La Plume d'Aliocha

11 novembre 09

Il était une fois un président…

Classé dans : Débats, Mon amie la com' — laplumedaliocha @ 11:35

Tiens, on dirait bien que mon amie la com’ officielle a des problèmes. Un conseiller de Nicolas Sarkozy se serait un peu trop empressé de raconter une belle histoire sur la page Facebook du président, une histoire selon laquelle notre Président aurait justement participé à l’Histoire, autrement dit aurait assisté à la chute du mur de Berlin le 9 novembre 1989.

Vrai, pas vrai ? Je n’en sais strictement rien. Les éléments évoqués par le journaliste de Libération,  par le nouveau blog du Monde et par Arrêt sur Images sont en effet troublants. Plus troublantes encore, les explications embarrassées et pour tout dire emberlificotées d’Alain Juppé et de François Fillon. Quand on  assiste à un événement de cette ampleur, on s’en souvient, non ? On ne se demande pas 20 ans plus tard si c’était le jour même, le lendemain ou une semaine après, que je sache.

Toujours est-il que Daniel Schneidermann s’interrogeait hier, un brin déprimé, sur l’importance réelle de l’affaire, vu qu’elle ne semble pas bouleverser les médias traditionnels. D’accord, ce n’est pas le Watergate. D’accord, nous vivons tellement dans l’ambiance “politiques tous pourris”  qu’on n’est plus à ça près. D’accord la chute du mur est autrement plus importante que nos querelles franco-françaises d’agenda. D’acord c’est la crise et on a autre chose à penser.

Mais tout de même. Quand je lis ici et là en commentaires sous les articles que ce ne serait qu’une agitation-médiatique-qui-n’intéresse-pas-les-français, j’en viens à me demander si on ressent encore un attachement aux valeurs républicaines dans ce pays ? Raconter qu’on a senti dès le matin qu’il allait se passer des choses importantes et qu’on a filé à Berlin alors que de l’avis général ce fut un événement totalement imprévu, ça pose un problème.

A mes yeux c’est important d’éclaircir cette histoire pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’on a déterré un lièvre et que maintenant il faut aller jusqu’au bout. Je ne sais pas vous, mais moi ça me dérange qu’on puisse me vendre des mensonges historiques à l’Elysée. Et ça me dérange tout autant qu’on puisse croire qu’il y a mensonge si tel n’est pas le cas. On se disputerait sur la date du 15 ou du 16 novembre, je trouverais cela parfaitement dénué d’intérêt. Mais la question est beaucoup plus intéressante que cela. La question c’est : mon amie la com’ joue-t-elle à enjoliver le portrait du Président au mépris du plus élémentaire respect de la vérité factuelle en voulant faire croire qu’un instinct politique hors norme l’aurait poussé à se rendre sur place le jour même ? Si oui, alors cela signifie que l’on est prêt à prendre toutes les libertés avec toutes les vérités. Sans pudeur et jusqu’à l’absurde. Observez le déluge d’incohérences auquel cela a donné lieu. Voyez l’embarras de politiques de la carrure de Juppé ou de Fillon. Tout est si embrouillé qu’on ne sait même plus qui était où, quand et à quelle heure. D’aucuns parlent d’un voyage en train, d’autres en avion de ligne, ou bien encore en jet privé,  le 9, le 10 ou bien le 16 novembre. Je ne crois pas au trou de mémoire collectif en ce qui concerne un événement aussi important, par conséquent, il y a des menteurs.  Ensuite, nous assistons ici à un conflit entre presse et com’ officielle qui devrait je crois interpeller le public pour peu qu’on l’alerte sur les enjeux de société qui s’y attachent. Bah, ça vous regarde vous les journalistes, me répondrez-vous. Ah bon ? Mais pour qui croyez-vous qu’on bosse ? Pour le public justement et pour une certaine idée de la démocratie. Et en l’espèce pour qu’on ne s’amuse pas à tripoter l’histoire dans le but de bâtir une légende aussi ridicule. Au fond voyez-vous nous retrouvons ici encore le sempiternel débat sur l’objectivité journalistique. Comme je l’ai expliqué, elle ne prétend pas s’appliquer à la présentation des événements, mais à la vérité factuelle sur laquelle s’appuie cette présentation. On ne joue pas avec les faits. C’est toute la différence entre l’information journalistique et la pub, le marketing, la com’ officielle. Il est regrettable que nous les journalistes n’ayons pas suffisamment expliqué l’importance de notre rôle en la matière. Au final, non seulement on ne saisit pas la valeur de notre travail, mais en plus, on laisse prospérer dans l’indifférence généralisée l’image chaque jour reconstruite d’un univers de plus en plus factice. Cette affaire n’intéresse pas les français ? C’est bien dommage.

1 novembre 09

Un code de déontologie moderne, enfin ! (2)

Classé dans : Débats, questions d'avenir — laplumedaliocha @ 15:21

Quelques mots dans le prolongement du billet précédent en réponse à un article de Paul Villach publié sur Agoravox. Celui-ci attaque le projet de code de déontologie de Bruno Frappat sous prétexte qu’il entretiendrait “trois erreurs traditionnelles qu’aiment à répandre les médias” (je sens poindre l’influence de Bourdieu et Chomsky). D’abord explique-t-il la distinction entre faits et commentaires sur laquelle s’appuie le code serait inopérante puisque on n’accède jamais qu’à la représentation des faits, non aux faits eux-mêmes. Certes. Si l’observation est intéressante, elle témoigne néanmoins d’une ignorance du journalisme qui serait pardonnable si elle ne se traduisait par des attaques un peu trop péremptoires à mon goût. Quand on pratique le journalisme, on sait fort bien distinguer ce qui relève de la description des faits selon la règle des 5 w (qui impose de répondre à ces 5 interrogations : who, where, when, what, why), du commentaire. Exemple : “Jean Sarkozy (who) a annoncé le 22 octobre (when) sur France 2 (where) son intention de renoncer à se porter candidat à la présidence de l’Epad (what) en raison des réactions suscitées par sa candidature (why). Rappelons que l’Epad est un organisme créé par le général de Gaulle etc. (mise en perspective). Il est heureux que ce-dernier ait enfin pris acte de la colère populaire déclenchée par un évident népotisme d’autant plus inadmissible que notre pays est en crise et, surtout, que de nombreux jeunes, eux très diplômés, ne trouvent pas d’emploi car leur père n’est pas à l’Elysée (commentaire). Alors je veux bien que l’on joue à faire de la philosophie en maniant l’exemple fameux du “ceci n’est pas une pipe” de Magritte, c’est aussi louable qu’intéressant, mais ça n’informe pas en pratique un journaliste sur ses obligations professionnelles. Or, l’objet du code est précisément de fixer des règles déontologiques susceptibles de guider les journalistes dans leur travail. Leur dire qu’ils n’accèdent jamais aux faits mais seulement à leur représentation n’apporte rien. En revanche, souligner qu’il faut s’en tenir aux faits et éviter de les mélanger avec les commentaires est tout à fait utile et même nécessaire. Rappelons à ce propos la remarquable observation d’Hannah Arendt :

“Les faits sont la matière des opinions, et les opinions, inspirées par différents intérêts et différentes passions, peuvent différer largement et demeurer légitimes aussi longtemps qu’elles respectent la vérité de fait. La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat”.

