J’ai une mauvaise nouvelle, amis lecteurs.
Le projet de Conseil de la presse qui rassemblerait professionnels des médias et représentants du public dans une instance commune pour traiter des questions de déontologie des médias ne risque pas de voir le jour demain. Et sans doute même pas après-demain. Daniel Schneidermann, directeur d’Arrêt sur Images m’a invitée à intervenir hier lors de la journée de la presse en ligne pour débattre de l’utilité d’un code de déontologie spécifique à ces nouveaux médias. Il y avait aussi François Bonnet directeur éditorial de Mediapart et Yves Agnès, président de l’Association de préfiguration d’un conseil de presse en France. Quand Daniel m’a proposé de participer, je n’ai d’abord pas saisi. Moi, la blogueuse, la journaliste lambda, le dinosaure de la presse papier, que pouvais-je bien apporter dans un débat à mes éminents confrères du web ? Vous traitez d’éthique sur votre blog, m’a-t-il répondu. Argh ! Et en plus mes pairs me lisent. Misère. Du coup j’ai réfléchi, et j’ai songé que mon activité de journaliste spécialisée dans la réglementation, la régulation de la finance, la déontologie des professions libérales, les questions de responsabilité sociale et environnementale, me donnait au fond une vision assez transversale des questions d’éthique qui traversent notre société. J’ai planché un soir tard sur le sujet et envoyé comme document de travail le texte que vous trouverez ici. C’est une comparaison entre la Charte de Munich de 1971 et les questions éthiques nouvelles soulevées par le web.
La déontologie se construit dans les salles de rédaction
C’est ainsi qu’a commencé le débat, lequel a tourné court d’entrée de jeu. Pour Mediapart, il n’est pas question en effet d’ajouter aux textes qui nous régissent. Fançois Bonnet a rappelé avec raison qu’il y a déjà la loi de 1881 pour les délits de presse, la déclaration de 1918, la Charte de Munich et le code Frappat. Question textes, on est bordé. Pour le reste, laissons à chaque média le soin de s’organiser comme il l’entend. En substance, la déontologie ne se pense pas, elle se vit en pratique dans les salles de rédaction. Il a évidemment raison, à cette réserve près qu’il n’est jamais inutile d’engager une réflexion collective sur un sujet aussi vivant et évolutif que la déontologie et que, surtout, ces différentes chartes pour l’instant n’ont aucune force contraignante…De sorte que chacun développe sa propre interprétation. S’agissant par exemple du hacking, que j’avais classé au rang des pratiques déloyales pour obtenir de l’information qui nous sont interdites, l’avis de François Bonnet était plus nuancé. Si nous avons tout fait pour obtenir une information qui devrait en principe être publique et qu’on nous la refuse, alors pourquoi ne pas pirater le service com’ de l’organisme qui résiste ? interroge-t-il. La solution est discutable, mais en tout cas, on ne pourra pas reprocher à Mediapart de pratiquer un journalisme courtois et timoré. La discussion est d’ailleurs venue sur la question Wikileaks. Fallait-il reprocher ou pas à Mediapart d’avoir utilisé ces documents ? A mon avis non, d’abord Wikileaks se contente de réceptionner l’information et ne viole pas les systèmes informatiques à ma connaissance, et les journaux ensuite ne font que publier ce que Wikileaks a déniché. En terme de responsabilité, on est assez loin de l’utilisation directe par le journaliste d’un moyen déloyal pour obtenir une information. Aussi et surtout, s’il fallait s’assurer de la provenance parfaitement légale de toutes les informations qu’on nous délivre, ce serait la fin du journalisme d’investigation. Je sais, je vous choque amis lecteurs en disant cela, mais c’est l’aspect complexe de notre métier, la provenance des informations doit être identifiée, il nous appartient de vérifier qu’elles sont exactes, pas forcément de nous assurer qu’elles ont été obtenues de manière parfaitement irréprochable sur le terrain de la loi ou de la morale. C’est la zone grise du métier.
