La Plume d'Aliocha

5 octobre 09

Extension du domaine de la censure

Classé dans : Eclairage — laplumedaliocha @ 17:08

A la suite de l’affaire concernant la photo de Brooke Shields à Londres, j’ai relu ce week-end “Le livre noir de la censure”. Il s’agit d’un ouvrage collectif rédigé par des juristes, des essayistes et des philosophes, sous la direction de l’avocat Emmanuel Pierrat (Seuil, 2008). Les auteurs y montrent que, contrairement à une idée généralement répandue, la censure est toujours bien présente en France. A tel point que chez les juristes, on a l’habitude de dire que ce qui est publié en France pourra l’être ensuite partout. Certes, ce ne sont plus ni l’Etat ni les autorités religieuses qui classent à l’index. Nous assistons en réalité à l’émergence de nouvelles censures, souvent privées,  tout aussi préjudiciables à la liberté d’expression et qui ont en outre le défaut de créer un climat général d’autocensure. Les avocats spécialisés, les éditeurs, les artistes, les organes de presse connaissent parfaitement ce contexte et le dénoncent. Le public en revanche, assailli d’informations plus ou moins dérangeantes,  semble avoir la perception inverse. Un malentendu qui nécessite quelques petites mises en perspective.

Insulte et gastronomie

Evidemment, la première idée qui vient à l’esprit, c’est la menace qui pèse sur auteurs et journalistes liée à l’injure et à la diffamation. Sachez que désormais, même la critique gastronomique n’est plus épargnée. Un mot trop dur sur un restaurant particulièrement mauvais peut valoir à son auteur les joies du tribunal. En deuxième ligne, on trouve le domaine en perpétuelle extension de la vie privée, du droit à l’image et du droit au nom. Vous pensez par exemple que vos souvenirs vous appartiennent et que vous pouvez les livrer au public ? Erreur, les personnes dont vous allez nécessairement parler pourront vous reprocher d’avoir évoqué un épisode de leur vie sans autorisation. Nous savons tous que nous ne pouvons pas photographier une personne à son insu, mais savez-vous que les bâtiments, publics ou pas, ont aussi leur droit à l’image ? Photographier un monument par exemple suppose de respecter les droits de l’architecte mais aussi de l’organisme qui l’exploite et pose souvent des règles très strictes sur les représentations photographiques de l’édifice. Vous vous tournez alors vers les bâtiments privés, mais là encore leurs propriétaires peuvent vous demander des comptes. Et si vous préférez vous replier sur les personnes, sachez que photographier un ami ne vous met pas à l’abri des difficultés. D’abord il faut que l’exploitation de l’image ne lui cause pas de préjudice. Ensuite, si vous avez eu la mauvaise idée de le faire poser avec le chien du voisin, ledit voisin pourra vous demander des comptes….pour l’image du chien !

Gare à la provocation

Oublions donc la photo et voyons l’écrit, songerez-vous un peu embarrassé par toutes ces entraves. Malheureux ! Il vous faudra encore prendre garde à ne pas faire de provocation au vol, au pillage, à l’incendie, aux crimes et délits contre la sûreté de l’Etat, à l’usage de stupéfiants, au refus collectif de paiement de l’impôt, au terrorisme, à l’usage de denrées falsifiées…j’en passe et des meilleurs. Gare également aux discriminations ainsi qu’à tout ce qui peut choquer les mineurs, y compris dans les ouvrages qui ne leur sont pas destinés. Et si, paralysé dans votre volonté d’écrire une fiction qui pourrait être mal interprétée, (l’éditeur de Sade a eu des ennuis en France jusque dans les années 70, eh oui), vous vous lancez dans un récit historique, sachez qu’une erreur sur un personnage par exemple peut vous être reprochée en justice par les ayants-droits de celui dont vous aurez parlé. Sans compter le droit de courte citation qui vous met en risque dès que les citations prennent plus de place que vos propres écrits.

Quand la santé censure

Ceci, sans compter les nouvelles considérations de santé publique sur les drogues, le suicide, le tabac ou l’alcool. Tout le monde a en tête la fameuse pipe de Tati, mais il y a aussi la cigarette de Delon sur une publicité récente de parfum ou encore celle de Chirac dans son livre de mémoire. On croyait les moeurs libérés et voilà que la fameuse Origine du monde de Courbet a  suscité en 1994 des ennuis à un éditeur qui l’avait choisie pour illustrer la couverture d’un livre.  La religion elle-même continue de se faire entendre sur le terrain de la censure. Voir à ce sujet l’affiche du film Amen, ou encore la célèbre affaire des caricatures de Mahomet. Tintin au Congo, choque une partie de la communauté noire, Houellebecq a bien falli avoir des ennuis avec Plateforme car on l’accusait d’islamophobie etc. Evidemment, les juges tempèrent  les demandes qui leur sont soumises. Et quand ce n’est pas le cas, la Cour européenne des droits de l’homme vient parfois au secours d’une liberté d’expression malmenée (arrêt du 18 mai 2004 dans l’affaire Gubler, voir à partir du considérant 42).

Un sentiment de censure généralisée

Toutes ces affaires mises bout à bout témoignent néanmoins d’une censure toujours très vivace. On peut discuter de la pertinence du terme censure dans certains cas dès lors qu’il ne s’agit pas d’une intervention de l’Etat, mais d’actions en justice menées par des personnes privées, de simple pression financière ou de contraintes bureaucratiques. Vous pouvez lire à ce sujet l’excellent billet de Philarête ici. S’il corrige avec raison l’usage contestable que l’on fait aujourd’hui du mot “censure”, toujours est-il que l’évolution actuelle limite en pratique l’exercice de la liberté d’expression.  Et c’est bien une censure que ressentent tous ceux qui, comme les journalistes, sont confrontés à ces limites. Sans compter les effets néfastes du prolongement ultime de la censure qui est l’auto-censure. On s’abstient, comme ça on ne risque rien.

Bien sûr que Tintin au Congo présente une image erronée de l’Afrique. Qui pourrait nier que la photo de Brooke Shields est dérangeante  alors que l’on met au jour depuis quelques années les ravages de la pédophilie. De même, ce n’est pas moi qui critiquerais la volonté de lutter contre le tabagisme ou de préserver l’innocence de l’enfance. Le problème, c’est qu’au centre de tous ces combats légitimes il y a une liberté précieuse, la liberté d’expression. C’est elle qui donne accès à l’information, qui permet à l’art de s’épanouir, qui nous donne à voir, à entendre, à débattre et à réfléchir. Elle mérite, je crois de s’arrêter un instant pour peser les intérêts en présence avant de revendiquer la disparition de ce qui dérange…

Pour en savoir plus, je vous renvoie à l’excellent livre cité en début de billet qui dresse un panorama très complet de l’état de la censure en France. Voyez également cette courte interview de l’auteur, Emmanuel Pierrat.