Osera-t-on me dire qu’Hannah Arendt véhiculait en écrivant cela le mythe journalistique de l’accès direct aux faits ?

Deuxième critique : le code procéderait à “une dénégation discrète de la loi d’influence” (ah, les vils journalistes manipulateurs ! ) en écrivant que le journaliste “refuse toute confusion entre information et promotion ou publicité”. L’auteur de l’article ne voit pas de différence entre information et publicité, estimant que toute communication, journalistique ou publicitaire,  emporte nécessairement une influence. C’est bien entendu exact. Mais la charte encore une fois ne fait pas de théorie de la communication, elle s’adresse d’un point de vue pratique aux journalistes et leur dit : “vous ne devez pas prêter votre plume à des opérations de publicité de quelque nature que ce soit”. Voyez à ce sujet ce billet dans lequel je relayais les inquiétudes de Laurent Habib, patron d’Havas au sujet du développement inquiétant de la publi-information. Par ailleurs, les lecteurs habituels d’@si ont dû ces derniers temps lire nombre d’articles à ce sujet chez Daniel Schneidermann. Non seulement le code ne nie pas la loi d’influence, mais au contraire il invite les journalistes à avoir conscience des conséquences positives ou négatives de ce qu’ils publient. N’est-ce pas une reconnaissance implicite de leur influence, assortie d’un appel à la responsabilisation ? La distinction entre information et publicité ne s’inscrit pas sur le terrain de l’influence mais sur celui de la différence entre rendre compte en toute indépendance d’un événement d’une part et vanter les mérites d’un produit contre rémunération ou sous la contrainte d’autre part. Chacun comprendra qu’il en va de la crédibilité de la presse.

Troisième critique : rien n’indique dans ce code ce qui fonde la décision de publier ou non une information. Si, je m’excuse, beaucoup d’éléments l’indiquent. L’obligation de hiérarchiser contenue dans l’article 1, par exemple, renvoie à la nécessité de trier ce qui est important de ce qui ne l’est pas. C’est un premier critère qui, en effet, peut prêter à discussion car il confère un pouvoir important à un organe de presse.  N’oublions pas toutefois que le pluralisme est censé corriger ce pouvoir dès lors que ce qui n’intéresse pas l’un excitera la curiosité de l’autre, sauf à croire au grand complot des médias qui se réuniraient tous les matins pour décider ensemble ce qu’ils vont cacher au public. Notez il y en a pour le penser, comme d’autres s’obstinent à considérer qu’on n’a jamais marché sur la lune. Ajoutons qu’Internet tempère de plus en plus les effets potentiellement négatifs de cette fonction attribuée à la presse. Outre l’importance ou non d’un fait qui pousse à l’évoquer ou à le taire, viennent une série de limitations à la liberté de publier une information liées au respect de la dignité, de la présomption d’innocence, de la vie privée, ou encore à l’interdiction de susciter haines, discriminations, préjugés. Sans compter l’article 3-1 qui enjoint de ne pas mettre en cause l’honneur d’autrui  sans information crédible sur les faits allégués. Tels sont les critères qui limitent la sortie d’une information. Ils ne satisferont pas les adeptes du grand complot médiatique, mais je gage que ceux-là n’auraient pas été davantage convaincus par des informations plus précises, à supposer d’ailleurs qu’elles puissent être fournies, ce dont je doute. Il n’y a que le gouvernement chinois qui sache parfaitement ce qu’il entend par important ou non en ce qui concerne l’information…

Ceux qui nient la différence entre information journalistique et publicité, ou bien encore contestent la possibilité de relater un fait de la manière la plus exacte, fidèle et objective possible au nom d’une vision idéalisée et assez théorique des choses, me donnent toujours envie de les envoyer observer durant quelques jours le fonctionnement de la justice. Ils verront que c’est une affaire humaine parfois bien éloignée d’une vision idéale de la Justice. Il n’empêche, des milliers de juges la rendent chaque jour, de même que des milliers de journalistes tentent avec plus ou moins de succès, de talent et d’éthique de rendre compte de l’actualité quotidiennement. Ils ne sont pas plus objectifs que les juges ne sont justes, mais ils tendent à l’objectivité, c’est leur mission et leur devoir. Un devoir qui est en passe d’être réaffirmé, et c’est tant mieux.

6 octobre 09

Pour une approche humaniste d’Internet

Classé dans : Débats — laplumedaliocha @ 15:03

Dominique Wolton, directeur de recherches au CNRS travaille depuis des années sur la communication. Il vient de publier un ouvrage, intitulé “Informer n’est pas communiquer” (CNRS Editions 2009) dans lequel il adresse quelques mises en garde salutaires sur la manière dont nous pensons la communication et Internet.

Commençons par  une petite précision de vocabulaire. Sur ce blog, j’ai l’habitude d’opposer l’information (sous-entendue journalistique) à la communication, surnommée la com’, c’est-à-dire globalement la publicité, le marketing et l’information produite par les services de communication. Cette distinction, qui s’inscrit dans un rapport d’opposition, est caractéristique de l’univers journalistique. Elle est toutefois réductrice et ce n’est pas ainsi que Dominique Wolton utilise ces deux termes. L’information chez lui n’est pas réduite à l’information journalistique qu’il appelle “information nouvelle” mais englobe aussi l’information service et l’information connaissance, tandis que la communication de son côté désigne l’activité consistant à entrer en contact avec autrui pour, au choix, partager, séduire ou convaincre.

Contre l’idéologie technique, mais pas contre le web

Cela étant précisé, que défend Wolton dans ce livre ?

