La Plume d'Aliocha

11/05/2013

Prix Albert Londres 2013

Classé dans : Coup de chapeau ! — laplumedaliocha @ 09:17
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A tous les désespérés du système médiatique, voici ma petite prescription du week-end pour retrouver foi dans le journalisme. Il s’agit des lauréats du Prix Albert Londres 2013.

En presse écrite, c’est une journaliste du Nouvel Observateur, Doan Bui, qui est récompensée pour un reportage publié le 10 mai 2012 sur l’immigration clandestine entre la Grèce et la Turquie. Vous pouvez lire l’article ici.

Le deuxième journaliste primé est Roméo Langlois, ex-otage des FARC, pour son reportage "Colombie : à balles réelles". Vous pouvez le visionner ici.

On notera au passage que ce qui est considéré comme un travail de qualité par la profession ne se confond hélas pas avec ce qu’un éditeur de presse juge "vendeur".

08/04/2013

Et si nous assistions au printemps du journalisme ?

Classé dans : Coup de chapeau !,questions d'avenir — laplumedaliocha @ 10:29
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Il aura fallu l’aveu, après des mois de menaces et de dénégations, pour que l’affaire Cahuzac éclate enfin. Jusque là, les révélations du site Mediapart sentaient le souffre. Elles sortaient d’une drôle d’officine journalistique menée par un grand nom de la presse certes, Edwy Plenel, mais un homme un brin inquiétant aussi. Qui sait à quels excès peut mener le feu sacré que l’on voit briller dans ses yeux ? Et puis tout ceci venait d’Internet, le média sulfureux par définition. L’aveu de Cahuzac n’a pas fait que sceller son destin judiciaire et politique, il a aussi offert (enfin ?) à Médiapart sa place dans le paysage journalistique français. Tous les médias, presse papier, télévision, radio, en France mais aussi à l’étranger et en particulier en Suisse enquêtent, relaient, sortent de nouvelles informations. Médiapart est même devenu un sujet de Une pour Libé. Du côté du politique, on doit maudire Plenel d’avoir ouvert la boite de Pandore. Du côté des médias, on se sent soudain saisi d’ivresse. Ainsi donc, nous voici en passe de nous libérer du joug infernal de cette communication officielle qui avait fini, avec le temps et surtout l’importance phénoménale des moyens déployés, par faire de l’information une bouillie indigeste  de marketing, "d’éléments de langage" et de langue de bois. L’aveu de l’ex-ministre du budget est une gifle pour le journalisme traditionnel à la française, ses confidences en off, sa foi dans la parole politique, ses relations  incestueuses avec le pouvoir. Il révèle au fond avec une violence incroyable la mort annoncée d’un rapport de la presse a ses sources fondé sur une relative confiance que d’aucuns appelleraient "connivence". A l’évidence, on ne peut plus croire personne sur parole. Comment avions-nous pu oublier le premier commandement de notre métier, à savoir douter, de tout, toujours ? Si Jérôme Cahuzac a fait une bonne chose dans cette affaire, c’est de rappeler cela à chacun d’entre nous.

Et maintenant, est-on tenté de se demander ? Essayons de voir au-delà du scandale, de se projeter dans l’après, quand l’affaire aura cédé la place à d’autres événements d’actualité. On peut imaginer confier les rênes du journalisme d’investigation à Médiapart qui deviendrait ainsi notre agence d’enquête, au même titre que nous avons, avec l’AFP, une agence de presse. Il n’est pas impossible d’ailleurs que ce soit le rêve secret de son fondateur. Ce serait déjà une avancée même si un tel pouvoir confié à l’un d’entre nous devra nécessairement susciter la réflexion. Par exemple sur ce que Daniel Schneidermann appelle la "tentation de la surpuissance". Mais en écoutant Fabrice Arfi, le journaliste de Médiapart à l’origine de l’affaire Cahuzac dans l’excellente émission d’@si mise en ligne vendredi, on songe qu’un autre avenir, plus intéressant, est possible. Sur le plateau, une discussion s’est engagée à propos du journalisme d’investigation avec un confrère de France Inter (Benoit Collombat) et une consoeur de Challenges (Gaëlle Macke). Jusqu’ici, le journalisme d’enquête est réservé à des équipes dédiées (et souvent peu étoffées) dans les rédactions. Il est aussi plus ou moins cantonné à la presse écrite, même si des journalistes comme Benoit Collombat, tentent d’en imposer la culture à la radio. Et si Fabrice Arfi avait raison de remettre en cause ce mode d’approche ? Pour lui, le journalisme d’investigation n’est pas d’une essence différente, c’est chacun d’entre nous qui doit revêtir ce rôle là. Je pense qu’il a raison. Aujourd’hui grâce à Internet, l’information est largement disponible pour le grand public. Le journaliste n’est plus guère l’intermédiaire obligé entre la source et sa cible que dans des cas très résiduels. Quant à l’information, elle ne sort plus que soigneusement maquillée par des armées de communicants. Il apparait donc évident que l’avenir du journalisme est dans le démaquillage, le doute, la vérification. En ce sens, Médiapart ne serait pas l’ovni, le média à part, le singulier, mais le pionnier d’une nouvelle culture journalistique.