25 septembre 09

Gazouille-moi un procès

Classé dans : Eclairage — laplumedaliocha @ 09:33

C’est LA nouvelle du moment : des journalistes présents au procès de Clearstream le racontent en live sur twitter. Et le Post d’y voir un nouveau risque d’affaiblissement de l’AFP, désormais débordée par l’instantanéité de Twitter. Tempérons un peu ce réflexe devenu classique qui consiste à jeter une pelletée de terre sur le cercueil de la presse dite “traditionnelle” dès que notre ami Internet a une nouvelle dent qui pousse. Car il faut bien avouer que ces impressions d’audience en 140 signes, même mises bout à bout, sont à peu près aussi claires qu’un match de foot crypté sur Canal+. Tout ceci m’a rappelé cependant que l’esprit de synthèse était une des principales qualités exigées des journalistes. Or, nous comptons dans nos rangs un maître incontesté de la synthèse : Felix Fénéon (1861-1944). Oui, je sais, j’aggrave mon cas de dinosaure de la presse tradi’ en faisant référence à l’histoire. Tant pis, ses brèves, publiées dans Le Matin me semblent exemplaires. Jugez plutôt :

“M.X…, de Montauban, nettoyait son fusil. On l’enterre demain”. (63 caractères)

“Le bateau de pêche la Marie-Jeanne, dix hommes dessus. Une lame de fond, dix hommes dessous”. (92 caractères)

Quel art, vous ne trouvez pas ? Si les amateurs de twitter parviennent à cela, alors je dirai : chapeau bas !

En  attendant, et puisque le week-end approche, rien ne vous empêche de jouer les Fénéon et pourquoi pas de tenter de nous résumer ici le G20 en 92 signes, ou tout autre fait d’actualité qui vous intéresse. A vos claviers !

A moins que vous ne préfériez vous passionner pour une question de fond : peut-on twitter un procès ? Comme vous le savez, les appareils d’enregistrement sont interdits dans les prétoires. Enfin en principe, car les exceptions sont des plus en plus nombreuses. Par ailleurs, les magistrats qui y furent longtemps opposés commencent à changer d’avis à ce sujet. Sachez encore que de nombreux pays, dont les Etats-Unis mais aussi l’Espagne, autorisent les filmages d’audience. Toujours est-il que si les caméras sont encore persona non grata dans nos tribunaux, les journalistes et le public en général y sont admis, sauf rares exceptions. Je vous avoue ne pas avoir de position arrêtée pour l’instant sur Twitter, mais j’ai tendance à ne pas voir ce qui pourrait s’opposer sur le principe à cette pratique. Pour en savoir plus, voyez ce papier de l’Express et surtout le remarquable billet publié par Dadouche le 24 juillet dernier.

Note : Ces informations sont extraites de l’Histoire de la presse parisienne par René Mazedier, cité par l’excellent “Visages de la presse” de Louis Guéry.

Mise à jour 26/09 : Eolas confirme qu’aucun texte n’interdit de twitter un procès et se livre au passage à une savoureuse expérience en la matière. C’est ici.

24 septembre 09

Ah! Qu’il est beau le Figaro

Classé dans : Eclairage — laplumedaliocha @ 10:55

J’ai acheté le Figaro, si, si. Et je me suis dit en le faisant, que si j’étais bien en peine de jurer que c’était la première fois, on ne devait pas en être loin tout de même.  Ce qui ne veut pas dire que je ne l’ai jamais lu dans un hôtel, un avion, une salle d’attente, une rédaction, bref là où il était à disposition gratuitement. Mais acheté, vraiment, comme on achète son quotidien préféré afin de s’informer, non, en tout cas je ne m’en souviens pas.

Une vraie réussite technique

Du coup, pour vous dire un mot de la nouvelle formule, j’ai dû enquêter un peu autour de moi, auprès des spécialistes de la presse pour avoir un avis éclairé. Qu’il est beau m’ont-ils déclaré en coeur ! Non, je ne vis pas dans un repaire de sarkozistes, rassurez-vous. Et leur émerveillement n’est pas idéologique mais technique. Format berlinois (il l’était déjà presque, le rétrécissement est infime), entièrement en “quadri” y compris les petites annonces, maquette claire et bien organisée, belle typo même si certains yeux fatigués la trouvent un peu pale (c’est la chasse qui est en cause, disent-ils, autrement dit la largeur du caractère), illustrations remarquables. Je dois dire qu’ils ont raison. Sans compter qu’il répond à mes propres obsessions, à savoir des articles de dimension respectable et non pas des brèves avec de grandes photos. Mon seul regret est qu’il cède à la mode des cahiers. J’ai horreur de tenir un journal en morceaux. Je comprends souvent mal le découpage, je me perds dans les cahiers, quand ce ne sont pas eux qui se perdent en m’échappant des mains dans le métro. Mais bon, il faut croire qu’il y a une logique marketing et éditoriale qui m’échappe dans ce saucissonnage que pratique également Les Echos.

Il ne tache plus les doigts !

Mais j’allais oublier la principale nouveauté, que dis-je la Révolution : Le Figaro nouvelle formule ne tache plus les doigts. Il utilise en effet le procédé dit “waterless”. J’ai fait quelques petites recherches, d’où il ressort que ce procédé, inventé en 1977 et utilisé dès les années 90 au Japon, a tardé à se répandre dans le reste du monde. Il fallait, semble-t-il, que l’encre soit disponible mais aussi les rotatives adaptées. Sans compter qu’il est cher, dit-on. Le waterless a donc été longtemps réservé aux impressions nécessitant une grande qualité car il offre “une très bonne qualité d’impression avec peu d’engraissement du point, un bon contraste, de fortes densités, des détails dans les tons clairs ou dans les ombres, ou encore un excellent registre des couleurs”.

Notons enfin que Le Figaro a glissé une petite plume dans le F de son nom. Un clin d’oeil pour signifier qu’il continue de croire dans l’imprimé.

Voilà, il y a toujours moins à dire quand on félicite que lorsqu’on critique. Le plus drôle, c’est qu’en allant flâner hier chez le marchand de journaux pour acheter Bakchich, j’ai hésité entre Le Monde et Le Figaro et hop, j’ai embarqué Le Figaro. Vous me direz, il y avait une enquête sur les contrôleurs aériens en Une qui m’intéressait (très intéressante d’ailleurs), mais tout de même. C’est qu’il me plairait presque le nouveau Figaro. Tenez, au passage, j’ai aussi jeté mon dévolu sur la revue Beaux-Arts et son hors-série consacré à l’exposition du Louvre “Titien, Tintoret, Véronèse…rivalités à Venise”. Voilà encore un bien beau journal qui a la bonne idée de sortir l’art des musées pour parler aussi de mode, d’architecture, de livres etc. Le lire est toujours un voyage agréable. Le sommaire du dernier numéro est ici si vous voulez vous faire une idée.

Connaissez-vous les formats des journaux ?