L’essentiel de son message réside dans une mise en garde : ce n’est pas parce que l’information circule via internet plus vite, plus librement et de façon interactive que pour autant nous communiquons mieux, au sens où nous améliorons notre rapport à l’autre. Une évidence ? Pas tant que cela. L’auteur critique en effet ce qu’il appelle l’idéologie technique, c’est-à-dire la conviction que le progrès de la communication se confond avec le progrès technique. Cette idéologie se repère selon lui à sa capacité à considérer que les problèmes de société seront résolus par la technique qui est ainsi transformée en facteur d’organisation et de sens d’une société. Cette idéologie se repère également à sa capacité à oublier le passé et plus précisément les évolutions qui l’ont précédée. On la reconnait enfin à son refus de la réglementation.”Curieusement, note Dominique Wolton, même avec la crise actuelle du capitalisme financier on ne parle pas encore de l’indispensable nécessité de réglementer Internet. Au-delà, la traçabilité généralisée, masquée par le vécu du sentiment de liberté et de toute puissance, peut mettre en cause les fondements de libertés privées et publiques difficilement acquises en trois siècles de batailles politiques. Mais rien n’y fait, la loi est perçue comme liberticide alors que, depuis toujours, l’ambition de la loi, dans les démocraties, n’est pas de tuer les libertés mais de les protéger”. On observera au passage que lorsque Renaud Revel invoque Wolton pour contrer l’ambition de réglementation de Copé, il me semble qu’il brutalise quelque peu  la pensée de l’auteur. Wolton est favorable à la régulation du web.

Des évolutions multiples

Or, les évolutions actuelles invitent selon lui à repenser entièrement le lien social. Quelles évolutions me direz-vous ? Il y en a plusieurs dont les effets se conjuguent. Les dérives de l’information qui l’ont menée, pour la première fois dans l’histoire, à se séparer de la communication. Jusqu’à présent, les nouveaux modes de communication, presse, radio, télévision apportaient des progrès de diffusion de l’information et donc des progrès de communication. Mais l’information souffre désormais de 10 dérives qui changent la donne  : standardisation, stéréotypes, simplification, idéologie du scoop, course de vitesse, tyrannie économique, mondialisation, rumeurs, tendance à tourner en rond, peopolisation. Selon Wolton, il n’est pas certains que ces tendances puissent être combattues par le web. Ce pourrait bien même être le contraire.

Là-dessus est intervenue la grande révolution d’Internet qui a remplacé l’ancien schéma vertical de la communication par un schéma horizontal et égalitaire ou le récepteur, autrefois homogène, se morcelle et surtout joue un rôle de plus en plus important. Il accepte ou refuse, discute, choisit les informations etc. Au passage, Wolton critique également la tentation de supprimer les intermédiaires que sont les journalistes, politiques, médecins, juristes sous prétexte d’égalité. L’égalité ne suppose pas la disparition des détenteurs de savoirs, sauf à sombrer dans le populisme. 

L’incommunication à l’horizon

La mondialisation et la transformation du monde via Internet en un village virtuel nous confrontent désormais brutalement à l’autre et donc à l’horizon de la communication qui est l’incommunication. Si l’on communique avec tout le monde, on ne s’entend pas avec tout le monde. D’où le double risque d’un repli individualiste et d’un essor des communautarismes.  Or, vivre en société, ce n’est pas aller chercher quelqu’un qui pense comme soi à l’autre bout du monde, mais être capable de cohabiter avec les personnes qu’on a autour de soi. Et cohabiter suppose de communiquer. C’est l’autre idée-force de Wolton : toute approche de la communication correspond à une vision de la société :

“L’organisation des médias n’est jamais indépendante d’une vision de la société (…) entre les médias de masse et internet, l’opposition n’est pas entre “vieux” et “nouveaux médias” mais entre deux visions de la société. Le reflet de l’hétérogénéité sociale d’un côté avec la nécessité de faire cohabiter identité et collectivité ; l’acceptation de la segmentation de l’autre”.

C’est pourquoi, selon lui, le défi que lance internet est rien moins que d’inventer un nouveau lien social en tenant compte de ce nouveau rapport d’égalité et de cette circulation planétaire de l’information.  Cela suppose notamment un renforcement du cadre commun. En ce sens, Wolton estime que l’Europe constitue le plus grand laboratoire de la communication politique s’efforçant de concilier identité et cadre commun. Cela suppose surtout de penser enfin la communication en la détachant de l’idée contestable selon laquelle le progrès technique emporterait nécessairement un progrès équivalent de la communication.

On observera que la plupart des constats effectués par Wolton sur Internet ne sont rien d’autres que ceux des plus fins spécialistes de la toile. L’égalité nouvelle qu’il apporte, la vitesse, la liberté, l’interactivité qui caractérisent la circulation de l’information, l’émergence nécessaire d’un nouveau modèle social etc. La seule différence, c’est que sa réflexion part de l’homme et non de la technique. A méditer…

Philarête amorce sur son blog une réflexion sur Internet et la démocratie. C’est ici et . Par ailleurs, Jean-François Copé a agité les esprits en publiant une tribune sur Slate dans laquelle il plaide pour la régulation d’Internet au nom de la protection des libertés publiques.

29 septembre 09

Marche à l’ombre

Classé dans : Débats — laplumedaliocha @ 19:33

Eolas, dans un billet remarquable publié aujourd’hui, éclaire l’affaire Polanski d’un analyse juridique particulièrement bienvenue. Toutefois, l’un de ses arguments en fin de démonstration m’a laissé perplexe.

Il se dit choqué que les mêmes artistes ayant milité pour la répression pénale du téléchargement illégal, s’insurgent aujourd’hui parce qu’on applique le droit à l’un d’entre eux. Cet argument me rappelle celui, rabaché jusqu’à l’épuisement à l’occasion de l’affaire Hortefeux, des fameuses caméras de vidéosurveillance. Ah ça ! disait-on, c’est un peu fort ! Notre ministre de l’Intérieur qui nous vante les caméras de vidéosurveillance ose s’indigner que l’on diffuse sur le web une vidéo filmée par la caméra tout à fait officielle d’une chaine de télévision dans un lieu tout à fait public.  Dans les deux cas, nous retrouvons notre sempiternelle rebellion webesque qui s’amuse – c’est potache – à renvoyer le monde réel dans les cordes en lui écrasant joyeusement le nez dans…ses erreurs.

So what ? Il n’y a pas plus de lien entre la vidéosurveillance et la bourde d’Hortefeux qu’entre une extradition pour une affaire de viol sur mineure et la protection des droits d’auteurs. Il n’empêche, l’argument aussi incertain qu’il paraisse fait toujours recette auprès des internautes. Non parce qu’ils le jugent objectivement fondé, mais parce qu’il les caresse dans le sens du poil. On rassemble facilement, quand on désigne un ennemi commun. Or, quiconque est hors du web et a l’outrecuidance en plus de vouloir en parler se retrouve immédiatement jeté d’un magistral coup de pied aux fesses, sous les applaudissements enthousiastes des internautes. Voilà qui me rappelle la chanson de Renaud, “Toi tu me fous les glandes, t’as rien à foutre dans mon monde, arrache-toi de là, t’es pas de ma bande, casse toi tu pues, et marche à l’ombre”.

