La Plume d'Aliocha

3 juin 09

Les élections européennes n’ont pas bonne presse

Classé dans : Débats — laplumedaliocha @ 17:06

Je ne suis pas toujours d’accord avec Jean-Michel Aphatie, mais je trouve son billet d’aujourd’hui particulièrement intéressant. Il relate la déception de François Bayrou à la suite de son interview du jour sur RTL, celle-ci n’ayant à son sens pas accordé suffisamment de place aux élections européennes. JMA entend la critique et l’analyse pour finir par conclure que si le débat organisé par les journalistes sur le sujet manque d’envergure, c’est peut-être que ces élections en manquent aussi.

Extrait : “Que reproche-t-il (NDLR : Bayrou), au fond, au journalisme ? D’être ce qu’il est ou bien d’être le produit de la situation fabriquée par la politique? A l’évidence, la deuxième hypothèse me paraît la bonne. François Bayrou, comme les pharaons d’antan, reproche le contenu de la mauvaise nouvelle à celui qui la porte. Vielle figure du débat public. Quand la politique manque de sincérité, le journalisme ne peut que le refléter. Et puis aussi, ceci, qu’il faut toujours répéter : dans une société de libre débat, le journalisme et ceux qui en font n’ont aucun pouvoir. Ils n’orientent, ni ne déterminent l’opinion publique. Ceux qui construisent les esprits et impriment les consciences, ce sont les acteurs. Ce sont eux qui choisissent et agissent. Et s’ils font mal, ou s’ils sonnent faux, ils ne doivent pas s’en prendre à ceux qui leur tendent le miroir de leur action”.

Bayrou avait sans aucun doute raison de regretter que l’interview ne se concentre pas assez sur l’Europe. Mais si l’on dépasse cette critique pour tenter de déterminer pourquoi, et si l’on écarte le trop facile “le journaliste est un imbécile”, alors il faut bien se rendre à l’explication de JMA, il y a un problème dans ces élections européennes et, plus profondément un problème en France avec l’Europe. Peut-être vient-il d’un décalage entre les enjeux que mesurent ceux qui fréquentent Bruxelles et la manière dont l’exercice est perçu en France. Je ne connais pas une seule personne ayant eu l’occasion d’exercer des fonctions au niveau européen qui ne rentre à Paris avec la conviction profonde que “tout se passe là-bas désormais”. Généralement, les gens qui vous confient cela en sont les premiers surpris. Ayant pris cette hauteur de vue, ils s’étonnent de nos querelles internes, et pour tout dire de notre aveuglement. Il y a sans doute de quoi, mais alors  pourquoi la réalité européenne a-t-elle tant de mal à se faire appréhender à sa juste mesure ? Pourquoi parait-elle si lointaine, administrative et virtuelle ?

Au-delà des positions de principe, il y a sans doute un problème de pédagogie et d’information. Ce qui nous ramène au journalisme. Peut-être faudrait-il que nous informions davantage sur le sujet, même si nous savons qu’au départ au moins, nous intéresserons peu.

 

Lire aussi cet article d’Arrêt sur images (payant).

18 mai 09

Dati victime de journalistes racistes ?

Classé dans : Débats — laplumedaliocha @ 18:39

Allons bon, je surfais joyeusement sur @si entre la rédaction de deux articles, et voici que je tombe sur cet article qui évoque un billet de Slate, lequel accuse les journalistes de racisme à l’égard de Rachida Dati. Il parle même de “fantasme eroticolonial”. Je vais donc lire la chose, l’esprit déjà en surchauffe et là, entre nous, j’aurais titré ce billet “les bras m’en tombent” si je n’avais déjà utilisé ce titre récemment. Car voici que resurgit notre bonne vieille accusation de racisme à l’encontre des journalistes qui critiquent Rachida Dati. Je l’avais déjà entendue il y a quelques mois dans la bouche de Jacques Attali. C’est si facile. Bref, tout le monde a eu vent du fait que la ministre aurait oublié de rendre les robes Dior qu’on lui avait prêtées. Vrai, pas vrai, je n’en sais fichtre rien. La journaliste qui écrit sur Slate non plus. Ce qui ne l’empêche pas d’évoquer une attaque dictée par le racisme avec une assurance qui me laisse coite. Eh oui, les journalistes seraient misogynes, jaloux et racistes, d’où ces atroces médisances répandues dans des articles et des livres. Ils estimeraient qu’elle a le droit de réussir mais surtout pas de s’afficher en robe Dior.

Un simple suivi des articles de presse sur Rachida Dati depuis qu’elle est en fonctions suffit à invalider la thèse de la jalousie raciste. Je le sais puisque l’adoration que lui vouaient précisément mes confrères jusqu’à l’autome dernier avait motivé l’un des premiers billets de ce blog. Dans l’article que j’évoquais alors, on parlait de son “sourire de diamant” et de sa “splendide robe grège”. On s’émouvait de sa grossesse, de sa beauté, de son courage, on la trouvait même d’une fragilité émouvante. C’était en septembre dans Le Point (je n’ai pas trouvé les fameux articles en ligne, mais la présentation du dossier en lien vous donne le ton). Même Gala n’aurait pas osé dégouliner ainsi d’adoration. On sait se tenir à Gala, on a l’adjectif sous contrôle, on préfère dégouliner en photo.

Que s’est-il passé alors pour que le vent tourne ? Eh bien peu à peu mes confrères journalistes politiques ont commencé à  observer les choses d’un peu plus près et surtout, surtout,  à oser dire ce qu’ils savaient puisque la ministre, dit-on,  n’était plus en cour.

Racisme, me dit-on ! Ah bon, et ce racisme aurait jailli d’un coup ? Très intéressant. On a découvert un an et demi après son entrée en fonctions que la ministre était fille d’immigrés et on a découvert aussi à ce moment-là qu’elle s’habillait en Dior ? Et c’est encore à ce moment-là que les mêmes journalistes qui l’avaient adulée, ont viré soudainement au racisme et à la jalousie ?

Allons, soyons sérieux 5 minutes. Le problème, car il y en a un, est ailleurs. Certains de mes confrères ont été séduits, précisément par la belle histoire de la princesse immigrée en robe Dior, et ils (elles) ont été embarqué(e)s dans un mythe qu’ils (elles) n’ont plus été en mesure ensuite de défaire. Ainsi va la presse, elle adule puis change d’avis, elle fait et défait les réputations.

C’est exactement la même chose qui est en train d’arriver à Ingrid Bétancourt. Parlera-t-on là encore de racisme ? Mais lequel ? Un confrère me confiait il y a quelques semaines : “nous savions depuis longtemps qu’Ingrid Bétancourt était un personnage plus complexe que celui qu’on présentait, mais on ne démolit pas un mythe, surtout si ce mythe est otage”. Je confirme. Une de mes amies a fait Sciences Po avec elle et s’énerve depuis des années de lire des articles très éloignés de ce qu’elle a observé elle-même à l’époque et appris depuis. Rachida Dati a séduit tout le monde, moi comprise, et puis chemin faisant, les langues se sont déliées, à force de fouiller, on a trouvé des éléments nuançant le portrait initial. Il a suffi ensuite que le Chef de l’Etat donne le sentiment de ne plus la soutenir pour que la presse balance ce qu’elle savait. Le procédé n’est pas très élégant, je vous l’accorde,  mais il est malheureusement classique. Je ne vois là pas plus de racisme à l’égard de Rachida Dati que je n’avais aperçu d’antisémitisme dans le livre de Péan sur Kouchner. En revanche, j’aperçois fort bien l’intérêt d’une telle défense. Quand le mot “racisme” est lancé tout est dit et il n’y a plus de critique possible. Fermez le ban.