Toujours sur un petit air de flânerie mais cette fois sur le web, je songeais en entendant parler mes très savants amis sur Le Figaro, qu’il était temps de m’infliger un petit cours de rattrappage sur les formats des journaux. Du coup je le partage avec vous. Le Figaro et Le Monde sont désormais en format berlinois, nous dit-on. Soit, mais encore ? Petit cours de vocabulaire donc. Et merci à l’Ecole supérieure de journalisme de Lille, dont le site est ici.

- Le grand format (dites broadsheet, c’est plus chic)  578×410 mm : c’est celui de l’Equipe

- Le Belge 520×365 : Le Progrès

- Le Berlinois 470×320 : Le Monde, la Tribune, Les Echos, le Figaro

- Le tabloïd 410×290 : Libération, Le Parisien

- Le demi-tabloïd 290×210 : 20 minutes, Direct matin

Oui, vous avez deviné, les formats de journaux rétrécissent. Question de coûts, mais aussi de confort pour le lecteur. On dit même que l’Equipe ambitionnerait de rétrécir. Tout fout le camp !

Note : Voyez ce papier de l’Express qui fait le point (jeu de mot involontaire) sur les nouvelles formules actuelles de la presse.

8 septembre 09

Libé, ou le pari du journalisme

Classé dans : Eclairage — laplumedaliocha @ 11:01

Voyons donc cette nouvelle formule de Libération dont je vous rappelais hier en brève la parution.

Un plus beau papier

Avez-vous remarqué qu’il est plus petit ? Eh oui, d’environ 1 centimètre. En revanche, la pagination a augmenté. Les 5 numéros que j’ai retrouvés au milieu de la pile de journaux en équilibre instable à côté de mon canapé, comptaient entre 32 et 40 pages. Le premier numéro de la nouvelle formule en compte 48. Mais il est vrai que nous avons une pub exceptionnellement longue de BMW (4 pages) et deux pages de présentation de la nouvelle formule en fin de journal, ce n’est donc pas significatif en soi. Autre changement, le papier, de meilleure qualité, qui rend le journal plus agréable à la main (les pros de la presse parlent souvent de la “main” d’un journal, c’est-à-dire de la sensation qu’on a en le prenant ) et surtout plus lisible car la typographie et l’iconographie ressortent mieux sur ce papier plus blanc.

La Une doit encore faire ses preuves

Evidemment, le changement majeur qui saute aux yeux d’entrée de jeu, c’est la Une. D’ailleurs, j’ai eu un peu de mal à trouver Libé sur son présentoir en kiosque, je cherchais encore la grande photo et le titre accrocheur. Dans la nouvelle formule, plus de grand titre en Une mais 6 sujets dont 4 mis en exergue par des photos ou un dessin. Le sujet principal est signalé par un grand titre mais réduit à 3 colonnes et renvoyé en bas de page. Comme vous, je regrette pour l’instant l’ancienne Une, sa photo pleine page et son titre accrocheur. Ces Une là ont souvent déclenché chez moi des achats dits d’impulsion, moins pour le sujet traité que pour la qualité journalistique de la première page.

Le journalisme à l’honneur

Mais voyons comment la rédaction nous présente sa révolution. D’abord, j’ai été surprise de la relative discrétion de ce premier numéro. Après le teasing des “J moins quelque chose” ces derniers jours, je m’attendais à un premier numéro plus “accrocheur” et à une présentation en début de journal de la nouvelle offre du quotidien. Eh bien non, c’est à la fin. Notez, comme beaucoup de femmes, je commence toujours un journal par la fin (ce n’est pas une blague, des études ont été réalisées sur ce sujet, les femmes ont une tendance inexplicable à lire la presse à l’envers – toute plaisanterie sur les blondes en lien avec cette révélation sera évidemment impitoyablement censurée, qu’on se le dise). Bref, voyons cela. Le titre de la présentation donne le ton “L’information est un combat”. Le chapô, au-dessus du titre enfonce le clou : “Libération joue la valeur ajoutée journalistique et la primauté de l’écrit pour réinventer le quotidien à l’ère d’Internet”. Ce que nous tenons donc entre les mains est le produit des réflexions de la rédaction sur le positionnement d’un quotidien aujourd’hui. Vous observerez au passage le pari sur le papier qui n’est sans doute pas sot puisque même les pure players semblent y revenir (voir à ce sujet par exemple Causeur qui a une version papier et Mediapart qui réfléchit aussi de ce côté là).  Je croise les doigts pour qu’ils aient raison, car, vous l’aurez deviné, les valeurs défendues ici sont exactement les miennes et celles de la plupart de mes confrères. La réflexion journalistique prime à l’évidence sur le marketing d’un titre comme Grazia dont nous parlions il y a quelques jours. Je n’en attendais pas moins de Libé. Et laurent Joffrin attaque fort dans son édito : “Journal de la société et non des pouvoirs, Libération défend les valeurs d’une société plus juste et plus libre”. Et hop, au passage une pierre dans le jardin de ses concurrents. Par ailleurs, Libé reste de gauche, nous voilà rassurés. “Au milieu d’une révolution médiatique à la fois exaltante et pleine de risques, il s’agit de réhabiliter le journalisme par rapport à la communication, l’écriture et la réflexion contre le formatage de la pensée. L’équipe de Libération démontre chaque jour son indépendance : un journal comme le nôtre n’a rien d’autre  vendre que du bon journalisme”. Mazette ! Combien de fois avons-nous rêvés ensemble ici même de lire cela un jour…La question, une fois qu’on a placé le journalisme au coeur d’un journal – au passage on observera que Libé n’avait jamais rien fait d’autre, même si son esprit partisan voire militant soulève la délicate question de l’objectivité – il faut savoir vendre le produit de ce travail, c’est exactement aussi important que de faire du bon journalisme. Il faut que les lecteurs aient envie d’acheter, confiance dans ce qu’ils lisent et que le journal soit en mesure de rassembler autour de sa ligne éditoriale le plus grand nombre de lecteurs. C’est tout le challenge de la nouvelle formule.

Une forme plus élégante et plus lisible

Voyons donc sur quoi mise le titre pour booster ses ventes. D’abord l’enrichissement du fond. Au lieu d’un seul événement, Libé en développera 5 sur 2 pages au moins. Ces pages, nous explique-t-on, alterneront avec des pages “expresso”, traitant d’autres sujets avec des articles plus courts. Je trouve que ce rythme est un bon compromis entre les tendances actuelles à réduire les formats sous prétexte que les lecteurs n’ont plus le temps de lire et la nécessité d’accorder aux événements importants la place qu’ils méritent, sous peine d’être  dépassé par les dépêches qui circulent sur Internet en accès libre. Libé met aussi l’accent sur la hiérarchisation de l’info et le décryptage de l’actualité.   Toujours au chapitre du contenu enrichi, Libé lance le Mag, un supplément week-end de 28 pages où l’on retrouvera, semble-t-il, les fameux portraits qui ont disparu en Der (dernière page) dans la nouvelle formule. Sur la forme, la Une on l’a vu se transforme mais on nous assure que le journal restera fidèle à ses Une aux allures d’affiches. Disons alors que le journal suit la tendance du cinéma à diviser ses affiches en plusieurs parties. Pour l’instant, j’attends de voir. La première Une ne me donne pas envie de décorer mon bureau (la deuxième est plus réussie).  On nous facilite aussi la lecture en alternant papiers longs et papiers courts, en introduisant un code couleur pour distinguer les différents types d’informations (rouge : événements, rebonds ; bleu : monde, France, économie, terre, sports; aubergine : vous, culture, livres etc.)ainsi qu’une typographie qui s’adapte à la nature de l’article : Trade Gothic pour l’actualité, Glosa Headline pour les interviews, analyses et reportages, Glosa Display pour la culture et le mag’ du samedi. Plus lisible et plus élégant, tel est le pari de la rédaction avec cette nouvelle présentation.

