupart très célèbres, le parcours retrace l’histoire juridique et éthique de la photographie depuis l’origine jusqu’à nos jours.

Le photographe, témoin, complice, vautour…

Evidemment, je me suis particulièrement intéressée au photo-journalisme. Par exemple à ce document terrible intitulé : “Vautour guettant une petite fille en train de mourir de faim”.  Prise au Soudan en 1993, publiée par le New-York Times, elle valut à son auteur, Kevin  Carter, le Pulitzer en 1994 mais certaines voix s’élevèrent pour critiquer le photographe, allant jusqu’à l’accuser d’être lui-même un vautour. Il se suicidera quelques mois plus tard en laissant ce mot :

“Je suis hanté par ces souvenirs persistants de massacres, de cadavres, de haine, de souffrance….d’enfants affamés ou blessés, de tireurs exaltés”.

Cette tragique histoire illustre les questions éthiques qui se posent aux photo-reporters : doivent-ils en toutes circonstances s’en tenir au rôle de témoin ? Où s’arrête le devoir d’informer et où commence la non-assistance à personne en danger ? Peut-on tout photographier ?  Tous apportent la même réponse : il faut témoigner pour espérer une prise de conscience, pour que ces morts ne soient pas inutiles. 

Souvent, les photo-reporters se mettent en danger. C’est la situation qu’illustre une photo de Horst Faas prise au Bangladesh en 1971. Un grand meeting est organisé  sur un champ de course, soudain des indépendantistes arrivent en camion, sortent des miliciens ligotés et les exécutent à la baïonnette au milieu de la foule. Faas et son confrère Michel Laurent, membres de Associated Press, photographient les exécutions et obtiennent le Pulitzer. Ils seront obligés de se défendre contre les accusations de voyeurisme, d’expliquer pourquoi ils ne pouvaient pas intervenir et craignaient même pour leur vie.

Sans oublier Frank Fournier qui photographia en 1985 Omayra Sanchez, l’adolescente prisonnière d’une coulée de boue en Colombie et qui mourra devant les caméras.Fournier raconte que trois fois il a failli arrêter de photographier. Lui aussi se verra reproché la diffusion du spectacle de cette mort en direct jugée obscène.

“En rencontrant Omayra dans son agonie, j’ai reçu le plus grand hommage au courage et à la vie. Si on cherche des raisons de ne pas regarder cette image, on en trouvera toujours. Elle n’aura comme effet que d’absoudre une fois de plus les criminels et d’avaliser l’amnésie générale”.

Mises en scène et manipulations

On découvre également comment  certaines photos ont été modifiées avant publication. Celle par exemple, restée célèbre, des deux soldats soviétiques accrochant leur drapeau au sommet du Reichstag à Berlin, le 2 mai 1945. D’abord, il ne s’agit pas d’une photo prise sur le vif, mais d’une mise en scène organisée par le photographe, Evgueni Khaldei. Ensuite, lorsqu’il demande l’autorisation de la publier, on remarque que l’un des soldats  porte deux montres, l’Agence Tass demande que soit effacée celle du bras droit pour que les héros ne se transforment pas aux yeux du public en vulgaires pilleurs….Il faudra attendre la Chute du mur de Berlin pour que l’originale non retouchée soit enfin publiée. 

L’exposition présente aussi de nombreuses photos qui ont heurté la morale, artistes provocateurs mettant en scène des enfants nus ou des pratiques sadomasochistes, publicitaires iconoclastes flirtant avec les limites de la pudeur ou du bon goût…

Droits d’auteur, droits à l’image, valeur artistique d’une photo, autant de questions qui ont donné lieu à des polémiques voire à des procès et ont construit peu à peu un droit et une éthique de la photographie.

Âmes sensibles, s’abstenir, la guerre, la souffrance et la mort sont très présentes à travers les travaux des photo-reporters et certaines images sont insoutenables. Âmes pudiques, il vous faudra parfois baisser les yeux. Nombre de ces photos heurtent, dérangent, écoeurent ou révoltent. C’est toute la force de la photographie, c’est aussi son danger.

 

NB : Pour en savoir plus, vous pouvez consulter le dossier de presse ici. Le catalogue a reçu le prix du Livre d’art contemporain. A ce sujet, pensez à faire un tour à la librairie en sortant. Le choix d’ouvrages est intéressant et certains sont soldés.

9 mars 09

La presse quotidienne malade du syndicalisme ?

Classé dans : Eclairage — laplumedaliocha @ 13:36

Certains d’entre vous ont sans doute lu qu’une salariée de Libération était en grève de la faim depuis le 10 février pour protester contre son licenciement. Florence Cousin, c’est son nom, est entrée dans l’entreprise il y a 25 ans en tant qu’aide-comptable avant de devenir secrétaire de rédaction. La situation, qui à ma connaissance n’est toujours pas débloquée, est l’occasion de vous dire quelques mots de l’un des syndicats les plus puissants de France et sans doute aussi le plus méconnu : le syndicat du Livre.

