J’apprends en lisant @si ce matin qu’un petit groupe de journalistes privilégiés a rencontré notre président hier, lequel leur a fait des confidences en off, sans l’être totalement. En fait, si j’ai bien compris, ils devaient raconter ce matin dans leurs journaux les humeurs du président sans préciser toutefois que c’était lui-même qui leur en avait parlé. La jolie chose journalistique que voilà. Cela fait quelques temps déjà que les pratiques du gouvernement actuel en matière de relations avec la presse m’inquiètent. Quel flair me direz-vous ! Allons, ne soyez pas insolents avec moi. Je ne vous parle pas des évidences, des fausses interviews de l’Elysée qui ne sont en réalité que des mises en scène télévisuelles permettant d’éviter un long monologue ennuyeux. Je ne parle pas non plus de l’affaire de la vidéo volée à France3 ni de l’art en général que développe notre président pour rouler la presse dans la farine. Non, je vous parle de la personnalisation des rapports avec les journalistes. Je n’ai jamais vu aussi peu de conférences de presse à la Chancellerie que depuis l’élection de Nicolas Sarkozy. Au début, j’ai pensé, et je l’avais dit ici, que Rachida Dati fuyait ces séances de questions-réponses collectives toujours un peu délicates, préférant recevoir quelques journalistes pour leur parler de sa vie. Pratique qui avait donné lieu notamment à cet exercice de haute voltige en matière de cirage de pompes dans Le Point. Mais il se trouve que Michèle Alliot-Marie qui lui a succédé est tout aussi invisible. Vu la réelle carrure politique de cette femme, je ne pense pas qu’elle soit du genre à fuir les journalistes. So what ? A la Chancellerie aussi on se serait mis aux “plans médias” ? On aurait décidé de choisir les journalistes que l’on rencontre ? Un son ici, un plateau télé-là ? Une interview dans tel quotidien ? Ce serait fini les grandes explications collectives sur le budget du ministère, ou sur le lancement d’une réforme ? Evidemment, il est toujours plus simple d’organiser des réunions en petit comité, ça flatte la vanité des heureux élus et c’est la meilleure façon de mettre les journalistes à la botte.
Je bavardais hier avec une spécialiste de la communication, qui, dans l’une des très grandes affaires médiatiques du moment, m’expliquait avec une charmante naïveté comment, depuis des mois, elle travaillait au corps ses journalistes préférés, le nombre de rencontres off qu’elle avait organisées, les autorisations qu’elle avait données à certains et pas à d’autres de publier des informations, le choix de telle émission plutôt que telle autre, de ce journaliste-là parce qu’il fallait bien lui renvoyer l’ascenseur sur une précédente affaire. “On ne sait plus au fond qui manipule qui” m’a-t-elle confié en fin d’entretien avec un sourire qui se voulait une excuse. Ah ? Moi je vois bien qui manipule qui, ça me saute aux yeux même, tellement je suis allergique à la manipulation. Tout cela me donne la nausée.
L’attention portée au décès de Michael Jackson dans les journaux télévisés du matin, vendredi, m’avait déjà choquée. L’événement méritait-il de renvoyer toutes les autres actualités à plus tard comme si le monde soudain, s’était arrêté ? En rentrant le soir, j’ai constaté que TF1 et France 2 avaient joué la même partie, comme si ces deux chaînes, frustrées de s’être laissées déborder par la concurrence des chaînes d’information depuis l’aube, avaient décidé de surenchérir. Pour quelques heures, s’en était donc fini de l’Iran, de la crise économique et de bien d’autres choses encore. Même le sacro-saint sport n’a pas survécu à la tornade Jackson. Comment est-ce possible ?
Sans acrimonie
Le propre des écrits intelligents, c’est qu’ils amènent le lecteur à réfléchir, que l’on soit d’accord ou non avec l’auteur. A ce propos, je viens de lire un billet de Philippe Bilger qui m’a plongée dans de profondes médiations. Celui-ci regrette que, lors d’une récente émission, le journaliste Nicolas Demorand n’ait pas fait preuve de la même acrimonie à l’égard d’Henri Guaino que de Marine Le Pen.
Acrimonie. Voilà un mot peu usité de nos jours. Il m’a interpellée, ce mot. Je lui trouve une sorte d’élégance pointue et menaçante. Vous sentez ce A majestueux qui tout de suite se crispe, grince et s’aiguise comme une lame ? C’est étrange parfois les mots, il suffit de les entendre, de les goûter en les prononçant pour ressentir leur sens. Il arrive d’ailleurs qu’on se trompe et que l’on cultive longtemps cette erreur originelle. C’est pourquoi, avant de vous parler de l’acrimonie appliquée à l’art de l’interview, j’ai été en vérifier le sens pour m’assurer que je le comprenais correctement. Je l’avais bien senti ce mot dont on me dit qu’il signifie “mauvaise humeur qui s’exprime par des paroles acerbes”. Philippe Bilger a raison de dire que si un journaliste fait preuve d’une humeur acerbe à l’encontre de Marine Le Pen, il n’y a pas de raison pour qu’il n’en fasse de même avec Henri Guaino, sauf à considérer qu’il y aurait d’un côté un politique labellisé et donc respectable et de l’autre une sorte de sous-politique que l’on invite à s’exprimer tout en signifiant qu’un traitement spécial doit lui être réservé.