Au final ? A vous de le dire. J’observe simplement qu’il y a ici une vraie réflexion journalistique et ça fait du bien. Question lisibilité, les progrès sont réels. Sur le fond, Libé a démontré depuis quelques mois à travers notamment ses révélations sur les banques qu’il entendait en effet jouer ce rôle d’observateur indépendant des pouvoirs en place, de journaliste, tout simplement.  Maintenant, il est difficile de pronostiquer le succès d’une nouvelle formule sur un seul numéro. A la rédaction de nous démontrer qu’elle sera à la hauteur de ses ambitions, aux services de pub, diffusion et marketing de l’épauler en optimisant la vente de son travail. C’est cette savante alchimie de talents dans des métiers différents qui fait le succès d’un titre. Bonne chance Libé !

4 juin 09

L’admiration est-elle journalistiquement correcte ?

Classé dans : Eclairage — laplumedaliocha @ 14:35

C’est un article de Regis Soubrouillard sur Marianne 2 qui me fait réagir aujourd’hui. Celui-ci pointe du doigt à juste titre l’engouement de Laurence Haïm pour Obama. Vous savez, Laurence Haïm c’est la journaliste de Canal+ qui a réussi le tour de force d’obtenir la première interview en France du Président des Etats-Unis. L’exploit mérite d’être salué. Le problème, c’est qu’elle apprécie Obama et ne s’en cache pas, y compris face à ce-dernier et…à des millions de télespectateurs. Ce n’est pas la première fois qu’un journaliste est critiqué en raison de ses opinions personnelles. Elles soulèvent en effet la question de l’indépendance. Peut-on être objectif et critique quand on apprécie, voire quand on admire ? Ne risque-t-on pas de déraper dans l’apologie niaiseuse comme ce fut le cas du Point avec Rachida Dati  ? Il me semble que la question recouvre plusieurs réalités différentes. Il y a celle de l’organe de presse défendant  sa personnalité politique favorite et mêlant maladroitement flagornerie diplomatique et vraie conviction. Et puis celle, différente, du journaliste sincèrement admiratif d’une personnalité. Car il arrive en effet qu’on soit séduit. Sincèrement. Par des gens que nous considérons comme étant de valeur. L’esprit critique alors risque fort de s’endormir, a fortiori lorsque, comme dans le cas d’Obama, on a quasiment le monde entier derrière soi. Ainsi se façonnent les idoles médiatiques, celles que l’on déboulonne généralement quelques temps plus tard parce que nul n’est jamais à la hauteur de l’image idéale qu’on en brosse. C’est sans doute sur ce terrain que l’exigence d’objectivité se fait la plus cruciale, cette fichue objectivité tant décriée aujourd’hui. Bien sûr qu’elle n’est jamais parfaite. Mais il me semble que dans le cas d’Obama, elle s’impose d’autant plus qu’il a tout pour devenir une idole, ce qui doit conduire à une mise à distance renforcée. L’exercice est infiniment difficile, mais il me semble que c’est la seule manière d’éviter de brûler dans quelques temps, ce que nous sommes en train de commencer à adorer dangereusement.

Et puisque nous sommes sur le thème de l’indépendance, je vous invite à aller visionner chez @si (accès libre, 2ème vidéo) l’intéressante altercation entre Bayrou et le journaliste de France Inter qui l’interviewait ce matin. Eh oui, il n’y a pas qu’RTL qui soit en butte aux critiques du candidat. Deux choses sont relativement inédites dans cette interview : qu’un politique s’en prenne frontalement à un journaliste (je ne parle pas des vacheries de Sarkozy, généralement envoyées sous la ceinture, ou des accès de nerfs vite réprimés des autres) et que ce-dernier rétorque avec autant de fermeté. Je trouve cela très sain. Et puis ça change agréablement de la langue de bois !

29 avril 09

Bouton à contrecoeur et à contretemps

Classé dans : Eclairage — laplumedaliocha @ 11:49

Il aura tenu un peu plus d’un an. Aujourd’hui c’est fini. Daniel Bouton a annoncé sa démission de la direction de la Société Générale dans un entretien accordé au Figaro. Il part, dit-il, sans indemnités. A contrecoeur sans doute, mais la pression du politique comme de l’opinion, y compris au sein même de la banque était trop forte. Il faut dire que la grande banque française a traversé un véritable tsunami. Janvier 2008, la banque révèle qu’elle est victime d’une perte de 4,9 milliards qu’elle attribue à la fraude organisée par l’un de ses traders, Jérôme Kerviel. Elle annonce en même temps au marché une perte de 2 milliards liée aux subprimes. Daniel Bouton donne sa démission, mais son conseil d’administration la refuse. Puis surgit la polémique autour des stock options et des retraites chapeau.  Le 27 avril dernier enfin, Libération croit savoir que la banque est confrontée à de nouvelles pertes de plusieurs milliards liées à son activité de gestion d’actifs. La banque dément mais c’en est trop, Bouton jette l’éponge. 

Tout un symbole

Ce départ est un symbole. Il faut savoir en effet que les règles françaises du gouvernement d’entreprise, c’est-à-dire les bonnes pratiques en matière de fonctionnement des organes de direction des entreprises et de production de l’information financière ont été définies par les dirigeants successifs de la Société Générale. Dans les années 1990, c’est le président de la banque de l’époque, Marc Viénot, qui s’attelle à la rédaction des premiers préceptes en la matière. Il y aura un rapport Viénot 1 puis un rapport Viénot 2. Ces bonnes pratiques ne sont pas rendues obligatoires, mais elles sont largement recommandées par les pouvoirs publics. Et puis en avril 2002, à la suite de l’affaire Enron, l’AFEP et le Medef font appel à son successeur, Daniel Bouton pour produire un nouveau rapport tenant compte des faiblesses identifiées lors de la faillite du courtier américain en énergie. Celui-ci conclura essentiellement à la nécessité d’appliquer…les règles définies par son prédécesseur. Quel aveu sur l’impact réel de ces recommandations dans la pratique à cette époque  ! C’est ainsi que les dirigeants de la Société Générale sont devenus en France les grands penseurs du gouvernement d’entreprise. Le destin, cruel, a voulu que l’établissement et ses dirigeants se retrouvent confrontés à l’échec de ces beaux principes.

