La Plume d'Aliocha

27/04/2013

"Mur des cons", un scandale made in médias

Classé dans : Eclairage — laplumedaliocha @ 15:59
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Ainsi donc il faudrait à toute force s’indigner à propos du déjà légendaire Mur des cons du Syndicat de la magistrature, impudemment révélé par le site de droite Atlantico ? Hélas, j’ai beau me forcer, l’indignation ne monte pas. J’observe toute cette agitation avec la placidité qu’on attribue généralement aux ruminants qui paissent tranquillement le long des voies SNCF. Et j’ai beau lire les réactions outragées des épinglés, méditer les analyses, m’imaginer dans la peau d’un "con", mon indignomètre personnel s’accroche au zéro avec la même constance que François Hollande chute dans les sondages.

Le droit à l’exutoire

N’importe quel  familier des questions de justice mesure depuis des années le découragement et la colère des magistrats face au manque de moyens de la justice et aux mises en cause devenues permanentes de son travail par l’exécutif, les victimes, les mis en cause et les commentateurs divers et variés. Pour ne prendre que des exemples récents, souvenez-vous du verdict dans l’affaire dite des tournantes qualifié de "naufrage judiciaire", des attaques  contre le juge Gentil dans l’affaire Bettencourt, de Ziad Takieddine traitant le juge Van Ruymbeke de "malade" chez Bourdin etc. Condamnés par leur statut à la réserve et au silence, il n’est pas étonnant que les juges s’expriment entre eux avec une brutalité équivalente à celle qu’on leur inflige, tempérée ici par une dose d’humour, fût-il d’une élégance discutable. Accordons aux maladroits auteurs du Mur le droit à l’exutoire si celui-ci est la condition d’un exercice impartial de la fonction de juger, ce que l’on présume en l’occurrence…Ce qui confère à ce mur un caractère scandaleux est moins son existence en soi – certes discutable mais gardons présent à l’esprit le climat de violence verbale actuel-, que le fait qu’il ait été rendu public. A partir de cet instant, il est passé du stade de défouloir privé, à celui d’acte offensant à l’égard de ceux qui y figurent, dégradant au passage l’image des juges concernés et, plus généralement, celle de la justice.

Depuis hier, la polémique se concentre sur la source. Selon le site Atlantico, il s’agirait d’un juge apolitique (donc de droite, songeront quelques lecteurs à l’esprit mal tourné). Mais à en croire Libération  ainsi que la présidente du  SM, l’information aurait fuité en réalité par un journaliste d’une chaine de télévision nationale. Le fameux Mur aurait été filmé avec un téléphone portable par l’intéressé en marge du tournage qu’était venue faire l’équipe dans les locaux du Syndicat de la Magistrature début avril sur l’affaire Bettencourt. C’est en visionnant le sujet de ce journaliste sur l’affaire révélée par Atlantico que l’équipe concernée aurait fait le lien entre leur confrère qui filmait le mur et la révélation du "scandale". Observons en passant qu’à supposer même qu’il ait filmé, rien ne démontre qu’il ait transmis son film à Atlantico. Il reste donc beaucoup d’inconnues dans ce dossier.

Question de loyauté et de discernement

Pour l’instant, l’intéressé nie. Accordons-lui le bénéfice de la présomption d’innocence et contentons-nous d’éclairer les raisons à l’origine de la colère des journalistes qui le soupçonnent.  D’abord on comprend le sentiment de trahison de l’équipe qui a tourné dans les locaux du SM à l’idée qu’un des siens ait pu  jouer sa partie de son côté et déclencher à l’insu de ses confrères le scandale que l’on connait. Ensuite, on peut s’interroger sur la loyauté du procédé consistant à interviewer quelqu’un et en profiter pour dénoncer de manière occulte ce qu’on a découvert en marge du sujet. Aussi et surtout, les journalistes ont entre les mains un outil infiniment dangereux : la révélation d’une information dans les médias tend à hystériser celle-ci, ce qui impose un arbitrage permanent entre ce qu’on dit et ce qu’on tait. Non pas pour cacher quoique ce soit au public en raison d’une soi-disant collusion entre les journalistes et ceux qu’ils côtoient, mais simplement parce que nous ne devons pas nuire inutilement à nos sources, ce qui suppose un minimum de discernement.  On peut considérer, comme Atlantico, que ce Mur très politisé des cons (il vise essentiellement des personnalités de droite) éclaire la manière dont les juges traitent les affaires politico-médiatiques. On peut y voir à l’inverse un exutoire, une fois que la robe est raccrochée au vestiaire et, avec elle, les contraintes qui lui sont attachées. Bref, le document n’a d’autre valeur que celle qu’on lui prête, ce qui  n’est guère satisfaisant en termes d’information. A ce stade, rappelons encore que l’intéressé nie. Le site Atlantico vient par ailleurs de confirmer sa source judiciaire au site Arrêt sur Images, lequel révèle que France 3 a ouvert une enquête interne.

Alors, scandaleux le Mur des cons ? Oui, mais essentiellement parce qu’il s’est retrouvé là où il n’aurait jamais dû être : en Une des médias. Les anciens nous mettaient en garde contre la tentation de regarder par le trou de la serrure. Aujourd’hui c’est devenu non seulement un sport, mais en plus on photographie, enregistre, filme et diffuse les scènes ainsi volées. Il ne faut pas s’étonner du cirque qui en découle. Au surplus, dans un climat général de violence verbale, de déclarations médiatiques fracassantes et de désacralisation des institutions, les  protestations indignées sur cette affaire – hors celles des épinglés qui sont en droit de se sentir offensés – ont le goût prononcé du combat politique et un léger parfum de  tartufferie. Plutôt que de jeter la pierre au SM, il serait peut-être plus judicieux de s’interroger sur la tentation grandissante de tout balancer dans le domaine public, dans une surenchère permanente de bruit et de fureur.

