La Plume d'Aliocha

18/05/2013

Crime de lèse-Twitter

Classé dans : Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 13:48
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Le saviez-vous ? François Hollande ne twitte pas. Si ! C’est l’une des informations capitales révélée par la conférence de presse présidentielle, grâce à la sagacité d’un journaliste du Lab d’Europe 1. Quand j’ai appris la nouvelle, je me suis couvert la tête de cendres. Pour un peu, j’allais rendre ma carte de presse. Même si la politique n’est pas du tout dans ma spécialité professionnelle, il est des ignorances si impardonnables qu’elles exigent une sanction exemplaire.  Et puis j’ai songé à quelques exemples récents de fautes plus impardonnables encore – par exemple un mensonge réitéré aux citoyens et à leurs élus – qui ne semblaient guère avoir embarrassé plus que cela leurs auteurs. Alors, j’ai renoncé à m’auto-flageller. C’est le danger, quand l’élite cesse de montrer l’exemple, la piétaille dans mon genre s’émancipe.

Toujours est-il que quelques journalistes se sont émus sur Internet que François Hollande réponde avec légéreté à la question, que les ministres présents ricanent et que les journalistes old school, forcément old school, embrayent sur le mode de la rigolade. Honte sur eux ! C’est vrai quoi, on ne rit pas de Twitter. Et qu’importe si le sujet de la conférence portait sur la politique à venir dans un monde en crise, toutes les questions doivent être traitées avec un égal sérieux. Comme nous avons la chance de vivre dans un pays prompt à la polémique, des voix courageuses se sont élevées pour dénoncer le mépris des réseaux sociaux, des jeunes et de l’avenir en général, et ranimer la querelle jamais tout à fait éteinte des anciens et des modernes. Les journalistes dinosaures – presse papier, radio et télé –  se retrouvent donc  sur le banc des accusés. Songez donc, en riant, ces mourants en sursis ont enfin révélé  l’étendue de leur mépris à l’égard des nouvelles technologies et la profondeur de leur connivence avec le pouvoir. On a allumé des bûchers pour moins que cela !

Qu’on me permette de saluer cette sage abstention de la part du Président de la République. J’apprécie qu’il n’aperçoive aucune raison impérieuse de gazouiller dans la cage de l’oiseau bleu. Je suis rassurée qu’il semble préférer agir – même si ça ne saute pas forcément toujours aux yeux – plutôt que de s’épancher auprès du peuple virtuel des twittos. J’applaudis le fait qu’il s’intéresse plus aux citoyens qu’à d’éventuels followers. Et je suis même rassurée à l’idée qu’on ne risque pas un quelconque bordel médiatique déclenché par un tweet maladroit ou mal compris. Il est à craindre néanmoins que cette sage réserve  ne dure pas longtemps, tant échapper à la tyrannie des modes technologiques expose à tous les dangers, à commencer par celui de passer pour un dinosaure ou pire, un réfractaire hostile – voire potentiellement nuisible, vu sa position – au progrès. Hollande ne twitte pas, alors que le Pape et Obama le font. Allô, non mais allô quoi ?! Tenez, une idée atroce me vient à l’esprit, si ça se trouve, il ne sait même pas qui est Nabila. Oh misère !

12/05/2013

"Tous connectés" : l’éthique journalistique à l’épreuve de la toile

Classé dans : Comment ça marche ?,questions d'avenir — laplumedaliocha @ 19:20

9782830915112FSDaniel Cornu, journaliste, ancien professeur aux universités de Genève et Neuchâtel, vient de publier aux Editions Labor et Fides un nouveau livre consacré au journalisme, Tous connectés, Internet et les nouvelles frontières de l’information. Celui-ci s’inscrit dans le prolongement de Journalisme et vérité qui constitue une référence en matière de réflexion sur le rôle du journalisme en démocratie et l’éthique du métier. 

La Toile offre à l’information d’infinies possibilités de développement, mais elle bouleverse également les repères traditionnels de la recherche de vérité, de la vie privée, de la mémoire et de l’oubli, du respect de la personne etc. Dans ce nouvel écosystème, quelle place réserver à l’éthique des journalistes ? Ses règles sont-elles appelées à changer ou bien faut-il seulement les adapter ? Des questions d’autant plus cruciales que, pour Daniel Cornu, Internet lance un défi aux médias professionnels, celui de nourrir la réflexion déontologique pour montrer l’exemple à l’ensemble des acteurs de la Toile. 

 Aliocha : Dans  « Tous connectés, Internet et les nouvelles frontières de l’info », vous analysez les évolutions du journalisme à l’ère d’Internet. Quelle est la genèse de ce livre ?

Daniel Cornu : Il s’inscrit dans le prolongement de Journalisme et Vérité. Lorsque j’ai été nommé docteur honoris causa de l’université de Louvain en 2012, le thème de la promotion était « Tous connectés ». Le titre de mon essai est donc un clin d’œil. C’est aussi et surtout une suite de Journalisme et vérité inspirée par Benoît Grevisse, selon lequel cet ouvrage, dont la première édition date pourtant d’une vingtaine d’années, était une bonne clef pour comprendre les évolutions actuelles du journalisme sur Internet.