“On va vous laisser aboyer”

Classé dans : Débats — laplumedaliocha @ 13:13

Jean-Michel Aphatie défend aujourd’hui Jean-Luc Hees, le nouveau président de Radio France nommé par Nicolas Sarkozy, qui s’est invité vendredi matin à l’antenne de France Inter au cours de l’interview d’Edwy Plenel. Motif ? Le journaliste de Mediapart présentait son livre,  “Combat pour une presse libre” (j’en reparlerai), dans lequel il dénonce l’intrusion de plus en plus forte du pouvoir dans les médias. Et Jean-Michel Aphatie de regretter que l’on refuse d’écouter dans cette histoire ce que Jean-Luc Hees avait à dire sur le sujet, chacun, et surtout les syndicats de journalistes, préférant crier à l’intrusion inadmissible du Big boss dans une interview.

Il est parfois étrange Jean-Michel Aphatie. Lorsque le patron de France Inter s’excuse pour les propos tenus par l’humoriste Guillon contre DSK, l’interviewer vedette d’RTL y voit un abandon inadmissible d’indépendance, là où il n’y a à mon avis qu’une simple démarche diplomatique pour garder sa liberté de ton sur le mode “si on vous a blessé je m’en excuse mais ma radio n’a fait que son métier et elle continuera”. En revanche, l’instrusion d’un patron de radio nommé par le pouvoir dans une interview sur la liberté de la presse apparaît  beaucoup plus contestable. Sauf que pour Jean-Michel Aphatie, ce qui est contestable, ce n’est pas cette démarche, mais le fait qu’on refuse d’entendre le témoignage d’indépendance de son auteur. C’est en effet ce que Jean-Luc Hees était venu dire à l’antenne pour répondre aux inquiétudes de Plenel. Son argument ? Puisque vous êtes ici c’est que cette radio est libre. “L’invitation a été lancée avant votre arrivée” rétorque finement Edwy Plenel, avant d’ajouter, “la Cour européenne des droits de l’homme nous qualifie de chiens de garde de la démocratie”. Ce à quoi Jean-Luc Hees répond :  “alors on va vous laisser aboyer”. N’est-ce pas que la formule est élégante ? D’ailleurs, on ne peut s’empêcher de l’achever mentalement :  “Amis journalistes continuez d’aboyer, ça n’empêche pas la caravane gouvernementale de passer”. Mais ce n’est ici bien entendu qu’une impertinence de journaliste qui ne préjuge en rien des intentions réelles de l’auteur de cette remarquable formule.

N’en déplaise à Jean-Michel Aphatie, la démarche de Jean-Luc Hees était à tout le moins infiniment maladroite. L’indépendance est aussi une question d’apparence. Est présumé indépendant celui dont rien ne permet de supposer le contraire. La nomination du patron de Radio France plaide contre lui. Son intrusion dans l’émission aussi. A fortiori dans le climat actuel qui permet de douter légitimement de la volonté du Chef de l’Etat de respecter la liberté de la presse autant qu’on pourrait le souhaiter.

Si Jean-Luc Hees n’a pas été compris, c’est regrettable. En ce qui me concerne, je ne hurlerai pas avec les loups. J’attends juste qu’il fasse la preuve de l’indépendance qu’il allègue.

D’ici là, je prends le parti de la liberté de la presse. Sans rage, sans haine, sans procès d’intention, mais avec force. Au suplus, je ne crois pas que Jean-Luc Hees et Nicolas Sarkozy aient tant besoin que cela d’être défendus. La presse, si. Et comme je ne compte guère sur le public qui a d’autres chats à fouetter, je trouve légitime qu’elle soit défendue par les journalistes. Quant à ceux d’entre nous qui adoptent la posture inverse, qu’ils se rassurent, comme dit Jean-Luc Hees, “on va les laisser aboyer”.

18 avril 09

En finir avec Acrimed

Classé dans : Débats — laplumedaliocha @ 17:12

Certains ici m’ont reproché de ne pas discuter sur le fond l’article d’Acrimed. J’ai peur qu’ils ne regrettent cette provocation. J’ai lu cet article, plusieurs fois, avec toujours dans l’idée de comprendre les critiques émises contre Le Monde et en passant sur l’orientation idéologique flagrante de ce texte. C’est ça, à mon sens, la curiosité intellectuelle, dépasser les clivages idéologiques qui peuvent nous séparer de nos interlocuteurs pour s’attacher au fond et aux faits. Mais puisqu’on me cherche sur ce sujet, je viens de réaliser une lecture critique de l’article sur le même modèle que la lecture des articles du Monde qu’il prétend effectuer, en m’attachant au vocabulaire et surtout à la “mise en scène”. L’exercice est édifiant.

Un lecteur conditionné d’entrée de jeu par un déluge de préjugés

L’article totalise 26 000 signes hors les notes. Sur ce total nous commençons par 1500 signes environ de conditionnement du lecteur, il faut que celui-ci comprenne bien : “Dans la presse écrite, la morgue et le mépris qui ont, peu ou prou, été déversés par les préposés aux commentaires sur la plupart des mobilisations sociales contre les réformes néolibérales depuis 1995…”. Vous relevez les termes de “morgue” et de “mépris”, nous sommes d’entrée de jeu dans le jugement de valeur dicté par la très classique allergie des minorités vis à vis de la presse qui ne leur réserve pas la place qui leur est due. Le Front national pense exactement la même chose que le NPA sur ce sujet.

Puis on continue d’enfoncer le clou sur le mode (ici c’est moi qui résume) “la presse n’aime ni les pauvres ni les grévistes mon bon Monsieur”. Et vous allez voir qu’elle n’aime pas non plus les grévistes hauts placés dans la hiérarchie sociale, mais n’anticipons pas. “Plus d’un an plus tard le quotidien, grand communicateur de toutes les « réformes » gouvernementales, est confronté à de nouvelles « réformes » dont la plupart poursuivent la grande « rénovation » néo-libérale entreprise par le gouvernement” nous explique Acrimed. Toujours pas l’ombre d’un fait objectif, rien que du jugement de valeur. Vous observerez la répétition de “néo-libéral”. Nous sommes ici dans une guerre idéologique qui n’a strictement rien à voir avec l’analyse du traitement médiatique de la réforme de l’université qui nous était annoncée. Ni faits, ni statistiques, ni exemples, rien. Et pour cause, la condamnation est déjà prononcée, elle ne sera pas démontrée mais illustrée, c’est très différent, encore faut-il être attentif pour s’en apercevoir. A ce stade, on continue à conditionner le lecteur. 

Acrimed “décrypte” l’infamie du Monde

Enfin l’article commence, on va peut-être apprendre  quelque chose de tangible. D’entrée de jeu, Acrimed écrit que Le Monde “informe”, (ce sont les guillemets qui sont importants) pour faire comprendre aux lecteurs qu’en réalité il n’informe pas. Première phrase : “Quand Le Monde « informe » sur ce conflit, c’est, le plus souvent, non pour présenter les arguments en présence, mais pour jauger la mobilisation d’un regard en surplomb et l’ausculter du point de vue du ministère”. Comme vous l’aurez compris, on commence sur le Monde comme on avait débuté l’article, par un jugement de valeur. Vient ensuite une attaque sur le strabisme du journal, laquelle n’est étayée par….rien. Toujours du jugement de valeur, les faits tardent à arriver. Mais pour les auteurs ce n’est pas grave, l’essentiel est de continuer à conditionner le lecteur. Avançons donc rempli de l’espoir fou d’accéder enfin à du concret.  Nous finissons par apprendre enfin que Le Monde traite du conflit, mais que très vite, les auteurs jugent ce traitement mauvais. Vous savez pourquoi ? Parce que la journaliste du Monde se demande quand la réforme va “enfin” aboutir. C’est “enfin” qui dérange, convenons en effet qu’un journaliste qui se demande si et quand une réforme annoncée va trouver à s’appliquer est un journaliste vendu (mode ironique). Cette question est absolument non pertinente et outrageusement orientée.   Et attendez vous ne savez pas tout, un article du Monde écrit que les enseignants “ont le sentiment”. Bon sang mais quelle horreur un enseignant n’a pas de sentiment, il pense et au terme d’un raisonnement imparable aboutit à une conclusion irréfutable qui a force de preuve. Il faut vraiment être un imbécile de journaliste pour ne pas le comprendre et qualifier de “sentiment” ce qui est une vérité  (mode ironique toujours). 