17/01/2012

Mots croisés sur du vent

Classé dans : Eclairage — laplumedaliocha @ 13:33
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Yves Calvi a consacré le numéro de Mots croisés hier soir sur France 2 à la dégradation de la note de la France par Standard & Poor’s. J’ai branché l’émission en fond sonore pour m’assurer de ce que je pressentais : qu’on n’y dirait rien de substantiel. Hélas, j’avais raison. A l’exception notable de Cécile Duflot qui a souligné le caractère idéologique d’une partie des critères utilisés par les agences pour nous noter, le reste ne fut qu’un tissu d’invectives entre droite et gauche sur la gravité de la chose, les responsabilités des uns et des autres, et l’incidence de ce foutu Triple A (ou pas) sur le programme des candidats aux présidentielles. Ce n’est pas difficile au fond de déterminer si une émission de télévision est bonne. Il suffit de se demander si on en sort plus intelligent ou non. Or, Yves Calvi avait beau faire, le débat volait au ras des junk bonds. Et je gage que bien des téléspectateurs ont éteint le poste en concluant que cela pouvait être grave ou l’inverse, qu’il fallait sans doute se serrer la ceinture à moins que ce ne soit le contraire, que la droite était certainement responsable de cet état de fait, ou peut-être pas, et que la gauche seule pouvait nous sauver à moins qu’elle ne nous perde définitivement.

Pendant ce temps, à Bruxelles, dans l’indifférence générale – eh oui, on veut bien paniquer les foules sur la perte du Triple A, mais on ne va quand même pas se cogner des dossiers techniques incompréhensibles – la Commission européenne poursuit son oeuvre législative, sous la houlette du français Michel Barnier, commissaire européen au marché intérieur. En 2009, elle a adopté un règlement encadrant les agences de notation (critères de notation, indépendance, transparence). En mai 2011, elle a confié la surveillance de celles-ci au nouveau gendarme boursier européen (ESMA). Depuis lors, elle travaille à l’élaboration d’un troisième texte destiné à nous désintoxiquer des agences de notation. En clair, il s’agit de retirer tout ce qui dans la réglementation oblige à se référer aux notes des agences avant d’opérer un investissement (c’est nous qui leur avons confié le pouvoir qu’on leur conteste aujourd’hui), d’ouvrir le marché à la concurrence pour diminuer le poids relatif des trois mastodontes (Fitch, Moody’s, Standard & Poor’s) et de les responsabiliser. Au passage, on peut se demander si elles ne nous en veulent pas un peu de venir les titiller ainsi…Ceci pourrait bien expliquer en partie cela. Jérôme Cahuzac, député PS et président de la Commission des finances de l’Assemblée nationale,  a lancé sur le plateau de Calvi hier soir que Nicolas Sarkozy dans son discours de Toulon en septembre 2008 avait promis de s’attaquer aux agences, qu’il n’avait rien fait et qu’il était donc responsable de la situation actuelle. Le propos aurait mérité d’être précisé parce que réduit à cela, c’est une contre-vérité, comme on dit aujourd’hui. Il n’y avait rien à faire en France sur le sujet puisque tout se décidait avec nos partenaires européens. Dieu que nous avons du mal à poser nos lunettes hexagonales, même quand on parle de l’avenir de l’Europe !  Et pourtant, c’est bien à Bruxelles que tout se passe en ce moment. Les décisions qui sont en train d’y être prises, notamment sur les agences de notation,  nous préserveront de la prochaine crise, à moins qu’elles ne nous y précipitent. Voilà qui mérite sans doute que l’on quitte un instant la contemplation obsessionnelle de notre nombril.

Bref, puisque les agences s’invitent dans la campagne présidentielle, je recommande l’émission que leur a consacré Arrêt sur Images avec le député vert européen Pascal Canfin (il a une connaissance technique des dossiers remarquable), fondateur notamment de Finance Watch, une ONG qui s’invite dans la préparation des textes financiers européens au nom des citoyens, et Norbert Gaillard, auteur d’un excellent ouvrage sur les agences de notation. Le seul moyen de se libérer de la panique, c’est d’aller à la source plutôt que de se laisser balloter par les avis des uns et des autres. Ce d’autant plus que le sujet se prête particulièrement bien à l’enfumage…

14/01/2012

Le scandale du crédit accordé aux agences de notation

Classé dans : Eclairage — laplumedaliocha @ 20:32
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Enron, les subprimes, les banques islandaises, et j’en oublie. On ne compte plus les "erreurs" des agences de notation. La vérité, c’est qu’il ne s’agissait pas d’erreurs. A chaque fois, elles ont encouragé ce qu’elles croyaient juste en application de leur vision libérale (ultra-libérale ?) de l’économie. En cela, elles ont largement contribué à la crise de 2008, laquelle nous a mené où nous savons. Et il reste encore des gens pour leur accorder le crédit de l’objectivité ? Mais est-ce qu’on ne marcherait pas sur la tête ? "Qu’importe, il est exact que notre déficit public est excessif" avancent, un peu embarrassés aux entournures, ceux qui ne savent plus très bien quoi penser de la situation.

Voici le texte du communiqué de Standard @ Poor’s (via Le Parisien : allez voir les réactions sur le site, même le Vatican est de la partie, c’est fascinant). Il faut lire le texte, attentivement, mot à mot jusqu’à la fin, pour se rendre compte de son caractère profondément idéologique. Ce n’est pas un défaut en soi, ce qui est ennuyeux, c’est de le prendre pour argent comptant. Comme s’il s’agissait d’un avis parfaitement scientifique et incontestable. Et ce qui est encore plus fâcheux, c’est que l’agence se permette de donner des consignes politiques pour améliorer la situation. Mais là où cela devient franchement ahurissant, c’est quand les politiques et les médias se jettent dans le panneau, paniquent la population, et promettent d’obéir aveuglément à l’avis de Standard & Poor’s. En clair, nous sommes en train de confier les rênes de notre pays à une agence de notation. Serions-nous devenus fous ? Je n’ai guère de tendresse pour ces agences, mais je crois qu’elles-mêmes n’ont jamais revendiqué pareil pouvoir. Seulement voilà, leur avis compte sur les marchés financiers (moins qu’on ne l’imagine), sert les intérêts des politiques en pleine campagne présidentielle (plus qu’on ne le pense) et alimente les médias (au même titre que le tsunami au Japon ou l’affaire DSK). Une fois qu’on a créé la panique, il s’agit d’informer minute après minute des derniers développements de la catastrophe, des réactions des uns et des autres, des conséquences sur la vie des français etc.