Après tout, Eolas a bien le droit de faire les comparaisons qu’il veut. Le procédé est brillant, à défaut d’être convaincant. Et puis ça m’amuse moi aussi, ces pieds de nez en direction des empêcheurs de tourner rond. Ce qui me dérange, c’est l’idéologie qu’il y a derrière tout ça. Il me semble que nous perdons un temps précieux à préserver une idée de la liberté plus que la liberté elle-même, sur fond d’arrogance technologique un tantinet dérisoire et de manichéisme affligeant. Je ne parviens pas à adhérer à l’utopie d’un monde parfait, pas plus qu’à l’idéologie technique qui prétend régir la société pour son plus grand bien. Une idéologie qui se défie des règles, rejette toute intrusion extérieure et prétend être la seule habilitée à  se penser et à se réguler.  

Je vais faire grincer des dents, mais tant pis. Cette posture me rappelle étrangement celle de la finance. Refus de toute règle, confiance absolue dans l’outil qualifié d’auto-correctif (le marché), technicité extrême considérée comme un progrès incontestable (la titrisation), mépris souverain à l’égard de toute personne n’appartenant pas au sérail, foi dans un avenir qui ne saurait être autrement que radieux, à condition bien sûr que le législateur ne s’en mêle pas et que les politiques se tiennent sagement en dehors du coup. Cela fait dix ans que j’entends quotidiennement ces discours. On voit où ils nous ont menés. Pour l’instant, les internautes résistent à ce qu’ils croient n’être qu’une intrusion inacceptable de la part de politiques aussi ignares que mal intentionnés. Puisse Internet ne jamais connaître d’accident susceptible d’entraîner une réponse politique, judiciaire et législative. Car dans ce cas, il ne s’agira plus de trouver une solution négociée de régulation entre  spécialistes du web et  politiques en charge de l’intérêt général, ce sera le coup de massue sans sommation. Tout le monde y perdra, mais c’est vrai qu’en attendant, on aura bien rigolé.

21 septembre 09

Un mauvais procès sur un vrai sujet

Classé dans : Débats — laplumedaliocha @ 12:55

Il y a un peu plus d’une semaine éclatait l’affaire Hortefeux. Je sais, vous en avez assez, mais comme elle continue d’être commentée et que je continue de n’être pas d’accord avec ce que lis, j’y reviens. Si vous passez votre chemin, je ne vous en voudrais pas. Revenez demain, on parlera sans doute d’autre chose. De la nouvelle formule du Figaro par exemple, aujourd’hui en kiosque, ou de celle de Libé, qui mérite aussi un petit bilan.

Toujours est-il que l’affaire Hortefeux nous a rallumé la sale petite guerre entre le web et le reste du monde. Au coeur de ce débat collatéral ? Internet est-il ou non en cause dans cette affaire ?

Souvenez-vous, dès que la vidéo a commencé de circuler, les critiques ont fusé. Copée par exemple, qui a pointé la responsabilité du web. Et puis Wolton qui a mis en garde contre le populisme. Et d’autres depuis qui n’ont cessé de surenchérir…

Les professionnels d’Internet ont eu beau jeu alors de les renvoyer dans les cordes :

- c’est une vidéo tournée par des journaliste,

- publiée par des (enfin, d’autres) journalistes,

dans ces conditions, elle est où la responsabilité d’Internet qui soi-disant se complet dans la rumeur, le non-vérifié et les vidéos volées ?

Ils ont raison, bien entendu, mes amis du web de corriger les préjugés faciles et les erreurs qu’ils engendrent. Je ne suis pas certaine en revanche de les suivre quand ils disent qu’Internet est étranger à l’affaire et que toutes les critiques qui ont surgi sur ce terrain sont stupides.

Dernier en date à se faire tailler un short à ce sujet, Alain Duhamel qui a eu l’imprudence de publier chez libé une tribune sur l’affaire.  Du coup, même l’excellent Koz le contredit en qualifiant son combat d’arrière-garde et il n’est pas le seul. Si @si reconnaît qu’il y des réflexions pertinentes dans ce papier, le site souligne aussi que Duhamel en son temps fut victime d’un buzz (à propos de son engagement personnel en faveur de Bayrou lors des présidentielles) et que c’est sans doute pour cela qu’il a une dent contre le web. C’est ici. Plus simplement, peut-être a-t-il appris ce que d’autres sauraient s’ils étaient  moins crispés dès que surgit un débat autour d’Internet, hors de la sphère de celui-ci s’entend. Car ce n’est pas le moindre des paradoxes que les mêmes propos tenus sur le web soient, au choix, entendus ou conspués selon qu’ils émanent d’un adoubé du web ou d’un étranger. Un indice de plus, s’il en était besoin, que cette guerre est moins un affrontement sur le fond qu’une querelle épidermique entre Anciens et Modernes. 

On a une mauvaise perception des choses quand on est susceptible. Or, je trouve mes amis du web bien susceptibles et bien allergiques à la critique, eux qui pourtant ne se dispensent jamais de lancer des flèches assassines.

Mais voyons donc ce que nous dit Duhamel d’aussi stupide et affreux sur le web.

“En l’occurrence, il ne s’agissait ni d’une équipe d’amateurs, ni d’images volées. Très souvent, qu’il s’agisse d’un fait divers, d’un accident, d’une rixe, d’une bavure, d’une catastrophe naturelle, du propos d’un politique, d’un artiste, d’un policier ou d’un quidam, un témoin se trouve là, à sa fenêtre, à la table d’à côté ou dans sa voiture. Il enregistre et il diffuse. Il n’y a plus de geste sans image, de phrase sans son”.

Qui pourrait soutenir le contraire. On peut, au choix, s’en féliciter ou s’en inquiéter, mais on ne peut nier cette réalité.

“Dès que la photo, la séquence ou la boutade se retrouve sur Internet, c’est aussitôt la fièvre, la théâtralisation, la contagion, la dénonciation, le scandale, la polémique. La mince cloison entre vie privée et vie publique s’est effondrée. La technologie permet à chacun de se métamorphoser en reporter d’un instant. La vidéo se rue sur Internet et déferle sur l’information, sans réflexion, sans recul et sans frein. C’est de l’information sauvage, du journalisme barbare, de la traque totale. Cela vise et touche indifféremment coupables et innocents, politiques et citoyens”.

Je trouve, personnellement, que sa description des phénomènes de fièvre sur Internet est assez bien vue. Quand à son inquiétude sur la vie privée, elle n’est rien d’autre que celle qui anime la CNIL. Il n’y a que les internautes pour ne pas vouloir l’entendre cette mise en garde là, en tout cas pas lorsqu’elle vient de l’extérieur.

Et Duhamel d’ajouter :

“Nous n’en sommes qu’au début mais déjà tout est joué : le mobile photographe couplé avec la vidéo reporter assurent le despotisme de la transparence. L’œil inquisitorial et l’oreille chasseresse sont partout. On se plaint des caméras de surveillance mais elles ne sont que la partie visible et infinitésimale d’une toile qui menace la liberté de tous. Avec l’association du mobile et de la vidéo, il n’y a plus d’innocents ni de sphère privée. Chacun est surveillé”.