Chronique du conflit

Mais voyons d’abord l’enchaînement des faits. Le 13 février, la Filpac-CGT publie un communiqué pour signifier son opposition au licenciement de la journaliste. Deux jours plus tard, ce même syndicat se dit satisfait des négociations, c’est ici. La CGT n’ayant pas l’habitude de plaisanter avec les droits des salariés, on pourrait imaginer que le conflit s’arrête là. D’après un article de Marianne (papier), la secrétaire de rédaction a en effet obtenu une indemnité de départ de 80 000 euros, un an de préavis et une formation longue et financée par le journal. Pas mal en temps de crise et, qui plus est,  dans une entreprise qui n’est pas au mieux. Mais la branche dure du syndicat du Livre ne l’entend pas ainsi. Le 21 février, la parution du journal est bloquée par les syndicalistes des NMPP en témoignage de soutien à la salariée. Pour un journal, ne pas paraître, c’est une catastrophe, surtout quand on s’appelle Libération et qu’on lutte pour survivre. Au passage, on peut se demander au nom de quoi des syndicalistes du système de distribution s’invitent dans un conflit entre un journal et sa salariée. Le 23 février, le CGLCE-CGT débarque dans le hall de Libération, puis il publie 3 jours plus tard un communiqué pour appeler à continuer la lutte. Le 3 mars, deux délégués de la CGT viennent soutenir leur collègue. Florence Cousin devient l’enjeu d’un conflit entre la branche dure des syndicalistes (cglce) et les progressistes (Filpac). Elle accepte une interview dans le Nouvel Observateur, Laurent Joffrin, directeur de Libération répond. Je ne connais pas l’affaire et ne prendrai donc pas parti pour l’un ou l’autre camp. Tout au plus observerai-je qu’une grève de la faim est une démarche inédite à la suite d’un licenciement qui témoigne des méthodes très particulières du syndicat du livre, ce syndicat qui est le cauchemar des éditeurs de quotidiens nationaux depuis des décennies. Notons que l’appel à la grève à Libération n’a pas été suivi. Observons également que Marianne, qui n’est pas à proprement parler un suppôt du capitalisme, évoque l’affaire non pas sous l’angle d’un soutien à la journaliste (une cause pourtant tentante à défendre) mais en décrivant l’affrontement des deux branches syndicales.  Voilà qui m’a donné envie ce week-end de relire “Spéciale dernière, qui veut la mort de la presse quotidienne française ?”, l’excellent ouvrage d’Emmanuel Schwartzenberg, journaliste à France Info et grand spécialiste de la presse.  Toutes les informations qui suivent sont extraites de ce livre.

Un syndicat tout puissant depuis plus de 60 ans

Un peu d’histoire d’abord. A la fin de la dernière guerre, la France traque les journalistes qui ont collaboré et confisque les titres qui ont continué de paraître durant l’occupation. Les ouvriers qui ont imprimé et distribué ces écrits s’attendent à subir le même sort.  Sauf que le nouveau pouvoir entend recréer rapidement des journaux et a besoin d’ouvriers compétents. On les absout et on délègue au syndicat CGT le soin de produire les journaux. Le monopole est acté, la presse piégée, mais elle ne le sait pas encore. En face, le gouvernement prône l’absence de concentration des titres, les éditeurs se retrouvent donc isolés face au syndicat tout puissant. Le Livre ne cesse de monter en force dans un contexte très favorable. Les éditeurs avancent en ordre dispersé et ne peuvent donc pas le contrer, par ailleurs, la presse se porte fort bien de sorte qu’on accepte sans ciller des coûts de production hallucinants. Et puis le syndicat a une arme de poids : qu’on le contrarie et n’importe quel ouvrier peut appuyer sur l’un des nombreux boutons rouges qui permettent de bloquer les rotatives en cas de danger et empêcher ainsi l’impression du journal ou bien encore paralyser sa distribution.

L’échec d’une rebellion

La puissance du Livre est absolue. Seul Emilien Amaury, le propriétaire du Parisien,  osera l’affronter en 1975, le conflit durera deux ans jusqu’à ce que le patron rebelle décède d’une chute de cheval.  Ce bras de fer coûtera cher au journal. Il tirait à 750 000 exemplaires en 1975, il tombe à 400 000 exemplaires trois ans plus tard. Par la suite, aucun autre éditeur n’osera se risquer à contrarier le syndicat. La mémoire des grands patrons de presse français est remplie d’anecdotes sur les rapports houleux avec ouvriers du Livre. Il faut dire que les épisodes rocambolesques abondent.  Nouvelles formules préparées dans des caves pour échapper à la vigilance du Livre, conflits ouverts, batailles à coups de batte de base ball, blocage répétés des imprimeries et des centres de distribution etc. S’ils s’étaient unis, les patrons de quotidiens nationaux auraient peut-être réussi à faire front, mais chacun a toujours préféré préserver la paix dans son groupe.  Au plus grand bénéfice des ouvriers du Livre. Selon Emmanuel Schwartzenberg, le salaire minimum de référence d’un rotativiste du Livre s’élève à 3048 euros (chiffres 2006), voire 4000 euros car les heures supplémentaires sont courantes, il suffit de dépasser de quelques minutes l’horaire de base pour pouvoir réclamer le paiement d’une heure de travail en plus. Un cadre touche 5200 euros et un responsable de rotative 6200 euros. Le tout sur 14 mois, avec 9 semaines de congés payés et pour un temps de travail de 32 heures et demie par semaine. Par comparaison, les salaires des ouvriers du Labeur qui impriment les magazines commencent à 2000 euros, ceux des journalistes à 2250 euros.

Evidemment, le sujet était à l’ordre du jour des Etats généraux de la presse. Un chiffre donne l’étendue des dégâts (livre vert page 53) : l’impression de 30 000 exemplaires de l’International Herald Tribune coûte 3854 euros en France contre 2574 euros à Zurich (plus haut tarif concurrent) et 1661 euros (plus bas tarif observé) à Francfort. Cherchez l’erreur. A la suite des Etats généraux de la presse, des négociations devraient s’ouvrir pour refondre le système d’impression et de distribution et tenter d’en diminuer le coût.

Gageons que les discussions seront difficiles…

 

NB : Pour en savoir plus, voyez cet article de Patrick Eveno sur le site de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

3 mars 09

Touche pas à ma com’

Classé dans : Eclairage — laplumedaliocha @ 10:09

On dit que Ségolène Royal a lancé un référé contre Paris-Match et qu’elle réclame 50 000 euros de dommages intérêts. Etonnante action en justice. A voir les photos publiées, on doute qu’elles aient été volées, franchement.

Mais supposons que ce soit le cas, pour la commodité du raisonnement. Il faut lire ou relire un article de l’excellente revue Médias de cet hiver pour y voir plus clair. Il s’agit d’une interview de Dominique Besnehard, vous savez, le conseiller des stars, Isabelle Adjani, Laetitia Casta, Sylvie Vartan etc. Enfin, il refuse le terme de conseiller et préfère se qualifier “d’indicateur d’opinion et d’émotion”. Allez comprendre, c’est le genre de formule que prisent les spécialistes de communication et que j’ai du mal à saisir. C’est lui qui  a conseillé à Ségolène Royal de changer de style. Lui aussi qui l’a emmenée voir des spectacles et rencontrer des artistes comme Jeanne Moreau: “ces gens-là lui ont parlé simplement et elle a senti qu’il fallait qu’elle libère quelque chose”. Le spectacle où elle est apparue métamorphosée, en tunique bleue sur scène, c’est encore lui. “La soirée du Zénith n’était pas politique” explique-t-il “c’était un discours sur la fraternité, sur l’homme”. Possible, mais c’était surtout un show avec des chanteurs. Résultat ? “Les médias ont réduit ces 4 heures a : elle a changé de look. C’est vraiment dégueulasse” s’indigne l’indicateur d’opinion et d’émotion. Et celui-ci de se plaindre des journalistes qui durant la campagne trouvaient qu’elle avait “l’air d’une bonne soeur” et pensent aujourd’hui qu’elle semble “sortir de Katmandou”. En effet, on s’énerverait à moins.

