Pour se forger un avis un tant soit peu éclairé sur le débat actuel relatif à l’introduction de cours en anglais à l’université, je recommande le stimulant essai du linguiste Claude Hagège, "Contre la pensée unique", paru chez Odile Jacob en 2012. L’auteur arpente en ce moment les plateaux de télévision pour exprimer son opposition farouche au projet. Pourtant, songera-t-on, dans notre pays si traditionnellement et honteusement autiste à l’appréhension des langues étrangères, introduire des cours en anglais, de façon très limitée et dans l’objectif de faciliter l’accès des étudiants étrangers au savoir dispensé dans nos facultés, apparait comme un progrès. Possible, mais pour en juger, encore faut-il s’ôter de l’esprit quelques idées fausses. J’ai retrouvé sous la plume du linguiste les mêmes problématiques que j’observe au quotidien en droit, en économie et en finance. D’où mon envie de croiser mes observations et les siennes pour éclairer un tant soit peu le débat. Car des courants profonds, en-dessous du radar médiatique, sont à l’oeuvre. On aurait tort de les ignorer.
Ne nous y trompons pas, c’est une guerre
D’abord, il convient de situer le débat dans son contexte. Nous sommes en guerre. Une guerre sans chars ni armée traditionnelle, mais une vraie guerre. L’enjeu : défendre et affirmer sa culture dans tous les domaines pour assurer sa survie, voire confirmer sa domination. D’un côté, l’immense puissance des Etats-Unis et des pays dits anglo-saxons, au premier rang desquels la Grande-Bretagne. De l’autre, le reste des grandes puissances. L’enjeu ? Pour chaque camp, imposer son influence notamment sur les pays émergents, pour assurer en particulier le développement de son économie.
Prenons l’exemple du droit. Les systèmes juridiques se divisent en deux catégories, celle du droit écrit, chère à l’Europe continentale et la common law de nos amis anglo-saxons. Je n’entre pas dans les détails, ce serait trop long, l’essentiel est de savoir que les deux fonctionnent de manière très différente, ce dont on s’aperçoit sans peine en regardant des séries policières américaines. Interrogez n’importe quel juriste français d’un cabinet d’affaires sur le système le plus répandu, il vous répondra la common law. Faux, c’est une légende. En réalité, le système dominant (au regard du nombre de pays dans le monde qui l’ont adopté) est le nôtre, celui de la tradition du droit écrit, comme en témoigne la carte de Wikipedia en lien. Seulement voilà, la common law est portée par deux grandes puissances de l’économie et de la finance, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Résultat, on rédige les contrats en anglais – même lorsque les cocontractants sont français- selon des modes de raisonnement anglo-saxons, et l’on finit par se persuader que c’est ainsi que le monde entier fonctionne. Pire, on en vient à mépriser nos propres règles autant que notre langue. Car le business, c’est en anglais. Réflexe à courte vue. Dangereuse ignorance des enjeux. En réalité, celui qui impose son système juridique assure sa domination économique. Les Etats-Unis le savent si bien qu’ils ne cessent de promouvoir leur modèle partout afin de convaincre les pays émergents de l’adopter. Je renvoie sur ce point aux rapports Doing business de la Banque mondiale. Depuis une dizaine d’années, la Banque mondiale classe les systèmes juridiques en fonction de leur capacité à faciliter le business. Jusque là rien de trop discutable, relevons seulement l’enjeu économique bien réel que révèle l’angle de l’analyse : il s’agit du Business, pas de la qualité de la justice ou de la protection des faibles, mais du business. L’ennui, c’est que pour classer, il faut définir des critères. Or, ces critères on les doit aux juristes américains, fortement influencés par les thèses libérales de l’école de Chicago, qui ont soufflé l’idée de ce classement à l’institution internationale et livré la méthode dans la foulée. Sans surprise, la facilité à licencier des salariés permet de gagner des points dans le classement. Voilà qui donne la mesure de la chose. Dans la première mouture de cette étude annuelle sortie de mémoire en 2003, la France était classée aux alentours du 60ème rang, juste derrière le Botswana, tandis que les pays appartenant à la tradition de la common law occupaient bien entendu les premières places. Eh oui, quand des yeux chaussés de lunettes anglo-saxonnes observent le droit français, ils le trouvent discutable, quand ils regardent leur système, ils applaudissent. Petite précision : les travaux de la Banque mondiale servent de base de réflexion aux pays émergents qui cherchent à se doter d’un système juridique, ils entrent dans les critères d’attribution de prêts à ces mêmes pays etc…