Car la “fraude Kerviel”, à supposer qu’elle soit réellement passée inaperçue de sa hiérarchie , ce qui reste à démontrer, cette fraude donc est, à tout le moins, une gigantesque faillite du système de contrôle interne de la banque. Il aura fallu en effet plus de 75 alertes en un an sur les opérations du trader pour que l’on découvre enfin le problème. Le rapport de l’inspection interne de la banque est ici

Comment ne pas faire le lien entre ces faiblesses de la surveillance des risques dans la banque et les leçons données à la place de Paris par Daniel Bouton sur l’art de bien diriger une société cotée  ? Comment ne pas s’étonner que la Société Générale ait voulu distribuer des stocks options en plein cataclysme alors que la rémunération des dirigeants fait partie des bonnes pratiques du gouvernement d’entreprise et ont d’ailleurs donné lieu à une ultime adaptation du code français de gouvernance cet hiver sous la pression du politique ?

Cela fait des années que les grands patrons de sociétés cotées refusent que les règles de gouvernement d’entreprise deviennent obligatoires et se réservent donc la faculté de les appliquer comme bon leur semble. Mais voici qu’une loi du 3 juillet 2008 transposant en France une directive européenne va les obliger à s’y conformer ou à expliquer pourquoi ils n’appliquent pas les règles. Un tour de vis supplémentaire qui leur laisse encore une certaine marge de manoeuvre, mais nous rapproche enfin d’un système contraignant.

Et la responsabilité dans tout cela ?

Au final, avec la démission de Bouton, c’est le pape des bonnes pratiques en matière de direction d’entreprise qui tire les conclusions de son échec. Pas spontanément toutefois, mais sous la pression de ses propres équipes, de l’opinion, de la presse et du politique. Voilà qui appelle deux réflexions.

D’abord, je gage que Daniel Bouton part en s’estimant l’injuste victime d’une méconnaissance de l’économie et des marchés, qu’il se sent le bouc-émissaire de politiques en peine de crédibilité et d’une opinion publique excitée par la presse. Il n’y a qu’à lire sont interview dans Le Figaro pour s’en convaincre. Il faut savoir que dans les milieux d’affaires de notre pays, on déplore à longueur de temps le manque de culture économique des français autant que l’on s’agace de la vieille tradition de lutte des classes qui continue de régir, ou de “polluer”, nos rapports sociaux.  C’est sans doute cette crispation profonde de l’élite économique qui explique l’absence de mea culpa de Daniel Bouton et de tous les autres. Mais ces “défauts” français, bien réels, ne sauraient exonérer les dirigeants de grands groupes cotés de leurs responsabilités, a fortiori lorsque ce sont eux-mêmes qui en ont défini les contours. On ne peut tout à la fois édicter en grandes pompes les principes d’une direction responsable d’entreprise et prétendre échapper aux critiques lorsque l’établissement que l’on dirige se retrouve confronté à une fraude historique et à des pertes non moins historiques. C’était en janvier 2008 qu’il fallait partir. Question de cohérence.

Mais cette affaire soulève une autre question plus générale. La taille des groupes cotés internationaux est devenue telle que certains observateurs éclairés du monde économique se demandent  s’ils sont encore gouvernables à l’échelle humaine. Pour piloter ces géants, on met en place des système de contrôle interne et de gestion des risques très sophistiqués, trop peut-être. La Générale était un modèle à ce sujet. Sauf qu’à s’appuyer davantage sur les systèmes que sur le jugement humain, on en vient à engendrer une gigantesque déresponsabilisation collective. La question n’est plus “ai-je évalué les risques de mon action ?”, mais “ai-je correctement appliqué les procédures de contrôle écrites dans le manuel ?”, en d’autres termes, “ai-je couvert ma responsabilité ?”. C’est ainsi que l’on découvre avec stupeur dans le rapport d’inspection interne de la banque (cité plus haut) sorti début février 2008 sur la fraude de 4,9 milliards que les personnes censées surveiller les activités du front office, et donc de Jérôme Kerviel,  avaient posé des questions à ce-dernier sur ses activités, qu’elles n’avaient pas compris ses réponses, mais s’en étaient tenues là.  Pourquoi ? Tout simplement parce que le manuel de procédure ne demandait pas que l’on comprenne la réponse mais simplement qu’on l’enregistre, pas plus qu’il ne recommandait d’alerter la hiérarchie en cas de doute. C’est écrit en toutes lettres dans le rapport d’inspection. Voilà comment le jugement humain et la responsabilité s’effacent devant un respect purement formel de la réglementation. Comment s’étonner ensuite que Daniel Bouton s’estime injustement attaqué ? Du bas jusque en haut de la hiérarchie, chacun a respecté les règles, par conséquent les catastrophes ne sont la faute de personne. 

Chaque grande crise financière engendre dans son sillage de nouvelles lois destinées à corriger les failles que l’on estime avoir été à l’origine de la catastrophe. Il y a malheureusement un domaine qui échappe au pouvoir du législateur, c’est celui des mentalités. Or ce sont elles qu’il faut changer, ou à tout le moins tenter d’encadrer. Y parviendra-t-on ? Là est toute la question.

28 avril 09

Marianne 2 fait sa révolution !

Classé dans : Eclairage — laplumedaliocha @ 11:25

Attention événement ! C’est demain que Marianne 2 lance son nouveau site, totalement réorganisé, enrichi, bref, modernisé. J’aurais pu vous le dire avant, vu que quelques blogueurs, dont je suis, ont eu le privilège de rencontrer l’équipe pour une présentation en avant-première jeudi dernier quelque part dans le quartier de la République (on ne pouvait pas installer Marianne aillleurs, vous en conviendrez). C’est sans doute une pudeur journalistique qui m’a retenue de vous raconter cela, je ne voyais pas comment tourner la chose. “He ! les amis, j’ai dîné chez Marianne hier”. Hum,  je sais que ça se fait sur la blogosphère mais j’ai un peu de mal à me départir de ma tentation d’universalisme. Or la seule information qui intéresse tout le monde ici c’est le nouveau site de Marianne demain, pas le dîner entre happy fews. A cela s’ajoute le fait qu’il faut s’habituer aux moeurs du web, c’était un dîner amical pour se rencontrer, public, pas public et si public jusqu’à quel point ? Vous me direz, il aurait suffit de poser la question. Exact, je n’y ai pas pensé, tout ceci est assez nouveau pour moi et puis un journal c’est un peu ma famille même si je n’y collabore pas en tant que journaliste et cette familiarité court-circuite mon indépendance. Surtout si ce journal et son site ressemblent à s’y méprendre au canard de mes rêves. Ajoutez à cela que son équipe est drôle, intelligente, sympathique et vous comprendrez que sur un échelle de 1 à 10, mon indépendance d’esprit en l’espèce est au troisième sous-sol. Toujours est-il que SuperNo l’a fait et qu’il s’est très bien débrouillé, ce qui m’ôte une épine du pied.  Je sais, certains de mes lecteurs vont tenter de le soudoyer  pour obtenir ma photo, honteusement volée lors de cette petite sauterie (si les blogueurs deviennent aussi paparrazzi, on est foutus ! ). Cela étant, je  remercie SuperNo au passage de sa discrétion, car je dois avouer que lorsque je l’ai vu shoooter a tout-va ce soir là, j’ai bien cru que c’en était fini de mon anonymat et que je risquais en outre, bon sang c’est encore pire, de cesser d’alimenter les fantasmes de mes lecteurs. De quoi auraient-ils bien pu encore rêver si j’avais eu désormais un visage, je vous le demande. En tout cas, je compte fermement sur la discrétion de mon camarade malgré les effroyables pressions dont il ne manquera pas d’être victime.