Reste à savoir si ce sont les journalistes qui ne comprennent rien ou le conseiller qui s’est planté.  Personnellement, les rares images que j’ai vues de ce show m’ont fait sourire, j’ai trouvé qu’elle ressemblait à Chantal Goya et je m’attendais à chaque instant à voir sortir des coulisses un gigantesque Sarkozy en peluche sous les huées de la foule. Je comprends mes confrères qui n’ont pas marché, que voulez-vous que des journalistes politiques écrivent sur un sujet pareil ? On leur propose un changement de look, ils décrivent un changement de look, ce qui a le mérite d’être exact. Ensuite, qu’ils aient été étanches au grand spectacle d’humanisme et ne soient pas rentrés les yeux plein de larmes d’émotion écrire des articles dégoulinant d’adoration, c’est non seulement leur droit mais surtout leur devoir. La politique c’est pas du cinéma, même si ça consiste aussi parfois à rêver ensemble.

Pour en revenir au procès contre Match, il montre un réel embarras de Ségolène Royal vis à vis de son image bien plus qu’une volonté de protéger sa vie privée. D’ailleurs, elle l’avoue elle-même en se plaignant qu’on publie des photos de son couple pendant les événements en Guadeloupe. Au fond, elle aurait préféré que Match s’en tienne à son action sur l’île, quitte à mettre en vignette une petite photo de son escapade amoureuse : beaucoup de politique et un peu de glamour. L’humanisme en une et la tendresse en pied de page, pour achever de conquérir le lecteur.  C’est ça, à mon sens, le coeur du sujet. La femme politique libre qui tente de briser son image de bonne soeur ne lui plaît plus. L’effort de transformation accompli n’a pas eu les résultats escomptés. L’épisode Katmandou est clos ou, à tout le moins, en stand by. Le problème, c’est que les journalistes ne sont pas des relais de communication. Même quand ils donnent dans le People, ils continuent de décrire ce qu’ils voient, ce qui les intéresse et pas ce qu’on veut leur faire dire. Ils en seront quitte pour un procès, et c’est un moindre mal. Tout le monde n’a pas les moyens de réclamer la tête d’un rédacteur en chef.

15 février 09

Editeurs de presse, qu’avez-vous fait du journalisme ?

Classé dans : Eclairage — laplumedaliocha @ 11:33

La presse vous le savez est en crise. Crise économique d’abord, crise d’identité ensuite – quand on ne gagne plus d’argent, forcément on doute de soi – crise d’évolution enfin, avec la question que lui pose le web sur son avenir. Voilà bientôt 7 ans que, par les hasards de la vie, j’observe de près quelques professionnels de la presse participer à des projets de lancement de magazines, à des brainstormings sur l’avenir d’un groupe, la réorganisation d’un autre, le rapport papier/web. Et ce que je vois me fout le bourdon.

Quand la culture fric dévore la presse

Comme tous les secteurs en crise, la presse est obsédée par l’argent. Il fut un temps où celui qui lançait un journal, une nouvelle formule ou simplement prenait la tête d’un titre, celui-là donc avait une vision, un certain amour du métier, et surtout une culture profonde du journalisme. C’est un état d’esprit qui mêle curiosité, goût de l’observation du monde, esprit critique, insolence, méfiance à l’égard des pouvoirs de toute sorte etc…Et puis peu à peu, cet esprit à été dévoré par l’argent. Savez-vous comment on lance un nouvel organe de presse aujourd’hui, cela vaut pour le papier, mais vous verrez que cela s’applique aussi au web ? On vous annonce un beau projet avec des termes flatteurs, on vous fait croire à l’inspiration. La vérité est toute autre et tout ceci n’est qu’une singerie pitoyable de ce que fut la presse en d’autres temps. En réalité, on identifie une cible ou un marché publicitaire et on observe qui est positionné dessus, et s’il reste de la place. Globalement, soit on vise une population faible en nombre mais à hauts revenus, soit on se positionne sur un marché le plus large possible. Ensuite on identifie les besoins, les préoccupations, les attentes des lecteurs et on leur taille sur mesure un journal à grands renforts de “tests lecteurs”. Avouez qu’on est loin de Françoise Giroud n’est-ce pas ? Ces projets sont conçus généralement par des gens qui n’ont pour toute inspiration que celle de la cible publicitaire et autant l’esprit journalistique que moi j’ai celui de la géométrie spatiale. Il y en a même qui sont passés professionnels dans le lancement de magazines qui ne dépasseront pas le troisième numéro, rien que pour bénéficier des aides à la presse. “Ah, me disait-on quand j’ai débarqué dans cet univers, mais tu es journaliste, tu es une rêveuse, on les connaît les projets des journalistes, ils ne sont pas viables économiquement”. Au début, je me taisais, et puis j’ai observé les échecs de ces projets lancés en grande pompe. Aujourd’hui quand on m’attaque sur le fait que je n’y connais rien et que je rêve, je réponds goguenarde, “mais vos brillants projets, vos business plan de gens à qui on ne la fait pas, pourquoi ils ne marchent pas d’après vous ? Vous êtes sûrs que j’ai tort ?”. Et là, les regards se tournent, gênés. On allègue de la crise, on répond que les gens n’ont plus le temps de lire etc. Je vais vous dire au fond, la presse a souffert comme nombre de domaines de la culture fric de ces dernières années et elle le paie, au prix fort, comme la finance. Un projet presse, c’est avant tout une inspiration, une idée, une vision, qu’il faut ensuite rendre viable économiquement. Ce n’est pas juste un projet fric destiné à attirer la pub.  Je regardais il y a quelques jours un reportage sur Dany Boon qui revenait sur l’extraordinaire succès des Chtis. D’après vous, pourquoi de grosses productions réunissant les acteurs préférés des français, avec des budgets faramineux et un sujet en or (Asterix par exemple) se traînent en queue de box office et pourquoi un film comme les Chtis éclate tous les records ? Parce que le premier est conçu pour attirer les spectateurs sur la base d’une conception marketing quand le second propose un travail personnel inspiré. Ce qui démontre qu’au fond, le public sent la sincérité et la récompense tandis qu’il se détourne du mensonge. En tout cas c’est ma conviction et je crois que cela vaut dans bien des domaines, y compris dans la presse. 