"PARIS, le 13 janvier 2013
Résumé
Standard & Poor’s abaisse la note à long terme, non sollicitée, de la République Française à« AA+ ». Dans le même temps, nous confirmons la note à court terme, non sollicitée, de la République Française à « A-1+ ».
Cet abaissement traduit notre opinion sur l’impact des difficultés croissantes de la zone euro – à laquelle la France est étroitement intégrée – dans les domaines politique, financier et monétaire.
La perspective attachée à la note à long terme est « négative ».
Décision de notation
Le 13 janvier 2012, Standard & Poor’s Ratings Services abaisse la note non sollicitée à long terme dela République Française de « AAA » à « AA+ ». Dans le même temps, la note non sollicitée à courtterme « A-1+ » est confirmée. Ces notes sont retirées de la liste de surveillance où elles avaient étéplacées avec implication négative le 5 décembre 2011. La perspective attachée à la note à long termeest « négative ».Notre évaluation des risques de transfert et de convertibilité (T&C) pour la France, comme pour tousles membres de l’Union Economique et Monétaire Européenne (la zone euro) demeure « AAA », carnous estimons extrêmement faible la probabilité que la Banque Centrale Européenne (BCE) limitel’accès des entités non-étatiques aux devises étrangères pour le service de leurs dettes. Cette opinionse fonde sur l’accès plein et entier aux devises étrangères dont bénéficient actuellement lesdétenteurs d’euros, situation qui nous semble devoir perdurer dans un avenir prévisible.
Argumentaire
L’abaissement traduit notre opinion sur l’impact des difficultés croissantes de la zone euro dans lesdomaines politique, financier et monétaire. L’issue du sommet de l’Union Européenne du 9 décembre 2011 et les déclarations ultérieures desdifférents responsables politiques nous ont conduit à considérer que l’accord obtenu ne constituait pas une avancée suffisamment importante, ni dans son étendue, ni dans son montant, pour permettre derésoudre structurellement les difficultés financières de la zone euro. Nous estimons que cet accordpolitique n’offre ni les ressources additionnelles, ni la flexibilité opérationnelle suffisantes pour soutenirles plans de sauvetage européens et ne constituerait pas non plus une mesure de soutien suffisantepour les Etats de la zone euro faisant l’objet d’une pression accrue des marchés.Nous pensons également que cet accord se base sur un diagnostic incomplet des causes de la crise,à savoir que les turbulences financières actuelles proviendraient essentiellement du laxismebudgétaire à la périphérie de la zone euro. Nous pensons pour notre part que les problèmes financiersauxquels la zone doit faire face sont au moins autant la conséquence de l’accroissement dedéséquilibres extérieurs et de divergences en matière de compétitivité entre les pays du noyau dur dela zone et les pays dits « périphériques ».Il nous semble donc qu’un processus de réformes basé sur le seul pilier de l’austérité budgétairerisque d’aller à l’encontre du but recherché, à mesure que la demande intérieure diminue en écho auxinquiétudes croissantes des consommateurs en matière de sécurité de l’emploi et de pouvoir d’achat,entraînant l’érosion des recettes fiscales.Par conséquent, nous avons ajusté à la baisse le score « politique et institutionnel » de la France,conformément à nos critères de notation des Etats Souverains. Cette décision traduit notre opinionselon laquelle l’efficacité, la stabilité et la prévisibilité des politiques et des institutions européennesn’ont pas été suffisamment renforcées au regard de l’intensité de ce que nous estimons être une crisefinancière qui s’accroît et s’aggrave au sein de la zone euro.Les notes de la France continuent de refléter notre opinion sur le fait que le pays bénéficie d’uneéconomie riche, diversifiée et résiliente, ainsi que d’une main d’œuvre hautement qualifiée etproductive. Ces points forts sont partiellement contrebalancés, selon nous, par un endettement public relativement élevé ainsi que par les rigidités du marché du travail. Nous notons toutefois que le gouvernement a engagé une stratégie de consolidation budgétaire ainsi que des réformes structurelles à cet égard.
Perspective : négative
La perspective « négative » attachée à la note à long terme de la France indique qu’il existe selon nous au moins une chance sur trois pour que la note soit à nouveau abaissée en 2012 ou en 2013 :
- si les finances publiques déviaient de la trajectoire prévue par les projets de consolidation budgétaire. Si la croissance économique de la France pour 2012 et 2013 se révélait inférieure aux prévisions actuelles du gouvernement (respectivement de 1% et 2%), les mesures budgétaires annoncées à ce jour pourraient s’avérer insuffisantes pour atteindre les objectifs de réduction des déficits pour ces mêmes années. Si les déficits publics de la France restaient proches des niveaux actuels, conduisant à l’augmentation progressive de la dette publique nette au-delà de 100% du PIB (contre un peu plus de 80% actuellement), ou si la croissance économique devait demeurer faible sur une période longue, cela pourrait conduire à une dégradation d’un cran de la note ;
- si un accroissement des risques économiques et financiers dans la zone euro conduisait à une augmentation substantielle des engagements conditionnels ou à une détérioration significative des conditions de financement extérieur.
A l’inverse, la note pourrait se stabiliser au niveau actuel si les pouvoirs publics parviennent à mettre en œuvre de nouvelles réductions des déficits afin de stabiliser le ratio d’endettement public dans lesdeux à trois prochaines années ainsi qu’à mettre en place des réformes favorisant la croissance économique".
Vous aurez compris que les agences nous attendent au tournant. Elles vont désormais juger la pertinence des réformes qu’on ne manquera pas de mettre en oeuvre pour leur plaire. A  l’aune de leur propre vision de l’économie. Tirons donc le fil de tout ceci. La note est importante car elle contribue à déterminer le taux auquel nous empruntons. Je dis bien "contribue". Point. Lui accorder un quelconque autre effet relève de la plus pure aberration. Les agences n’ont pas d’autre pouvoir que celui qu’on leur accorde. Seulement voilà, nous sommes en train de découvrir effarés à quel point nous nous sommes livrés pieds et poings liés aux marchés financiers. Et dans ce contexte en effet, il devient difficile de mépriser la note attribuée par Standard & Poor’s à la France. De là à en surestimer le poids…

07/01/2012

Taxe Tobin : Sarkozy peut-il y arriver ?

Classé dans : Eclairage — laplumedaliocha @ 12:34

Nicolas Sarkozy l’avait dit à l’issue du dernier G20 à Cannes, il était prêt à lancer la taxe Tobin dès le début de cette année. Nous y voilà donc. Ceux qui veulent se rafraichir les idées sur la taxe elle-même sont invités à lire ce papier du Monde qui rappelle fort justement l’étrange destin de cette idée inventée par un libéral, récupérée – à son grand dam – par les altermondialistes, pour finir par être de nouveau portée par…un libéral. Quant à ceux qui souhaiteraient savoir où nous en sommes exactement, je les invite à lire cet autre papier, tout y est.