Fantasme, songeront certains. Je ne crois pas. Car ce qui ressemble bien à un printemps des médias n’est finalement que la révolution annoncée depuis des années par l’arrivée d’Internet. Quand j’ai ouvert ce blog en 2008, les réflexions les plus avancées sur Internet, les plus utopiques aussi, prédisaient la mort de la presse papier et, avec elle, celle du journalisme. C’en était fini disait-on des médias officiels et corrompus, de leur monopole sur l’information et du reste. Nous entrions dans l’ère du journalisme citoyen. Je n’y croyais pas à l’époque, même si je partageais l’angoisse des lendemains économiques difficiles liés à l’émergence d’un média exigeant la gratuité dans une industrie largement en panne d’idées neuves. Nous ne pouvions pas disparaître, mais le choc allait immanquablement obliger à réfléchir. Nous y sommes. Aux côtés de Médiapart qui ranime la flamme des chiens de garde de la démocratie, des initiatives comme celles de XXI (et son remarquable Manifeste pour un autre journalisme) ou de Polka offrent un nouveau destin au grand reportage et au photojournalisme, autrement dit à la presse de qualité sur papier. Dans le même temps, une spectaculaire coopération internationale entre organes de presse, au travers de l’ICIJ, a révélé la semaine dernière le scandale des paradis fiscaux surnommé l’Offshore Leaks. Sans compter bien sûr tous les projets de pure players sur Internet qui ne manqueront pas d’éclore dans les années à venir. La question de la rentabilité de la presse dans ce nouveau paysage n’est évidemment pas réglée, loin s’en faut. Tous les jours ou presque, j’apprends la disparition d’un journal, les difficultés économiques d’un média. Pour les journalistes, la situation n’a sans doute jamais été aussi périlleuse économiquement. Mais si nous retrouvons l’âme de notre métier, nous aurons accompli l’essentiel du chemin vers une renaissance…

10/03/2013

Ces avocates qui changent le monde

Classé dans : Coup de chapeau !,Droits et libertés — laplumedaliocha @ 13:05
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9782259220170Toujours dans l’esprit de remonter le courant Iacub, (eh non amis lecteurs, je ne lâcherai pas ce combat-là !), il me parait important d’évoquer ici la parution d’un livre signé par le Bâtonnier de Paris Christiane Féral-Schuhl- on dit "le Bâtonnier", en réalité c’est la deuxième femme à diriger le barreau parisien après Dominique de La Garanderie -. A l’attention des geeks, je signale qu’elle est aussi spécialiste de droit informatique.

Dans Ces femmes qui portent la robe, édité chez Plon le 8 mars à l’occasion de la Journée de la Femme, elle dresse le portrait de 20 avocates dans le monde, depuis  Shirin Ebadi, jusqu’à Christina Swarns en passant par Christine Lagarde, Hillary Clinton et Karinna Moskalenko. C’est l’occasion de décrire les parcours exceptionnels de ces figures qui ont su se battre pour s’imposer. Certaines ont accédé aux plus hautes fonctions, d’autre  ont risqué leur vie et continuent de le faire, simplement parce qu’elles sont attachées jusqu’au fond du coeur à la défense des droits et des libertés. J’avoue ma préférence pour les secondes même si le parcours des premières est exemplaire. Le Barreau de Paris a permis à la presse d’en rencontrer certaines  jeudi matin. Un moment d’une rare qualité humaine.