On pourrait ainsi multiplier les exemples car la même partie d’échecs se joue dans tous les domaines. Qu’on ne se méprenne pas, il ne s’agit pas ici de dénoncer un quelconque complot. La réalité est plus simple : les Etats-Unis, forts de leur puissance économique, déploient naturellement les efforts nécessaires pour conforter et étendre celle-ci. S’il y a des fautifs dans cette histoire, ce sont tous ceux qui n’aperçoivent pas les enjeux de cette guerre d’influence. J’ai retrouvé les mêmes combats en lisant Hagège, cette fois sur des questions liées à la recherche. Un scientifique doit publier, mais pour le faire dans les revues les plus importantes, il doit s’exprimer en anglais. Idem s’il veut participer à des travaux internationaux. Le rapport de force est inégal et les anglophones de naissance largement privilégiés. Mais il y a plus ennuyeux. "Une recherche qui ne s’exprime que dans une langue à prétention universelle bride l’innovation, oblige celui qui ne l’a pas pour langue principale à des formulations empruntées et jugule par là même ses capacités de conceptualisation, finit par imposer une science conservatrice" met en garde le linguiste.
Et les anglo-saxons, il parlent quoi à part l’anglais ?
Une fois que l’on a pris la mesure des enjeux, il faut ensuite corriger quelques préjugés. Largement influencés par la culture anglo-saxonne, et coutumiers de l’auto-dénigrement, les français se frappent la poitrine en psalmodiant qu’ils sont nuls puisqu’ils ne maitrisent pas l’anglais. Certes, mais objecte Hagège, les anglophones parlent-ils eux-mêmes autre chose que l’anglais ? Bonne question. Entendons-nous bien, il ne s’agit pas d’inviter chacun à se replier sur sa propre langue, c’est même le contraire. "Autant tu connais de langues, autant de fois tu es un homme" dit un proverbe arménien justement cité par Claude Hagège. L’objectif du linguiste est de maintenir la diversité des langues et, à travers elles, des cultures et des modes de pensée. Fantasme d’universitaire hors des réalités, songera-t-on. Encore un regrettable préjugé. Défendre le français et la francophonie n’est pas un combat d’arrière-garde mené par quelques doux dingues étrangers aux dures réalités économiques et à la grande fête culturelle mondialisée qui se joue essentiellement en anglais, c’est précisément le contraire. C’est avoir la conscience aigüe qu’une langue est une arme dans une guerre d’influence aux enjeux gigantesques. Défendre et promouvoir sa culture, c’est maintenir la richesse de la diversité contre la pensée unique, c’est se donner aussi et surtout la possibilité d’exporter son mode de pensée, sa façon de vivre, sa culture et bien entendu son économie.
Alors faut-il ou pas enseigner en anglais dans les universités françaises ? A chacun de juger. On peut considérer qu’ainsi on facilitera l’appréhension de notre culture par les étudiants étrangers (plus on forme d’étrangers, plus on diffuse notre culture) ou considérer à l’inverse qu’on ouvre ainsi la porte au cheval de Troie. Le tout est de dépasser l’idée selon laquelle hors l’anglais point de salut, car c’est une erreur. Seulement voilà, une guerre, cela se joue aussi sur le terrain psychologique. Il faut croire que le monde anglo-saxon est en train de remporter cette manche-là haut la main…

Le contradictoire, talon d’Achille des médias
L’affaire dite des "tournantes" (1), celle de l’étude Séralini sur les OGM et le procès Kerviel soulèvent, dans un espace de temps très réduit, la même question passionnante : celle du contradictoire dans les médias. Qu’est-ce donc que le contradictoire me direz-vous ? Une règle que les juristes connaissent bien et qui offre la meilleure garantie possible de l’équilibre dans un débat judiciaire propice à l’élaboration d’une décision éclairée que l’on appelle : jugement. En permettant à chaque partie de produire ses preuves, d’avancer ses arguments et de discuter ceux du contradicteur, on assure l’égalité des armes, et l’on donne la possibilité à celui qui doit se prononcer de le faire en toute connaissance de cause.