Précisément, vous dégagez les trois grandes valeurs éthiques du journalisme : indépendance/liberté, recherche de la vérité et respect d’autrui. Internet n’est-il pas en train de les remettre en cause ?

A partir du 18ème siècle et jusqu’au milieu du 19ème, c’est la revendication de la liberté qui prédomine. La liberté de la presse à l’égard de l’extérieur et son corollaire qui est l’indépendance du journaliste. Puis, sous l’influence du courant philosophique positiviste et des évolutions industrielles, la notion d’objectivité a fait son apparition. Pour toucher le plus large public possible, on s’est concentré sur l’information et la nouvelle. Jusque là, notamment sous l’influence de Milton, la vérité passait par le discours et l’expression de l’opinion. Au passage, nous avons évolué d’une prétention à la Vérité avec un grand V à la recherche de la simple vérité de fait. La troisième valeur éthique s’est affirmée dans le journalisme dès la fin de la seconde guerre mondiale. La découverte des horreurs nazies met désormais au premier plan le respect de l’autre, les droits de l’homme. Ces trois valeurs se trouvent exprimées plus ou moins fortement dans toutes les chartes déontologiques des journalistes. Ce qui se passe à l’heure actuelle sur Internet n’est pas une remise en cause de celles-ci mais plutôt un questionnement sur leur mise en œuvre effective. Il est notable d’observer que la liberté semble à nouveau s’imposer comme valeur première, ainsi qu’elle le fut au 18ème siècle.

N’est-ce pas le résultat de l’influence des internautes qui découvrent la liberté d’expression, comme les journalistes avant eux, et traversent donc les mêmes évolutions ?

Il est possible en effet de l’analyser ainsi. Cette liberté nouvelle peut effrayer, à juste titre parfois, mais il ne faut pas sous estimer la capacité qu’elle offre de proposer au débat public des sujets nouveaux, d’élargir les zones d’intérêt public face à une vision peut-être un peu sclérosée de celles-ci par les journalistes. L’internaute peut avoir conscience de l’importance d’un sujet qui aura échappé aux médias et ainsi ouvrir un nouveau champ d’information et de débat.

A vous lire, on comprend que vous observez Internet avec une certaine bienveillance, à une réserve près : l’anonymat… D’ailleurs, le blog du médiateur que vous animez pour le groupe de presse suisse Tamedia n’autorise pas les commentaires anonymes. A ce sujet, vous évoquez les débats qui ont eu lieu sur quelques blogs, ici, chez Philippe Bilger et chez Me Eolas.

Il est vrai que je suis parti d’une position très hostile à l’anonymat, car le fait de participer à un débat en démocratie sans dire qui l’on est et d’où l’on parle est une situation qui me dérange. Mais en réfléchissant, je suis arrivé à une position plus nuancée. J’admets l’utilité du pseudonyme, et j’irais même jusqu’à en recommander l’usage aux plus jeunes. Toutefois, je continue de penser que l’anonymat n’a pas sa place sur les sites de presse. Connaître ses commentateurs pour un média n’est rien d’autre qu’une déclinaison de l’obligation déontologique d’identifier sa source. En tant que médiateur, il m’est arrivé d’être interpellé avec une grande violence par des internautes auxquels il s’avérait impossible de répondre, car les adresses mail fournies étaient fausses. J’espère que dans un avenir pas trop lointain, les sites de presse donneront l’exemple de la rigueur à ce sujet et entraîneront les autres acteurs du web dans une spirale vertueuse. A tout le moins, si le site de presse admet les commentaires sous pseudonymes, il convient qu’il soit en mesure d’identifier les internautes par une procédure d’inscription préalable.

Vous croyez donc l’autorégulation possible ?

Il me semble surtout impossible d’imposer une concertation aux acteurs d’Internet, le réseau est trop vaste, les intervenants trop nombreux, les améliorations ne peuvent donc venir que de l’exemplarité des médias, de leurs sites et des journalistes eux-mêmes, qui opérerait en somme par capillarité.

Vous citez dans votre livre les travaux de deux universitaires québécois, Charron et de Bonville qui ont dégagé en 1997 le concept de journalisme de communication. Pour eux, il va prendre le relais des modèles que nous connaissions jusqu’ici, à savoir le journalisme d’opinion au 19ème , puis le journalisme d’information au 20ème. Qu’en est-il exactement ?

Cet article a été très critiqué. Les auteurs ont été soupçonnés de décrire un journalisme qui ne serait plus que l’organe de communication au service des intérêts politiques, économiques ou autres de ses sources. En réalité, ce n’est pas le sens de leurs travaux. Ils pensent à une communication conçue comme appliquant les 6 fonctions du langage dégagées par le linguiste américain Roman Jakobson. Nous connaissons déjà les fonctions d’expression de l’opinion et d’information, mais il y en a d’autres. Par exemple le talk show illustre la fonction phatique : le discours est vide, son objet n’est pas de véhiculer une information mais de retenir l’attention du téléspectateur pour ne pas qu’il zappe. Le journalisme de communication peut aussi avoir une fonction poétique. Je n’oublierai jamais la très belle Une de Libération au moment de la disparition du Commandant Cousteau. Elle présentait comme seule illustration un bonnet de marin breton et titrait : De profundis.