Bref, tout ceci serait magnifique si Marianne 2 ne se retrouvait avant même son lancement confronté à une mésaventure regrettable. Le site avait préparé une vidéo inaugurale parodiant Aphatie sur RTL. Un collaborateur imitant parfaitement l’interviewer vedette (je confirme, il est brillantissime, ce d’autant plus que son physique fort éloigné de celui du parodié…enfin bref n’alertons pas Guillon sur ce sujet, il pourrait lui faire la proposition douteuse qu’il jugeait déplacée s’agissant d’Aphatie) cet imitateur donc, devait interviewer Philippe Cohen, le rédacteur en chef de Marianne 2. Halte là ! s’est écrié l’avocat du journal, bande de malheureux, vous voulez donc vous retrouver au tribunal dans moins de 48 heures pour concurrence déloyale ? Où l’on apprend en effet que la parodie est assimilable à de la concurrence déloyale (je te ressemble puisque je te parodie, donc je risque de te piquer des lecteurs, voire même je le fait exprès pour te les piquer) et qu’il vaut donc mieux s’abstenir sauf à vouloir baptiser le nouveau site dans une salle d’audience du palais de justice de Paris. Pourquoi pas au fond ? Au point où nous en sommes dans la presse en termes de menaces diverses et variées de procès, s’installer directement dans un tribunal pourrait permettre de substantielles économies de coûts de transport et de temps. En slip pour une diffamation ? Pas de problème, je descends au sous-sol du Palais dès que j’ai fini mon papier ! Un référé d’heure à heure pour je ne sais quelle violation du secret des affaires, OK, on se retrouve dans la salle d’audience après le déjeuner ? Une perquisition dans les locaux, mais allez-y, vous avez tout sur place, les flics, les juges et moi j’ai même le bâtonnier pas loin, un spécialiste de la presse, qui viendra peut-être me filer un coup de main.

Enfin voilà, pas encore sorti et déjà auto-censuré le site. En d’autres temps, quand nous étions riches dans la presse, nous aurions peut-être considéré qu’il n’y avait rien de mieux qu’un procès pour lancer une nouvelle formule, tout comme l’éditeur moyen rêve, au milieu de la soupe habituelle, du livre à scandale qui alimentera la Une de la presse et jouera ensuite du bandeau de mise en garde sur les étals des librairies, ce bandeau qui est à l’édition ce que le porte-jarretelle est à la féminité.  Mais voilà, des sous, on n’en a plus beaucoup, alors mieux vaut adopter profil bas.

Voyez-vous le pire dans cette affaire, c’est que les craintes de Marianne visaient ses propres confrères de RTL. Je sais bien que le pluralisme suppose la concurrence, qu’il faut se féliciter de l’émulation justement qu’elle suscite, mais franchement, on a déjà tant à faire avec les politiques, les milieux d’affaires, les universitaires, les pipoles et les autres, s’il faut en plus qu’on se craigne entre nous, où va-t-on ?

25 avril 09

Les vraies leçons d’Outreau

Classé dans : Eclairage — laplumedaliocha @ 11:12

La sanction prononcée à l’encontre du juge Fabrice Burgaud ayant remis l’affaire Outreau à la Une de l’actualité, (voyez à ce sujet Eolas qui publie la décision dans son intégralité) je ne saurais trop vous recommander deux livres particulièrement intéressants sur ce sujet.

Le premier dont j’ai déjà parlé ici est celui de la journaliste Florence Aubenas. Il décrit remarquablement bien les ressorts psychologiques qui, chez les juges, les accusés, les experts, les assistantes sociales et les enfants ont concouru à la catastrophe. Je gage que Dostoïevski qui était passionné par les mécanismes de la transgression autant que par la fascination du criminel pour son juge (Crime et Châtiment), aurait fait de cette affaire un roman magistral.

Le second s’intitule “Les nouvelles sorcières de Salem, leçons d’Outreau”. Les auteurs, Antoine Garapon et Denis Salas sont deux magistrats qui observent la place de la justice dans la société dans le cadre de l’Institut des hautes études sur la justice. Partial songerez-vous. Oh ! que non. Les auteurs tentent de décrypter l’affaire en la comparant à celle de sorcières de Salem, dans laquelle 25 notables d’une ville des Etats-Unis furent exécutés en 1692 sur la foi du témoignage de fillettes qui se disaient possédées. A la grande peur de la sorcellerie du 17ème siècle est venue se substituer aujourd’hui celle de la pédophilie. Les auteurs évoquent un phénomène de “panique” en s’appuyant sur les travaux de Le Bon dans “La psychologie des foules” :

“Le phénomène se produit en trois temps : un groupe d’individus est perçu comme une menace pour la société et ses valeurs au point que les médias les présentent comme des dangers publics ; ensuite, un certain nombre de porte-paroles (experts, magistrats, journalistes…) s’érigent en défenseurs de la société et dressent des “barricades morales”. Très fluide, la panique morale peut disparaître aussi vite qu’elle est venue. Mais son pouvoir de transformation de faits ordinaires  en événements extraordinaires travaille les institutions”.

Plus loin ils observent : “Où sont les pédophiles ? Des réseaux dormants se cachent-ils dans des familles ordinaires ? Sans connaissance ni remèdes nous sommes face à un mal mystérieux, une grande peur. La répétition et l’affirmation de ce danger relancé à chaque fait divers provoque les effets de croyance et de contagion décrits par Le Bon. Orchestrées par les médias de masse, nourries d’un flot de mots et d’images, les réaction sociales portent ce mécanisme à l’incandescence. Toute les attentes se dirigent alors vers une justice présumée capable de nous délivrer du mal”.

C’est donc bien un emballement généralisé nourri d’une grande peur collective qui a été à l’origine d’Outreau. Elle a exigé non pas des coupables mais bien plus que cela : “une infraction se paie par une peine rationnelle et réfléchie ; une transgression religieuse par une expiation”.  La nécessité de rendre justice aux enfants a déclenché un aveuglement collectif.