Qu’elles aient la rage au coeur comme Shirin Ebadi ou bien l’humour distancié de Karinna Moskalenko, toutes ont en commun la même énergie pour se battre dans des régimes où le fait d’être avocat et femme constitue une double faute qui peut mener à la prison et parfois à la mort. Peur ? Oui, elles ont peur, c’est normal, mais ça ne les empêche pas d’avancer. L’Obs n’en fera pas sa Une, il n’y a là ni cul, ni politique. Juste des modèles, des vrais, très en-dessous du radar à fric d’une certaine presse. Des femmes pour qui le mot "liberté" a le goût sinistre du sang et non pas celui frelaté du sexe courtisan, des femmes dont les mots ne révèlent pas des secrets d’alcôve, mais sauvent des vies. A chaque société ses combats et ses valeurs…Je n’aime guère l’approche sexuée qui consiste à diviser le monde entre les hommes et les femmes au point d’en oublier notre condition humaine première et commune, mais l’histoire de chacune d’entre elles montre en filigrane qu’il existe bien une approche féminine de l’existence. Et que celle-ci est infiniment précieuse à l’équilibre des choses lorsqu’elle s’exprime en affirmant une vision du destin de l’humanité, plutôt que seins nus pour conquérir une sotte revanche sexuelle sur les hommes.

A lire pour se donner des raisons de croire en l’existence d’un monde plus complexe et infiniment plus intéressant que celui dépeint pas certains médias parisiens. Je le recommande aussi à mes confrères journalistes, car ils y trouveront des similitudes entre le journalisme – le vrai bien sûr – et le métier d’avocat. Et même une étrange fraternité dans la capacité à s’indigner face à l’injustice et l’impérieux besoin de la dénoncer.  Les droits tirés de la vente de l’ouvrage seront entièrement versés à la fondation du barreau de Paris. Quand l’élégance s’allie à l’intelligence de l’essentiel…

22/02/2013

Un diamant dans la boue

Classé dans : Coup de chapeau !,Salon littéraire — laplumedaliocha @ 10:38
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51om9YYSUvL._SL500_AA300_Les plus anciens lecteurs de ce blog se souviennent peut-être qu’un commentateur un jour ici a attiré mon attention sur le billet d’un avocat blogueur. Ce lecteur, c’était Mussipont. L’avocat, Maître Mô. J’ai oublié de quelle histoire judiciaire il s’agissait. Qu’importe, si chacune est singulière, toutes ont en commun de nous emmener au coeur de l’humain, là où Dostoievski apercevait à la fois la plus terrible noirceur et la plus belle des lumières, comme il le raconta au retour de son séjour au bagne de Sibérie. A l’époque, j’ai relayé l’information de Mussipont, Eolas est tombé dessus par hasard et Internet a fait son oeuvre, propulsant Maître Mô vers une célébrité méritée.

L’avocat-blogueur a sorti un recueil de ses billets à la Table Ronde en 2011. Parmi les multiples tâches essentielles ou accessoires que l’on note mentalement d’exécuter dans une journée, il y avait celle-ci qui me taraude depuis plus d’un an : signaler la parution du livre. Lorsque j’ai enfin trouvé le temps, il était trop tard, l’actualité avait repris sa course folle. Mais en lisant la chronique de Daniel Schneidermann chez @si ce matin, je me suis souvenue aussi que j’avais noté d’aller voir la dernière chronique de Maître Mô signalée par Eolas. L’ennui avec la malbouffe médiatique ce n’est pas seulement qu’elle est toxique en soi, c’est qu’elle parvient à vous détourner de l’essentiel. Un peu plus et je loupais cela ! Daniel a raison de signaler ce texte en contrepoint des errances sur DSK dont nous discutions hier. L’effet de contraste est sidérant entre les guignoleries médiatiques orchestrées par des spécialistes du marketing décérébrés pour distraire et surtout remplir les poches des maquereaux de la culture et ce récit-là qui arrache un diamant de la boue dans laquelle les autres se noient. Alors je vous y renvoie, histoire d’ajouter un tout petit maillon à la chaine de l’intelligence.

Et au passage, je répare mon défaut de 2011 en signalant la sortie du recueil en poche. Puisse-t-il écraser d’un succès mérité tous les produits toxiques dont l’édition nous inonde…Voilà, il y a les porcs fabriqués par le marketing pour titiller notre goût réel ou supposé de la fange, du scandale et du sexe graveleux. Et puis il y a aussi des livres qui ne font pas la Une des newsmagazines mais qui valent infiniment mieux. Raison de plus pour que je joue les discrètes caisses de résonance d’@si en ces lieux. Cela ne suffira sans doute pas à faire autant de bruit sur un bon livre que d’autres en font sur un dérapage, mais qui sait ? Il n’est jamais trop tard pour partir à la reconquête, millimètre par millimètre, du terrain investi par la bêtise et la vulgarité. J’invite tous les blogueurs et les internautes qui me lisent à y ajouter leur maillon. C’est la réponse la plus utile que l’on puisse apporter, me semble-t-il, à l’indignation et à la colère dont nous sommes légitimement saisis face aux errances du système…