La curiosité pure
Pour autant, je ne crois pas qu’un journaliste doive être acrimonieux envers qui que ce soit. L’humeur, bonne ou mauvaise, n’a pas sa place dans une interview. Le journalisme est avant affaire de curiosité, une curiosité neutre, émancipée de tout jugement de valeur, factuelle. Précisément parce qu’on nous demande de relater des faits, pas d’exprimer nos préférences ou nos dégoûts.
Entre l’acrimonieux et le beni-oui-oui, il y a je crois une place pour la curiosité pure, celle qui ne s’embarrasse ni de préjugés ni de jugement de valeur, qui questionne pour savoir, comprendre, éventuellement révéler ce qui est caché. Et qui revient à la charge si besoin est, jusqu’à obtenir des réponses ou bien un silence définitif, lequel, à défaut d’être une réponse, constitue une information. L’acrimonie, ou au contraire la sympathie, n’ont d’autre effet que de polluer l’exercice, de l’extraire du factuel objectif pour le faire entrer dans la sphère glissante du rapport personnel et subjectif. Le risque est grand alors de perdre de vue l’information que l’on cherche pour s’embourber dans une querelle d’ego entre interviewer et interviewé en prenant le public à témoin de ce qui vire souvent assez vite au combat de catch, avec tout ce que ce sport peut avoir de scénarisé et de factice. Ou bien en cas de sympathie à cette collusion trop souvent critiquée par le public entre gens de presse et politiques.
Ni trop près, ni trop loin
Et puisque je vous parle d’interview, avançons un peu dans l’exploration de l’exercice. Ces deux dernières semaines, j’ai réalisé en moyenne 3 interviews par jours sur trois dossiers différents. Dans mon cas, il ne s’agissait pas de publier ces interviews en tant que telle sous la forme d’un article appelé “interview”, mais de recueillir la matière première nécessaire à la rédaction de 3 articles. Je sais que c’est souvent une épreuve pour celui qui est interviewé. Qui est le journaliste en face de lui, qu’attend-il, que fera-t-il des propos recueillis, comprend-il seulement ce qu’on lui dit ? On sait moins en revanche ce que pense le journaliste. Pour nous, c’est un exercice épuisant. Nouer le dialogue avec quelqu’un suppose de se ”brancher sur la fréquence de l’interlocuteur”, de comprendre comment il fonctionne. Il faut, je crois, entrer dans la logique et j’oserais même dire dans l’esprit de l’autre. Mais une fois qu’on est là, se pose alors une difficulté, celle de conserver la distance nécessaire à la critique. Rien n’est plus périlleux en effet que d’entrer sur le terrain de l’autre. C’est à partir de là qu’on peut se faire balader, perdre ses repères, se laisser engloutir dans la langue de bois ou dans une stratégie de manipulation. Trop près ou trop loin, c’est l’éternelle question de la distance pour le journaliste, l’une des plus difficiles à résoudre.
Une réalité si difficile à appréhender
Si vous voulez comprendre la complexité de l’exercice, je vous recommande la lecture de ce billet de Maître Mô. Il s’agit du témoignage d’un pédophile, lequel a attiré d’ailleurs d’autres confidences similaires. Si vous avez le temps, lisez les commentaires. La plupart des commentateurs se prêtent à l’exercice de la curiosité, sans acrimonie justement, en essayant simplement de comprendre. En ce sens, ils se comportent un peu comme des journalistes qui enquêtent sur un sujet. Je salue au passage l’opportunité ainsi offerte d’instaurer un dialogue avec des personnes habituellement stigmatisées et de découvrir cette part d’humanité commune qui nous lie tous, quelque soit le côté de la loi où l’on se situe. Mais vous verrez aussi qu’à force de comprendre, certains en viennent presque à cautionner non pas la pédophilie en général, mais le raisonnement de leur interlocuteur, par humanité, par empathie, parce qu’ils ne sont plus face d’un concept mais de la complexité d’un être humain. Voilà à quoi nous sommes confrontés quotidiennement nous les journalistes. A cette fichue réalité toujours beaucoup moins caricaturale que l’idée que l’on s’en fait. Au passage, c’est pour cette raison que je ne crois pas au “journalisme en pyjama”, autrement dit à un journalisme de commentaire derrière un écran. Il faut se “colleter” à la réalité pour en mesurer toute l’infinie complexité. Mais revenons au sujet. En lisant le billet et les commentaires, vous comprendrez pourquoi il peut y avoir des erreurs, des biais, de la subjectivité, des influences dans un récit journalistique. Simplement parce que la réalité est infiniment complexe à appréhender, mouvante, incertaine, contradictoire. Nous avons parlé dans un billet précédent de l’objectivité journalistique et certains m’ont rétorqué qu’elle n’existait pas et que c’était une fumisterie de prétendre le contraire. Ce n’est pas vrai, la quête de la vérité est simplement un chemin long, difficile, semé d’embuches. Nous ne faisons jamais au mieux que l’effleurer. Ceux qui prétendent avec arrogance détenir la vérité objective simplement parce qu’ils sont journalistes ont tort. Ceux qui nient la possibilité d’atteindre à une certaine forme d’objectivité ou de présentation équilibrée et contradictoire de plusieurs vérités risquent à mon sens de cautionner involontairement bien des dérives. Je crois au fond qu’il faut conserver cette exigence de représentation au plus juste de la réalité en sachant qu’on n’y arrivera jamais totalement. Cela nécessite beaucoup d’écoute, d’humilité et surtout un travail acharné.