La question à ce stade, c’est quelle chance a-t-on d’y arriver ? Les économistes citent à l’envi l’exemple de la Suède qui avait opté en 1984 pour un prélèvement de 0,5% et qui a dû abandonner. En réalité, la Suède avait commis deux erreurs. D’abord elle était isolée, ce qui a entraîné une fuite de nos amis financiers vers d’autres places plus "accueillantes". Ensuite, le taux était trop élevé. Ne me demandez pas d’explication savantes, je serais bien incapable de vous les donner. Mais sur certains produits, la taxe supprimerait tout espoir de bénéfice dans la transaction et pas seulement s’agissant de la spécualtion pure mais aussi d’opérations utiles à l’économie. Pour information, le taux retenu par les réflexions européennes depuis quelques mois serait de 0,1%. Mais même là, la finance s’agite.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, tous les financiers ne sont pas vent debout contre la mesure. J’ai eu récemment une économiste d’une grande banque au téléphone qui y était même favorable (on peut être banquier et citoyen, c’est rare, mais ça arrive). En réalité, tout du moins en France, nos amis financiers soulèvent 3 objections :

- attention au taux que l’on applique et au type de transactions que l’on taxe ; il s’agit d’éviter les effets pervers. Les régulateurs boursiers de leur côté voudraient en faire un outil susceptible de décourager le trading haute fréquence (passage d’un grand nombre d’ordres automatiques qui profitent d’infimes écarts de cours en dehors de toute volonté d’investissement)

- utilisons le produit de la taxe comme caisse de garantie de la finance et non pas pour financer autre chose ;

- la taxe ne sera viable que si elle est appliquée par tout le monde, en clair par les Etats-Unis et l’Europe, Grande-Bretagne incluse.

Seulement voilà, depuis que l’Europe existe ou presque, nos amis anglais passent leur temps à contester toutes les réglementations européennes susceptibles d’entraver le bon développement de leur chère Place de Londres sur laquelle ils ont bâti leur force économique depuis Thatcher. C’est mécanique. Il n’y a pas un projet qui sorte de Bruxelles sur le sujet sans que les anglais immédiatement soient vent debout. L’ennui dans cette histoire, c’est que Londres, même affaiblie par la crise, reste la plus grande place financière mondiale aux côtés de New-York. Paris ne touche pas une bille à côté et les autres places européennes non plus. Donc, si on instaure la taxe en Europe continentale et qu’en plus les Etats-Unis, à peu près d’accord sur le principe (je dis bien à peu près) se dégonflent, on risque fort de voir une grande partie des transactions se déplacer à Londres et Wall Street. Pas tout, car la finance ne peut pas jouer massivement le contournement même si elle passe son temps à en agiter la menace, mais suffisamment pour que des places déjà peu attractives à côté de leurs concurrentes anglo-saxonnes perdent encore un peu plus d’attrait. Nous en porterions-nous plus mal ? Je l’ignore. Disons que là comme partout ailleurs, on préfère être les premiers que les derniers.

Voilà où nous en sommes. Affaire à suivre…

14/12/2011

Le double discours des économistes

Classé dans : Eclairage — laplumedaliocha @ 09:49

C’est une révélation passée à peu près inaperçue, que j’ai découverte en visionnant l’une des excellentes émissions de Daniel Schneidermann sur Arrêt sur Images. Il recevait  Jean-Luc Mélenchon - qu’on ne présente plus - et Marc Touati, économiste, dans un face à face qu’au cinéma on qualifierait de légende sur la situation de la Grèce. Non seulement le débat était passionnant, mais il était de très bonne tenue, bien que les deux hommes soient aussi opposés qu’on peut l’être. Une émission comme on aimerait en voir tous les jours à la télévision en prime time.  Daniel Schneidermann chahute un peu Marc Touati lors de la présentation des invités sur son rôle d’expert préféré des médias. Il a raison,  Touati fait partie en effet des économistes les plus interviewés, en particulier sur les chaines d’information. Moi-même je l’ai interrogé plusieurs fois. Ce qui soulève la question classique : pourquoi interroge-t-on toujours les mêmes ? En l’espèce, parce qu’il est clair, assez disponible et calibre parfaitement ses déclarations pour les journalistes, sans jargonner ni s’enferrer dans des explications dont il sait d’avance que s’il les servait, elles seraient raccourcies et pas forcément dans de bonnes conditions. Alors il synthétise tout seul. Mais surtout, comme il l’explique en plateau, il estime en s’exprimant dans les médias remplir ainsi la première mission de l’économiste qui est de faire de la pédagogie. Seulement voilà, ses collègues n’apprécient guère et le lui font savoir comme il le raconte dans cet extrait.

Edifiant, n’est-ce pas ? Mais c’est encore plus intéressant quand on sait que les milieux économiques se plaignent depuis toujours à longueur de colloques de l’ignorance des français en matière financière. Il faut les entendre moquer notre attachement à ce ridicule Livret A qui ne rapporte rien, déplorer notre réticence à investir en bourse, notre allergie au risque, notre incompréhension des produits financiers. Cela les inquiète tant qu’ils pondent rapports sur rapports pour imaginer des solutions pour nous sortir de notre ignorance crasse et donc faire fonctionner les marchés financiers avec nos économies. Ils n’ont pas tort sur le fond. Les français en effet ne sont guère cultivés en matière économique et pas très friands d’investissements en bourse, lesquels pourtant sont indispensables au financement des entreprises. La dernière étude en date (PDF), publiée le 9 novembre sur le site de l’Autorité des marchés financiers, conclut :

La culture financière des Français n’est pas brillante. Nos concitoyens peinent à maîtriser des concepts pourtant élémentaires en la matière. Ils ont également des difficultés à faire des calculs financiers simples : par exemple, seule une personne sur deux sait que 100€ placés à 2% par an conduisent à un capital de 102€ au bout de un an. Une personne sur quatre parvient à trouver, dans une liste de trois réponses possibles, la définition d’une obligation, seulement 45% savent ce qu’est un fonds commun de placement et 52% connaissent les principes d’un dividende. Ces lacunes nourrissent un sentiment d’incompétence : 80% de la population reconnaissent qu’ils sont un peu perdus en matière de placements financiers. Nombreux sont ceux qui, d’ailleurs, aimeraient être mieux formés : 79% souhaiteraient en apprendre davantage en matière de finance au cours de leur scolarité et 77% sont réceptifs à la possibilité de suivre une formation dans leur entreprise. Ces attentes sont sans doute amplifiées par les inquiétudes que génèrent actuellement les menaces autour de la zone euro et la dette des Etats.