10/01/2013

Un autre journalisme est possible

Classé dans : Coup de chapeau !,questions d'avenir — laplumedaliocha @ 23:44
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rubon42-b7dfb"Les journalistes sont érudits, timides, grandes gueules, autodidactes, dingos, fondus, jeunes rêveurs et vieux loups. Certains savent tout sur un sujet mince comme le tranchant d’un couteau, d’autres n’attendent que d’apprendre. Des dilettantes ont parfois ce je ne sais quoi qui énerve et s’appelle le talent, des "pros" peuvent être secs comme la trique. Le journalisme n’est pas un métier normal. Ce sont les fêlés qui laissent passer la lumière, disait Michel Audiard, le père des Tontons Flingueurs. Ces énergies bridées ou inutilisées ne demanderaient qu’à se libérer. Mais il manque cruellement de projets à la hauteur".

C’est par cette description si juste des journalistes que s’achève le manifeste de XXI Pour un autre journalisme. Inclus dans la dernière livraison de la revue – vendue en librairie – ce texte de 20 pages signé par Laurent Beccaria et Patrick de Saint-Exupery n’est pas seulement une magnifique déclaration d’amour à la presse et au journalisme, c’est un projet plein d’espoir et scintillant d’intelligence. Le premier est éditeur, le second journaliste. Il y a 4 ans, ils ont fait un pari fou. A rebours d’une presse papier tyrannisée par les annonceurs, esclave de ses actionnaires, réduisant toujours plus les formats pour des lecteurs qui n’ont plus le temps de lire, jouant la retape permanente et les marronniers éculés, ils ont choisi de publier des reportages de fond, sans publicité, dans une revue consistante, trimestrielle et vendue exclusivement en librairie. Aujourd’hui, alors que la presse se meurt, ils affichent une santé insolente, forts de leurs 40 000 lecteurs.

Et du coup, ils affirment leur credo. Reprenant l’épopée de la presse depuis son origine, ils montrent que le modèle industriel de la presse écrite est mort et que l’Eldorado du web est un mirage dans lequel les groupes de presse engloutissent des sommes folles en pure perte. Alors ils appellent leurs confrères à casser tous les codes, celui de la publicité, de l’instantanéité, de l’information "objet" ou "produit" vomie en continue par des journalistes rivés à leurs écrans, répétant tous les mêmes choses sous la contrainte d’un remplissage perpétuel de nouvelles insignifiantes. La solution : une presse sans publicité, de valeur, dédiée aux lecteurs (et non aux annonceurs). Cette presse nouvelle s’appuiera sur 4 piliers : le temps, le terrain, l’image et la cohérence.

Dès sa diffusion, en amont de sa mise en place en librairie aujourd’hui, le manifeste à déclenché la polémique. On lui a reproché notamment d’opposer presse papier et presse web. Dommage que les susceptibilités prennent le pas sur la réflexion. Car ce texte pourrait bien être la clef de la révolution copernicienne qui sauvera le journalisme de presse écrite. Seulement voilà, cela suppose d’abandonner un modèle âgé de près de deux siècles, de prendre des risques, d’inventer autre chose, de faire preuve de courage et d’audace. Toutes vertus qui s’accordent mal avec les business plan, rapport aux actionnaires, et jugements fumeux des consultants qui expliquent à grands coups de powerpoint décervelants qu’il faut faire toujours plus court, plus con et plus racoleur pour tenter de rattraper des lecteurs qui s’enfuient.

Chers confrères, je crois que chacun d’entre nous pourrait, si ce n’est avoir écrit ce manifeste, du moins le signer sans en changer une virgule. J’invite chacun à courir se le procurer. Dans le contexte difficile que nous traversons, une étincelle de foi peut suffire à tout changer. Amis lecteurs, ce manifeste est également et peut-être surtout pour vous. Remarquablement écrit, il retrace de manière passionnante les grandes évolutions de la presse, évoque les enjeux actuels, et mettra des mots sur le malaise que vous ressentez à l’égard des médias. Aussi et surtout, il vous donnera l’envie de retrouver un vrai journalisme. Il existe. Dans la presse papier, sur le Net, à la radio, à la télévision. Il y a des milliers de journalistes qui font leur métier avec passion. Plutôt que de conspuer le brouhaha ambiant, aidez-nous, soutenez les professionnels de qualité. Tous ensemble, nous la ferons cette révolution !

Aux auteurs du Manifeste, du fond du coeur, merci.