Et demain sur le web ?

Comme il semble que la pub se déplace aujourd’hui sur le web, vous n’allez pas tarder à voir fleurir les pure players comme on dit, d’ailleurs, ça commence déjà. Ce d’autant plus qu’un statut d’entreprise de presse dédié au web est en préparation. Je sais pour l’avoir observé à de très nombreuses reprises que les projets presse papier ou les nouvelles formules dictées exclusivement par des visions fric, sans vision journalistique derrière, sans intelligence, avec un tiroir-caisse en guise de ligne éditoriale se cassent la figure dans 100% des cas à plus ou moins longue échéance. Sur le web en revanche, j’ai un doute, personne ne sait encore comment tout cela va fonctionner. Mais ce que je vois clairement se dessiner, c’est d’un côté cet esprit journalistique qui s’obstine chez Mediapart, Arrêt sur image, rue 89, Bakchich ou encore Marianne 2 et, de l’autre, des gens qui vont s’installer pour faire des “coups” financiers et attraper la pub qui pointe son museau. Si le web fonctionne comme le papier, les lecteurs auront vite fait la différence entre les uns et les autres. Mais vous imaginez que le goût du fric additionné au brouillage de cartes soigneusement entretenu par certains entre journalisme et non-journalisme, entre information et communication, autrement dit la dilution des valeurs journalistiques est très inquiétante. Plus j’anime ce blog et plus je m’aperçois à quel point mon métier est mal connu et les dangers auxquels cette incompréhension l’expose.

Restaurons l’éthique et l’amour du métier

Depuis que le journalisme existe, il est attaqué, c’est normal, personne n’aime se voir dans un miroir, personne n’aime non plus entendre de mauvaises nouvelles et l’on confond alors dans un rejet commun celui qui diffuse le message et le message lui-même. Nous y sommes habitués. Tant que la presse n’était pas en crise et avec elle le journalisme, ces attaques n’étaient pas si graves.  Il est regrettable néanmoins qu’on ait si peu pensé et défendu le journalisme, si peu parlé de ses valeurs, qu’ont l’ait trop souvent ausculté quand il dérapait et qu’on ignore ce qu’il apporte chaque jour. L’ombre de la communication et du marketing plane sur le web, elle a déjà repéré le courant du journalisme citoyen qui entend transformer chaque internaute en journaliste et elle se réjouit. Elle sait aussi que certains professionnels de la presse vont se traîner à ses pieds et renier leur métier pour obtenir ses bonnes grâces. Cela fait tant d’années qu’elle attendait ça, tant d’années qu’elle se heurte à des rédactions qui lui opposent leurs règles professionnelles et jouent la stratégie du camp retranché. Mais si les frontières tombent, si chaque individu seul dans son coin, non identifié, est propulsé sur la scène de l’information, quelle aubaine ! Et si des éditeurs voyous la courtisent, c’est le fantasme pur. Enfin, la fichue barrière entre journalisme et communication va sauter. Surtout qu’Internet n’aime pas les règles, que les blogueurs qui aspirent au statut de journaliste hurlent dès que notre profession parle d’éthique, y voyant un réflexe corporatiste pour les exclure, comme si nous n’avions que cela comme souci. Quel orgueil de leur part et quelle erreur. Je suppose que je vais encore me faire attaquer avec ce billet, je m’en fous. D’abord il n’est pas venu celui qui m’empêchera de défendre mes convictions. Ensuite j’estime avoir le droit en tant que journaliste de réfléchir sur mon métier. Et j’attends celui qui osera me dire en face que le combat de l’éthique est un mauvais combat. Surtout quand je lis sous la plume d’un blogueur que sur six blogueurs interviewés au sujet de leur expérience de publi-information, trois ne voient aucun problème à se faire payer pour écrire des article à la gloire d’un produit. Au fond, les blogueurs auraient tout intérêt à nous rejoindre, j’espère qu’ils vont s’en rendre compte. Le défi que nous lance aujourd’hui le web est plus que jamais d’ordre moral et se résume ainsi : face à l’impossible casse-tête de la rentabilité dans un univers qui cultive le mythe de la gratuité, notre modèle de double financement par les abonnements et la pub est totalement remis en cause. Certains optent pour le gratuit financé par la pub, avec les risques d’indépendance que nous connaissons, d’autres pour le payant avec le risque de rejet des internautes. Nous verrons bien. Je n’ai pas la solution miracle, mais ce que je sais, c’est que lorsqu’on vend son âme dans ce métier, on meurt. 

18 décembre 08

Madoff (3) les petits épargnants aussi

Classé dans : Eclairage — laplumedaliocha @ 17:19

Eh non, Madoff ne touche pas que les grandes fortunes et les banques ! Voici le communiqué que vient de publier l’AMF :

L’AMF estime, à ce jour, à environ 500 millions d’euros l’exposition des OPCVM français ayant investi dans des OPCVM de droit irlandais et luxembourgeois touchés par l’affaire Madoff.

Si les conséquences pour ces investisseurs sont dommageables à titre individuel, ce montant total doit néanmoins être ramené à l’encours des OPCVM français qui s’élève à 1 400 milliards d’euros. Par ailleurs, une centaine de fonds français sont concernés sur les 11 000 OPCVM agréés.