Crime de vocabulaire

De telles horreurs mériteraient déjà que le journal disparaisse des kiosques, mais venons-en au coeur des critiques, celles qui ont valu au Monde le grand bûcher. Le Monde a-t-il menti, lancé de fausses nouvelles, ignoré la grève, nié l’existence d’une contestation? Non, du tout. Il a juste utilisé des mots qui déplaisent aux auteurs de la critique.  Et puisque le lecteur a été bien conditionné jusque là, il est prêt à recevoir enfin l’ignominie journalistique en pleine face  : la journaliste a employé les mots “grogne” et “fronde” pour désigner le magnifique élan qui a motivé nos  enseignants chercheurs à se dresser contre notre ignoble gouvernement pour sauver la recherche et l’avenir de nos enfants. Quel crime de lèse majesté, mon Dieu. 

Ensuite, les interprétations des article frappées au coin de la mauvaise foi la plus criante abondent. Je cite Acrimed  : “Le même jour, sous le titre « Quand les dossiers de M. Darcos et Mme Pécresse agrègent les contestations »Le Monde nous propose « un éclairage » de Luc Cédelle : « Mme Pécresse a beau tenter d’arrondir les angles  », soupire-t-il, « ses détracteurs durcissent leur position » . Depuis quand un journaliste soupire-t-il dans ses articles ? Où Acrimed a-t-il trouvé des indications de scène évoquant un quelconque soupir de l’auteur de l’article ? On peut lire la phrase exactement dans le sens inverse et considérer que son auteur ricane des efforts désespérés du gouvernement en se félicitant intérieurement que les universitaires résistent. Les deux interprétations sont parfaitement valables. Et ça continue dans la métaphore théâtrale : “Très tôt, donc, les personnages et le scénario du conflit sont en place. Les journées de mobilisation et de manifestations des 5, 10, 19, 26 février et 5 mars ne parviendront pas à altérer cette présentation du conflit”.  La métaphore théâtrale est fort bien choisie car elle suggère une fiction organisée : attention, on vous manipule, tout ceci est pensé selon un scénario pervers mis en place par la rédaction du journal pour soutenir le gouvernement et décrédibiliser la contestation !

Donner la parole  aux enseignants,  c’est inadmissible.

Arrive alors une nouvelle faute impardonnable du Monde : il donne la parole aux enseignants en leur offrant des tribunes dans ses colonnes. Très exactement 17 fois entre le 20 janvier et le 5 mars (selon Acrimed). Oui, vous avez bien lu, n’est-ce pas que c’est scandaleux ? Et là vous vous indignez, non pas parce que objectivement le procédé est odieux, mais parce qu’on vous excite depuis la première ligne contre le journal alors vous êtes mûr. Sauf que c’est quand même difficile d’en vouloir à un journal de permettre aux enseignants d’exprimer leurs critiques contre la réforme. Ce d’autant plus que, croyez-moi, les gens qui rêvent de s’exprimer dans Le Monde sont légion, il y a donc beaucoup de candidats et peu d’élus. Quand Le Monde donne la parole à un intervenant, c’est qu’il l’a choisi parmi des dizaines d’autres, seulement ça, on se garde bien de vous le dire chez Acrimed, ça nuirait à la démonstration. On se contente de qualifier la publication des tribunes des enseignants “d‘information par transfert”.  Suivent quelques explications confuses sur les différentes causes de contestation que les auteurs de l’article d’Acrimed, pourtant bien informés puisqu’ils donnent des leçons aux journalistes, sont dans l’incapacité totale d’expliquer clairement, c’est dire….

Je passe sur les critiques contre l’article de Luc Cedelle à propos des prolongements du conflit via Internet, celui-ci s’est fort bien expliqué à ce sujet et, par ailleurs, Jérôme Valluy a admis dans l’émission Arrêt sur images, que les universitaires avaient sans doute eu tort de mener la bataille sur le web au lieu d’organiser une communication claire en direction des médias. 

Louangeuse désinvolture

Vient le dernier axe de la critique. Comme le lecteur a été conditionné par les 20 000 signes de diatribe qui précédent, on peut lui faire avaler tranquillement que lorsque Le Monde parle de la “désinvolture” du gouvernement, il témoigne ainsi de son…soutien au gouvernement !    Je reproduis ici le morceau d’article du Monde qui démontre selon Acrimed sans doute possible que le journal soutient le pouvoir : « Le premier geste maladroit du gouvernement a été d’ordre financier … L’annonce d’un budget 2009 en hausse, mais qui ne profite pas à tous les établissements, a provoqué des crispations… Ce sentiment s’est trouvé renforcé par l’annonce de la suppression de postes, près de 1000 selon les syndicats, 250 selon le ministère, semant le doute sur les intentions du gouvernement … L’exécutif … paie aujourd’hui les fruits de sa désinvolture . » Ce n’est rien de plus qu’une très classique contextualisation du conflit.

Ah ! Et voyez comme Le Monde est gravement critique à l’égard des enseignants quand il écrit :  « Les derniers plans d’envergure […] ont été lancés respectivement en 1990 et 1998, et concernaient surtout l’immobilier. Depuis, plus rien, ou pas grand chose, jusqu’à la réforme Pécresse . Mais celle-ci est vécue comme un rattrapage , et le compte n’y est pas. Les personnels ont eu l’impression de porter seuls le fardeau d’une population étudiante en forte croissance » Et s’ils« pouvaient encore se rassurer en s’appuyant sur leur réputation d’excellence en matière de recherche, par des comparaisons internationales, que contestent la plupart des chercheurs, le président de la République vient de contrarier cet espoir  ». 

Et puis vient l’ultime pirouette. Acrimed rappelle que dans un autre de ses articles il avait relevé qu’il valait mieux être cadre ou enseignant qu’éboueur pour être entendu par la presse. Nous retrouvons là la fameuse dialectique des minorités politiques. C’est vrai que la presse écrite et télévisuelle ne parle jamais, mais alors jamais des grèves (toujours en mode ironique). Enfin passons. En fait, ils sont bien embarrassés nos amis d’Acrimed puisqu’ils viennent de démontrer que Le Monde n’entendait pas les enseignants pourtant bien placés dans cette élite-qui-plaît-aux-médias. Il leur faut résoudre cette contradiction qui vicie quelque peu leur raisonnement. Simple : on laisse les enseignants écrire dans le journal parce qu’on drague leur lectorat mais sans reprendre leurs arguments parce qu’ils sont anti-gouvernementaux. C’est l’ultime procès d’intention, on n’est plus à ça près…

14 avril 09

Affaire Le Monde : les raisons de la frustration

Classé dans : Débats — laplumedaliocha @ 14:21

Arrêt sur image a consacré vendredi une émission à la querelle entre le journal Le Monde et les enseignants chercheurs en invitant sur son plateau Jérôme Valluy, l’enseignant à l’origine de la “Charte de bonne conduite” visant à organiser le boycott du Monde, mais aussi l’universitaire “attachée de presse” du mouvement, Valérie Robert. Les journalistes du Monde ont malheureusement décliné l’invitation. Je vous recommande d’aller voir l’émission. C’est ici. Personnellement, c’est sans surprise aucune que j’ai entendu les universitaires concernés développer leur argumentation.

La première observation qui m’a interpellée est celle-ci : “les universitaires détestent se voir déposséder du débat public” a expliqué Valérie Robert. Ah ! Combien de fois ai-je mis en garde ici contre la captation du savoir par ceux qui le détiennent et estiment ainsi être les seuls dont le discours soit légitime.  Jérôme Valluy surenchérit d’ailleurs sur ce thème en déclarant quelques minutes après sa collègue :“Je suis spécialiste de politique publique depuis 15 ans”. Que signifie cette petite phrase ? Qu’en tant que spécialiste, s’il dit que la loi est mauvaise et s’il en dévoile les possibles intentions cachées, alors le journaliste n’a pas d’autre solution que de suivre puisque le spécialiste a parlé. Qu’importe s’il n’existe aucun fait de nature à corroborer cette inquiétude, puisque l’universitaire  le dit, c’est que c’est vrai.  Je comprends la position des universitaires, mais j’aperçois aussi à quel point ils ignorent les contraintes du métier de journaliste. Voyez à ce sujet les observations de Luc Cedelle.