Or, que voit-on lorsque les médias s’emparent de sujets hautement polémiques comme les affaires judiciaires ou encore les grandes questions scientifiques touchant la santé publique ? Une machine médiatique qui s’emballe et se retrouve ballotée au rythme de la communication des uns et des autres. "Quelle honte !" ont hurlé les associations féministes à la suite du verdict prononcé dans l’affaire des tournantes. Personne n’a assisté au procès puisque celui-ci s’est déroulé à huis clos. Qu’importe. Les médias avides de commentaires et de réactions tendent le micro à celui qui veut s’exprimer. Qu’il soit bien informé et compétent pour répondre importe certes, les journalistes ne sont pas des abrutis, qu’il soit objectif, c’est moins important, voire carrément sans intérêt. Si d’autres avis sont en mesure de s’exprimer, il y a une chance de limiter les dégâts. A supposer bien sûr que l’on table sur un public constamment branché sur les médias, apte à saisir tous les avis contradictoires dispersés entre chaines de télé, stations de radios et presse écrite, d’en dresser la synthèse et d’en tirer un avis éclairé. Un tel public n’existe pas. Au demeurant, le système n’est pas fait pour encourager ce type de démarche. Il fonctionne au contraire à l’émotion, appelle la déclaration simpliste et fracassante, plussoie le jugement à l’emporte-pièce. Les raisonnements sages et mesurés ne buzzent pas, or, pour vivre, les médias doivent buzzer. Au demeurant, dans l’affaire des Tournantes, je n’ai pas entendu autre chose que des critiques. De gens qui ne savaient pas.
Les médias, quatrième degré de juridiction ?
Si l’on reste un instant sur le terrain judiciaire, on observe le même phénomène dans l’affaire Kerviel. Jérôme Kerviel et son avocat courent les radios et les télévisions depuis le 24 octobre, date de l’arrêt de la cour d’appel de Paris qui a confirmé en tous points la condamnation de l’ex-trader : RTL, Journal de 20 heures sur France 2, On n’est pas couché. A chaque fois, l’ex-trader exprime son incompréhension de la décision, tandis que son avocat surenchérit en pointant les aspects à son sens critiquables du raisonnement des juges. Il faut croire que les médias sont devenus le quatrième degré de juridiction de notre système judiciaire. Evidemment, il ne viendrait à l’esprit de personne dans une démocratie d’empêcher un condamné de crier à l’injustice.
L’ennui, c’est que les magistrats ainsi mis en cause, et derrière eux l’institution judiciaire, ne peuvent pas se défendre car il n’est pas d’usage pour un juge de commenter sa décision. Il y a donc bien ici inégalité des armes – médiatiques – entre un prévenu condamné qui critique la justice et des juges sommés de se taire. Dans ce dossier, seule la Société Générale pourrait à la rigueur s’exprimer et, en justifiant la décision qui va dans son sens, défendre par ricochet la justice. Pour des raisons qui la regardent et qui ne sont guère surprenantes, elle se tait. Nous n’avons donc ici que l’avis d’une partie. Très bruyant. Agitant les mécanismes émotionnels dont les principaux sont la haine de la finance, la méfiance à l’égard des institutions, et la sympathie naturelle que suscite l’homme seul contre le reste du monde. Ces sentiments ne sont pas absurdes, mais dieu qu’ils sont dangereux lorsqu’ils sont manipulés par des personnes qui ont intérêt à tout, sauf à faire appel au raisonnement et à l’objectivité. Il faut bien admettre qu’hier soir sur le plateau de Ruquier, les questions posées à Jérôme Kerviel et à son avocat étaient plutôt sensées et tentaient de rétablir une distance objective. Mais le format de l’émission penchait si fort dans le sens inverse que je doute qu’elles soient parvenues à mettre un bémol au discours servi par l’ex-trader. Par ailleurs, sur la compréhension générale du dossier, je ne suis pas sûre que le travail des chroniqueurs judiciaires suffise, malgré leur immense talent – je pense au Monde, au Figaro et à l’Obs – à contrebalancer l’idée force qui ressort de cette affaire complexe : la justice est folle de condamner un homme à 5 milliards de dommages intérêts, elle est aux ordres, elle protège le système et les banques. Evidemment, pour se forger sa propre opinion, on peut aussi lire les 105 pages de l’arrêt.