92% se concentre sur des OPCVM qui n’ont pas été distribués au grand public :

- 66 % du risque pèse sur des fonds destinés à une clientèle fortunée et

- 26 % sur des fonds distribués à des investisseurs institutionnels ou à une clientèle restreinte ;L’AMF a demandé à toutes les sociétés de gestion dont les fonds sont concernés de prévenir sans délai leurs clients de façon individuelle et de diffuser également l’information sur leur site internet.

- 8 % du risque concerne des OPCVM destinés au grand public.

 A ce jour, l’AMF rappelle qu’elle n’a pas identifié de fonds français directement touchés par l’affaire Madoff en ayant, par exemple, confié la conservation de leurs actifs à une société impliquée dans cette affaire.

L’AMF va mettre en ligne sur son site internet une liste de questions/réponses pédagogiques à destination des investisseurs français.

Ce communiqué fait suite à un autre publié hier dont l’imprécision avait été jugée inutilement inquiétante par Bercy. Reste à savoir si celui-ci est tranquilisant. Pas sûr ! Car 60 40 millions à l’échelle de la finance mondiale c’est une poignée de queue de cerises, mais pour vous et moi c’est beaucoup, même répartis entre des millions d’épargnants. Voilà encore un bel exemple “en direct” de la manière dont fonctionne la communication en temps de crise. D’abord, elle tarde puisque l’AMF a réagi mercredi alors que l’affaire a éclaté vendredi dernier. Ensuite, elle s’emploie à minimiser l’impact de l’événement. C’est compréhsensible pour éviter les effets de panique. C’est fâcheux dès lors que cela vide l’information de son contenu et rend difficile d’en prendre la mesure.

Inutile de s’affoler cependant, le risque que toutes vos économies soient en Madoff est à mon sens nul, mais une petite partie, c’est possible. Cela repose au passage la question des paradis fiscaux sur lesquels France 3 a diffusé hier soir en prime time un excellent reportage. Les banquiers interrogés soulignaient qu’ils étaient utiles pour optimiser les montages. En effet, le résultat est optimal !

Sacré Girardin !

Classé dans : Eclairage — laplumedaliocha @ 11:36

Puisque nous parlons du modèle économique de la presse et notamment de la publicité depuis quelques temps, je me suis demandée hier soir qui avait eu l’idée de faire de la publicité une source de financement de la presse. Et j’ai trouvé ! Le coupable s’appelle Emile de Girardin (1806-1881). Enfin, coupable, n’exagérons rien. Ce grand homme de presse lance le 1er juillet 1836 un journal qui s’appelle “La Presse”. Rompant avec les feuilles de chou politiques à faible diffusion, le titre a l’ambition de toucher un public très large en réunissant les opinions divergentes. Encore faut-il en baisser le prix pour qu’il se vende. Le journal est donc proposé à 40 francs l’abonnement au lieu de 80 francs. Le problème, c’est qu’à ce tarif là, il est déficitaire. Qu’à cela ne tienne, on compensera avec la réclame. Puisque le journal est peu cher, il se vendra mieux et comme il touchera un grand nombre de lecteurs, il attirera les annonceurs. Le modèle actuel de la presse était lancé. Ce n’est pas la seule invention de Girardin. Il est aussi à l’origine de la revue de presse. Il avait lancé en 1828 “Le voleur”, un journal qui se faisait fort de publier les extraits des meilleurs articles des autres journaux. Cela ne vous rappelle rien ? C’est en effet le concept de Courrier international et de Vendredi, sauf que ces titres bien sûr ne volent rien ! Et comme si cela ne suffisait pas, Girardin à aussi inventé le roman publié sous forme de feuilleton. C’est Balzac qui inaugura cette nouveauté avec “la Vieille fille”. Il crée aussi les rubriques qui se substituent à l’ancien modèle où toutes les informations étaient mélangées. Et puis, Messieurs,il lance l’information sportive en suivant les courses de chevaux !

Si l’histoire de la presse vous intéresse, je vous recommande le livre dont j’ai extrait les informations ci-dessus : “Visages de la presse” par Louis Guéry avec le concours du musée de la presse – Victoires éditions 2006. C’est un ouvrage illustré qui retrace la grande aventure de la presse en France du 17ème siècle à nos jours. Quant au Musée de la presse, la Galcante, c’est  une librairie à Paris rue de l’Arbre Sec dans le 1er arrondissement. Une véritable caverne d’Ali Baba,riche de 7 millions d’exemplaires de journaux que vous trouverez classés par thème ou par titres. J’y ai dégotté le premier exemplaire du Canard enchaîné lorsque celui-ci a commencé à reparaître à la fin de la seconde guerre mondiale.  Passionnant et émouvant.

15 décembre 08

Madoff (2), l’assourdissant silence

Classé dans : Dessins de presse, Eclairage — laplumedaliocha @ 16:53

dessin-xav-financesAmusant. Je viens de faire un tour sur le site du gendarme boursier français pour savoir s’il réagissait au scandale Madoff. Rien, silence radio.

Idem à la FBF (Fédération des banques françaises) et à la Banque de France.

Même topo à l’Association française de gestion (AFG). C’est pourtant l’association qui regroupe tous les professionnels de la gestion d’actifs.

Etrange silence, vous ne trouvez pas ? C’est comme ça depuis le début de la crise des subprimes, personne ne s’exprime officiellement, tout se passe en sous-main, on discute, on négocie, on rancarde les journalistes en off dans le meilleur des cas. Il faut dire que tout le monde a peur, les acteurs financiers bien sûr, mais aussi les régulateurs et dans une certaine mesure les politiques. Et quand les puissants ont peur, ils se taisent.

Et puis mon amie la com’ n’aime guère les mauvaises nouvelles, dès lors, si elle n’est pas obligée de parler, elle s’abstient. Or, en l’espèce, elle doit considérer que c’est aux américains de se débrouiller, même si la France est touchée. Ce qui est drôle, c’est que depuis vendredi matin, c’est la panique à Paris, dans les banques, chez les gérants, les avocats, les grandes fortunes, sans doute aussi du côté des régulateurs. Tout le monde est sur le pied de guerre, mais dans la discrétion la plus totale. Voilà qui illustre une fois de plus une situation que les journalistes connaissent bien : plus un dossier est grave, moins on communique. Mais il y a plein d’articles me direz-vous. En effet, il y en a beaucoup, mais contiennent-ils beaucoup d’informations, ça c’est une autre histoire…

Taisons-nous aussi et laissons les rois du monde discuter tranquillement de leurs petites affaires. Chuuuuuut !