Pour les auteurs, ce genre de cataclysme marque souvent un tournant dans l’histoire de l’institution judiciaire en l’obligeant à se réformer, ce qui les mène à ausculter le système inquisitoire et à s’interroger sur son avenir. Mais Outreau questionne également le fondement même de nos institutions. Les excuses du Président de la République et du Premier ministre de l’époque peuvent en effet s’analyser à leur sens comme un signe de “la migration du siège de la sacralité du pouvoir non seulement vers la victime mais vers le citoyen en général”.

Et je ne résiste pas à vous livrer cette observation par laquelle ils concluent leur ouvrage :

“Au-delà de la fonction réparatrice et cathartique qui lui fut confiée, elle (la justice) a démontré l’urgence de mieux articuler a vie formelle des institutions et la vie démocratique du forum et de l’opinion. Leur séparation, on l’a vu, augmente le risque de discrédit des fonctions publiques, en même temps qu’elle favorise l’empire des émotions ; elle laisse du même coup le champ libre à de stériles réquisitoires où les moralistes du temps rivalisent de pessimisme et de déploration, les uns sur l’air d’une démocratie d’opinion sans foi ni loi, les autres sur le thème des élites coupées du peuple, de juges irresponsables ou de responsables forcément corrompus. Si nous voulons sortir de ces impasses où des discours populistes et des tentations néo-aristocratiques puisent de concert leur énergie, il nous faut penser les moyens d’un nouvel effort de démocratisation en décloisonnant l’ordre des procédures institutionnelles et celui de la discussion publique. C’est à cette tâche qu’il convient aujourd’hui de consacrer notre imagination”. 

Quand on referme ce livre, on a dépassé les clichés spontanés de “Burgaud coupable”, “la justice inhumaine”, “les juges irresponsables”, “le système est pourri et les médias sont des charognards”. On mesure à quel point cette affaire concerne chacun d’entre nous dans ses peurs, son rapport aux institutions, autant qu’elle invite précisément ces institutions à se repenser face à une démocratie en pleine mutation.

Bonne lecture !

20 mars 09

La preuve par l’exemple

Classé dans : Eclairage — laplumedaliocha @ 11:02

Ah ! Les journalistes ces imbéciles anti-cléricaux qui ne comprennent rien à rien et tapent sur l’Eglise pour booster leurs ventes, n’hésitant pas à utiliser l’arme de la désinformation massive. C’est vrai dites-moi, ils ont parlé de la levée des excommunications sur des évêques intégristes, lesquels m’explique-t-on ne sont pas évêques (dixit Eolas). Erreur fatale qui change radicalement le sens profond de l’information !

Et puis ils ont aussi parlé d’excommunication s’agissant de l’affaire de la fillette brésilienne, alors qu’il n’y a pas eu d’excommunication prononcée, celle-ci étant en principe automatique. Enfin, automatique pas tout à fait puisque précisément nous entrions là dans le champ de l’exception susceptible d’entraîner le pardon. Par conséquent, l’évêque en soulignant que la mère et les médecins étaient excommuniés, a bien prononcé de facto une excommunication….ou bien refusé de faire jouer l’exception, mais ne finassons pas à l’excès, le résultat est bien l’excommunication.

Sans compter la question du préservatif, sur laquelle on m’a soutenu qu’il était faux de titrer que le Pape contestait son efficacité. Ah ? Le bilan que je tire de nos débats d’hier, c’est que non seulement il en conteste l’efficacité mais surtout il considère qu’il pourrait aggraver le problème en encourageant les comportements à risque sous couvert (c’est le cas de le dire) d’une sécurité illusoire. Ce qui me donne à penser qu’il faudrait peut-être écrire sur chacun de ces petits objets : “à consommer avec modération, l’abus de sexe nuit à la santé”. Toute plaisanterie mise à part, j’avoue que j’ai trouvé ce débat passionnant, qu’il m’a enseigné beaucoup de choses et qu’au fond, je ne regrette qu’une seule chose : que les tenants des deux méthodes de lutte contre la maladie s’affrontent quand ils feraient mieux de s’unir. On me dit que ce n’est pas possible, que le préservatif est antagoniste de l’abstinence, j’en doute. Quand on fait un effort pour communiquer, on y arrive. Et l’enjeu est si important qu’on a une obligation de résultat sur ce coup-là.

Les leçons de la polémique

Ce qui m’agace ici, c’est le traitement qui a été réservé à la presse dans cette affaire. Et comme elle me parait emblématique d’un certain nombre de raisons expliquant l’expectation gap entre la presse et son public, je vais les reprendre ici brièvement. Commençons par la polémique. Se retrouver en une des journaux dans le cadre d’une controverse est toujours dangereux pour celui à qui ça arrive. Résultat, la susceptibilité des lecteurs est exacerbée. Les uns nous reprochent notre tiédeur, les autres notre virulence, selon qu’ils sont pour l’un ou l’autre camp. En réalité, ce qui les dérange, ce n’est pas la presse, qui n’est qu’un vecteur, mais le débat lui-même. Et comme ça les dérange, arrive très vite le deuxième réflexe : le journaliste est un imbécile qui ne comprend rien. Ce qui m’impose de réexpliquer les contraintes du métier : nous devons être objectifs, rapides, brefs et compréhensibles par tous. L’objectivité  est  perçue comme une attaque par tous ceux qui voudraient qu’on les défende sur le mode : celui qui n’est pas avec moi, est contre moi. La rapidité est analysée comme un réflexe superficiel et inconséquent lié à des préoccupations de concurrence et de rentabilité, la course au scoop.  Désolée, mais ce n’est qu’une des nombreuses contraintes qui pèsent sur nos têtes, nous travaillons au rythme de l’actualité qui elle-même bouge très vite. On n’y peut rien. Enfin, la synthèse et la vulgarisation sont analysées immédiatement comme le signe d’une inculture crasse. Eh non, ce n’est pas cela, mais encore une obligation du métier. Il nous est interdit de jargonner, de tergiverser, de finasser, nous devons délivrer des messages clairs et compréhensibles par tous. Je rappelle au passage que les journalistes sont tous recrutés au niveau bac +5, nous ne sommes donc pas totalement incultes, n’en déplaise à nos détracteurs. Le travail de synthèse est un des plus difficiles qui soit. C’est même un infernal casse-tête. L’article qu’on vous livre n’est bien souvent qu’un pourcentage infime du travail qui a été nécessaire pour le rédiger. Eh oui !