Accrochage sur le droit à l’oubli
La modération des commentaires a également retenu notre attention. Sur ce point, tout le monde semble d’accord pour considérer qu’il faut s’en tenir à ce qui est interdit par la loi et ne pas y ajouter de censure supplémentaire, comme a pu le faire par exemple Radio France en interdisant les commentaires sur la tauromachie ou les critiques contre la direction. Yves Agnès a toutefois ajouté qu’il était favorable à des commentaires signés de la véritable identité de leurs auteurs, sans rencontrer beaucoup de succès ! De la même façon, la nécessité de cultiver transparence et traçabilité des articles corrigés ou modifiés, pratique déjà largement répandue, ne pose pas de difficultés. C’est sur le droit à l’oubli qu’il y a eu un accrochage. La question était : faut-il envisager dans certains cas de soustraire un article aux moteurs de recherche, par exemple pour protéger la vie privée d’une personne ? Non, assène encore Mediapart, avant de nuancer sous le feu des questions de Daniel en admettant qu’une fois, la question s’est posée pour quelqu’un à qui le maintient du papier pouvait causer un grave préjudice tandis que l’information en elle-même n’avait que peu de valeur. L’équipe rédactionnelle de Médiapart a réfléchi et décidé de retirer le nom de la personne concernée.
Et le conseil de la presse, alors ?
Nous en sommes venus alors à la délicate question du conseil de presse défendu par Yves Agnès. Pour François Bonnet, la question ne se pose même pas, c’est non. Comment, songez-vous, Mediapart refuse qu’une instance composée de professionnels et de représentants du public puisse se prononcer sur le respect de la déontologie et jouer un rôle de médiateur en cas de litige ? La réponse de Mediapart tient la route, même aux yeux d’une convaincue comme moi qu’il faut y aller : le site ne veut pas être jugé par un conseil composé de représentants de groupes industriels, en clair, il n’est pas question que Mougeotte juge le comportement professionnel de Plenel. Convenez qu’on ne peut pas leur reprocher.
Voilà, vous savez l’essentiel des discussions qui agitent la presse dans l’intimité. Maintenant, je vous propose de sortir de ces débats internes à la presse pour replacer tout ceci dans un contexte plus global. L’éthique a pris une place essentielle ces derniers temps dans tous les compartiments de la vie économique. C’est la préoccupation du moment. Pourquoi ? Parce que les entreprises ont compris qu’il s’agissait d’une attente forte de la société et qu’y déroger emportait un risque d’image, voire de faillite. Souvenons nous que le cabinet Andersen, 70 000 professionnels dans le monde, l’aristocratie de l’audit, a disparu du jour au lendemain quand on a appris que le cabinet avait certifié les comptes d’Enron, alors que ceux-ci étaient faux. Une vraie faillite morale. Leur signature ne valait plus rien. De même, la mésaventure du très puissant Murdoch, obligé de fermer l’un de ses journaux suite à un scandale montre que le risque éthique est mortel, en presse comme ailleurs. La profession en est d’ailleurs consciente mais raisonne sur le mode : c’est la faute à l’autre. Et quand les sondages nous disent que les français ne nous font plus confiance, c’est encore la faute à l’autre. Plus profondément, l’organisation de la profession, la concurrence entre les titres, la répulsion à l’idée de créer un ordre ou toute autre structure qui serait habilitée à dire comment il faut travailler et à sanctionner les fautes répugne à une profession fondamentalement libre et indépendante, même si la sanction se résume à une déclaration officielle de désapprobation. François Bonnet a eu raison de pointer en outre le fait que les dérapages sont moins le fait des journalistes que des organes de presse qui souffrent d’un manque d’indépendance. Voilà quelques unes des complexités qui expliquent pourquoi on tergiverse sur la déontologie. Sans compter que la profession s’articule autour d’une relation employeurs/salariés qui l’incite plus à la division qu’au consensus. Difficile d’organiser un système de surveillance déontologique quand celui-ci peut devenir l’arme des uns contre les autres. Nous sommes, à ma connaissance, les seuls à nous inscrire dans ce type de scénario.