Dans leur article, les auteurs semblent considérer que l’éthique journalistique est relative, qu’elle s’inscrit dans une époque et en un lieu donné, en fonction des pratiques en cours. Faut-il en déduire qu’avec l’arrivée d’Internet, les trois principes éthiques fondateurs que vous évoquez sont amenés à changer ?

Je me rallie aux critiques qui leur ont été faites sur l’application du concept de paradigme scientifique en journalisme. C’est pourquoi je préfère celui d’idéal-type proposé par Max Weber, vers lequel d’ailleurs ont glissé Charron et de Bonville dans l’ouvrage paru en 2004. Autrement dit, il s’agirait moins d’une révolution radicale que d’une mutation. On peut donc soutenir que les valeurs fondatrices du journalisme, liberté, vérité, respect de l’autre, résistent aux changements, et même à celui provoqué par l’Internet. Ce qui change cependant, ce sont les rapports d’équilibre entre elles. Sous l’influence de la déontologie récente, il est évident que la valeur de respect de l’autre a pris aujourd’hui une grande place dans la délibération éthique, ce qui est souvent contesté par les partisans d’un journalisme plus offensif. Comme dans les premiers temps de la liberté de la presse, l’Internet tend à privilégier la liberté d’expression, ainsi que je vous l’ai indiqué. Les internautes s’en prévalent le plus souvent, d’où l’aspect libertaire de la Toile. Cela dit, ce n’est pas une raison suffisante à mes yeux pour jeter les valeurs de vérité et de respect de la personne par dessus bord… si l’on prétend faire du journalisme. Ce qui est certain c’est que les normes vont devoir s’adapter et répondre à des situations nouvelles. Par exemple, la frontière de plus en plus poreuse entre vie publique et vie privée invite la profession à s’interroger. Ce qui est visible sur Facebook n’est pas forcément « public » et n’autorise pas dans tous les cas une reprise dans les médias. Autre exemple de sujet de réflexion, les hyperliens. Il s’agit d’un outil fabuleux, mais qui nécessite une grande attention. Il faut s’assurer dans le temps qu’ils conservent leur pertinence et vérifier également que le document en lien ne renvoie pas lui-même à d’autres lieux douteux. Il en va de même en ce qui concerne le droit à l’oubli. Autrefois, c’est le journaliste qui en avait la maîtrise. Aujourd’hui, avec les moteurs de recherche, ce contrôle lui échappe, ce qui doit inviter à tenir compte de ce phénomène lors de la décision de publier une information.

Dans Journalisme et Vérité, vous évoquiez déjà les réflexions de ces deux auteurs et citiez le direct en télévision comme un exemple de ce journalisme de communication qui préfère faire vivre l’événement en direct au public, en exploiter le potentiel émotionnel, plutôt que de s’en tenir aux règles classiques de contextualisation…

La question du direct en télévision s’inscrit dans un contexte antérieur à l’Internet. Elle illustre l’irruption d’une pratique nouvelle à l’époque, qui remettait en cause des procédures éprouvées de traitement de l’information, authentification de la source, recoupement, vérification, et qui interpellait la déontologie : quelles normes définir qui permettent d’inscrire la recherche de la vérité dans le direct dont on sait qu’il peut offrir une vision trompeuse de la réalité et en favorise effectivement une perception émotionnelle ?

Toujours au titre des évolutions possibles du journalisme, vous évoquez les travaux d’une chercheuse de l’université de Louvain, Amandine Degand, qui développe le concept de « journalisme de pari », de quoi s’agit-il ?

Le journalisme sur Internet a ceci de particulier qu’il est en situation de bouclage permanent. Cette pression du temps incite à publier très vite en se disant qu’en cas d’erreur, Internet permet de corriger très facilement. Cela favorise une certaine légèreté à l’égard des règles classiques du journalisme qui exigent d’identifier la source, recouper l’information et en vérifier le contenu. Une source apparemment crédible, comme un autre média, paraît suffire. Le risque est celui d’une déresponsabilisation d’autant plus grave qu’on se retrouve alors dans le scénario de la rumeur…

Malgré votre attachement à une déontologie exigeante et les risques liés aux évolutions que vous décrivez, on vous sent résolument optimiste…

En effet. Je n’ai jamais aimé les discours catastrophistes sur l’évolution des médias. Ce livre paraît alors que le magazine XXI a ouvert un débat intéressant sur l’avenir du métier, à l’occasion de la publication de son manifeste Un autre journalisme est possible. Je rejoins nombre des constats des auteurs, même si les travers qu’ils dénoncent sont pour la plupart antérieurs à l’arrivée d’Internet. En revenant aux fondamentaux du journalisme, ils ont fait le pari d’un trimestriel sur papier, et c’est un succès. Toutefois, ce n’est pas la seule piste d’évolution possible pour la presse. Il me semble important de réfléchir sur l’avenir du journalisme là où il se développe en zone encore sauvage, autrement dit sur Internet. Je crois profondément que plus les journalistes s’attacheront à rester fidèles à leurs valeurs, à penser des nouvelles règles au fur et à mesure que se poseront des questions éthiques inédites, et plus ils seront en mesure de donner le ton et d’inspirer les autres intervenants du web. C’est un optimisme qui s’inscrit sans doute sur le long terme. Mais si l’on se souvient des fureurs de la presse révolutionnaire ou encore des périodes où le respect d’autrui ne comptait pas autant qu’aujourd’hui, on est en droit d’espérer que se corrigeront ou s’atténueront au fil du temps les défauts les plus dommageables observés aujourd’hui sur le réseau.