Au passage, Valérie Robert indique qu’elle aimerait connaître le parcours professionnel des journalistes du Monde qu’elle subodore être d’anciens enseignants. Pourquoi ? Parce qu’elle retrouve chez eux la condescendance traditionnelle…des enseignants justement ! Amusant.

Mais voyons le fond du sujet. Vous l’aurez compris, les enseignants regrettent que le journal Le Monde n’embrasse pas leur cause, attitude qu’ils qualifient de “manque d’objectivité”. Cette critique nous la connaissons par coeur. Tous ceux qui veulent faire pression sur nous avancent que nous n’avons rien compris ou que nous sommes mal intentionnés. Je ne fais pas ici un procès particulier aux universitaires, c’est un réflexe classique. Et Jérôme Valluy d’observer avec regret “nous avons perdu la bataille des médias”. Qu’entend-il par là ? Que les médias qui influencent à son avis les décideurs, comprenez essentiellement Le monde, n’ont pas adhéré au mouvement. Puis il admet “nous nous sommes trop enfermés sur Internet et nous avons perdu notre capacité à influencer cette configuration”, comprendre à influencer le Monde et, à travers lui, les politiques. Vous noterez que nous sommes bien dans une querelle d’influence et donc dans une volonté délibérée de rallier Le Monde à la cause universitaire, ce qui me parait contradictoire avec l’exigence d’objectivité que ces mêmes universitaires font peser sur le titre. Mais, me direz-vous, c’est que le journal est accusé d’être la voix du gouvernement, là se niche son manque d’objectivité. Peut-être, le problème c’est que ceux qui disent cela sont en guerre contre le gouvernement, ce qui oblige à relativiser leur discours. Accessoirement, j’avoue avoir du mal à imaginer Le Monde en suppôt du sarkozysme quand la plupart des titres ont au contraire transformé la critique de Sarkozy en un juteux fond de commerce. A l’exception notable du Figaro, bien sûr.

Mais penchons-nous sur l’argument lié à Internet car il est extrêmement intéressant. Ainsi donc, si j’ai bien compris, Jérôme Valluy relativise le succès de la mobilisation du mouvement universitaire via le web en estimant que cette énergie aurait pu être dirigée plus efficacement vers les médias traditionnels. Permettez-moi d’en tirer quelques observations qui n’engagent que moi.  Décidés à affronter le gouvernement, les enseignants se sont tout naturellement tournés vers le média démocratique par excellence, le média gratuit, à la capacité de diffusion illimitée et surtout émancipé du filtre journalistique.   Sauf qu’ils s’aperçoivent que le bruit “virtuel” n’a finalement que peu d’incidence sur la réalité. Et qu’on peut bien tonitruer sur le web, tant que les journalistes ne vous entendent pas, ça ne sert pas à grand chose. Ce pourrait même être contre-productif car les discours crédibles et construits voisinnent avec les diatribes les plus ineptes, la profusion rend le message inaudible sans compter le nivellement des déclarations qui empêche d’en mesurer la représentativité réelle. “Les journalistes n’ont rien compris au web et le méprisent” me répondront quelques ultras d’Internet. Je crois plutôt que les journalistes par nature sont ancrés dans le monde réel, celui qu’on observe en trois dimensions. Or l’agitation sur le web peut bien être grande, elle demeure difficilement quantifiable et vérifiable. C’est cela je crois que les universitaires viennent de comprendre et qui les met en rogne. Il n’y a qu’à voir l’embarras de Jérôme Valluy lorsque Daniel Schneidermann lui demande s’il est en mesure d’estimer le retentissement de sa charte auprès de ses collègues. L’universitaire n’en sait rien et avoue au passage que lui-même n’était pas abonné au Monde. Convenez que c’est piquant ! A chacun de tirer de cet échec les conclusions qu’il veut. On peut imaginer que cela tient au fait qu’Internet n’est pas encore parvenu au stade de la maturité, ou bien encore que son usage n’est pas entré suffisamment dans les moeurs. On peut aussi se demander si l’on a pas crié un peu trop vite à la mort des médias traditionnels et du journalisme. A mon sens, cette affaire illustre magistralement le fait que l’information émanant d’un organe de presse reconnu, papier ou web, continue à avoir plus de valeur, de retentissement et de crédibilité que les opinions diverses et variées alimentant le web, fussent-elles en provenance de l’université. Je serais bien en peine de vous dire si c’est une survivance du passé ou la traduction d’un besoin profond que le web ne fera pas disparaître. Disons que je penche nettement pour la deuxième solution, ce qui ne vous surprendra pas. J’ai du mal à imaginer en effet un monde privé d’observateurs professionnels où chacun devrait s’informer directement auprès d’un nombre infini de sources dans un brouhaha permanent privé de hiérachie, de vérification, de distanciation et de contradictoire.

Je me demande au fond si, à trop s’observer dans le miroir grossissant et non contradictoire du web, les universitaires  n’ont pas perdu contact avec le monde réel. Du coup, le décalage entre l’illusion d’optique suscitée par la mobilisation virtuelle et les répercussions médiatiques alimentées par l’observation de terrain leur est apparu insupportable. D’où la violence de la réaction contre Le Monde, laquelle s’enracine également dans le lien très puissant unissant le quotidien et l’université. “Ce sont ses sources de financement qu’il faut attaquer” a déclaré Jérôme Valluy pour justifier sa charte contre Le Monde. Oui, vous avez bien lu,  la bataille d’influence perdue, il ne reste plus que la guerre économique, comme ultime espoir d’inverser la tendance, fut-ce au risque de mettre en difficultés un journal dont nul n’ignore la situation financière délicate.  Cette guerre économique, la presse la connait bien, c’est celle que lui mènent tous ceux qu’elle dérange : menaces de désabonnement, chantage des annonceurs etc. Cela étant, il est assez inédit à ma connaissance qu’un journal soit l’objet d’un boycott concerté affichant avec autant de décontraction son objectif de pression, voire de rétorsion. Habituellement, ces menaces s’entourent de la plus extrême discrétion car leurs auteurs sont bien conscients de ce qu’elles peuvent avoir de contestables au regard de la liberté de la presse. Il faut croire que les universitaires ont trop aimé le Monde pour ne le point haïr et que cette haine  les a égarés sur des chemins douteux.

28 mars 09

Autopsie d’un lynchage ordinaire

Classé dans : Débats — laplumedaliocha @ 10:33

Allons, la semaine a été épuisante à plus d’un titre et je m’étais juré de me taire. Il faut croire que les serments qu’on se fait à soi-même sont faits pour être violés. Par conséquent, je vais revenir brièvement sur la bataille qui s’est déroulée sous le billet d’Eolas intitulé “Avocat commis d’office : le grand n’importe quoi du Figaro”. 

Pour ceux qui n’auraient pas suivi, le Figaro a eu l’audace de publier un article remettant en cause quelques lieux communs sur l’aide juridictionnelle d’où il ressort que le système est coûteux pour  l’Etat, qu’il ne fonctionne pas de manière optimale mais qu’il constitue un marché pour la profession bien que les indemnisations versées aux avocats soient ridiculement faibles. Tout ceci est incontestablement exact mais la présentation a heurté notre avocat préféré pour des raisons évidentes : il est avocat et il pratique l’aide juridictionnelle. 

Je ne lui conteste pas le droit de critiquer un article de presse, et je crois son indignation sincère, tout au plus regretterais-je chez lui une légère tendance à l’excès. Ce papier ne valait pas le prix Albert Londres, il ne méritait pas non plus le lynchage de son auteur. Cela étant, je trouve les mécanismes de la querelle si intéressants que je lui pardonne bien volontiers son emportement.