C’est un peu vrai, vous ne trouvez pas ?

“Comme avec la télévision classique mais dix fois plus encore qu’elle, la vidéo fonctionne à l’instantanéité, à l’émotivité et à l’irrationel. Elle traque l’instant présent pour le projeter sur les écrans universels. Cela signifie que tout est virtuellement public, que tout est brut puisque la rapidité prime sur la vérification des sources, sur le commentaire d’accompagnement, sur le recul le plus élémentaire.
Bien sûr, lorsqu’il s’agit de sites professionnels, animés par des journalistes de métier, les risques diminuent, les inconvénients se relativisent. Encore les exemples ne manquent-ils pas de dérapages par précipitation. Il y a plus : les vidéos d’amateurs, celles des citoyens reporters, remportent des succès étroitement proportionnels à leurs transgressions. Plus on choque, plus on gagne. Plus on surprend (généralement en mal), plus on marque de points. Plus l’on dévoile, plus l’on démythifie, plus l’on déconsidère et plus l’on triomphe.
Il y a là, dès que ne s’exerce aucune règle professionnelle, une pente irrépressible vers la délation, vers la calomnie ou vers l’injure. Déjà, sur les sites, le simple mail fait sauter la plupart des barrières de la courtoisie ou de la mesure. La vidéo dispose évidemment d’une puissance incomparable. Comme la télévision mais sans aucune norme acceptée, elle joue des sentiments, de l’amplification, de la contagion”.

Savez-vous ce qui m’interpelle le plus dans ces observations ? Retirez le mot Internet et remplacez-le par “presse” ou “journalistes” ou bien encore “médias”, et vous conviendrez sans doute avec moi que toutes les critiques que l’on porte à internet sont exactement les mêmes que l’on inflige aux journalistes depuis qu’ils existent. Précipitation, approximation, populisme, goût du scandale, violation de la vie privée. N’est-ce pas que c’est intéressant ? Mais alors, pourquoi les dinosaures des “médias traditionnels” s’insurgent-ils contre des méthodes et surtout des travers qui sont aussi les leurs ? Jalousie, ignorance, angoisse d’un monde sur le point de disparaître, répondent en coeur mes amis du web. Peut-être, mais alors expliquez-moi pourquoi des journalistes aguerris du web, comme Elisabeth Lévy de Causeur ou Philippe Cohen de Marianne2, ont pris le risque fou d’émettre eux-mêmes des réserves sur l’intérêt de cette vidéo et plus encore de s’inquiéter des proportions que prenaient cette affaire ?

L’affaire Hortefeux est bel et bien liée au web

Moi je pense au fond, et c’est là que je voulais en venir, que les professionnels des médias s’inquiètent, en tant que spécialistes de la communication, des évolutions du web et qu’ils ont raison de poser des questions. Parce que du haut de leur histoire qui compte plusieurs siècles, les gens de presse connaissent les dangers qui émaillent le chemin de celui qui entend s’exprimer en direction d’un public. Parce qu’ils ont commis bien des erreurs et qu’ils en mesurent le prix.Parce que ce sont ces erreurs qui ont permis de bâtir les règles du métier de journaliste et de définir les principes de l’éthique journalistique. Et parce qu’en bougeant les lignes, Internet pose nécessairement la question de l’évolution de ces règles. Dire cela, ce n’est pas nécessairement stigmatiser Internet, mais simplement s’interroger sur une nouvelle forme de journalisme et de communication.

Imaginons  un instant que le même épisode ait eu lieu avant le web. Il aurait donné quoi ? Certainement pas 2 minutes de reportage au 20h car les journalistes se seraient concentrés sur l’information essentielle : le nombre de participants, un extrait de discours et hop, emballé c’est pesé. Une brève dans le Canard ? Mais qui s’en serait ému ? Le journal satirique nous en balance tellement chaque semaine de ces petites horreurs de la politique qu’on en est gavés. Retirez à ce document sa forme de vidéo “off” et vous le privez de sa dimension émotionnelle évoquée par Duhamel. Vous lui retirez son petit côté “trou de la serrure” si appétissant. Confiés-là à des médias traditionnels, et ils se demanderont immédiatement si la chose est suffisamment sérieuse et édifiante pour être montrée. Sur ce point, Internet ne peut tout à la fois invoquer son rôle émancipateur vis à vis de la presse et nier le fait que cette diffusion relève de sa spécificité, du rôle social qu’il entend jouer. Sans compter l’effet “buzz” qui lui est très particulier.

Non vraiment, la diffusion de cette vidéo et le scandale qu’elle a déclenché sont bien liés au web.  Par conséquent, la question de l’utilisation du web, non pas seulement en général mais aussi d’un point de vue journalistique, est bel et bien posée. Et les mises en garde des uns et des autres prennent alors un réel intérêt, fussent-elles douloureuses à entendre ou maladroitement exprimées.

Il leur manque peut-être seulement une chose pour être fructueuses, une petite phrase anodine qui dirait à peu près ceci : toute personne communiquant en direction d’un public, quelque soit le média utilisé, est confrontée aux mêmes tentations, aux mêmes impératifs et aux mêmes risques. En cela, le web n’est pas différent des autres médias. Simplement il est neuf et doit accepter de réfléchir sur lui-même. Ce d’autant plus qu’il a tendance à considérer que sa vocation consiste à s’émanciper des règles des vieux médias, à construire un eldorado démocratique affranchi des anciennes erreurs, crispations, mensonges et collusions de ceux qui l’ont précédé. Cette définition par simple opposition est un peu courte, je trouve. Il y a du complexe oedipien chez cet adolescent turbulent, rêveur et rebelle qu’est le web. C’est pour cela sans doute que toutes les critiques et mises en garde venant de la vieille garde lui paraissent nulles et non avenues. Quel dommage. Si effectivement le web a la capacité de libérer la presse et d’émanciper la démocratie, ce que je crois, il ne pourra faire l’économie d’une réflexion sur ses méthodes. En cela, il a beaucoup à enseigner aux “Anciens” mais presque autant à apprendre d’eux.

26 août 09

Presse en ligne : le retour du payant !

Classé dans : Débats — laplumedaliocha @ 11:20

La gratuité de la presse en ligne semble prendre un petit coup dans l’aile. Crise publicitaire oblige, les éditeurs revoient leur stratégie. Ainsi en est-il de Libération qui annonce pour le 7 septembre une nouvelle formule d’abonnement, payant, pour son site en ligne. En réalité, il s’agit plutôt d’un modèle mixte puisque la plupart des articles resteront gratuits à partir de 18heures comme c’est le cas actuellement, tandis qu’une nouvelle formule proposera, moyennant 12 euros par mois, des services supplémentaires (information Le Monde, relayée par @si). Le Figaro et l’Express réfléchissent au même modèle, lequel est celui adopté par Les Echos et Le monde.