Fautes individuelles, préjudice collectif
Il n’empêche. Nous étions en avance en 1918 en adoptant une charte de déontologie dans un secteur industriel. Je crains qu’aujourd’hui nous ne soyons en retard. Toutes les professions sensibles ont une charte de déontologie et un système de surveillance (discipline et/ou contrôle de qualité), sauf nous. Etablissements bancaires et financiers embauchent des déontologues et déclinent des programmes internes de plusieurs millions d’euros pour former leurs salariés et instituer des systèmes de surveillance. Pas nous. L’industrie elle-même commence à comprendre qu’elle doit intégrer le risque éthique dans ses process de fabrication. D’une manière générale, les entreprises tous secteurs confondus travaillent sur la responsabilité sociale et environnementale. Mais pas la presse. Les fonds d’investissement se mettent à l’éthique, c’est-à-dire que sous la pression de leurs clients, ils exigent des entreprises dans lesquelles ils investissent des garanties sur le fait qu’elles ne font pas travailler des enfants en Chine par exemple. Chez nous, rien.
En réalité, je pense que nous prenons le problème par le mauvais bout. D’abord parce que nous nous pensons uniques et au-dessus de tout. C’est la première erreur. Nous gagnerions à nous comparer. Ensuite, parce que ceux qui défendent aujourd’hui un conseil de la presse, le font au vu des sondages et des dérives réelles ou supposées de notre métier. Leur conseil surgit donc tel un père fouettard mâtiné de comité théodule, sur fond de soupçon de mise aux ordres des médias indépendants par les médias à la botte. La réponse est donc : chacun pour soi et le public jugera. En effet, le public juge. Et nous renvoie à la figure nos erreurs qu’il perçoit quant à lui de manière collective. Les fautes sont individuelles – et non sanctionnées -, le préjudice d’image et de confiance est collectif. Et ce n’est pas Mediapart se dressant comme la dernière incarnation d’un journalisme exigeant qui nous sauvera.
Imposons le respect de nos valeurs
En réalité, nous ferions mieux de changer de regard sur la déontologie. Prenons les avocats par exemple. La déontologie pour eux ce n’est pas un fardeau, moins encore une contrainte, c’est une fierté, c’est leur identité, leur valeur ajoutée, ce qui unit 50 000 professionnels malgré les différences immenses qui séparent le patron d’un cabinet d’affaires parisien et le petit pénaliste de province. L’un défend le CAC 40, l’autre des voleurs à la tir. L’un n’a jamais acheté de robe, il n’en a pas l’usage, l’autre ne passe pas une journée sans aller au palais. L’un gagne des fortunes, l’autre peine à boucler ses fins de mois. Ils traitent même des matières juridiques si différentes que le pénaliste marseillais ne comprend pas ce que fait son confrère parisien spécialisé en LBO et réciproquement. Mais si une autorité publique veut leur extorquer une information sur un client, si quelqu’un tente de faire pression sur eux ou s’ils aperçoivent un conflit d’intérêt alors tous les deux réagiront de la même façon : je suis avocat, ce que vous me demandez est contraire à ma déontologie. Parce qu’ils ont adhéré aux mêmes valeurs et que ces valeurs, ils les respectent, et ils les font respecter à l’extérieur de leur communauté. Cela suppose bien entendu de maintenir l’ordre en interne pour qu’on ne leur rigole pas au nez quand ils se retranchent derrière le secret professionnel ou l’indépendance. Mais ça ne vient que dans un second temps. Le malheur des journalistes dans cette affaire, c’est qu’ils sont focalisés sur leurs problèmes internes au point d’en oublier que la vraie menace vient de l’extérieur. Quand Baudoin Prot, directeur général de BNP Paribas, ose refuser la publication d’une interview après l’avoir accordée puis en avoir relu et corrigé le contenu à publier, cela signifie en pratique que le monde économique nous respecte si peu qu’il croit pouvoir faire avec nous ce qu’il veut. Quand les politiques espagnols osent dire qu’ils ne répondront plus aux questions des journalistes dans les conférences de presse, c’est le symptôme de la même maladie. Quand en France un politique pose un lapin à la dernière minute à une émission d’information en prime time, il y a de quoi s’inquiéter. Quand un président de la République traite deux journalistes otages en Afghanistan de vulgaires chasseurs de scoop qui coûtent cher à la France, il montre que nous sommes si déconsidérés qu’il est possible de cracher sur deux ressortissants français aux mains des taliban et de se faire applaudit par le public. C’est juste hallucinant. Comment nous défendre, si ce n’est en revenant à la source de nos valeurs, collectivement, et en rappelant que notre déontologie, confortée par la jurisprudences de la Cour européenne des droits de l’homme, nous donne le droit d’accéder à l’information ? D’ailleurs on me dit que c’est un droit j’aurais tendance à considérer que c’est un devoir. De même que notre déontologie exige de nous que nous soyons indépendants, ce qui dans le cas de Baudoin Prot signifie qu’on ne planque pas le projet d’interview sous le tapis mais qu’à l’instar de nos confrères allemands, on le publie en blanc pour répondre à l’affront et montrer qu’on n’est pas à la botte d’une grande banque.