La question à ce stade c’est : à qui la faute  ? Réponse : à ceux qui refusent de partager leur savoir.

Note : Merci à @si de m’avoir donné accès à l’extrait vidéo de l’émission qui en principe appartient à la partie payante du site. Je ne puis que vous recommander de visionner l’émission entièrement. C’est un collector !

09/12/2011

A la botte des singes savants ?

Classé dans : Eclairage — laplumedaliocha @ 10:06

Décidément, on n’en finit plus de se trainer aux pieds des agences de notation ! Voici qu’elles ont décidé de tout dégrader. Voyez-vous cela ! Et les économistes affichant des mines embarrassées de me confier en off, que bon, hein, on ne pouvait pas vivre au-dessus de nos moyens ad vitam aeternam non plus, qu’on peut bien contester à juste titre le poids des agences de notation sur nos Etats et même nos vies, elles n’ont quand même pas tort de nous obliger à regarder la réalité en face. Hélas, trois fois hélas, si, elles ont tort. Et je vais vous dire pourquoi. Parce que comme tout le monde dans la finance, elles font semblant de maîtriser des outils techniques et donc objectifs. Fumisterie. Superbe mensonge à double levier. Un, elle ne maitrisent rien, sinon elles n’auraient pas encensé Enron jusqu’à la faillite du courtier américain en énergie il y a dix ans. Deux, je ne connais rien de plus contestable que les chiffres, sauf peut-être les prévisions économiques. Comme le fait dire Audiard à Gabin dans Le Président :

"le langage des chiffres à ceci de commun avec celui des fleurs, on leur fait dire ce qu’on veut. Les chiffres parlent mais ne crient jamais. Permettez-moi de préférer le langage des hommes, je le comprends mieux". 

Vous ne me croyez pas ? Alors prenons un exemple tiré de l’actualité brûlante. Vous avez vu la vidéo du Sofitel diffusée par BFM TV sur DSK ? Vous avez lu les commentaires des uns et des autres ? Vous vous sentez plus avancé ? Bien sûr que non. Pourtant, l’affaire est simple, accessible à tout le monde. Il n’est pas question ici de dette souveraine, moins encore de spread, mais de fellation. Tout le monde sait ce qu’est une fellation, pas d’angoisse technique particulière sur le sujet. A toutes fins, je traduis tout de même le terme technique, nous parlons d’une pipe. En plus, nous avons désormais une vidéo, donc une information a priori objective. Comme si on y était. Sauf que chacun y va ensuite de son avis sur les éléments factuels, sur le viol, avec arme ou pas, sur la procédure judiciaire américaine, sur l’appréciation d’un comportement sexuel libertin ou pathologique. Là-dessus, les défenses des amis de DSK brouillent tout et les avocats achèvent de nous faire douter, mais il est vrai que c’est leur rôle.

Alors transposez cela maintenant à la finance. Et imaginez qu’au lieu de parler de ce que tout le monde comprend, on se penche sur des produits et des systèmes concoctés par des matheux, imbriqués les uns dans les autres, déments de complexité, vertigineux d’enjeux. Oubliez que le sujet vous dépasse mais que c’est normal puisque ce n’est pas votre métier et envisagez une seconde de déraison l’inimaginable : et si les experts ne comprenaient pas mieux que vous ? Et si leurs avis n’étaient au fond que de simples avis, forgés par leurs études, mais aussi leurs convictions, leur volonté de dire ce qu’ils savent en dissimulant ce qu’ils ignorent, leur intention de se faire remarquer, de s’inscrire sans le dire en contradiction avec un rival, de faire les malins, de livrer une phrase choc aux journalistes pour leur plaire et faire tous les plateaux télé. La vérité, l’effroyable vérité, c’est celle-là : les experts ne comprennent rien à la crise. Selon les cas, il cautionnent une idéologie qui les nourrit ou, à l’inverse, critiquent un système qui les a rejetés. Certains même s’accommodent de leur ignorance en pensant que d’autres savent.

J’exagère, songerez-vous. Hélas… ce billet est né d’un déjeuner tout à fait anodin auquel j’ai participé avant-hier. J’y rencontrais des comptables libéraux, rien que des comptables. Mais des chics quand même, la crème de la crème, ceux qui auditent les sociétés cotées et donc qui pataugent malgré eux dans les dédales incompréhensibles de la finance. Quand l’un d’entre eux m’a balancé comme ça, tout à trac : les normes comptables internationales, je n’y comprends rien ! Son confrère a blêmi. Et durant tout le déjeuner il a répété comme un mantra : je n’y comprends rien. Pour information, les normes comptables internationales, ce sont celles qui sont utilisées depuis 2005 par toutes les sociétés cotées européennes et donc notamment par notre ami le CAC 40. Et, accessoirement,  ce sont elles qu’on a accusé d’avoir eu un effet procyclique lors de la crise de 2008, c’est-à-dire aggravateur de la crise. "En fait, a tenté de corriger son confrère qui se souvenait que j’étais journaliste et tentait de sauver l’honneur, les produits financiers sont devenus incompréhensibles, il est normal que les normes comptables elles-mêmes se complexifient". Nous y sommes. Donc, la finance devenue dingue, contamine tout le reste. Et plutôt que de hurler, les comptables encaissent sans broncher l’idée que sur 26 000 professionnels, à peine 20 savent de quoi on parle quand on évoque leur nouvel outil de travail. Ils acceptent de ne pas comprendre. Ils trouvent cela désagréable mais inéluctable. Et ils comptent sur les copains. Tous. Sauf que les copains ne comprennent rien non plus, mais ils se taisent. En clair, cela signifie que les comptes des sociétés du CAC 40 ne sont peut-être pas forcément fiables. Il y a un moment où il faut appeler un chat un chat.