Murdoch lui-même opte pour le payant

Dans son enquête publiée le 10 août dernier, la journaliste Sophie Gindensperger d’Arrêt sur Images revient sur sur la décision du magna de la presse, Rupert Murdoch, de rendre payants ses sites d’informations, à savoir le Sun, le Times et News of the world. Allez lire son article, elle dresse un panorama très complet des différentes stratégies des éditeurs sur le sujet d’où il ressort que le pari de la gratuité, jusqu’ici de mise, semble avoir fait long feu. Cela étant, elle évoque aussi les arguments contre le modèle payant, notamment ceux de Jeff Jarvis, professeur de journalisme, pour qui cette démarche est tout simplement suicidaire.

Un changement de mode de consommation

Pour ma part, je ne crois pas au modèle gratuit pour de multiples raisons que nous aurons sans doute l’occasion d’aborder dans la discussion. Je songeais notamment ce matin en lisant un article de Marianne papier sur les accessoires pour IPhone au budget que nous consacrons désormais aux technologies. Entre le téléviseur à écran plat, l’ordinateur familial, le téléphone portable ultra-sophistiqué et tous les frais d’accessoires et de consommation qui les acompagne, il me semble à première vue – mais je ne suis pas économiste – que nos budgets culture divertissement autrefois consacrés notamment aux livres et à la presse sont absorbés désormais par ces joujoux technologiques. Alors forcément, on rechigne à payer en plus le contenu. Si je comprends aisément le problème économique, je ne suis pas certaine en revanche que l’exigence soit fondée. Au nom de quoi acceptons-nous sans ciller et même avec enthousiasme de dépenser des sommes conséquentes dans une innovation technique, pour exiger ensuite que les producteurs de contenu livrent le produit de leur travail gratuitement ? C’est une vraie question que je pose, j’ignore si elle est pertinente ou pas, mais elle me travaille.

Votre avis m’intéresse !

Indépendamment de cela, je profite de ce billet pour solliciter votre avis : êtes-vous prêts ou pas à payer pour accéder à un contenu d’information sur le web et si oui, à quelles conditions ? Au passage, je rappelle qu’un abonnement à @si coûte 3 euros par mois, soit le prix d’un hebdomadaire, Mediapart facture 9 euros par mois, Le Monde.fr 6 euros par mois, Les Echos 15 euros par mois (le journal en ligne + l’accès à l’intégralité du site). Entre nous, c’est plus cher que gratuit, mais ce n’est pas ruineux non plus….

8 juillet 09

Un mea culpa pour rien

Classé dans : Débats — laplumedaliocha @ 11:49

J’ai enfin lu la fameuse interview de Nicolas Sarkozy parue dans le Nouvel’Obs qui agite la toile depuis bientôt une semaine. Pour mémoire, les journalistes de la rédaction de l’Obs’ sont furieux, à juste titre, que le directeur de la publication (Denis Olivennes) et le directeur de la rédaction (Michel Labro), aient réalisé l’interview sans les solliciter. Quant aux concurrents, ils ricanent sévère. Songez donc, un journal de gauche qui vous présente un nouveau président ayant enfin pris la mesure de son rôle et s’excusant toutes les deux lignes pour les multiples fautes qu’il a commises depuis son entrée en fonctions ! Si ce n’est pas du cirage de pompes, ça y ressemble.  L’attaque contre Joffrin ? Nicolas Sarkozy n’en est pas fier. La soirée au Fouquet’s ? Il regrette. Son côté bling-bling ? Une erreur de communication. Son manque de calme ? Il y pense tout le temps. Le plupart des erreurs commises ? Il ne s’était pas encore hissé à la hauteur de sa charge.

Fichtre, pour un mea culpa, c’en est un ! Ce n’est pas tout à fait neuf d’ailleurs puisque, si je me souviens bien, lors de sa dernière grande interview à l’Elysée (février dernier), il avait également exploré le registre des excuses. Je ne peux pas me défendre d’un sentiment de malaise en lisant cela. Avouez que c’est étrange un président qui avoue comme un écolier pris en faute qu’il a mal fait et qu’on ne l’y reprendra plus. Enfin…jusqu’à la prochaine fois. Il y a aussi quelques efforts de défense maladroite. Par exemple quand il dit “si je n’écoute personne, on me dit : “quel est ce dictateur ?”. Si j’écoute on me dit : “il a reculé.”. Oui, ça s’appelle la politique, il faut s’y résoudre. Au final, cette interview ne dresse pas le portrait d’un Sarkozy nouveau, mais d’un homme tiraillé entre son caractère hyper-actif et décomplexé qui se moque sur l’instant du qu’en dira-t-on et son besoin désespéré de plaire qui se désole d’être incompris. Plaire ou agir, il faut choisir.

Je doute que le lectorat de l’Obs ait eu soudain une révélation en lisant cet entretien et qu’il ait décidé, bouleversé par cette repentance, de l’absoudre. Quant à moi qui suis de droite et qui aurait voté pour lui si une étrange méfiance ne m’avait retenue au dernier instant, je reste dubitative. D’abord parce qu’au fond, les fautes avouées sont des fautes de communication. Il ne regrette pas ce qu’il a fait mais de n’avoir pas saisi que ce serait mal perçu, c’est très différent. Plutôt qu’à un nouveau Président, c’est donc à un nouveau mode de communication qu’il faut s’attendre. Vous me direz, dans notre société ultra-médiatique, c’est sans doute la même chose. Ensuite, je ne suis pas très rassurée. Car ce mea culpa me semble bien peu présidentiel. A tout prendre je préférais encore les mensonges éhontés de Mitterrand à cet exercice assez embarrassant de confession publique. Ah, mes bons amis, ce n’est pas le Général qui …oui, enfin bref.

Au fond, PPDA n’avait pas tort quand, fort maladroitement, il l’avait comparé à un petit garçon. C’est aussi le sentiment que je garde de cette interview.

Et si on revenait à la politique ? Ce serait tellement mieux que ce feuilleton à rebondissements fait de chagrins d’amour, de nouvelles noces, de grossesses mystérieuses, de querelles de cour, de coups bas et d’excuses, de strass, de yachts et de robes de gala. J’ai la nostalgie soudain des mines grises et sévères de nos anciens responsables, de leurs sages épouses et de leur dignité surannée.