Commençons par la presse. Celle-ci est perpétuellement l’otage des sujets qu’elle traite. Ceux dont elle parle lui dénient le droit de se pencher sur eux et peuvent déraper très vite de l’agacement à la colère  si en plus le journaliste à l’outrecuidance  de révéler ce qu’ils préféraient, au choix, ne pas voir ou cacher. Certains n’aperçoivent très sincèrement pas les défauts que nous mettons en évidence, d’autres, plus initiés, nous ordonnent de ne pas les déranger. C’est si classique que le rôle d’un directeur de la rédaction consiste en grande partie à gérer les psychodrames déclenchés chaque jour par ses journalistes. Non pas parce qu’ils sont mauvais, mais parce qu’ils ont une fâcheuse tendance à embêter le monde. Normal, c’est leur métier. Certaines attaques confinent parfois au ridicule achevé, nous y sommes habitués. J’ai souvenir d’un reportage sur l’élevage des volailles en batterie dans lequel des journalistes se promenaient sur un marché la caméra sur l’épaule. Les voilà qui s’arrêtent sur un stand et demandent à l’aimable commerçant si ses oeufs sont des oeufs de ferme. “Bien sûr” répond l’homme avec un sourire radieux et la cliente de confirmer : “ses produits sont exceptionnêêêls madame, je ne me fournis qu’ici, c’est le top de la qualité”. Nos journalistes, curieux comme il se doit, regardent les oeufs et ô surprise, aperçoivent que le petit code rouge imprimé sur la coquille n’est pas celui d’un oeuf de ferme mais de batterie. Ils le font observer poliment et devinez quoi ? Voilà notre honnête commerçant tout de suite moins courtois qui se met à hurler “vous les journalistes vous racontez n’importe quoi, comment voulez-vous qu’on vous fasse confiance, vous mentez ! “Hein, ça ne vous rappelle rien ? Eh si, le fameux journaliste imbécile, qui n’est autre que le journaliste qui dérange. 

Voyons maintenant comment s’orchestre un lynchage via un blog. Commencez par prendre un blogueur doué d’un fort ascendant en raison de son ancienneté et de sa qualité. Dotez le d’une verve certaine, d’une belle plume et donnez lui un ennemi à abattre. Veillez à être soigneux sur le choix de l’ennemi, il faut qu’il soit aisément détestable, un article de presse par exemple fera très bien l’affaire, les journalistes sont irritants et en plus ils ne se défendent pas. Et puisque nous sommes sur le web, choisissez  un journal de droite bien conservateur comme il faut. Cela permettra à l’esprit naturellement contestataire des internautes de s’épanouir. Une fois que vous avez tout cela en main, rédigez un billet au vitriol dans lequel vous prendrez soin d’insérer des explications techniques sophistiquées pour asseoir la crédibilité de votre propos. La charge doit être brutale et péremptoire, ne laissez surtout pas au lecteur le moindre espace pour respirer, il y insinuerait le doute et l’effet serait manqué. Puis mettez en ligne et attendez. Vous ne tarderez pas à voir arriver la cohorte de vos fidèles. Après les remerciements d’usage, surgira le plus beau témoignage de votre succès : des gens qui n’ont pas lu le document que vous critiquez et ne connaissent en outre strictement rien du sujet que vous traitez encenseront votre billet. Vous trouviez que l’article était mauvais, ils le jugeront calamiteux, vous expliquiez qu’il était contestable techniquement, ils parleront de mensonge délibéré, vous  aviez pris soin de suggérer qu’il était sans doute orienté, ils dénonceront le complot avéré. Vous pouvez passer à autre chose, la mayonnaise a pris. Bien sûr, au milieu de 200 commentaires, il y aura bien un ou deux esprits libres pour faire observer que bon, c’est vrai, il n’est pas terrible ce papier (voyez le soin qu’ils mettent à ne pas vous déplaire, c’est normal vous les impressionnez) mais quand même, il y a des choses intéressantes dedans. N’y prêtez pas attention, la horde de vos admirateurs aura vite fait de les contredire, avançant même des arguments que vous n’auriez pas osé soutenir. Et ils le feront en votre nom, sûrs de leur bon droit, heureux de vous plaire. Eh oui, vous êtes l’Autorité, leur Autorité, leur Maître à penser. Et vous songerez alors, peut-être,  que “L’indignation morale est une stratégie commune pour conférer de la dignité aux imbéciles”. (Mc Luhan, cité par Tom Wolfe dans le Bûcher de Vanités). Après tout qu’importe, vous leur avez fait du bien, les voilà plus dignes, du coup c’est sûr, ils reviendront.

18 mars 09

Pitié pour les journalistes

Classé dans : Débats — laplumedaliocha @ 18:52

Allons, bon. Voici qu’Eolas s’en va joyeusement taper sur ma profession pour protéger son église, qui est aussi la mienne. Ce qui me place dans l’obligation aussi ferme qu’amicale d’animer le débat en le contredisant. Allez donc lire son billet , si ce n’est déjà fait, et revenez. Quand je l’ai lu moi-même, j’ai songé, “voilà des éclaircissements intéressants et bienvenus sur ces trois affaires“. Pour autant, était-il nécessaire de taper sur la presse, je le pense pas.

Moi aussi j’ai été irritée ce matin d’entendre sur BFM la déclaration du Pape sur le préservatif suivie d’une réaction indignée de je ne sais plus qui. Et moi aussi j’ai songé intérieurement que mes confrères synthétisaient à l’extrême. Mais au fond, pouvaient-ils faire autrement que de relater cette déclaration et de faire réagir un contradicteur ? Deux logiques s’affrontent ici, l’une spirituelle proposant une solution de nature religieuse, l’autre pragmatique, prenant acte d’un problème concret et y apportant une réponse concrète. La déclaration du Pape est totalement incompréhensible sauf à l’interpréter comme elle doit l’être, c’est-à-dire comme une invitation à la fidélité et à l’abstinence. Je doute que le fond du message ait échappé à qui que ce soit. La vraie question consiste à se demander s’il est judicieux en l’état de lancer ce message tel quel et s’il ne vaudrait pas mieux dire que le préservatif est impératif mais que, idéalement, il faudrait surtout progresser dans l’approche de la sexualité. C’est le débat qu’a lancé le Pape et qu’a relayé la presse en rendant compte de ses propos, je ne vois pas en quoi elle a mal fait. Bien sûr, l’opinion majoritaire s’accordant à considérer que l’urgence est d’enrayer l’épidémie grâce au préservatif, le fait que les journalistes citent une position contraire de Benoît XVI va forcément irriter bien des esprits contre l’Eglise. Et c’est la crainte de cette irritation qui incite à en vouloir à la presse. Comme d’habitude, on s’en prend au messager et on le soupçonne de lancer un procès là où il ne fait que lever un débat. Allons, personne n’a forcé le Pape à tenir ces propos, les journalistes n’ont rien inventé, qu’on leur fiche un peu la paix.

Voyons maintenant le cas de la petite fille brésilienne, l’évêque a bien prononcé des excommunications or, que je sache, il est un représentant de l’Eglise. Que ces excommunications aient été annulées ensuite ne change rien à la première information qui était juste et qui, surtout, méritait d’être diffusée non pas pour booster les ventes, cher Eolas, rompez donc avec cette vision caricaturale de notre métier, mais parce que l’une de nos missions  consiste à  dénoncer ce qui nous parait injuste. Or, là, question injustice, il me semble que nous étions servis ! Imaginez un instant que cette affaire soit demeurée secrète, qui nous dit que ces excommunications auraient été levées ? Le fait que cette triste affaire  fasse vendre, ce qui reste à démontrer, est-il plus choquant que de voir un avocat gagner sa vie en défendant des délinquants ? Dira-t-on de ce-dernier qu’il se nourrit du crime ? Reprochera-t-on au médecin de bâtir sa fortune sur la maladie ? Ah, mais me direz-vous, la presse ne s’est pas empressée de réhabiliter l’Eglise, c’est bien la preuve qu’il est  plus vendeur de l’attaquer que de la défendre ! Non, c’est simplement que notre fonction première est de révéler les injustices pour que d’autres que nous puissent agir. Une fois que c’est fait, nous passons à autre chose. Il y a tant à faire.