Voilà où nous en sommes arrivés. Plus personne ne comprend rien, mais tout le monde ou presque fait semblant que si, juste pour donner le change. Parce qu’on n’a pas le choix, il faut bien manger. Je demandais il y a quelques jours à un haut fonctionnaire de Bercy  pourquoi il était à peu près le seul à tirer la sonnette d’alarme, à essayer d’endiguer cette folie. "Parce que les gens cautionnent le système qui les nourrit", m’a-t-il simplement répondu. Hier matin, j’étais à une séance de sanction du gendarme boursier (AMF), avec une poignée de confrères spécialisés de La Tribune et des Echos. L’AMF devait juger une obscure violation des règles de marché par quelques grandes banques de la place en 2008, lors de l’augmentation de capital de Natixis. Une affaire qui avait quand même failli faire capoter l’opération et mettre le système financier déjà fragilisé par la faillite de Lehman Brothers dans une belle panade. Dans cette pièce où se tenait une cinquantaine de gens importants en costards sombres, j’ai vite compris qu’il n’y en avait tout au plus qu’une dizaine qui comprenaient. Et encore, ils comprenaient la technique, mais aucun n’avait la capacité intellectuelle, ni surtout l’envie, de mettre tout cela en perspective et moins encore d’en tirer une quelconque conclusion. A midi, j’ai appelé un ami, une figure de la place financière de Paris et je lui ai demandé ce qu’il pensait de tout cela. "Personne ne comprend rien, m’a-t-il avoué, mais on n’ose pas le dire". Vertige…

Alors voyez-vous, j’ai une proposition toute simple pour se sortir de là : avouer qu’on ne comprend plus rien, reconnaître qu’on ne maîtrise plus rien. Ni les experts, ni les politiques, ni les juges, et encore moins les agences de notation. Quant aux journalistes spécialisés comme moi, ils en savent tout juste assez pour prendre la mesure de leur ignorance, qui est abyssale. Sauf que nous n’avons aucun système à cautionner. Il n’y a donc plus que nous qui puissions dire : stop ! A partir de là, et à partir de là seulement, on pourra commencer à essayer de s’en sortir. Non pas en faisant appel aux experts, ils sont largués. Tous ces docteurs Frankenstein refusent d’admettre que leur créature monstrueuse leur a échappé depuis longtemps. Mais en se tournant vers des gens comme Emmanuel Todd qui a été l’un des premiers à poser une bonne question : et si on ne remboursait pas, que se passerait-il ? Les agences de notations nous fouettent tous les matins, les spécialistes courbent l’échine et obéissent, emmenant avec eux les politiques qui ne sont pas dupes mais cèdent par nécessité. En réalité, nous n’avons pas besoin d’expertise financière ici, mais de simple raison. Car c’est précisément ce qui nous fait le plus défaut.

Sur ce sujet là, je nous classe D, autrement dit : situation de faillite.

24/11/2011

Baroin et la boulette de Standard & Poor’s

Classé dans : Eclairage — laplumedaliocha @ 16:47

Joli exercice de langue de bois ce matin au Palais Brongniart. L’Autorité des marchés financiers (AMF) y tenait son traditionnel colloque annuel où il fut question de la manière dont les marchés financiers pouvaient contribuer au financement de l’économie (quel beau sujet !) ainsi que de l’évolution de la gouvernance à la française. Ne bayez bâillez pas, je vous promets une rigolade en fin de billet mais il faut me laisser le temps de poser le décor. On attendait François Baroin, ministre de l’économie, en guest star et bouquet final. Nous ne fûmes pas déçus. Après avoir rappelé ce que tous les participants savaient déjà, à savoir que les pouvoirs du régulateur boursier français ont été singulièrement accrus ces derniers temps (nos politiques n’ayant plus de visibilité sur l’avenir se cantonnent désormais à récapituler les actions passées), il s’est attaqué à l’agence de notation Standard & Poor’s.

Enfin, "attaqué" est un bien grand mot, voire une honteuse déformation journalistique.  Pour les distraits, je rappelle que Standard & Poor’s s’est illustrée récemment en envoyant par erreur à ses abonnés un message selon lequel la France était dégradée. Convenez que par les temps qui courent, ce n’est pas très malin de faire des blagues pareilles à des marchés profondément névrosés et de mettre en péril une zone euro qui a  connu des périodes plus glorieuses. Bref, le ministre a voulu attaquer sans montrer qu’il attaquait, ce qui l’a amené à s’empétrer dans une histoire de boulette particulièrement savoureuse.

Qualifiant l’erreur de l’agence de notation de "boulette", il a tenu à préciser que :  "Une boulette de cette nature est plus fort que la définition de la boulette dans le Petit Larousse, beaucoup plus fort" (AFP),  (passons sur l’excentricité grammaticale de la phrase,  pourquoi utiliser le terme de boulette si ce n’en est pas une ?), avant de conclure : "Le traitement de mon point de vue comme ministre de l’économie ne peut pas être le traitement d’une ‘boulette’, il doit être le traitement complet de la chaîne de conséquences de l’impact du point de départ de cette boulette" (Reuters). Comprenne qui pourra… J’avoue sur le moment avoir griffonné rapidement sur mon bloc, en vieille routière du décryptage de la langue de bois, "Baroin réclame des sanctions contre Standard & Poor’s", ce qu’ont également compris l’AFP et Reuters sans que nous nous soyons concertés. Mais maintenant, avec le recul, j’ai un doute. Car la chaine de conséquence de l’impact du point de départ de la boulette, entre nous…plus je réfléchis, moins je comprends. En réalité, François Baroin, ministre de l’économie, a visiblement été ulcéré par ce qu’il faut bien appeler la connerie de Standard & Poor’s. Au point qu’il a saisi l’AMF, mais aussi le tout nouveau régulateur boursier européen pour qu’il y ait enquête et, éventuellement, sanction. Seulement voilà, il ne peut pas officiellement taper sur une agence qui tient le destin de la France (et de l’Europe et du monde) dans le creux de sa main maladroite. Alors, il parle de boulette et de chaine de conséquence de l’impact du point de départ…Et si par malheur Standard & Poor’s venait à le savoir et s’en trouvait offensée, je gage que le ministre aurait toute latitude pour expliquer que ces "imbéciles de journalistes" ont trahi ses propos.

09/10/2011

J’ai butiné pour vous…

Classé dans : Eclairage — laplumedaliocha @ 00:49

Quelques nouvelles en vrac butinées au fil de mes balades réelles et virtuelles dans l’univers du journalisme.