18/11/2012

Frissons d’Assises, l’instant où le procès bascule…

Classé dans : Comment ça marche ?,Coup de chapeau ! — laplumedaliocha @ 14:14
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Il faut que je vous parle d’un livre, toutes affaires cessantes. Stéphane Durand-Souffland, chroniqueur judiciaire du Figaro, publie chez Denoël Frissons d’Assises, l’instant où le procès bascule. Quatorze grandes affaires judiciaires, depuis Guy Georges jusqu’à Bissonnet en passant par Clearstream, donnent chacune lieu à un chapitre où l’auteur, après avoir résumé les faits, décrit le moment où le procès bascule. Le retournement, l’instant de vérité arraché par une victime, un juré, un avocat qui pose enfin la question clef. On y découvre Besse, truand repenti, entamant un dialogue de haute volée sur le crime et la rédemption avec l’avocat général, la reine Badaoui avouant enfin qu’elle a menti. On s’embourbe dans les mensonges d’Emile Louis protégeant la "bestiole" qui sommeille en lui ou encore dans l’affolant déni de David Hotyat, s’inventant deux fantômes terrifiants de criminels pour supporter le souvenir du massacre de la famille Flactif. Et l’on retient ses larmes quand les jurés tendent comme un seul homme leurs mouchoirs à l’accusé qui s’effondre dans son box.

Il y a quelque chose de fascinant dans les procès d’assises. Peut-être le fait d’effleurer le grand mystère de l’âme humaine…Lorsqu’on a en plus la chance de pouvoir, à défaut d’y assister, lire les récits de professionnels de haut niveau, l’intérêt de l’exercice rivalise alors avec les grandes oeuvres littéraires, en tout cas à l’époque où les écrivains puisaient dans les faits divers l’inspiration qui leur permettait de donner naissance à des chefs d’oeuvres.

On l’ignore souvent, mais ce journalisme là est éprouvant. J’ai souvenir d’un très bel article du chroniqueur de France 2, Dominique Verdeilhan, dans le premier numéro de la revue Crimes et Châtiments (Les affres du chroniqueur judiciaire) racontant sa visite du lieu sordide où Marc Dutroux enfermait ses petites victimes et qui fut leur tombeau. Le journaliste en sort bouleversé et retourne au tribunal, claquemuré dans le silence, muet d’horreur. L’heure arrive de faire sa chronique en direct : une minute,  une minute pour synthétiser cliniquement l’information du jour. Une minute à tenir…avant de pouvoir enfin aller marcher seul et pleurer pour évacuer l’insoutenable spectacle dont il a été le témoin… J’ai été troublée de retrouver sous la plume de Stéphane Durand-Souffland, dans l’introduction de son livre, la même description de la solitude du chroniqueur judiciaire qui porte au fond de lui les traces indélébiles des drames qu’il a observés et auxquels bien souvent, il a participé à son corps défendant.

Nous sommes à Toulouse pour le procès de Patrice Alègre. La mère d’une des victimes, dont on dit qu’elle dort sur la tombe de sa fille, pousse soudain un cri déchirant à l’audience, raconte Stéphane Durand-Souffland, "un cri de bête blessée, un cri de chanteuse de Fado, rien qu’à son évocation des frissons me parcourent. De retour à l’hôtel, je m’assieds derrière mon ordinateur et, voulant retranscrire fidèlement les paroles de cette femme, je relis mes notes. Tout en écrivant, je sens couler les larmes brulantes de mes yeux, je les revois tomber sur mon clavier, j’entends le silence de ma chambre comme un écho interdit au cri des Assises, je me souviens de Toulouse noire sous la pluie, je me dis que c’est bien d’avoir pleuré après l’audience seulement". Je n’ai pas lu l’article du journaliste sur cette audience, mais je gage qu’il n’y avait pas trace de larmes dans celui-ci. Informer interdit de pleurer.

Car informer en l’espèce ne consiste pas à titiller la fibre émotionnelle du lecteur, c’est parvenir à synthétiser dans un espace souvent dérisoire (article ou temps d’antenne radio/TV), une journée d’audience dense, riche de rebondissements, d’émotions, de drames mais aussi de querelles d’experts, de mensonges, de dénis, identifier la pièce essentielle qui, ajoutée aux autres, finira par édifier la vérité judiciaire. Ceux qui y parviennent se comptent sur les doigts d’une seule main, tant l’exercice est difficile…Chapeau !

Pour les lecteurs qui veulent en savoir plus, voici une interview vidéo du journaliste. Je vous renvoie également à ses chroniques savoureuses du procès Kerviel, en lien dans ce billet.