Note :  Daniel Cornu cite dans la partie de son livre consacrée à l’anonymat les blogueurs, mais aussi certains commentateurs, en l’espèce Tschok et Fantômette. Je rappelle au passage que nous avons déjà parlé des travaux de cet auteur sur ce blog, ici (discours de Louvain reproduit en intégralité) et  (à propos du livre Les médias ont-ils trop de pouvoir ?). 

10/05/2013

La politesse du prénom

Classé dans : Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 09:17
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Parmi les multiples plaies qui s’abattent sur la tête des personnalités mises en cause dans une procédure judiciaire, il en est une que l’on pourrait sans doute leur épargner : la perte de leur prénom. J’y songeais en écoutant religieusement comme tous les vendredis soir l’émission hebdomadaire d’Arrêt sur Images. Il y était question en introduction de l’affaire Guéant, pardon, de l’affaire Claude Guéant. Le confrère évoquait les derniers rebondissements du dossier en vogue en désignant l’intéressé d’un simple "Guéant", ce qui donnait : Guéant a fait ceci, Guéant a dit cela. Que mes camarades d’@si me pardonnent, ça tombe sur eux par pur hasard,  ils sont loin d’être les seuls. Il ne faudrait d’ailleurs pas fouiller très longtemps dans les derniers billets de ce blog pour me saisir en flagrant délit de désinvolture sur ce sujet. On repère plus facilement les travers chez l’autre que chez soi, c’est bien connu…. Toujours est-il que cette décontraction de l’expression journalistique mérite sans doute qu’on y réfléchisse. Cela vaut pour les mis en cause devant la justice, mais pas seulement. D’une manière générale, l’usage du patronyme sec, quand il n’est pas affaire de simple négligence, signale souvent une forme de mépris à l’égard de celui que l’on désigne. On peut craindre d’ailleurs que le phénomène ne prenne de l’ampleur, sous l’influence du style Twitter/SMS qui nous incite à débarrasser nos phrases de tous les mots qui ne s’avèrent pas indispensables à la compréhension du sens de ce qu’on souhaite exprimer. Prenons garde. Désigner une personne par ses nom et prénom, ça ne coute rien et c’est plus civilisé. Dans le même registre, François Lenglet a eu raison, lors de son interview de Jean-Luc Mélenchon d’exiger que celui-ci l’appelle "Monsieur Lenglet" et non pas "Lenglet" tout court. "Monseigneur, si vous voulez ?" lui rétorque avec insolence l’intéressé. "Non, non, Monsieur, je vous appelle Monsieur Mélenchon, vous m’appelez Monsieur Lenglet". Je vous invite à regarder l’extrait de cette passe d’armes, c’est une pure gourmandise…

 

Mise à jour 12/05 à 20h00 : Daniel Schneidermann  explique les raisons de cet usage du patronyme en commentaire de ce billet. Je reproduis donc son intervention pour qu’elle soit accessible à tous les lecteurs :

"Hello Aliocha,

Nous avons fait le choix, au début d’@si, dans nos contenus écrits comme dans nos émissions, de désigner les personnes par leur seul nom de famille, à l’exception d’un "prénom-nom", dans la première citation. Aucun mépris là-dedans. Simplement le désir de se rapprocher du registre habituel de la conversation, dans laquelle il est très rare que l’on parle de "Claude Guéant", ou de "Monsieur Guéant", mais où l’on s’autorise le plus souvent de simples "Guéant". De la même manière, nous nous autorisons sur le plateau à manger occasionnellement nos négations, et personne dans l’équipe ne s’est encore suicidé pour avoir savonné dans un lancement (à commencer par ma pomme).

Pourquoi donc, demanderez-vous chère Aliocha (car vous ne lâchez pas facilement le morceau), faire comme si l’on n’était pas sur un plateau, alors que l’on sait très bien que l’on est sur un plateau ? Bonne question. Parce que j’ai remarqué que le ton des animateurs d’une émission influence souvent celui des invités eux-mêmes. Autrement dit, en imprimant à la discussion un ton direct et familier, il arrive souvent (même si pas toujours) que les invités répondent sur le même ton. Mais tout ceci, bien entendu, n’est pas une science exacte.

Quant au "Lenglet" de Mélenchon, bien entendu c’est une petite agression. Quand on se trouve, pour le coup, en situation de dialogue en face à face, l’interpellation par le seul patronyme est le plus souvent dépréciative".

24/03/2013

Sans nouvelles de Marianne…

Classé dans : Comment ça marche ?,Coup de griffe — laplumedaliocha @ 10:36
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L’un d’entre vous m’a demandé par mail pourquoi on ne me lisait plus sur le site de l’hebdomadaire Marianne depuis quelques mois. Eh oui, pourquoi, ai-je soudain songé….