On est plus fort à 38 000 qu’à 28
Seulement voilà. On est plus fort à 38 000 (nombre de journalistes en France) qu’à 28 (effectifs de Mediapart). Et on est encore plus fort si l’on accepte de donner un pouvoir contraignant à notre déontologie au lieu de la tenir au rang de simple déclaration de principe aménageable au gré des organes de presse, de leurs dirigeants et de l’air de temps. Une déontologie ça s’inscrit dans le marbre ou ça ne s’écrit pas. Et on est encore plus fort si on a l’intelligence de mettre en place un système de surveillance et de sanction des débordements. Contre ceux d’entre nous qui dérapent, mais aussi contre les braconniers. J’ai en tête l’exemple d’un individu qui sévit dans la presse juridique depuis des années. Il a monté un journal dédié aux avocats dans lequel il publie leurs analyses sur l’actualité juridique. Jusque là, rien de plus normal. Sauf qu’il exige des cabinets qui écrivent dans son journal qu’ils achètent en contrepartie plusieurs pages de publicité. En d’autres termes, il faut payer pour publier. Par ailleurs, il organise des classements de cabinets assortis de remises de trophées. Pour y figurer, il faut payer, pour être lauréat, il faut aussi payer, et pour assister à la remise des trophées…il faut encore payer. Le pire, c’est qu’il contamine peu à peu le secteur car les journaux éthiquement corrects se disent : pourquoi est-ce lui qui décroche le plus de publicité alors que c’est nous qui travaillons dans les règles ? Et en plus il forme des confrères à ses méthodes scandaleuses. Sans compter qu’il diffuse une image de la presse si lamentable que lorsque je demande une contribution à un avocat pour l’un de mes titres, son attachée de presse me rappelle derrière pour me demander combien il faut payer pour écrire ! Un jour un ami avocat m’a appelée :
- donne-moi le numéro du conseil de l’ordre des journalistes, je veux dénoncer ce type qui ne respecte aucune règle du journalisme !
- Hélas, lui ai-je répondu, il n’existe pas d’ordre des journalistes, ni même de vague équivalent.
- Mais alors que puis-je faire contre cet individu ?
- Rien.
Je sais, on va m’accuser de tentation corporatiste, qu’importe. Nous sommes la profession la moins corporatiste que je connaisse. Il n’y a chez nous ni condition d’étude, de diplôme ou de formation, ni monopole et pas l’ombre d’un numerus clausus. Alors qu’on ne vienne pas me dire que ma profession est corporatiste. Elle souffre précisément du mal inverse : son absence d’esprit collectif est telle qu’elle risque d’en crever. Après tout, s’il ne s’agissait que de moi et de tous les autres, je dirais tant pis pour nous, mais bon sang, le métier que l’on incarne aussi égoïstement mérite quand même mieux ! Il mérite qu’on se batte pour lui conserver sa dignité et ses lettres de noblesse. On ne peut pas tout à la fois prétendre incarner une liberté démocratique fondamentale et prendre les questions d’éthique par-dessus la jambe. Je propose à mes confrères que nous méditions là-dessus. Y compris à ceux de Mediapart. Ce ne sont pas 28 personnes, mêmes courageuses et brillantes, qui sauveront le journalisme français. Réveillez-vous que diable ! La communication nous écrase par sa puissance mille fois supérieure à la nôtre, les politiques nous insultent, l’économie nous méprise et le public ne nous fait plus confiance, ça ne vous suffit pas pour admettre qu’il y a un problème ? Moi si. Je vote donc pour une déontologie contraignante et un comité de la presse qui en soit le gardien éclairé et vigilant. Que son organisation soit éminemment complexe en raison des spécificités de notre métier et de notre organisation, c’est exact, mais ce n’est pas une raison pour le rejeter, c’est simplement un motif supplémentaire de se mettre sérieusement au travail. Et vite.