Madoff m’a tuer….

Classé dans : Eclairage — laplumedaliocha @ 09:58

Il ne manquait que cette affaire pour achever de chahuter la finance mondiale ! Une fraude de 50 milliards de dollars à Wall Street. Evidemment, vous comme moi, nous ne frémissons même plus quand on nous parle de 50 milliards, une broutille au regard des sommes cramées sur les marchés depuis septembre. Pft, sans intérêt. Pas tant que cela. Car elle touche une fois encore le monde entier, et après tout ce que les banques ont perdu, ces nouvelles pertes avant la clôture des comptes, elles s’en seraient bien dispensées.

Bernard Madoff est un financier américain agé de 70 ans qui a été notamment à la tête du Nasdaq. Une pointure. Depuis des années, son fond crachait du 8% net par an dit-on, certains parlent de 15%. Même dernièrement, avec l’effondrement des marchés, les performances demeuraient les mêmes. Et bien que son fond soit dédié aux investisseurs éclairés car utilisant des techniques risquées, il avait pris avec le temps des allures de placement de bon père de famille. Au point que les banques du monde entier en achetaient pour elle et pour leurs clients fortunés. 

En France, les banques et les grandes fortunes se sont réveillées vendredi matin avec une sacrée gueule de bois. Car la nouvelle est tombée dans la nuit de jeudi : Bernard Madoff a été arrêté pour escroquerie. La rentabilité miraculeuse de son fond ? Vous allez rire, elle s’explique désormais fort bien. Il remboursait les clients avec l’argent des autres clients. C’est l’escroquerie bien connue : donne-moi ton argent, je te le rends quand tu veux avec des intérêts faramineux. Vous donnez votre argent, mais un peu méfiant, vous en demandez le remboursement quelques mois plus tard. Et là, l’escroc souriant vous le rend, avec les intérêts. Voilà, vous avez confiance, du coup, vous y remettez de l’argent et en plus vous en faites profiter tous vos amis. Chaque fois qu’un investisseur demande son argent, on lui donne celui des autres aimables investisseurs. Nul placement, juste de la jonglerie. Le système s’effondre à partir du moment où plusieurs personnes en même temps réclament leur argent. C’était le système Madoff. Que vous et moi puissions tomber dans le panneau, ça s’explique, mais des professionnels, allons, franchement ? Vous savez ces gens qui nous regardent de haut en nous disant : “c’est compliqué, n’essayez pas de comprendre”.

Qui est touché ?

Les banques du monde entier, y compris françaises. Gageons que les calculettes ont du chauffer dimanche pour faire les comptes des pertes. Natixis et BNP Paribas auraient perdu des centaines de millions d’euros. Il n’y a pas qu’elles. Les grandes fortunes détenaient du Madoff soit en direct, soit via des produits financiers taillés sur-mesure. De ces produits réservés précisément aux gens très riches. Les pertes s’élèvent à plusieurs centaines de millions d’euros pour elles aussi. Certains grands investisseurs français ont sauté vendredi dans des avions pour New-York afin de mesurer sur place l’étendue des dégâts. Il faut dire que le FBI a tout bloqué et qu’il est difficile d’avoir une idée précise de la situation depuis Paris. 

Qu’en conclure ?

Hier, une chaîne TV a interviewé un gérant de fond qui confiait “nous n’en avons jamais acheté, une rentabilité pareille, y compris quand les marchés perdent 50% de leur valeur, c’était louche!”. Ah, le bon sens…Comme disait Audiard “quand on parle oseille à partir d’un certain chiffre, tout le monde écoute”, en effet, mais plus personne ne raisonne. Même pas les plus avertis. Une rentabilité entre 8 et 15% ?  C’est que le gestionnaire est plus intelligent que les autres, c’est tout. Intelligent c’est sûr, honnête ….

Résumons donc cette crise. D’abord il y a eu des prêts immobiliers accordés à des ménages américains parfaitement insolvables. Une insulte au bon sens. Ensuite,  des petits génies de la finance  ont “titrisé” ces prêts, autrement dit, ils les ont transformé en instruments financiers et ont spéculé dessus. Avec la bénédiction des agences de notation qui assuraient à tout le monde que c’était de bons produits. Ces crédits pourris ont infesté l’ensemble du système financier jusqu’à l’effondrement général. Sans que personne ne soit en mesure de déterminer exactement l’ampleur du désastre. Et là, c’est la complexité du système qui est en cause. Puis ont commencé les facéties des traders  qui ont tenté en pleine tempête boursière de se refaire. Les marchés de leur côté n’en finissent plus depuis septembre d’afficher des baisses et des augmentations de folie, on était habitué à des +1,2, – 1,80%, nous voilà avec les effets de yoyo de l’ordre de 10%. Il ne manquait plus qu’une fraude magistrale pour couronner cette folie et achever de démontrer que la finance mondiale est vérolée. Nous y sommes.

Mais j’entends déjà mes amis ultra-libéraux s’indigner de mes propos absurdes. La crise ? Normal, c’est le fonctionnement classique du système. Les traders ? Ils n’ont fait que leur métier, à la bourse parfois on gagne, parfois on perd. La fraude Madoff ? Il y a des escrocs partout, cela ne remet pas en cause le système. Tirer les leçons de la crise en encadrant mieux la finance ? Allons, ce sont les réglementations qui nous ont menées là, si on fichait la paix aux marchés, ils fonctionneraient beaucoup mieux. Cqfd !

12 décembre 08

Crise financière : la technicité enfin dénoncée !

Classé dans : Eclairage — laplumedaliocha @ 11:01

J’ai assisté hier midi à un passionnant déjeuner-débat au Sénat sur la comptabilité et la crise. Pour ceux qui n’ont pas suivi ce sujet complexe, les sociétés cotées européennes, dont les banques, appliquent depuis 2005 un référentiel comptable international dénommé IFRS. Or, ce référentiel est accusé par les banques d’avoir, combiné à leurs règles prudentielles destinées à garantir un minimum de fonds propres, joué un rôle procyclique. Pour faire simple, les IFRS valorisent les instruments financiers à la valeur de marché et non au coût historique. Vous imaginez donc à quoi ressemblent les bilans des banques lorsque les marchés financiers s’effondrent, ils ressemblent aux marchés justement. Je ne vous entretiendrai pas de technique, il faudrait des pages et des pages et d’ailleurs, n’étant ni comptable ni banquière, j’aurais du mal à aller plus loin que ce résumé schématique. L’intérêt des discussions, c’est qu’elles ont débordé le sujet initial pour évoquer les causes profondes de la crise.