En 2009, Philippe Cohen qui s’occupait à l’époque du site m’a demandé si je souhaitais faire partie des blogueurs associés. Mettant de côté mon allergie pour les entreprises de presse qui rentabilisent des contenus gratuits en vendant aux intéressés l’espoir d’une visibilité (cette visibilité avec laquelle, comme chacun sait, on paie son loyer et ses courses au supermarché), j’ai répondu oui. Parce que je lis, ou plutôt je lisais, Marianne depuis sa création en 1997, parce que j’aimais bien Philippe, parce qu’au coeur de la crise de la presse, je voulais bien – pour un temps donné – aider dans la mesure de mes moyens le site à se développer. L’opération ne me rapportait rien. Pas même l’abonnement gratuit au journal papier que moi et d’autres avons réclamé sans succès durant plusieurs années. Quant au trafic sur mon blog, figurer dans la blogroll d’Eolas m’a toujours envoyé plus de lecteurs que d’être "associée" à Marianne. De son côté, le site a profité durant des années de mon "contenu", lequel s’est avéré souvent juteux en termes de visites. J’ai souvenir de 50 000 visiteurs en quelques heures sur un billet concernant Ruquier, et de plus de 80 000 au plus fort de l’affaire Kerviel (chiffre en haut à droite de la page, qui évoque à tort le nombre de commentaires)…Philippe avait  la courtoisie de nous inviter à dîner dans la rédaction une fois par an et de nous associer à la vie du journal comme du site en nous informant des évolutions éditoriales. C’était friendly de sa part. A défaut de gagner de l’argent, nous participions à une aventure et nous passions de bons moments.

Et puis en juin dernier de mémoire, il a annoncé qu’il cessait de s’occuper du site.  Toute l’équipe rédactionnelle est partie et a été remplacée, m’a-t-on dit, par un professionnel du marketing….Pour ceux qui auraient loupé un épisode, je rappelle que la sortie de son livre co-écrit avec Pierre Péan sur Le Pen a consommé le divorce entre lui et la direction de Marianne cet automne. Philippe a quitté l’hebdomadaire en janvier. Mais reprenons le fil de notre petite histoire. Pendant les mois qui ont suivi le changement de pilotage, Marianne a continué de reprendre mes billets. Et puis à partir de fin décembre, plus rien. Le dernier des quelque 245 billets reproduits sur le site depuis 2009 (chiffre tiré du moteur de recherche de Marianne) a été mis en ligne le 11 décembre. Par curiosité, je suis allée voir  et j’ai cru comprendre qu’il était désormais alimenté quasi-exclusivement par la rédaction. Il ne reste que 2 ou 3 blogueurs, parmi lesquels Juan de Sarkofrance. Même Philippe Bilger a disparu ce qui, je l’avoue, a quelque peu consolé mon ego malmené. Intriguée, j’ai envoyé deux mails au patron du journal,  Maurice Szafran, pour tenter de savoir ce qu’il en était exactement. Pas de réponse.

Du coup, je me suis amusée à faire un petit calcul. En imaginant que pour produire le même volume de contenu, Marianne ait fait appel à un journaliste rémunéré à la pige (moi, au hasard…mais sous mon autre casquette), l’équivalent des 250 billets lui aurait coûté au bas mot….60 000 euros. Explications. Les journalistes sont rémunérés selon une unité de mesure nommée "feuillet". Un feuillet par convention représente 1 500 signes espaces compris (fonction "statistiques" de votre logiciel, environ une demie page word). Le tarif syndical du feuillet doit tourner aux alentours de 66 euros, mais dans les grands titres, il est plus proche de 100, j’ai donc pris 80 (net). Admettons que chaque billet fasse en moyenne 3 feuillets. Nous multiplions 250 articles par 3 feuillets, par 80 euros, cela nous donne 60 000 euros si le règlement s’effectue en droits d’auteur (ce qui est en principe interdit pour les journalistes, mais je le signale pour les blogueurs non journalistes) auxquels vous rajoutez, si c’est du salaire, les charges salariales et patronales. L’intérêt de cette petite démonstration est de montrer l’économie que représente l’utilisation de contenu gratuit sur le Net pour les éditeurs de presse….En creux, cela permet aussi de mesurer l’étendue du manque à gagner pour les journalistes de métier dès lors qu’on remplace l’information qu’ils produisent par de l’opinion.  Il me semble qu’un tel "cadeau" de ma part méritait bien un "au revoir et merci". En tout état de cause, quand on décide unilatéralement de rompre un accord, il est d’usage d’en informer l’intéressé.

Voilà, vous en savez autant que moi. Sans commentaire.

Ah si, quand même, une observation annexe. J’ai lu ce matin sur @si (abonnés) que certains sites d’information régionale (pilotés par une boite de marketing) sous-traitaient leur production à des "rédactions" situées en Tunisie. Oui, vous avez bien lu. Pour 300 euros par mois, des diplômés bac +5 disposant d’une "bonne connaissance de la culture française", livrent des articles clé en main sur des régions où ils n’ont jamais mis les pieds.

Il parait qu’on a aboli l’esclavage…qu’on me permette d’en douter.

20/03/2013

Il y des articles plus difficiles que d’autres…

Classé dans : Comment ça marche ?,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 10:06

L’une des publications pour lesquelles je travaille m’a demandé d’écrire un article sur la disparition du grand pénaliste Olivier Metzner. C’est la première fois en 18 ans de métier que je me livre à cet exercice. Je ne l’imaginais pas si dur.