Note : aux passionnés de chronique judiciaire, je rappelle la publication par Le Monde de ses récits de grands procès, et les articles fabuleux de Joseph Kessel sur les procès Pétain, Eichmann et Nuremberg. Je vous renvoie aussi à l’interview sur ce blog de Didier Specq, chroniqueur judiciaire de Nord Eclair.

20/09/2012

Vite, au kiosque !

Classé dans : Coup de chapeau !,questions d'avenir — laplumedaliocha @ 22:06
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"Un nouveau média n’a jamais tué ceux qui le précédaient, Internet ne signe pas la mort de la presse papier, il oblige juste les éditeurs à repenser leur métier". C’est à cette observation d’une grande patronne de presse  que je songeais en feuilletant le nouveau numéro de Polka, le magazine de photojournalisme créé par Alain Genestar à la suite de son éviction de Match (1). Le papier a de l’avenir, pour peu qu’une équipe de professionnels s’attache à élaborer un beau magazine intelligent, qui apporte un plus par rapport à la toile, plutôt que de vouloir bêtement rivaliser avec elle. Il me semble que c’est le pari réussi de Polka (et d’autres comme XXI.  Des saumons qui remontent le courant !).

Bimestriel, le magazine s’appuie sur un site Internet mais aussi une galerie d’exposition, située dans le troisième arrondissement de Paris, où les photos qu’il publie sont proposées à la vente. Pour fêter son cinquième anniversaire, Polka propose désormais une version IPad. Dans le numéro 19 daté d’octobre 2012 (en kiosque actuellement), deux reportages sont particulièrement marquants. Le premier aborde la crise à travers le portrait de familles françaises, grecques et espagnoles. On y découvre ainsi une dynastie de toreros confrontée à l’effondrement d’une activité, la corrida, qui a longtemps constituée en Espagne un formidable ascenseur social….L’autre reportage, intitulé Oubliés de l’humanité raconte la situation tragique des malades mentaux en Afrique Subsaharienne. Outre les photos remarquables de Robin Hammond qui évoquent l’enfer quotidien de ces patients parqués et attachés comme des animaux, on apprend par exemple au fil du récit qu’en Somalie un tiers de la population souffre de troubles mentaux. C’est la conséquence d’une génération qui n’a connu que la guerre et la famine…

Qu’on se rassure, comme il le faisait à Match, Alain Genestar sait voir les horreurs mais aussi les beautés du monde. On trouve donc dans ce numéro d’autres sujets plus légers, sur la mode et New-York par exemple. Si j’évoque les plus durs, c’est que je salue le fait que ce magazine publie des reportages que d’autres à sa place jugeraient invendables. Alain Genestar n’a jamais accepté de pleurer sur la mort du métier.

Toujours au chapitre du photoreportage, je signale la sortie du dernier album de Reporters Sans Frontières. C’est le photographe américain Steve McCurry, auteur de la légendaire photographie d’une jeune fille afghane dans un camp de réfugiés de Peshawar en 1984, qui offre cette fois-ci 100  photos pour soutenir l’action de RSF. L’album est entièrement consacré au travail du journaliste en Afghanistan, un pays qu’il a découvert en 1980 et qu’il ne cesse de sillonner depuis. Ce numéro intéressera à la fois les passionnés de photo et les amoureux de l’Afghanistan. Au fil des images, on comprend bien des choses sur la situation de ce pays, sa rudesse, son peuple indomptable, ses souffrances et sa grâce. Il m’arrive parfois de me demander si nous avons autant de choses que nous le pensons à leur apporter ou si, par hasard, ce ne serait pas plutôt le contraire…

(1) Au sujet de l’éviction d’Alain Genestar – consécutive à sa décision de publier la photo de Cécilia Sarkozy avec Richard Attias en 2005 – je recommande son livre, L’Expulsion, sorti chez Grasset en 2008. Rien n’est plus périssable qu’un livre d’actualité écrit par un journaliste, mais il arrive parfois que certains sortent de l’éphémère par la profondeur de leur réflexion. Celui-ci en fait partie car ce qu’il décrit des pressions s’exerçant sur le métier continue malheureusement d’être à l’ordre du jour. J’ajoute qu’Alain Genestar a une très belle plume, pleine de retenue et d’élégance. Pour les internautes rebelles au papier, @si a consacré une émission au journaliste en 2008, c’est ici (abonnés).