Reste l’affaire Williamson et notre avocat préféré d’entrer avec bonheur dans une explication détaillée de la réalité, que je salue au passage. Seulement voilà, de là à dire que c’est pour “faire un tabac sur le lectorat juif” que la presse a sorti le dossier, non, mille fois non.  J’ose espérer que cet argument n’est que le signe d’un regrettable emportement. Au demeurant, on pourra bien m’opposer toutes les analyses juridiques les plus fines, il n’en demeure pas moins que, bon an mal an, cet individu a bien proféré des propos négationnistes et a bien été inclus dans un mouvement que je qualifierais de “rapprochement”, ne sachant trop quel mot utiliser pour éviter les byzantinismes interprétatifs. Qu’il soit évêque ou non, ne change rien, dès lors qu’il s’est présenté comme tel dans le cadre d’un schisme aujourd’hui en passe d’être surmonté. Et ça pose tellement question que vous-même qualifiez l’Eglise de “maladroite et imprudente”.  

Evidemment, par trois fois l’image de l’Eglise a été écornée. C’est fâcheux, mais il aurait été encore plus fâcheux de taire la vérité. Notre vocation est de soulever des débats, dénoncer des injustices, alerter sur des scandales, pas de protéger ou redorer le blason de telle ou telle institution. Quant au traitement de ces affaires, les journalistes doivent être brefs, rapides et compréhensibles par tous, n’en déplaise aux intelligences immenses qui ne trouvent pas leur compte dans ces simplifications. Elles devraient au moins être heureuses d’avoir de quoi gloser. Aux spécialistes ensuite de se lancer dans des débats et des exégèses sans fin que la presse ne manquera pas de relayer. Même si tout le monde alors sera passé à autre chose, y compris ceux qui lui reprochaient de ne pas avoir approfondi les différents sujets qu’elle avait levés.

10 mars 09

Encore la “faute aux médias” !

Classé dans : Débats — laplumedaliocha @ 12:11

Ainsi donc, c’est Marianne 2 qui en parle, la crise économique actuelle serait la faute des médias selon Alain Minc, conseiller de toute l’élite française et notamment de notre Président, ces médias qui auraient une fâcheuse tendance à projeter leur propre déprime sur le monde entier. Cessera-t-on un jour de vouloir tuer les messagers de mauvaises nouvelles pour ne pas les entendre, de casser les thermomètres pour faire baisser la fièvre ou de briser les miroirs pour ne plus voir son reflet ?

Une confiance si fragile

Non, Monsieur Minc, la crise n’est pas le fait de médias névrosés qui pollueraient de leur mélancolie la situation qu’ils ont pour mission d’observer et de décrire. Il fut un temps, hélas déjà lointain, où les médias se portaient fort bien ce qui ne les empêchaient pas d’annoncer des catastrophes. Quoiqu’on fasse, il y aura toujours plus d’articles sur les trains qui n’arrivent pas à l’heure que sur ceux qui respectent leurs horaires. Dans le premier cas il y a une information, dans le second, il n’y en a pas.

Cela étant, je comprends votre démarche, c’est celle de nombre de gens qui, comme vous, batifolent dans les hautes sphères économiques et politiques. Il est vrai que les marchés financiers en particulier et l’économie en général fonctionnent essentiellement sur la confiance. Et que cette confiance est toujours à la merci d’un retournement comme en témoignent les agitations des grands indices boursiers à l’heure actuelle. Par conséquent, vous et les vôtres concevez une immense méfiance vis à vis des médias qui sont susceptibles, en annonçant une mauvaise nouvelle, d’affecter des équilibres par définition fragiles, de créer au mieux des réflexes prudents d’attentisme, au pire la panique.  Là-dessus, je ne puis que vous suivre. C’est d’ailleurs cette conviction chez les acteurs économiques qui rend l’exercice du journalisme si difficile en ce moment concernant la crise. Tous nos interlocuteurs parlent avec la plus grande circonspection, se livrent à de la haute voltige en matière de langue de bois, voire parfois mentent quand ils ne préfèrent pas tout simplement se taire. Tous sont tétanisés de peur à l’idée qu’une déclaration un peu trop lucide ne sème la panique et qu’ils en soient à l’origine. Un observateur un peu plus franc que les autres – un de vos amis d’ailleurs – me confiait il y a quelques semaines que seul le sang froid des épargnants français avait permis d’échapper à la faillite de notre système bancaire. Il aurait suffit qu’ils réclament tous de récupérer leurs avoirs en même temps pour que la situation vire à la catastrophe absolue. Nous savons que le “moral des ménages” a également un impact sur la consommation, comme celui des chefs d’entreprise joue sur les décisions d’investissement, et celui des actionnaires sur les cours de bourse. Ruinez le moral de tous ces acteurs en leur annonçant des catastrophes et vous précipiterez la chute. A l’inverse, rassurez-les et vous aurez une chance de faire redémarrer l’activité plus tôt que prévu ou, à tout le moins, de limiter les dégats.

La confiance suppose la franchise

Pour autant, je suis en désaccord avec vous sur deux points fondamentaux. D’abord, il ne faut pas sur-estimer l’influence des médias sur l’opinion. Ce jeu à sens unique, souvent décrit par les détracteurs de la presse, au terme duquel une poignée de journalistes ferait la loi sur l’ensemble d’une population est une fumisterie. Par définition, un média n’est jamais qu’un tuyau, un vecteur, il est le produit de cette opinion générale autant qu’il y participe. La relation est profondément interactive. Le journaliste sent l’opinion, l’absorbe, la retranscrit, parfois l’amplifie mécaniquement en raison de l’audience attachée à son métier, mais il ne la fabrique pas et je doute même qu’il l’influence autrement que très superficiellement. Il suffit pour s’en convaincre de se rappeler comment la constitution européenne, défendue massivement par les médias, a été rejetée tout aussi massivement par les citoyens. La presse avant senti que l’opération serait un échec, elle a tenté d’aller contre l’opinion et elle a été magistralement désavouée.

Ensuite, je trouve qu’il y a quelques chose d’infiniment infantilisant de la part des élites à vouloir dissimuler la réalité aux journalistes et, à travers eux, au public en estimant que l’immense majorité n’est pas en mesure d’appréhender l’étendue et les enjeux d’une situation. Oserais-je faire observer que c’est précisément cette élite si intelligente et si éclairée qui est à l’origine de la catastrophe ? Je crois qu’il serait beaucoup plus sain de dire la vérité, calmement, plutôt que de tenter de minimiser les choses. D’ailleurs, aimeriez-vous, dans un tout autre domaine, que les médias vous cachent un danger de santé publique susceptible de vous concerner simplement pour éviter une panique générale ? Non, n’est-ce pas ?

S’il est vrai que l’économie se fonde essentiellement sur la confiance, je ne crois pas que la confiance puisse reposer sur le mensonge ou la dissimulation. Prétendre le contraire, c’est amorcer la sortie de crise sur de bien mauvaises bases et montrer qu’on n’a tiré aucune leçon des événements récents.

28 février 09

La fin des haricots !

Classé dans : Débats — laplumedaliocha @ 11:20

Bon, je m’étais promis de mettre ma plume en drapeau aujourd’hui, mais comme les Cassandre s’égosillent, le repos attendra demain. Narvic commente le livre de Bernard Poulet avec délectation. Songez donc, l’auteur annonce la mort de la presse papier, de l’information, des journalistes, du journalisme etc. Autant j’aime les analyses lucides fussent-elles douloureuses, autant je suis toujours heurtée par l’étrange jubilation que suscitent les mauvaises nouvelles chez certains. Moi, c’est le succès qui me met en joie, pas l’échec, mais bon. Heureusement, le temps où ces cris de joie me blessaient est passé. Subsistent juste quelques réflexions que je vous livre ici. Je m’étonne par exemple qu’en temps de crise, (générale, pas seulement de la presse) on puisse ainsi, avec tant d’enthousiasme,  annoncer la disparition d’un secteur industriel qui représente dans notre pays environ 10 milliards de chiffre d’affaires et 200 000 emplois (chiffres “La presse française” par Pierre Albert, La documentation française) ce d’autant plus que, comme le souligne cet excellent rapport “les enjeux de cette crise dépassent l’économie, du fait du rôle social et politique de la presse en matière d’information et de diffusion des idées. Les récentes évolutions peuvent mettre en péril le pluralisme du quatrième pouvoir et affaiblir ses fonctions propres de réflexion sur l’actualité au-delà de l’immédiateté”. Voilà pour les principaux éléments du décor. Je trouve qu’ils ont un certain poids.