Et les politiques qui participaient à la réunion aux côtés des experts ont fort intelligemment réagi.

Jacques Toubon d’abord qui a lancé aux comptables présents “chacun son métier et les vaches seront bien gardées”. Ne riez pas, Toubon est brillant. L’idée ? Inviter les comptables à ne surtout pas suivre des formations en mathématiques financières, à ne pas entrer dans la folie technique d’une poignée d’individus dans le monde qui nous a mené là. Pour Jacques Toubon, les comptables doivent oser ne pas comprendre cette affolante technicité et oser refuser de certifier les comptes quand justement ils ne comprennent pas et qu’on refuse de leur expliquer. Il a raison. C’est pour avoir fait confiance à ces techniciens qui nous disaient “vous ne comprenez pas, c’est pas grave, nous on sait ce qu’on fait” qu’on en est là. La preuve que non, ils ne maîtrisaient rien, ces apprentis sorciers.

Cette même technicité a été stigmatisée par Jean Arthuis mais cette fois sur le terrain politique. Car les élus ont de moins en moins voix au chapitre, en France comme en Europe, sur ce genre de sujets. Des poignées de spécialistes se réunissent entre eux, adoptent des règles et frappent ensuite à la porte des parlements pour leur dire “Messieurs les élus du peuple, signez cela ! Vous ne comprenez pas ? C’est pas grave, nous oui, faites nous confiance”. L’air de rien, c’est une évolution ou une dérive profonde de notre démocratie, car le vrai pouvoir est désormais entre les mains des spécialistes divers et variés qui maîtrisent des techniques toujours plus perfectionnées et réclament, au nom de cette technicité, un blanc-seing des élus. Comment en est-on arrivé là ?  Pour les meilleurs raisons du monde. A l’échelon européen, cela s’appelle le processus Lamfalussy. Pour éviter le circuit très long d’adoption classique des directives et règlements européens, incompatible avec le rythme économique qui exige des réformes rapides, on a mis en place des groupes d’experts qui mâchent le travail et demandent ensuite au Parlement un coup de tampon. C’est intelligent, rapide, efficace, mais dangereux. Et en France me direz-vous ? Voyez la loi de modernisation de l’économie adoptée le 3 août dernier, vous savez, celle qui parle notamment de distribution. Un pan entier de cette loi, dédié à la finance, autorise le gouvernement à faire des réformes très techniques par voie d’ordonnance. L’exécutif rédige et adopte le texte et n’a plus ensuite qu’à le faire tamponner par le Parlement. Cette évolution est peut-être inéluctable, mais je pense qu’elle mérite sérieusement le débat. Si vous voulez prendre la mesure du problème, consultez cette page du site du ministère des Finances. C’est la liste des projets d’ordonnances en cours. 

Et pour en ajouter encore dans le dossier à charge sur la technicité financière, le secrétaire général de l’Autorité des marchés financiers (l’institution qui surveille la bourse en France) a fort bien résumé la crise. Bien sûr les marchés sont réglementés mais les régulateurs ont été débordés par les pans de la finance qui n’étaient pas encore ou pas suffisamment régulés. Pourquoi ? Parce que la régulation financière repose sur les mêmes principes que notre code de commerce : la distinction entre professionnels et non-professionnels. Les premiers n’ont pas besoin d’être protégés ni surveillés, ils sont professionnels, en d’autres termes experts, ils savent ce qu’ils font. Les seconds en revanche ne sont pas des spécialistes, ils doivent être protégés, notamment des premiers, par la loi.De même que l’on protège les consommateurs contre les commerçants.  C’est ainsi que les marchés dits “réglementés” qui sont ouverts aux particuliers (la bourse pour simplifier) sont très encadrés et surveillés, tandis que d’autres, réservés aux professionnels ne le sont pas. Mais c’est d’eux justement qu’est venue la crise qui a pollué ensuite les lieux surveillés. Conclusion ? Les régulateurs sont en train de remettre en cause la distinction professionnels libres/ non professionnels protégés. Ils viennent de découvrir que les spécialistes de la finance au fond ne savaient pas ce qu’ils faisaient ou pas aussi bien qu’on l’imaginait. 

Le médiateur du crédit, René Ricol a remis un rapport sur la crise à Nicolas Sarkozy en septembre. Nous en avons déjà parlé. L’une des propositions du document consiste à limiter la complexité des produits financiers à leur capacité à être compris par les administrateurs des banques qui les mettent en circulation. Vous vous rendez compte de ce que cela dévoile de la situation actuelle ?

En résumé, c’est la complexité de la finance qui se retrouve aujourd’hui sur le banc des accusés. Ce constat a tardé d’ailleurs, durant des mois on nous a soutenu le contraire à nous les journalistes. Mais maintenant, les observateurs sont bien obligés d’admettre que le système est devenu fou. Non seulement il échappe au contrôle des politiques, mais il s’émancipe de ceux-là même qui l’ont conçu, il piège les plus experts. Le défi désormais consiste à en reprendre le contrôle et à effectuer un retour au bon sens, ce qui suppose de revendiquer en premier lieu le droit de comprendre. Comment avons-nous pu y renoncer ?

10 décembre 08

Ah ! La communication politique

Classé dans : Eclairage — laplumedaliocha @ 12:53

Je vous avais promis un droit de suite au sujet du rapport confidentiel de la cour des comptes sur les dépenses de l’Assemblée nationale. Pour mémoire, le JDD avait révélé il y a quelques semaines le contenu de ce document mettant en cause la gestion par l’Assemblée nationale de son budget. Voici un court extrait des débats à ladite assemblée le 13 novembre sur la question précisément de son budget.

Extrait :

La parole est à M. Jean Launay, rapporteur spécial de la commission des finances, de l’économie générale et du Plan pour les pouvoirs publics.