La science aussi impose le contradictoire
Que ce soit l’affaire des Tournantes ou celle de Kerviel, les deux dossiers ont jeté le même discrédit médiatique sur la justice. Si l’on songeait un instant à stopper la machine et à prendre la mesure des ravages que l’on occasionne dans l’esprit des citoyens français en leur donnant en permanence et à tort le sentiment que leur justice est au choix folle ou à la botte, on serait pris de vertige. Heureusement, un scandale chasse l’autre. Au suivant !
"La médiatisation de l’article de G.E. Séralini et son impact sur l’opinion ont été d’autant plus importants que ces travaux concernent la sécurité de notre alimentation, sujet auquel les Français sont très sensibles. Les médias télévisés ont largement repris des images chocs qui n’ont pu que frapper les téléspectateurs. Ils ont ainsi contribué à alimenter des peurs totalement irrationnelles dans la mesure où les résultats présentés n’ont aucune validité scientifique.
Pour limiter de telles dérives, les six Académies recommandent la création auprès du Président du Conseil supérieur de l’audiovisuel d’un « Haut comité de la science et de la technologie ». La mission de ce Haut comité serait d’attirer l’attention du Président du CSA sur la médiatisation de travaux scientifiques remettant en cause des savoirs partagés par la très grande majorité de la communauté scientifique internationale sans que les responsables de chaînes de télévision ou de radios se soient auparavant assurés de leur validité, alors que la diffusion de ce qui pourrait s’avérer par la suite comme « une fausse nouvelle » aura profondément et indûment influencé les Français, parfois de manière irréversible. Ce Comité qui dans le cas le plus fréquent ne pourrait fonctionner qu’a posteriori, devrait être très réactif dans la mesure où les problèmes qu’il aurait à analyser nécessitent souvent des réponses rapides".
Cette déclaration a le mérite de soulever une excellente question sur le terrain de l’éthique. La réserve que j’émettrais c’est qu’il faut prendre garde, compte-tenu de l’importance des enjeux économiques attachés à ces dossiers, de ne pas instaurer une censure susceptible de protéger les firmes internationales – et l’ego des chercheurs en vogue- sous prétexte d’éviter les dérives médiatiques.
Que nous enseignent au fond ces affaires ? Que tout le monde aujourd’hui a compris le fonctionnement des médias et en joue. Leur goût du spectaculaire, leur obligation de travailler dans l’urgence, leur manque de moyens. Que vous soyez puissant ou misérable, vous pouvez désormais vous emparer d’un micro pour délivrer votre vérité. Quelque part c’est un progrès. Mais il a son revers : balloter le public au gré des émotions contradictoires, semer le trouble dans les esprits, engloutir la raison sous le sentiment. De fait, seuls les esprits les plus éclairés et les plus vigilants auront une chance d’exploiter toutes les ressources de cette nouvelle expression de l’"information" pour en sortir enrichis. Les autres ne seront que des cerveaux disponibles que la communication remplira de ses messages toxiques. A moins bien entendu que les médias ne s’interrogent sur le nouveau monde dans lequel ils évoluent et s’aperçoivent enfin qu’ils ne sont plus que des pions entre les mains de gens qui jouent de leurs travers…
(1) Il est reproché aux journalistes d’utiliser le terme de "tournantes" au lieu de viol collectif et de donner ainsi une image édulcorée de la réalité de ces horreurs. Après réflexion, je maintiens personnellement l’usage de ce terme qui me semble désigner un phénomène bien précis dont il me semble que tout le monde comprend à quoi il renvoie.
Mise à jour 29/10 à 18h13 : Laurent Ruquier a bien fait d’inviter Jérôme Kerviel et David Koubbi : 1,9 millions de téléspectateurs. Je défie quiconque de venir encore me dire que si les médias produisaient des choses intelligentes le public serait au rendez-vous.