6 juillet 09

Hors sujet

Classé dans : Débats — laplumedaliocha @ 12:10

Ainsi donc, deux étudiants de l’Ecole supérieure des arts décoratifs de Strasbourg ont trompé la confiance de Paris Match en remportant le prix du grand reportage étudiant avec des photos bidonnées, lesquelles ont été publiées par le magazine. J’imagine déjà les détracteurs de Match, nombreux, se féliciter. Ah ! enfin, l’insupportable magazine est pris les doigts dans la confiture. Depuis le temps qu’il nous assène avec complaisance des images insoutenables (et depuis le temps que nous les regardons, sinon comment le saurions-nous ?). Le très fanfaron discours auto-justificatif des auteurs de la fraude, qui est ici, nous informe sur le fait que les situations décrites par les photos sont réelles, mais que les photos elles-mêmes ont été mises en scène avec des acteurs. L’objectif de la manip’, à part ennuyer Match et fausser un concours ?

- Souligner que le faux ne s’oppose pas au vrai,

- dénoncer les rouages d’un système médiatique reposant sur la complaisance et le voyeurisme,

- éveiller la confiance sur la fragilité, la force et l’ambiguïté des images d’information.

L’exercice ne me semble pas convainquant.  Le faux ne s’oppose pas au vrai, disent-ils ? En art, sans doute pas en effet, mais en journalisme, si. Or, ces étudiants ont fait poser des acteurs dans des situations qu’ils ont inventées. Ce qui vicie à mon sens toute la démonstration. D’abord parce qu’ils ont triché, ce qui n’est jamais honorable. Ensuite parce que le rapport du journalisme à la vérité ne se pose pas sur le terrain du mensonge, cas pathologique marginal, mais sur celui de la perception de la réalité et de la capacité à en rendre compte. Daniel Cornu (oui, c’est ma bible du moment) rappelle l’affaire de l’histoire de Tarzan, ce routier devenu l’emblème médiatique de la grève de 1992. A ce sujet, Florence Aubenas notait :

“Il colle à la situation, il la condense depuis son surnom jusqu’à ses tatouages, depuis sa grande gueule jusqu’à ses tee-shirts échancrés. Il est LE routier en colère. Un journal fait son portrait, puis un autre. Deux mois plus tard, Tarzan devenu vedette est tout naturellement invité à Matignon pour négocier la sortie de crise. Le problème est que Tarzan ne représentait le symbole des routiers qu’aux yeux des journalistes. Les chauffeurs, eux, ne se sont pas reconnus dans le miroir tendu”.

Icône médiatique

Le public a-t-il été trompé ? Etait-ce un imposteur ? Non, c’était une icône médiatique tout simplement, une incarnation symbolique et  parcellaire de la réalité. Si l’artiste a la possibilité de modifier la réalité, voire de s’en extraire totalement,  pour exprimer un message, les journalistes en revanche sont astreints à la respecter. C’est une véritable gageure et c’est pourquoi la quête journalistique de la vérité  puis son expression en direction d’un public rencontre des difficultés bien plus notables,et plus subtiles aussi, que la grossière contrefaçon. Le journaliste comprend-il l’événement ? Peut-il tout dire ? N’est-il pas abusé lui-même ? Le récit qu’il en fait est-il objectif, impartial ou simplement honnête, selon le mot que l’on préfère ?  Elles sont là, les vraies questions.

Vous avez dit voyeurisme ?

Nos étudiants voulaient aussi dénoncer  la complaisance et le voyeurisme de la presse. Convenons que l’idée n’est pas d’une fracassante originalité. Il n’est pas niable que la presse souffre parfois de voyeurisme, mais ce travers mérite d’être mis en perspective. Quand un reporter de guerre rentre avec des photos très dures, il entend alerter, provoquer une prise de conscience. Que les magazines suivent et publient, c’est heureux, car si ce n’était pas le cas, il faudrait dire adieu à cette forme de journalisme qui est pourtant la plus remarquable. Ceux qui s’indignent de ces publications ne s’en veulent-ils pas à eux-mêmes d’avoir eu la curiosité de les regarder ? Ou bien ne s’agacent-ils pas de voir une réalité qu’ils auraient préféré ignorer ? Daniel Cornu, toujours, relate cette autre anecdote. Nous sommes en 1973 juste après la guerre du Kippour. Jean-François Kahn alors éditorialiste sur Europe 1 raconte à ses auditeurs durant plusieurs jours les tortures effroyables infligées par les syriens à des prisonniers israéliens.

“Or, un beau matin, on apprit que ces mêmes soldats israéliens venaient d’être libérés, qu’ils étaient tous vivants, apparemment bien portants et qu’aucun mauvais traitement ne leur avait été infligé”. JFK avoue publiquement son erreur et s’interroge sur les réactions :  “Non seulement le mensonge était a priori absout, mais on jugea ici et là, saugrenu et même discutable que j’en ai fait l’aveu ! Pourquoi ? Parce que ce mensonge involontaire coïncidait à cette époque avec la vérité désirée”.

Voilà qui donne à réfléchir, non ?  Nos étudiants expliquent aussi qu’ils ont utilisé les codes de la photo de presse. Oui, il y a des codes, des photos plus expressives que d’autres, où est le problème ? Ils ont saisi l’esprit de l’exercice, ils l’ont appliqué, et ils ont gagné le concours. Ils auraient pu faire les mêmes photos, en vrai, et ils auraient gagné aussi, mais sans mentir.

Force et fragilité de la photo

Ils veulent encore éveiller sur la force, la fragilité et l’ambiguïté d’une photo d’information. Où est la nouveauté ? Attaquer le journalisme sur le voyeurisme relevait déjà d’un préjugé d’une banalité affligeante. Révéler qu’une photo n’est pas en soi un document ayant force de preuve, qu’elle doit être sourcée pour déterminer sa crédibilité, légendée, contextualisée, témoigne de la naïveté la plus ébouriffante. S’il est vrai qu’il y a un déficit d’éducation du public en France sur la manière de lire la presse, les journalistes n’en sont pas responsables.

Surtout, cette expérience passe à côté du problème du moment en matière de photographie : celui des corrections. L’apparition des logiciels type photoshop a été une révolution dans l’univers de la photo. Bien sûr les montages, mises en scène et autres aménagements avec la vérité, ce ne sont pas eux qui les ont inventés. Mais ils les ont tellement facilités et rendus invisibles qu’il y a un vrai danger. Les grands photoreporters ne jouent pas à cela. Mais que dire des autres photographes ? La question passionnante qu’auraient pu poser nos jeunes insolents était  de déterminer à partir de quand une photo devient mensongère à force d’être retravaillée ?

Non, décidément l’exercice n’est pas convainquant. Tout ce qu’il aura réussi à faire, c’est décrédibiliser un peu plus la presse en montrant que les journalistes avaient le pouvoir de mentir. Ils en ont le pouvoir en effet, tout le monde a le pouvoir de frauder. Le comptable peut trafiquer les chiffres, le pharmacien vous donner de faux médicaments, le boulanger faire passer une vulgaire levure chimique pour du levain. Et alors ? Le rapport entre journalisme et vérité ne doit pas être exploré au travers des cas pathologiques, encore une fois fort rares,  mais bien dans la complexité quotidienne de son observation de la réalité et de sa capacité à l’exprimer. Il était là le sujet, je crains que nos étudiants soient passés à côté.