M. Jean Launay, rapporteur spécial de la commission des finances, de l’économie général et du Plan pour les pouvoirs publics. Mes chers collègues, la dotation de l’Assemblée nationale avait été inscrite dans le projet de loi de finances et évaluée conformément aux règles en vigueur au mois de juin dernier. Après les travaux de la commission élargie, la commission des finances s’est réunie et a eu un débat long, riche et intéressant sur ce sujet. L’ensemble des députés présents a alors approuvé l’initiative prise par M. le président Accoyer et les trois questeurs, qui proposaient de stabiliser la dotation au niveau de 2008, ce qui entraînera une économie de 20,29 millions d’euros pour le budget de l’État. Le contexte économique ayant été bouleversé depuis la prévision initiale, il apparaissait important que notre assemblée montre l’exemple en matière de maîtrise des dépenses publiques.

M. André Santini, secrétaire d’État. Le projet de loi de finances pour 2009 prévoyait une augmentation de 20 millions d’euros du budget de l’Assemblée nationale. Compte tenu du contexte économique, élus de la majorité comme de l’opposition proposent à présent de maintenir sa dotation budgétaire pour 2009 au niveau de 2008. Nous ne pouvons que saluer le caractère exemplaire de cette proposition qui va de pair avec la volonté du Gouvernement de maîtriser la dépense publique.

Tout en nous en remettant à la sagesse de votre assemblée, notre avis est favorable.

M. le président. La parole est à M. François Loncle.

M. François Loncle. Ces amendements, nous les voterons, même s’ils sacrifient quelque peu à une mode démagogique…

M. François Rochebloine. Très juste !

M. François Loncle. …qui veut que nous soyons trop dépensiers. Regardons plutôt les dépenses des parlements des démocraties voisines, comme l’Allemagne.

Mais, plus grave, au moment où nous consentons cet effort, le Sénat va exactement en sens inverse.

M. François Rochebloine. C’est vrai !

M. François Loncle. Nous devons donc souligner que notre assemblée donne l’exemple, tandis que d’autres continuent, en dépit des promesses de tel ou tel candidat à la présidence, à augmenter indéfiniment le budget de la Haute assemblée, sans pour autant rembourser ce qui est dû à l’État. Je tiens à le souligner ici.

M. le président. La parole est à M. Richard Mallié, premier questeur.

M. Richard Mallié. Je ne comptais pas intervenir, préférant laisser le soin au rapporteur spécial de défendre cette proposition. Mais je tiens à rappeler à M. Loncle, sans entrer dans la polémique, qu’il existe un parallélisme des formes dans la préparation des budgets de l’Assemblée et du Sénat. Ils ont tous deux été préparés au mois de mai, adoptés par les bureaux respectifs de ces assemblées au mois de juin et inscrits par la Cour des comptes au mois de juillet. Depuis, une évolution a pu se produire, chez eux comme chez nous. Je vous rappelle, par exemple, que nous avons dû revenir sur les travaux du péristyle, que nous pensions plus avancés.

En tout état de cause, la décision prise d’un commun accord par le président de l’Assemblée nationale et les trois questeurs est simple. Compte tenu de la crise économique, il nous paraissait important de montrer à nos électeurs que nous savions, nous aussi, nous serrer la ceinture.

Enfin, monsieur Loncle, sachez que le Sénat commence à emprunter la même voie que nous. Le premier questeur du Sénat m’a ainsi écrit que les sénateurs comptaient eux aussi maintenir leur dotation au même niveau qu’en 2008″.

(Fin de l’extrait).

Vous observerez que la raison officielle invoquée, c’est la période de crise. Pas un mot sur le rapport de la Cour des comptes. Et pourtant, l’Assemblée aurait-elle été aussi vertueuse si le rapport n’avait pas existé ou s’il était demeuré confidentiel ? Notons que le JDD a sorti le scoop le 2 novembre, soit 5 jours avant la discussion du budget de l’assemblée en commission des finances et 11 jours avant le débat public. Quelqu’un aurait estimé qu’il fallait mobiliser l’opinion pour convaincre les députés récalcitrants, que cela ne m’étonnerait pas. Il faut toujours se demander, quand une information sort dans la presse, à qui  profite sa révélation…

Economie pour l’Etat : 20 millions d’euros.

Je vous résume ce joli looping de communication à triple vrille inversée avec récupération sur les auriculaires  :

Etape 1 : l’heure est aux économies, le président de l’Assemblée, Bernard Accoyer, commande un rapport à la cour des comptes en début d’année, lequel met en lumière le talent très relatif de l’institution en matière de gestion. Sur fond de crise, décision est prise d’arrêter la fuite en avant des dépenses. Encore faut-il convaincre les députés d’accepter de se serrer la ceinture…

Etape 2 : le JDD met son nez où il ne faut pas et révèle le contenu de ce brûlot sur les dépenses de nos représentants. L’opinion publique est alertée.

Etape 3 : Pour calmer l’indignation, le président de l’assemblée précise qu’il n’y a eu aucune malversation, (la gestion inattentive d’un budget n’est pas un délit pénal, c’est tout au plus un manque de respect pour l’argent public mais voilà qui ne bouleverse plus personne) et annonce que l’assemblée a de toutes façons renoncé  à son augmentation pour 2009. Dit-il, car le vote n’a pas encore eu lieu et le projet préparé en juin prévoit bien une augmentation de 20 millions. Mais il a désormais le public derrière lui.

Etape 4 : lors de la discussion publique et officielle du budget, ce sacrifice, qui n’est pas sans soulever quelques réticences,  est présenté comme  un geste généreux et spontané inspiré à nos députés par la crise. Et le rapport de la Cour des comptes, songerez vous ? Mais de quoi parlez-vous, quel rapport ? 

C’est pas beau la communication politique, franchement, entre nous ?

Admirez par ailleurs l’accusation de démagogie lancée par un député contre ces économies et l’éternel argument, mon préféré, consistant à dire que nos voisins européens dépensent encore plus que nous…

 

Mise à jour : j’oubliais, pour les courageux, les débats parlementaires peuvent être consultés ici.

« Page précédentePage suivante »

Publié sur WordPress.