Je ne connaissais pas Olivier Metzner autrement que dans le cadre professionnel : quelques interviews et les deux procès où je l’ai entendu : Kerviel et Pétrole contre nourriture. L’homme était secret, irritant pour les journalistes à qui il avouait sans états d’âme qu’il les utilisait, talentueux, insaisissable. Néanmoins, l’annonce de sa disparition dimanche m’a fait un choc. Un grand nom du barreau s’envolait, une présence, une voix, la volute d’un cigare. Certains ici se sont émus des portraits pas tout à fait flatteurs publiés dans la presse. Comme on s’émeut à l’inverse des panégyriques qui paraissent caricaturaux. Preuve s’il en était besoin qu’il est difficile d’écrire sur un homme qui vient de mourir. Faut-il ne retenir que le meilleur, au risque de s’éloigner de la réalité ? Ou bien évoquer aussi la part d’ombre, et violer ainsi une certaine exigence de respect ? Vaste question. J’ignore s’il existe une réponse. En tout cas, des émotions, certainement.

D’abord en l’espèce un questionnement. La thèse du suicide a été très vite admise. Mais alors pourquoi ? Qu’est ce qui pousse un homme au faite de la gloire et de la fortune, qui faisait quelques jours encore avant sa disparition de multiples projets, à monter sur un bateau en pleine nuit pour se jeter à la mer ? Question sans réponse. L’aurait-on même, que l’on serait tenté de se taire. Cette fin brutale place chacun de nous face à la condition humaine, ses joies et ses douleurs. Et intime l’ordre alors de n’y toucher que d’une main tremblante. Ensuite, on se prend à réfléchir pour tenter de comprendre pourquoi une vague relation professionnelle prend soudain une telle importance à l’heure de sa disparition. Pourquoi l’irritation s’efface, laissant place au regret ? Et l’on songe soudain que c’est peut-être cette mécanique invisible du souvenir, alliée au rappel de notre finitude commune, qui explique les déclarations émues lorsque l’un d’entre nous disparait. Comme si la mort effaçait d’un trait de plume l’accessoire pour ne laisser subsister qu’une forme d’essentiel.

Alors il faut écrire. Et l’on se surprend à s’accrocher aux faits pour conjurer l’émotion, à saluer ces règles professionnelles qui imposent la raison, exigent l’objectivité, font taire le sentiment. On appelle les uns et les autres, lointains confrères ou proches collaborateurs, pour découvrir qu’ils partagent le même vertige. Douceur des mots, réserve des opinions, incompréhension face à la brutalité du geste. Les langues se délient pour décrire le talent, raconter une anecdote vécue ensemble, glisser parfois, à regret, un léger bémol. On sent bien que l’événement propulse tous les avocats interrogés au bord d’une falaise. Le geste d’Olivier Metzner les renvoie à leurs propres doutes existentiels, ceux qu’ils ont enfouis très profondément. "L’avocat pénaliste passe son temps à cotoyer le mal, à le supporter, parfois à le faire lui-même" confie l’un d’entre eux pour expliquer le brutalité du métier. Il faudrait appeler son cabinet pour recueillir des réactions de ses associés, glaner quelque détail nouveau, interroger sur l’avenir d’une structure si fortement empreinte de la personnalité de son fondateur, évoquer le sort des dossiers en cours, mais à l’instant de composer le numéro de téléphone, malaise. Les mots "chacal", "vautour" tournent en boucle. Fichu métier ! On n’appellera pas. Au moment d’écrire la phrase de chute, celle que l’on choisit avec un soin tout particulier, la seule où l’émotion contenue peut s’exprimer, celle qui laissera un sillage dans l’esprit du lecteur, la gorge se noue…

Note : parmi les dizaines d’articles écrits depuis dimanche, trois méritent une particulière attention, ceux de Pascale Robert-Diard au Monde et de Stéphane Durand-Souffland au Figaro pour ce qui concerne les confrères, et puis celui de Jean-Marc Fedida, avocat pénaliste, qui décrit fort justement le talent très particulier d’Olivier Metzner.

15/03/2013

Sur orbite, on n’a pas fini de tourner

Classé dans : Comment ça marche ?,Coup de griffe — laplumedaliocha @ 22:59
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Fichue tentation du buzz….

Je choisis l’élection du Pape, j’aurais pu prendre un autre exemple pour illustrer les dérapages du buzz de l’information sur Internet. A ceci près que cet événement là est particulièrement significatif car il touche un sujet religieux, mais également politique. Un Pape, c’est une autorité spirituelle qui règne sur un milliard d’individus. C’est aussi un Chef d’Etat qui porte une parole dans le concert des nations. C’est encore un dignitaire religieux qui va dialoguer avec ses homologues, ce qui n’est pas anodin dans le contexte actuel. C’est une autorité qui prend position sur des sujets dits de "société". A peine nommé, celui-ci faisait l’objet d’attaques sur son passé en Argentine. Voilà qui méritait l’intérêt. Aussi et surtout, on s’attendait à des commentaires sur sa pensée théologique, sur le choix d’un sud-américain, sur les dossiers en cours, les problèmes à régler, la direction à imprimer. Il y a eu des articles sur ces sujets, mais on a pu lire aussi et surtout un nombre incroyable d’âneries.