19/09/2012

Hugues Serraf, casseur de com’

Hugues Serraf, glouleyant auteur du blog Commentaires et vaticinations et journaliste dans la vraie vie, vient de nous donner une leçon de journalisme contemporain. C’est tellement bon qu’on l’embrasserait ! D’ailleurs, et hop, Hugues je t’embrasse (oui, on se connait un peu, je le précise car je sais les lecteurs de ce blog avides de transparence, à juste titre).

Intrigué par l’annonce selon laquelle Arnaud Montebourg, ministre du redressement productif, aurait déjà sauvé 91 entreprises de la noyade, soit 11 250 emplois, Hugues Serraf décide d’appeler Bercy pour en savoir plus. Hélas, voilà bien longtemps que les journalistes n’ont plus accès aux ministres, ni même à leurs chefs de cabinet ou à leurs collaborateurs en charge des dossiers techniques. Non, depuis quelques années, c’est la com’ qui est devenue sans complexe l’interlocutrice privilégiée et souvent exclusive de la presse. Je vous en parlais en ce qui concerne la Chancellerie ici. C’est ainsi qu’Hugues se retrouve à discuter joyeusement avec la responsable de communication du ministre. Et notre reporter de lui demander des précisions sur ces fameuses 91 entreprises plutôt que de s’en tenir, comme c’est devenu malheureusement l’usage, à annoncer la bonne nouvelle aux lecteurs sans plus de vérifications. Honte sur lui ! Depuis quand les journalistes doutent-ils de la parole des communicants, non mais des fois ?! La conversation tourne rapidement au vinaigre, de sorte que mon confrère – qualifié de goguenard harceleur par la dame – raccroche sans avoir obtenu les précisions qu’il souhaitait, et en particulier la liste des entreprises concernées qui aurait pu lui permettre de comprendre ce qu’il en était exactement. Jusque là, rien que de très classique.

La nouveauté, c’est qu’au lieu de signer un papier creux répétant bêtement les maigres informations glanées auprès de la communicante du ministère, notre envoyé spécial sur les roses a préféré retranscrire la conversation. C’est ici et c’est savoureux. Inutile de vous préciser, amis lecteurs, que ce genre de choses n’entre pas dans les moeurs journalistiques françaises, vous l’aurez deviné puisque vous n’avez pas du lire beaucoup d’articles de ce type dans vos journaux. Et pourtant croyez-moi, de la langue de bois, on nous en sert à tous les repas.

A la lecture du papier sur Slate, ni une, ni deux : la dame rappelle et propose à Hugues Serraf de consulter la fameuse liste des 91 entreprises sauvées, lui offrant au passage une occasion en or de récidiver en écrivant le récit de ce deuxième entretien avec la communication du ministère.

Je vous laisse déguster la chose, c’est .

Un grand coup de chapeau à Hugues Serraf. Il a deux mérites dans cette histoire. Le premier, c’est d’avoir refusé de croire le ministère sur parole et voulu vérifier de quoi on parlait concrètement. Le deuxième est d’avoir eu l’audace de relater le déroulement de l’affaire, au lieu de bricoler un mauvais article. Belle leçon de journalisme, c’est-à-dire de résistance au bourrage de crâne du marketing politique ! J’espère que nous serons de plus en plus nombreux à imiter son exemple, car il est grand temps que la communication cesse de nous prendre pour des imbéciles, nous amenant par ricochet à traiter nos lecteurs comme des crétins. Mon petit doigt me dit que c’est là précisément que se situe l’amorce d’une réconciliation entre la presse et le public. Ah, j’oubliais : la dame reproche à mon confrère d’avoir violé le "off". Mais le "off" de quoi exactement ? Que lui a-t-elle dit de si sensible et confidentiel qu’il aurait été de l’intérêt supérieur de je-ne-sais-trop-quoi de se taire ? Elle seule le sait.

30/05/2012

BHL, l’intellectuel qui marche

Classé dans : Coup de chapeau ! — laplumedaliocha @ 21:55
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"Deux intellectuels assis vont moins loin qu’une brute qui marche". La savoureuse formule, évidemment signée Audiard,  est tirée d’Un taxi pour Tobrouk.