L’échec de la culture fric

Passons au reste, je ne vais pas ici tenter d’analyser dans le détail la crise de la presse en France et dans le monde, il faudrait écrire un livre. Je m’en tiendrai simplement à soulever une idée étonnamment absente des débats. Plus que d’Internet ou d’un changement d’habitudes des lecteurs, il me semble que la presse est surtout en train de souffrir de la fin des années fric. Or, on confond à mon sens l’éclatement d’une bulle, la fin de l’argent facile, avec la disparition d’une activité. Pas plus que la crise de l’automobile n’annonce la mort de la voiture ou la crise financière celle de la banque, les difficultés de la presse ne permettent d’annoncer la fin prochaine du journalisme. La presse a longtemps mené grand train, versant des salaires de chefs d’Etat  africains, remboursant des notes de frais hallucinantes, acceptant sans broncher des coûts de fabrication et de distribution déraisonnables sous la pression de notre cher syndicat du livre. Tenez une anecdote pour que vous ayez une idée du problème : dans un grand quotidien national, un journaliste avait l’habitude d’indiquer sur ses notes de frais ” TMSP”. Je précise que dans ce journal, on pouvait sans difficultés faire passer en notes de frais l’achat d’un smoking pour assister à un cocktail. Un jour, un nouveau comptable osa demander à la star de la rédaction ce que signifiaient ces drôles d’initiales : “Tant Mieux Si ça Passe” lui répondit l’auteur facétieux. Tout cela a fonctionné néanmoins durant des décennies et il faut bien admettre avec le recul que c’était un véritable miracle.

La faute à pas de chance

Et puis le modèle s’est épuisé. Quand on réussit à gagner de l’argent sans talent particulier et avec des compétences de gestionnaires plus que médiocres, forcément, le jour où ça s’arrête on crie à la catastrophe. Ceux qui étaient et sont encore aux manettes, n’ont pas d’autre choix que d’annoncer la mort du secteur pour se dédouaner.  Internet n’a eu qu’à donner une pichenette pour que tout s’effondre. Et les Cassandre vendent maintenant très cher en librairie leur constat d’échec avant de partir en retraite avec un cynisme qui me glace. Tout le monde surenchérit et les plus extrémistes se disent “au fond c’est tant mieux, vive la mort du journalisme et la naissance d’autre chose”. Quoi ? Personne n’en sait rien, mais ce n’est pas grave. L’échec d’une génération d’éditeurs de presse est perçu comme l’échec d’une industrie toute entière et, plus profondément celui d’un système, phénomène  qu’une poignée de rebelles sur le web analyse avec allégresse comme l’annonce de la naissance d’un nouveau monde. Allons, on n’a jamais vu naître de nouveau monde, l’homme étant ce qu’il est, il ne cesse de reproduire les mêmes modèles partout où il s’aventure. Les journalistes vont disparaître au profit des blogueurs ? J’en doute, mais même si c’était le cas, ça donnerait quoi ? Les blogueurs se rassembleront, créeront des entreprises, chercheront des financements, se professionnaliseront dans l’information et deviendront…des journalistes dans des entreprises de presse. Quelle nouveauté, c’est décoiffant ! Comme l’écrivait Céline dans sa thèse de médecine à propos de la révolution française : “l’humanité s’ennuyait, elle brûla quelques dieux, changea de costume et paya l’histoire de quelques gloires nouvelles. Et puis la tourmente apaisée, les grandes espérances ensevelies pour quelques siècles encore, chacune de ces furies partie sujette pour la Bastille en revint citoyenne et retourna vers ses petitesses” (eh oui, l’écrivain perçait déjà sous le médecin ! Extrait de Semmelweis).

Ce qui meurt ? Un modèle de gestion désastreux

Je vais vous dire au fond ce qui est en train de disparaître, les journaux aspirateurs de pub, les armées mexicaines de rédacteurs en chef surpayés, la gestion à la petite semaine, le conformisme intellectuel, les projets foireux à effet de levier montés par quelques vieux barbons de la presse qui appliquent des recettes vieilles de trente ans grâce aux capitaux d’une pseudo-élite que l’idée d’avoir un journal fait fantasmer comme un notable de province qui se rend à son premier rendez-vous avec une call girl. Voilà ce qui disparait et c’est tant mieux.  Dans un marché qui est devenu plus compliqué, il va désormais falloir faire preuve de professionnalisme, de talent, d’inspiration, de sincérité et d’esprit innovant. Il va falloir réinventer un modèle, bref, il va falloir se bouger. Les concepteurs de XXI montrent que quand on veut, on peut, quand on a une idée originale et le courage intellectuel doublé du courage financier de penser différemment et de prendre des risques, on y arrive. Le Canard enchaîné illustre quant à lui un autre aspect fondamental : lorsqu’on est fidèle à sa ligne éditoriale depuis près d’un siècle,  lorsqu’on propose du journalisme et non pas de la pub enrobée d’information, on vit fort bien. 

Ces deux exemples, pris parmi beaucoup d’autres, montrent que la presse n’est pas morte, pas plus que le journalisme d’ailleurs. Ce qui est mort c’est le modèle juteux qu’on a connu et la génération qui l’a piloté à l’aveugle.  Et je trouve regrettable que ceux qui nous ont mené là aient aujourd’hui l’impudence de dissimuler leur incompétence derrière l’écran de fumée d’Internet, de même que je trouve regrettable que la mort de la presse soit devenu le dernier fond de commerce à la mode.  Et puis un mot sur les blogueurs. Ils sont dragués en ce moment, mais savent-ils seulement pourquoi ? Parce qu’ils constituent une main d’oeuvre gratuite ou au mieux quasiment donnée. Alors on reprend leurs billets, on les flatte, et on s’assure ainsi de leur bienveillance dans un monde où tout est à faire et où certains pensent qu’il vaut mieux les avoir avec soi que contre soi. S’il y a une menace de prolétarisation, elle est là, bien plus que dans celle des journalistes. Voilà, la vérité. En ce qui me concerne, je refuse d’écouter ces jérémiades et je m’en tiens à une certitude : le journalisme est indispensable à la démocratie, par conséquent il doit vivre et il vivra. Et puis j’en ai une autre de certitude, quand on a du talent, des idées et du courage, on ne se lamente pas à longueur de journée, au contraire, on réfléchit, on lance des projets et on réussit. Je ne doute pas un instant que dans les années à venir, des talents vont se dresser et que nous sortirons de cette période difficile. Il y aura moins d’acteurs, c’est sûr, moins d’argent jeté par les fenêtres et moins de canards boiteux, c’est le cas de le dire. Tant mieux. Les lamentations n’auront qu’un temps, celui que les pleureurs professionnels partent en retraite.

16 février 09

Il ne faut pas toucher aux idoles…

Classé dans : Débats — laplumedaliocha @ 08:24

51dlyo8mol_sl500_aa240_1Bon, je l’ai enfin lu ce livre, vous savez, “Le Monde selon K”. Et j’ai du vérifier à plusieurs reprises que c’était bien de lui que j’avais entendu parler ces derniers jours. Il faut croire que oui, sauf à ce qu’un éditeur facétieux ait joué à glisser sous la jaquette un autre texte que celui d’origine. Je redoutais d’avoir à lire un pamphlet antisémite truffé de révélations fracassantes sur des pots de vin divers et variés. Avouez que c’est cela qui ressortait des débats autour de l’ouvrage. Eh bien croyez-moi sur parole ou allez vérifier, ce serait encore mieux, toute cette polémique relève de la caricature. Reprenons l’accusation d’antisémitisme : dans un livre de 324 pages elle repose sur un passage situé page 276 que je reproduis ici :

“En définitive, ce qu’il (Bernard Kouchner)ne cesse de partager et d’exprimer avec l’autre Bernard (BHL), c’est bel et bien la haine du gaullisme et de la philosophie politique qui le sous-tend : les valeurs de la Révolution française, de la Convention au Conseil national de la Résistance ; celles d’une indépendance nationale honnie au nom d’un cosmopolitisme anglo-saxon, droit-de-l’hommiste et néo-libéral, fondements de l’idéologie néoconservatrice que nos nouveaux philosophes ont fini par rallier”.