Florilège :

Le Figaro nous raconte l’histoire de sa petite amie. L’Obs, BFM, Metro et beaucoup d’autres, sentant le bon coup, surenchérissent. Faites marcher les liens, vous allez voir, c’est édifiant. Observez les titres et le reste, on en demeure pantois.

Le Figaro encore mais pas seulement s’interroge sur comment on peut vivre avec un poumon en moins.

L’Obs évoque sa fugue.

Slate se demande pourquoi il est vieux.

Corse Matin a trouvé un restaurateur qui affirme que le Pape aime les lentilles.

Europe 1 a mis la main sur sa sœur , qui ne s’appelle pas Marlène, les amateurs du Diner de cons comprendront.

Le Figaro encore raconte l’histoire du pape dans le bus.

Le Figaro, décidément très inspiré, évoque l’aspect Business. A la décharge du grand quotidien de droite, ses articles sont mieux référencés que les autres, il n’est pas le seul à avoir abordé ces sujets, mais c’est lui qui apparait en premier.

20 minutes synthétise avec beaucoup d’à propos ce tissu d’ânerie dans un article qu’on nomme dans notre jargon "boite à outils" en évoquant 5 choses à savoir sur le Pape. C’est très à la mode ce genre-là. C’est de l’information Bolino, du prêt à penser comme on a connu le prêt à manger. Voilà ce qu’il faut savoir pour alimenter vos discussions, de la machine à café du bureau au dîner entre potes.

Mais c’est Libération qui remporte le Aliocha d’or (oui, j’ai créé le trophée pour l’occasion) avec son Paposcope qu’il n’a même pas inventé puisqu’un twittos m’a donné le lien, que j’ai perdu, avec la source anglaise de cet ….appelez le truc comme vous voulez, moi je ne trouve pas de mot.

Un tel traitement de l’information n’a rien d’inhabituel, il est même on ne peut plus classique. Quand on n’a rien à dire sur un sujet et qu’il faut néanmoins s’exprimer, ça donne à peu près ça. Le tout est de trouver une petite info de rien du tout et de bâtir un article dessus en prenant soin, parce que nous sommes sur Internet, de choisir un sujet qui parle à tout le monde (donc on évite St Thomas d’Aquin par exemple) et de rédiger un titre accrocheur. Que le titre suscite l’intérêt ou qu’au contraire on soit scotché à son fauteuil tant il parait stupide, on clique. Et tout ceci ne va aller qu’en s’aggravant car pour buzzer, on l’aura compris, il faut déconner.

Dans le Pacha, Audiard fait dire à Gabin une réplique qui me parait résumer la situation. A Robert Dalban qui lui demande à quoi il pense, il répond : "je pense que le jour où on mettra les cons sur orbite, t’as pas fini de tourner". Hélas, nous tournons.

 

Note 23h09 : merci à François Pesce de s’être reconnu et de m’avoir donné le lien en commentaire avec le mystérieux journal anglais qui a inspiré Libé, à savoir donc le Guardian.

13/03/2013

Quand le Pape François triomphe de la neige

Classé dans : Comment ça marche ?,Coup de griffe — laplumedaliocha @ 22:27
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C’est un miracle ! Le nouveau Pape, le Cardinal Jorge Mario Bergoglio qui a pris le nom de François, a triomphé des terribles intempéries frappant la France. Avant qu’il n’apparaisse à la fenêtre du Vatican, et même qu’il fût seulement élu, les caméras avaient  délaissé les tracas de la neige dans l’hexagone au profit des charmes fort DanBrowniens de la Place St Pierre. Un vrai remake d’Anges et Démons, la suite du célèbre Da Vinci Code.

C’est peu dire que les commentaires durant l’attente étaient d’une vacuité sidérale. Ainsi a-t-on peu apprendre en écoutant France Inter un peu avant 20 heures que le nouveau Pape n’avait le choix qu’entre trois tailles de soutane : small, medium, large. L’histoire ne dit pas si le reportage en direct était sponsorisé par Gap. Du côté de BFM, on se penchait sur les marchands ambulants profitant de l’affluence pour faire commerce. On saluait le timing parfait de la fumée blanche qui a eu le bon goût de jaillir à la sortie des bureaux (que dire du Pape apparaissant pile au moment des JT ?). On s’enthousiasmait de l’ambiance festive et du caractère interplanétaire (sic) de l’événement. On a même trouvé, ô miracle, un pèlerin argentin pour témoigner de son émotion religieuse et patriotique. Quelques exemples parmi des milliers d’autres de ce terrorisme du direct en continu qui impose de "dilater le banal", pour reprendre l’excellente expression de Philippe Bilger. Au fond, on s’habitue, même si cette uniformité de traitement, qu’il s’agisse du Tour de France, de la libération de Florence Cassez ou de l’élection d’un nouveau Pape, s’avère un brin déstabilisante.