Je ne serais pas revenue sur l’affaire, si je n’avais été visiter ce matin le blog de La Croix. Et là, ô surprise, j’ai lu sous la plume de Michel Kubler ceci :

“Des prises de position successives de la hiérarchie catholique, au fil des dernières semaines, sont en train de provoquer un effet d’accablement sans doute involontaire, mais néanmoins réel et profond au sein de l’opinion, y compris catholique. Levée de l’excommunication des évêques lefébvristes et positions négationnistes de l’un d’eux, gestion catastrophique de ce dossier au niveau du Vatican, scandale autour de l’excommunication des personnes ayant procuré un avortement sur une fillette brésilienne de 9 ans, et maintenant propos de Benoît XVI sur le préservatif…”

Et le billet est titré “Accablement”. Mazette ! Vous observerez que l’on y retrouve les mêmes raccourcis de plume que dans les autres médias et les mêmes interrogations aussi, sauf qu’elles se teintent à La Croix de tristesse et d’incompréhension, tandis qu’elles fleurent davantage l’agacement et la révolte chez les autres. A part cela, le journal catholique infirme-t-il les informations délivrées par les autres ? Est-il plus précis techniquement ? Révèle-t-il une scandaleuse campagne de dénigrement contre l’Eglise ? Non. Simplement La Croix est autorisé par les catholiques à écrire cela parce que le journal bénéficie d’une présomption de bienveillance, tandis que le reste de la presse est soupçonné de comploter. De la même façon, on présumera que ses raccourcis ne sont pas le signe de l’ignorance mais le résultat d’une commodité d’écriture, là où tous les autres seront taxés de ne rien comprendre en écrivant pourtant la même chose.

Ce que j’entends montrer ici, c’est à quel point la lecture de la presse peut être subjective, émotionnelle, voire épidermique. Amis lecteurs, nous faisons de réels efforts pour être objectifs, faites nous la grâce de tenter de l’être un peu aussi. Les journalistes ne veulent de mal à personne, ils ne complotent pas, n’ont pas de listes de personnes ou d’institutions à abattre. Ils ont simplement le regard braqué en permanence sur notre société et ils racontent ce qu’ils voient, ni plus, ni moins.

12 mars 09

La photographie à l’épreuve de l’éthique

Classé dans : Eclairage — laplumedaliocha @ 09:46

 

exposition_1024_1         Vous vous souvenez de l’affaire de la bague de Rachida Dati effacée de la photo avant sa publication dans le Figaro ? Ou bien encore de la polémique déclenchée par la parution dans Match des photos des talibans supposés à l’origine de de l’embuscade qui a coûté la vie à des soldats français en Afghanistan ? Photo trafiquée, photo qui choque, photo mythique, cruelle, provocatrice, dérangeante, photo artistique ou photo de presse, toutes soulèvent des questions fondamentales. Comment lire une photo ? Comment être sûr qu’elle reflète la réalité et n’a pas été trafiquée ? A qui appartiennent les droits ? Certaines photos doivent-elles être “retouchées” au nom d’un intérêt supérieur à l’information ? La photo d’art peut-elle s’autoriser toutes les provocations ?  

Si ces questions vous interpellent, courez voir la passionnante exposition organisée par la BNF (site Richelieu) intitulée “Controverses”. A travers des dizaines de photos, pour la plupart très célèbres, le parcours retrace l’histoire juridique et éthique de la photographie depuis l’origine jusqu’à nos jours.

Le photographe, témoin, complice, vautour…

Evidemment, je me suis particulièrement intéressée au photo-journalisme. Par exemple à ce document terrible intitulé : “Vautour guettant une petite fille en train de mourir de faim”.  Prise au Soudan en 1993, publiée par le New-York Times, elle valut à son auteur, Kevin  Carter, le Pulitzer en 1994 mais certaines voix s’élevèrent pour critiquer le photographe, allant jusqu’à l’accuser d’être lui-même un vautour. Il se suicidera quelques mois plus tard en laissant ce mot :

“Je suis hanté par ces souvenirs persistants de massacres, de cadavres, de haine, de souffrance….d’enfants affamés ou blessés, de tireurs exaltés”.

Cette tragique histoire illustre les questions éthiques qui se posent aux photo-reporters : doivent-ils en toutes circonstances s’en tenir au rôle de témoin ? Où s’arrête le devoir d’informer et où commence la non-assistance à personne en danger ? Peut-on tout photographier ?  Tous apportent la même réponse : il faut témoigner pour espérer une prise de conscience, pour que ces morts ne soient pas inutiles. 

Souvent, les photo-reporters se mettent en danger. C’est la situation qu’illustre une photo de Horst Faas prise au Bangladesh en 1971. Un grand meeting est organisé  sur un champ de course, soudain des indépendantistes arrivent en camion, sortent des miliciens ligotés et les exécutent à la baïonnette au milieu de la foule. Faas et son confrère Michel Laurent, membres de Associated Press, photographient les exécutions et obtiennent le Pulitzer. Ils seront obligés de se défendre contre les accusations de voyeurisme, d’expliquer pourquoi ils ne pouvaient pas intervenir et craignaient même pour leur vie.

Sans oublier Frank Fournier qui photographia en 1985 Omayra Sanchez, l’adolescente prisonnière d’une coulée de boue en Colombie et qui mourra devant les caméras.Fournier raconte que trois fois il a failli arrêter de photographier. Lui aussi se verra reproché la diffusion du spectacle de cette mort en direct jugée obscène.

“En rencontrant Omayra dans son agonie, j’ai reçu le plus grand hommage au courage et à la vie. Si on cherche des raisons de ne pas regarder cette image, on en trouvera toujours. Elle n’aura comme effet que d’absoudre une fois de plus les criminels et d’avaliser l’amnésie générale”.

Mises en scène et manipulations

On découvre également comment  certaines photos ont été modifiées avant publication. Celle par exemple, restée célèbre, des deux soldats soviétiques accrochant leur drapeau au sommet du Reichstag à Berlin, le 2 mai 1945. D’abord, il ne s’agit pas d’une photo prise sur le vif, mais d’une mise en scène organisée par le photographe, Evgueni Khaldei. Ensuite, lorsqu’il demande l’autorisation de la publier, on remarque que l’un des soldats  porte deux montres, l’Agence Tass demande que soit effacée celle du bras droit pour que les héros ne se transforment pas aux yeux du public en vulgaires pilleurs….Il faudra attendre la Chute du mur de Berlin pour que l’originale non retouchée soit enfin publiée. 

L’exposition présente aussi de nombreuses photos qui ont heurté la morale, artistes provocateurs mettant en scène des enfants nus ou des pratiques sadomasochistes, publicitaires iconoclastes flirtant avec les limites de la pudeur ou du bon goût…

Droits d’auteur, droits à l’image, valeur artistique d’une photo, autant de questions qui ont donné lieu à des polémiques voire à des procès et ont construit peu à peu un droit et une éthique de la photographie.

Âmes sensibles, s’abstenir, la guerre, la souffrance et la mort sont très présentes à travers les travaux des photo-reporters et certaines images sont insoutenables. Âmes pudiques, il vous faudra parfois baisser les yeux. Nombre de ces photos heurtent, dérangent, écoeurent ou révoltent. C’est toute la force de la photographie, c’est aussi son danger.

 

NB : Pour en savoir plus, vous pouvez consulter le dossier de presse ici. Le catalogue a reçu le prix du Livre d’art contemporain. A ce sujet, pensez à faire un tour à la librairie en sortant. Le choix d’ouvrages est intéressant et certains sont soldés.

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