Avouez que l’actualité récente nous a confrontés à des déclarations autrement plus contestables. Ah, mais il y a le vilain mot “cosmopolitisme” me direz-vous.  En effet, un mot qui a eu le malheur d’être utilisé par des gens peu recommandables et qui serait donc devenu inutilisable.  Et puis quelques lignes au-dessus l’auteur désigne Bernard Henri Lévy non pas par ses fameuses initiales mais en l’appelant Lévy. Eh oui, l’auteur compare les deux Bernard, il n’est pas illogique que ça l’amène à écrire Kouchner et Lévy. 

Un autre aspect du Monde selon K qui a suscité la polémique a été levé par Jean-Michel Aphatie. Voilà qui me désole car je suis de nouveau en désaccord avec son analyse alors qu’au fond je partage sa haute vision du métier. C’est sur les méthodes pour parvenir à un journalisme éthique et de qualité que nous nous séparons. JMA s’étonne que Pierre Péan commence son livre par une scène à Trouville lors de la coupe du monde de Rugby en 2007 où le Ministre des affaires étrangères, invité avec son épouse au Women’s forum, se lève la main sur le coeur en entendant l’hymne national britannique et se rassoit au moment de la Marseillaise. Et Jean-Michel Aphatie de s’indigner qu’un livre commence sur une telle scène sans explications complémentaires. Et alors ? Pierre Péan propose dans son livre de révéler une facette inconnue du ministre au-delà de l’image médiatique qu’on connaît par coeur. Et il trouve que cette scène étonnante amorce bien son propos, mais comment pourrait-il l’expliquer, il n’est pas voyant. Au passage, nous retrouvons là l’étonnant réflexe qui consiste, lorsqu’un journaliste livre une information dérangeante, à le sommer de se justifier au lieu de demander des explications à celui qui est concerné. C’est tout de même étonnant cette tendance chez mes confrères à vouer aux gémonies tous ceux qui trouvent de l’information, donnant ainsi à penser que le seul journalisme admissible dans ce pays est la synthèse de communiqué de presse, la présentation du 20h ou l’interview radio. 

Mais revenons à la scène de Trouville, en fait, l’argument est le suivant : il suffit de rapprocher cet épisode du mot “cosmopolitisme” pour démontrer ce que le livre a, je cite, “de nauséabond, de frelaté, de louche”, comprendre d’antisémite. Fallait-il qu’il y ait peu d’éléments au soutien de cette thèse pour qu’on en soit réduit à ce genre de contorsions interprétatives. Un mot, une scène, l’usage d’un patronyme au lieu de trois initiales, le tout sur 324 pages, c’est quand même très peu pour étayer une accusation aussi grave, non ? En tout cas, le but est atteint, on a créé la suspicion.  Figurez-vous qu’après avoir lu les billets de JMA, j’étais convaincue qu’il avait raison. Il a fallu que je me plonge dans l’ouvrage pour constater par moi-même que je n’adhérais pas à cette approche. Mais combien ne le liront pas et véhiculeront sans la vérifier une analyse que, peut-être, ils n’auraient pas partagée s’ils avaient fait l’effort de s’en assurer….

Tous les professionnels de la communication savent qu’une fois qu’une information est lancée, vraie ou fausse, le mal est fait. On aura beau publier tous les démentis ensuite, seule la première idée restera gravée dans l’esprit du public. Pierre Péan a créé le doute sur l’éthique de Bernard Kouchner, mais au terme d’un long travail d’investigation et en avançant des faits, ce-dernier crée à son tour le doute sur la respectabilité des intentions de son accusateur. Un partout la balle au centre. Quoiqu’il advienne désormais, le public doutera à jamais des intentions de l’auteur et donc de la véracité de ce qu’il avance. Ainsi va notre société de communication. Toujours la forme l’emporte sur le fond, le préjugé  sur le raisonnement, l’idée simpliste sur l’observation des faits, les attaques ad hominem sur les débats de fond.

Reste les conflits d’intérêt liés à l’activité de consultant. Tous ceux qui connaissent le couple Kouchner-Ockrent savent qu’ils sont ambitieux, mènent parfaitement leur barque et sont conscients de leur valeur qu’ils monnayent au plus juste de leurs intérêts. Après tout ils ont parfaitement raison, tant qu’ils ne dérapent dans le conflit d’intérêt. Pourquoi se taisent-ils tous ces témoins ? Pourquoi si peu de voix s’élèvent-elles pour soutenir Péan qui a eu le courage de révéler tout haut ce que tout le monde sait mais se contente de murmurer dans les dîners en ville ? A savoir que derrière l’image humanitaire de Bernard Kouchner et celle de journaliste intransigeante à l’américaine de son épouse, il y a une réalité économique qui, peut-être n’est pas tout à fait conforme à l’image idyllique qu’en a le public ? Parce que le couple les fait trembler, tous. Songez donc, l’un est au sommet de la politique, l’autre au sommet des médias, voilà de quoi tenir tout le monde en respect. Et lorsque ces informations finissent quand même par sortir sous la plume téméraire d’un journaliste, alors la réaction est immédiate, mieux vaut prendre parti contre celui qui a brisé l’omerta, il pèse mille fois moins lourd que les gens qu’il met en cause. Et les mêmes qui défendent officiellement le ministre se réjouissent secrètement à l’idée qu’enfin tout ceci se retrouve sur la place publique. C’est beau le courage. 

Allons, quittons le joyeux univers de la polémique stérile à la française pour évoquer le coeur du livre, autrement dit ce qui occupe 288 pages sur 324 et dont personne ou presque ne parle : le fameux droit d’ingérence humanitaire défendu par Bernard Kouchner tout au long de sa carrière. C’est là-dessus que Péan se penche en suivant les grands combats, du Biafra au Kosovo en passant par le Rwanda ou le Darfour. Cette conviction qu’il faut intervenir partout ou des gens souffrent, sans se soucier ni des obstacles matériels, ni des enjeux politiques et militaires, ni même des risques d’erreur ou de récupération. Une démarche sous-tendue par un humanisme réel, mais aussi une vision profondément manichéenne du monde : il y a les bons et les méchants, les victimes et les bourreaux. Comme si les choses étaient aussi simples, en particulier les guerres. Tout au long du livre,  Pierre Péan montre l’agacement du quai d’Orsay, la réticence des militaires, les protestations des associations humanitaires face aux coups d’éclats de Bernard Kouchner dont l’impact médiatique est décrit dans certains cas comme inversement proportionnel à l’efficacité sur le terrain. Et il invite le lecteur à réfléchir au-delà des apparences séduisantes. On referme le livre avec l’image en tête d’un Don Quichotte, monté sur un camion rempli de sacs de riz et suivi par une meute de journalistes, traversant des villages semés de cadavres sous le regard de quelques survivants affamés. C’est beau, c’est noble, mais est-ce la bonne manière de faire ? Faut-il adhérer ou non à ce droit d’ingérence humanitaire ? Vaste question.

Au fond, il n’y a qu’une ombre pour moi dans ce livre, c’est le conflit personnel que l’auteur avoue à deux ou trois reprises entretenir avec l’objet de son enquête. Mais justement, il le dit, et c’est honnête. Le lecteur est ainsi en mesure de se faire son opinion.

Comme l’écrivait Flaubert : “Il ne faut pas toucher aux idoles, la dorure en reste aux mains”. 

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