Et d’abord, le prix Bayeux-Calvados dont l’édition 2011 s’achève aujourd’hui. Depuis 1994, la ville de Bayeux rend chaque année hommage aux reporters de guerre. Je vous invite à visiter le site et en particulier cette page qui évoque les nouvelles façons de raconter la guerre. Deux exemples ont été choisis.  Le film Hell and back again de Danfung Dennis sur l’Afghanistan sorti aux Etats-Unis le 6 octobre explore l’utilisation des techniques cinématographiques dans le reportage pour tenter d’impliquer davantage le spectateur et soulève au passage la question de l’esthétique en tant que véhicule de l’information. Le célèbre photojournaliste Patrick Chauvel quant à lui travaille sur l’image panoramique et la possibilité de créer une interactivité nouvelle avec le spectateur en lui offrant la faculté de se déplacer dans l’image. Ceux que le sujet intéresse pourront se reporter à l’émission d’Arrêt sur images de cet été consacrée aux photographes de guerre. La liste des lauréats est ici. Le trophée photo a été remis à Yuri Kozyref, lequel a remporté également le prix du public. Je vous invite à découvrir son travail à travers 4 portfolios sur le printemps arabe, l’Irak, l’Afghanistan et la Tchétchénie.

Sur un tout autre sujet, j’ai découvert en lisant le dernier numéro de la revue Médias que l’Institut national de l’audiovisuel publiait tous les trimestres une lettre d’analyse statistiques fort intéressante sur les thématiques des journaux télévisés. Je n’ai pas réussi à télécharger le dernier numéro mais vous pouvez tenter votre chance, c’est là, ou bien jeter un oeil sur les exemplaires précédents, voire vous plonger dans les données brutes. Dans le numéro de la lettre reproduite par Médias, on apprend que les lois et réformes prennent de plus en plus de place dans les JT. Nous sommes ainsi passés de 1087 sujets législatifs par an sous Chirac, à 1637 sous Sarkozy. Je gage que nul n’en sera surpris ! Il y a plein d’autres informations passionnantes, par exemple le hit des sujets traités au cours du deuxième trismestre 2011. En avril, la Cote d’Ivoire a donné lieu à 205 sujets, le mariage de William et Kate à 150, la Libye 136. En mai, c’est l’affaire DSK qui a occupé la première place avec 323 sujets, suivie de la mort de Bel Laden  205 sujets et…du Festival de Cannes (134 sujets). Enfin le mois de juin a été mobilisé par la bactérie E Coli, 139 sujets, suivie de près par l’affaire DSK  (120 sujets). On trouve aussi un top des personnalités présentes au JT. Cela vous surprendra-t-il si je vous dis que Nicolas Sarkozy figure en tête du classement ?

Je signale également à votre attention le numéro 119 de Manière de voir – Le Monde diplomatique consacré à la crise bancaire. Je ne l’ai pas encore lu, juste feuilleté, mais je m’en régale à l’avance. Pensez à y jeter un oeil en allant au kiosque.

Enfin,  la dernière émission d’Arrêt sur Images est consacrée au Décodeurs de l’info, ces blogs créés par Le Monde, Libération ou encore le JDD dans lesquels les journalistes démontent les mensonges et les approximations des politiques, avec l’aide des internautes. Vous trouverez leur adresse dans la nouvelle catégorie de ma blogroll qui leur est dédiée. Ces expériences pour l’instant tâtonnent un peu, mais je trouve que la piste mérite d’être explorée. Le journalisme est en train de se réinventer en s’appropriant les possibilités offertes par le web et c’est une sacrée bonne nouvelle !

Et pour finir, cette jolie phrase de Daniel Mermet, de l’émission "Là-bas si j’y suis" sur France Inter tirée de l’interview qu’il a accordée à Médias : "J’ai toujours de la tendresse pour le personnage du reporter en général, un tout petit homme sur la planète qui tente d’interviewer la lune".

26/08/2011

Albert Londres, ou le choc des faits

Classé dans : Eclairage,Salon littéraire — laplumedaliocha @ 19:39

C’est étrange comme on peut se tromper. J’ai longtemps cru qu’Albert Londres (1884-1932) était journaliste, écrivain, bref, homme de lettres. En réalité, il n’écrit pas Albert Londres, il cogne. C’est un boxeur. Les éditions Arléa ont eu la bonne idée de réunir ses oeuvres complètes en un seul volume de 900 pages. Oh, ce n’est pas nouveau, mon édition date de 2007, mais rien ne nous oblige, n’est-ce pas, à céder à la tyrannie marketing de la rentrée littéraire ? On y trouve son reportage sur le bagne de Cayenne qui lui valut une renommée nationale et plein d’autres trésors que je vous laisse découvrir.

Je m’en suis saisie un jour à La Hune, au sortir d’un déjeuner. Je l’avais ouvert en plein milieu, c’est souvent ainsi que j’achète un livre, sur une phrase, saisie au vol, petite musique de la pensée qui s’accorde, ou pas, avec mon humeur du moment. Et nous nous étions accordés, par une sorte de miracle. Car Albert Londres est à l’opposé du genre d’écriture qui me séduit. J’ai grandi en dévorant Balzac. J’aime ce musicien hors pair, cet artiste dont les phrases dansent sur un rythme de valse, d’une délicatesse ciselée, tantôt lyriques, tantôt désespérées, oscillant perpétuellement entre ce qui est et ce qui devrait être. L’émotion à l’état pur, la sensibilité à fleur d’écriture.

Albert Londres est à l’opposé de cela. Il colle aux faits, qu’il décrit avec un style sec, dépouillé à l’extrême. Ce qui m’a rappelé une vieille blague d’un grand Monsieur de la presse : "une phrase, c’est sujet-verbe-complément, pour l’adjectif, demander l’autorisation au rédacteur en chef". On ne peut imaginer écriture plus journalistique, au sens noble du terme, que celle d’Albert Londres. Il balance à la figure du lecteur une réalité esquissée en quelques mots, tel un dessinateur de génie croquant une scène sur un coin de nape en fin de repas. Et c’est là que s’opère le miracle, précisément dans cette distance souvent teintée d’ironie, tantôt à l’égard du sujet, tantôt à l’égard du lecteur, dans cette économie, presque cette avarice de mots. Au fil des pages, on finit par deviner la sensibilité que dissimule cette apparente brusquerie.