Cinquante et un ans plus tard, BHL démontre dans son film Le Serment de Tobrouk qu’un intellectuel qui marche, pour peu qu’il ait le vent  médiatique dans le dos et qu’il aperçoive l’opportunité de s’offrir un destin historique, peut aller bien plus loin que toutes les brutes du monde qui auraient décidé de se mettre à courir.   Je me souviens avoir entendu un jour notre philosophe national déclarer sur un plateau de télévision "le monde m’intéresse plus que moi-même" et j’avais songé à l’époque que c’était une jolie définition du journalisme. Las ! BHL est philosophe, de sorte que le sens de cette déclaration est sans doute bien plus complexe qu’on ne l’imagine. Lorsque j’ai visionné la bande-annonce du film, j’ai d’abord pensé que Sacha Baron Cohen avait concocté dans le plus grand secret, entre Brüno et son Dictateur, un Bernard-Henri retraçant les aventures rocambolesques d’un philosophe français décidé à installer la paix définitive dans le monde par la seule force magnétique de sa chemise blanche. Vérification faite, le génial humoriste anglais n’y est pour rien. D’ailleurs, malgré son immense talent, je ne pense pas qu’il aurait pu inventer pareil scénario. Et pourtant, il ne manque pas d’imagination…

Ne nous hâtons pas trop vite cependant de  jeter la pierre à notre BHL. Au fond, sa seule faute est d’avoir intimement compris la vanité du système et su en jouer avec une maestria hors pair. De fait, il n’est sans doute pas inutile de réfléchir à ce qu’il nous enseigne sur notre élite médiatique française…

Pourquoi classer ce billet grinçant dans la rubrique "coup de chapeau" se demanderont les lecteurs les plus attentifs ? Parce que, à ce niveau-là franchement, moi je dis : "chapeau bas".

A déguster avec la même modération que celle avec laquelle l’auteur du film se met en scène…

21/01/2012

Un autre regard sur les candidats aux présidentielles

Classé dans : Coup de chapeau ! — laplumedaliocha @ 12:56
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Il y a des petits bonheurs dans la vie. Par exemple des gens qui posent un regard différent sur les choses et vous ouvrent l’esprit autant qu’ils vous reposent du sentiment de révolte permanent qu’entretient la bruyante imbécillité médiatique.

Tenez, le magazine Polka (désormais bimestriel) est allé à la rencontre des candidats à la présidentielle. Le photographe Pierre-Anthony Allard, ancien directeur artistique du Studio Harcourt, les a laissés choisir l’endroit où ils souhaitaient être photographiés et nous propose un travail bien intéressant sur  les hommes et les femmes qui font la campagne. Eva Joly dans le Thalys, le regard lointain perché au-dessus de ses fameuses lunettes roses, invite à la méditation. François Bayrou sur le Pont des Arts, souriant sous un parapluie, rappelle une toile de Caillebotte. Jean-Luc Mélenchon à Lorient affiche un sourire crispé en regardant un pêcheur qui semble faire une blague, ciel couvert, éclaircie en vue. Nathalie Arthaud, assise dans la rue, jambes croisées regard direct devant une agence de Pôle emploi lance un cri silencieux. Marine Le Pen pose devant trois drapeaux français. Elle éclate de rire. Un quatrième drapeau porte la mention "liberté" en blanc sur fond bleu. Philippe Poutou est seul devant son usine, assis sur un banc, tandis que Christine Boutin trône sur un fauteuil recouvert d’un tissu pourpre, la nuit, devant l’Assemblée nationale.Dominique de Villepin planté au milieu d’une sculpture moderne ressemble à un mannequin d’un catalogue Burberry’s. François Hollande  incarne une déclinaison de la force tranquille, sur le toit de l’assemblée. En arrière plan, le Panthéon à gauche, une église à droite. Il y en a d’autres.

Ces photos auraient pu accentuer davantage encore le caractère superficiel du débat politique, s’inscrire dans le mouvement qui tend à "vendre" un candidat comme un baril de lessive, déraper dans une logique de vote "à la tête du client", ou bien encore prétendre opérer une psychanalyse aussi sauvage que discutable. En réalité, c’est tout le contraire. Elles suscitent une réflexion d’une étonnante profondeur sur la campagne présidentielle. Ce sont des images qui parviennent à distancier toutes les autres images, qui racontent une  histoire différente des discours et des analyses critiques. Leur juxtaposition dans un même article n’est d’ailleurs pas la moindre de leurs vertus. Il faut tourner les pages, revenir en arrière, détailler chaque photo, méditer, se laisser entraîner par le photographe et son modèle dans une histoire. Et voir surgir tout à coup le paysage politique français, les maux de la société, ses rêves, ses interrogations.  Le making-of est ici. Il vous donnera un aperçu des photos, mais je ne peux que vous recommander d’aller au moins feuilleter le magazine au kiosque. Rien ne remplace le papier. Ce d’autant plus que ce numéro de Polka propose bien d’autres sujets intéressants sur le Bolchoï, l’Irak, la Mafia sicilienne, les Restos du coeur…

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