Note : J’ai rédigé ce billet il y a une semaine. La question étant complexe, j’ai pris le temps de la laisser maturer, de lire les réactions des uns et des autres. Ainsi, Claude Soula du Nouvel Obs  s’irrite contre l’exercice tout en admettant qu’il interroge le journalisme sur ses clichés. Daniel Schneidermann y voit une réflexion intéressante sur la reconstruction journalistique du réel. En effet, à cette réserve près que le mensonge qui fonde l’exercice en obère considérablement la portée. Je viens enfin de visionner ce matin l’émission qu’a consacré @si à cette affaire.
@si avait invité les deux étudiants, Alain Genestar, ex-directeur de Match et patron du magazine Polka, ainsi que le photographe Patrick Robert. A propos des vérifications que n’auraient pas opéré Match avant de publier le reportage des lauréats, Genestar a expliqué qu’il ne s’agissait que d’un concours et que les processus de vérification étaient différents de ceux appliqués lors de la publication d’un reportage pro. Sur les pros, il a souligné que la valeur d’une photo dépendait de la signature du journaliste et de sa réputation. Si le journaliste est connu pour la qualité de son travail, nul besoin de vérification, dans le cas contraire, si. De son coté Patrick Robert a expliqué que la photo n’était jamais l’illustration de LA réalité mais d’une réalité. Daniel Schneidermann l’a notamment interrogé sur plusieurs de ses photos dans des pays en guerre où l’on voit une peluche dans les bras d’un enfant, d’un soldat ou encore dans les décombres, soupçonnant une mise en scène destinée à jouer sur l’émotionnel. A propos de celle où l’on voit un ours en peluche sur les décombres d’une maison, Patrick Robert a réfuté les accusations de mise en scène : “Il n’est jamais nécessaire de tricher, la réalité est suffisamment insupportable. En réalité, nous passons notre temps à l’adoucir pour la rendre publiable”. Des propos confirmés par Alain Genestar “les photos que nous recevons de photographes dans des pays en guerre sont souvent insoutenables. Si nous choisissons de montrer la peluche, c’est pour ne pas montrer le corps de l’enfant disloqué”.

22 juin 09

La burqa, le droit et la philosophie

Classé dans : Débats — laplumedaliocha @ 12:30

Dans un excellent billet publié ce week-end, Philarête confie ses doutes sur la possibilité d’interdire le port de la burqa au nom d’une laïcité qui s’imposerait aux citoyens comme à l’Etat.  De même, il avoue n’être pas convaincu par les arguments féministes qui feraient de l’Etat l’artisan de la libération des citoyens, qu’ils le veuillent ou pas. Et il avance donc le seul argument défendable à ses yeux, celui d’Elie Barnavi “en occident, on montre son visage”.

Or, il se trouve qu’un article signé du constitutionnaliste Bertrand Matthieu et publié dans La Croix aujourd’hui soutient le même raisonnement, cette fois sur le terrain juridique. “On doit pouvoir, dans la sphère publique, identifier les personnes auxquelles on a affaire” écrit-il. C’est à son sens le seul fondement admissible d’un point de vue démocratique car, se situant hors de toute approche religieuse, il n’affecte pas la liberté des croyances. C’est aussi la seule solution efficace dès lors qu’elle n’impose pas, contrairement à l’argument tiré du droit des femmes, de s’assurer du consentement de ces dernières, lequel pourrait être bien difficile à vérifier. 

Je vous avoue que j’hésitais beaucoup sur ce dossier, tant les réactions pour ou contre l’interdiction de la burqa me paraissaient également fondées. La réponse du philosophe, rejoint par le juriste, me parait fort pertinente.

3 juin 09

Les élections européennes n’ont pas bonne presse

Classé dans : Débats — laplumedaliocha @ 17:06

Je ne suis pas toujours d’accord avec Jean-Michel Aphatie, mais je trouve son billet d’aujourd’hui particulièrement intéressant. Il relate la déception de François Bayrou à la suite de son interview du jour sur RTL, celle-ci n’ayant à son sens pas accordé suffisamment de place aux élections européennes. JMA entend la critique et l’analyse pour finir par conclure que si le débat organisé par les journalistes sur le sujet manque d’envergure, c’est peut-être que ces élections en manquent aussi.

Extrait : “Que reproche-t-il (NDLR : Bayrou), au fond, au journalisme ? D’être ce qu’il est ou bien d’être le produit de la situation fabriquée par la politique? A l’évidence, la deuxième hypothèse me paraît la bonne. François Bayrou, comme les pharaons d’antan, reproche le contenu de la mauvaise nouvelle à celui qui la porte. Vielle figure du débat public. Quand la politique manque de sincérité, le journalisme ne peut que le refléter. Et puis aussi, ceci, qu’il faut toujours répéter : dans une société de libre débat, le journalisme et ceux qui en font n’ont aucun pouvoir. Ils n’orientent, ni ne déterminent l’opinion publique. Ceux qui construisent les esprits et impriment les consciences, ce sont les acteurs. Ce sont eux qui choisissent et agissent. Et s’ils font mal, ou s’ils sonnent faux, ils ne doivent pas s’en prendre à ceux qui leur tendent le miroir de leur action”.

Bayrou avait sans aucun doute raison de regretter que l’interview ne se concentre pas assez sur l’Europe. Mais si l’on dépasse cette critique pour tenter de déterminer pourquoi, et si l’on écarte le trop facile “le journaliste est un imbécile”, alors il faut bien se rendre à l’explication de JMA, il y a un problème dans ces élections européennes et, plus profondément un problème en France avec l’Europe. Peut-être vient-il d’un décalage entre les enjeux que mesurent ceux qui fréquentent Bruxelles et la manière dont l’exercice est perçu en France. Je ne connais pas une seule personne ayant eu l’occasion d’exercer des fonctions au niveau européen qui ne rentre à Paris avec la conviction profonde que “tout se passe là-bas désormais”. Généralement, les gens qui vous confient cela en sont les premiers surpris. Ayant pris cette hauteur de vue, ils s’étonnent de nos querelles internes, et pour tout dire de notre aveuglement. Il y a sans doute de quoi, mais alors  pourquoi la réalité européenne a-t-elle tant de mal à se faire appréhender à sa juste mesure ? Pourquoi parait-elle si lointaine, administrative et virtuelle ?

Au-delà des positions de principe, il y a sans doute un problème de pédagogie et d’information. Ce qui nous ramène au journalisme. Peut-être faudrait-il que nous informions davantage sur le sujet, même si nous savons qu’au départ au moins, nous intéresserons peu.

 

Lire aussi cet article d’Arrêt sur images (payant).

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