Tenez par exemple, le journaliste visite l’ile des lépreux à Cayenne. Il décrit à sa manière inimitable les visages et les corps dévorés par la maladie, les plaintes des bagnards, les propos rassurants du médecin. Jusqu’à ce qu’on l’emmène voir "le lépreux légendaire à la cagoule" :

"Il ne nous restait qu’une maison à visiter.

Quelque chose, tête recouverte d’un voile blanc, mains retournées et posées sur les genoux, était sur le lit dans la position d’un homme assis.

C’était le lépreux légendaire à la cagoule.

- C’est un arabe ? demande le Pasteur.

- Oh ! non ! fait une voix angélique qui sort de derrière le voile, je suis de Lille.

La photographie d’une femme élégante était posée sur sa table.

- Eh bien ça va mieux ?

Ses doigts étaient comme des cierges qui ont coulé. 

- Lève ton voile un peu mon ami, que je regarde.

Il le releva tout doucement, avec le dos de ses mains. Ses yeux n’étaient plus que deux pétales roses. Nous ne dirons pas davantage, vous permettez ?

Nous reprîmes la barque. Chacun de notre côté, nous chantonnions. Nous chantonnions à la manière des gens qui sifflent, parce qu’ils ont peur. Sur la rive, un homme attendait, assis sur l’herbe.

- Qu’est-ce que tu fais là, toi ?

On voyait une petite tache rose sur son front.

- Je suis le nouveau ! dit-il.

Et montrant l’îlet :

- J’y vais."

Ainsi s’achève le chapitre.

Comme il était tentant de jouer la surenchère, de vouloir transmettre l’émotion avec force adjectifs. C’est précisément en faisant le contraire qu’Albert Londres touche au coeur. C’est l’apanage des très grands. Sur la question cruciale de savoir s’il vaut mieux montrer ou suggérer, cela m’a rappelé deux autres exemples. Le film Amen de Costa-Gavras, dont j’ai toujours pensé que la puissance résidait précisément dans la pudeur. Aucune scène sur les camps de concentration, juste des trains – plus précisément des wagons à bestiaux – aux portes fermées pour symboliser ceux qu’on emmène, et des trains dans l’autre sens, au portes ouvertes. Cela m’a rappelé aussi  un article que j’avais lu dans Le Monde il y a fort longtemps et jamais oublié. Il racontait le Rwanda, sur une pleine page. Le journaliste ne décrivait pas les horreurs qu’il avait vues ou que certainement on lui avait racontées. Ce qui m’avait surpris. En fait, dans ce long article dont j’ai oublié la teneur, il n’y avait qu’une scène évoquant les massacres. L’histoire d’une femme contrainte par des hommes armés d’enterrer son fils vivant. Cela tenait en une ligne, à peu près comme je vous le raconte. Et l’enfant demandait à sa mère : "dis maman, pourquoi tu joues à me lancer du sable sur la tête ?". Le plus étonnant, c’est que cette phrase, je ne l’ai pas notée ni apprise, pourtant elle est restée là, gravée à jamais et j’en ai encore la chair de poule rien que de l’écrire.

Voyez-vous, le plus difficile dans le métier de journaliste de presse écrite, c’est de choisir l’information qui a le plus de sens, ce n’est pas forcément la plus spectaculaire, puis de trouver les mots pour la raconter, ce  sont parfois les plus simples, les plus usés, les plus ordinaires.

On pourrait penser que les reportages d’Albert Londres, qui datent du début du siècle, parlent d’un monde qui n’existe plus. En réalité, sa description du bagne soulève très exactement les mêmes questions que celles qu’on se pose aujourd’hui sur la prison. Et pour avoir survolé, en attendant de le lire, son enquête intitulée "Chez les fous", je pense qu’il évoque des interrogations auxquelles nous n’avons toujours pas trouvé de réponse… Albert Londres disait, à propos du journalisme  : « Je demeure convaincu qu’un journaliste n’est pas un enfant de chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions, la main plongée dans une corbeille de pétales de roses. Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie ». Rien d’étonnant qu’il soit éternel.

Bonne lecture  !

Mise à jour 29/09 : Bravo au Monde d’avoir publié ses grands reportages en 2009 sous la forme d’un livre ("Les grands reportages  1944-2009", Editions Les Arènes). J’y ai retrouvé l’extrait de l’article que je vous citais de tête (p.365 pour ceux qui ont l’ouvrage). L’enquête, intitulée "Les âmes mortes du Rwanda" est signée Rémy Ourdan et a été publiée en mars 1998. Le journaliste cite les propos d’un psychiatre de World Vision. Voici le texte exact : "Je vois une autre femme qui avait déguisé son garçon en fille pour tenter de le sauver. Les miliciens ont découvert la supercherie et, pour la punir, l’ont forcé à enterrer son enfant vivant. Elle est hantée par ses dernières paroles : "Maman, arrête de jouer, arrête de me lancer de la terre sur le visage, maman, arrête de jouer…"". Et le psychiatre de prévenir "Si rien n’est entrepris, ce pays sera un vaste hôpital psychiatrique dans dix à vint ans. Les enfants du génocide seront des adultes traumatisés et asociaux".

24/08/2011

Le prix de notre information

Classé dans : Eclairage — laplumedaliocha @ 23:35

Deux journalistes français ont été blessés par balles en Libye. A priori, ils sont hors de danger.

Le premier s’appelle Alvaro Canovas, 42 ans, photographe free lance, il était en reportage pour Paris Match. Son travail est ici ou encore .

Le deuxième s’appelle Bruno Girodon,  49 ans, il travaille comme reporter d’image à France 2  depuis 1993. Il est lauréat des "Yeux d’or" et prix Albert Londres.

Par ailleurs, quatre journalistes italiens ont été enlevés.

Toujours au sujet du travail des journalistes en Libye, en flânant sur Internet, je suis tombée sur ces photos. Elles illustrent la situation des trente cinq  journalistes de la presse internationale bloqués depuis dimanche soir dans leur hôtel à Tripoli assiégé par les partisans de Kadhafi. Ils ont été libérés aujourd’hui en fin d’après-midi.

Et pour finir ce très court billet, j’ai une pensée pour Chris Hondros de Getty Images et Tim Hetherington de Vanity Fair, tués à Misrata en avril dernier.

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