Ce qui est réellement étonnant, c’est l’enthousiasme frénétique qui s’est emparé des médias français pour l’élection du nouveau chef des catholiques. Ces mêmes médias qui conspuaient l’Eglise au plus fort du débat sur le mariage homosexuel… Mercredi soir, l’Eglise médiatique s’est inclinée devant l’Eglise catholique. C’est le premier miracle accompli par François. Habemus Papam ! Seule fausse note dans cette réconciliation fort oecuménique entre Eglise et médias, le lancement sur Twitter quelques minutes après l’apparition de François, d’une polémique sur le rôle du Cardinal Bergoglio pendant la dictature argentine (@si et Mediapart). Elle a été rapidement reprise par les radios et les télés. Il est vrai que lorsque le direct a fini d’hypertrophier chaque seconde de l’événement et que le rideau retombe, il faut bien meubler ensuite les débriefings interminables en plateaux. Habemus Polemiquam…

 

24/01/2013

Vertige

Classé dans : Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 10:32
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Eh bien voilà, ça y est, Florence Cassez est libérée. La justice mexicaine n’a pas dit qu’elle était innocente, ce n’était pas l’objet de l’audience retransmise en direct hier, elle a simplement considéré que la procédure était viciée. C’est une victoire pour la jeune femme, pour les droits de l’homme et pour la justice mexicaine.

On rêverait que ce soit aussi une leçon pour les médias, mais là, il ne faut pas rêver.  Mortelle rencontre que celle du système médiatique et de la machine judiciaire. On sait aujourd’hui que l’arrestation en direct de Florence Cassez était une manipulation policière. La télévision mexicaine a fait son mea culpa. Celui-ci a pesé lourd sur l’opinion publique et l’on ne peut se défendre de penser que sans doute cet aveu a pu aussi influencer les juges. On découvre des médias inféodés au pouvoir, mais aussi si puissants dans ce pays qu’ils sont capables d’infléchir une politique. Etrange paradoxe. Mais on s’en sortirait un peu trop bien si on se contentait d’observer de haut ce pays-là, confortablement installés dans notre démocratie patrie des droits de l’homme.

Hier soir, interviewée dans un café en bas de chez elle, la mère de Florence Cassez a remercié les médias français qui l’assaillaient de questions, précisant que sans eux rien n’aurait été possible. Les médias donc désignent les coupables, et les médias les libèrent.  Vertige. Vertige de constater que la justice est chaque jour un peu plus débordée par le système médiatique. Vertige de découvrir une nouvelle fois que les procès médiatiques se jouent bien souvent non pas sur des arguments rationnels, des enquêtes qui viendraient contredire les découvertes de la police, révéler un biais, identifier d’autres pistes, ou briser des préjugés comme le firent en leur temps Voltaire avec Calas ou Zola pour le capitaine Dreyfus. Au Mexique, Florence Cassez était coupable parce qu’étrangère. En France elle était innocente parce que française. Bien sûr, il y a eu au milieu de toute cette agitation dans les deux pays quelques esprits plus aiguisés qui ont avancé des éléments de fond, mais ils ne pèsent quasiment rien face aux émotions qui ont porté chaque camp à défendre sa vérité. Sans mettre en doute ici le bien fondé de la libération de Florence Cassez, on ne saurait considérer comme preuve de son innocence ni sa nationalité, ni les travers de la justice mexicaine. Et si le résultat de la campagne médiatique française va dans le sens de la justice et des droits de l’homme, c’est par hasard. Car la mobilisation médiatique ne partait pas des faits, mais d’une conviction.

Tout à l’heure, ces mêmes médias iront accueillir Florence Cassez à sa descente d’avion. Elle est devenue leur chose, leur triomphe, leur icone. Demain ou après-demain, la machine s’emballera sur une autre affaire, fabriquant de nouveaux coupables ou innocents. "L’opinion publique, chassez-là cette intruse, cette prostituée qui tire le juge par la manche" lançait un jour le célèbre avocat Vincent de Moro-Giafferi (1878-1956). Hélas mon cher maître, elle s’est installée dans les prétoires, elle a revêtu la robe des juges et s’est emparée de la présidence des tribunaux. Reléguant les magistrats au rang d’embarrassants et tatillons assesseurs, elle dit ce qui est juste ou pas. Comme vous aviez raison de tant la redouter…

14/01/2013

Des faits et des opinions

Classé dans : Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 09:56
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Philippe Cohen quitte Marianne à la fin du mois de janvier. Motif ? Une sérieuse divergence de vues avec la direction sur la ligne éditoriale du journal. Celle-ci a visiblement atteint son paroxysme lors de la publication par Philippe Cohen et Pierre Péan de leur ouvrage sur Jean-Marie Le Pen. J’évoquais, il y a quelques semaines, les risques qu’avaient pris les deux journalistes en livrant des faits pas tout à fait en ligne avec ce qu’il est convenu de penser du leader d’extrême-droite dans la presse de gauche (de combat ?). Je n’imaginais pas alors que le propre patron de Marianne s’en prendrait aussi violemment à Philippe Cohen. Vous trouverez ci-après en intégralité l’article de Maurice Szafran, publié dans le journal papier et le droit de réponse qu’a réclamé Philippe Cohen (ça aussi c’est pas banal, un journaliste qui demande un droit de réponse dans son propre journal). Je suis, évidemment, du côté de mes confrères de terrain, absolument, totalement et sans aucune réserve. Et du coup, je m’interroge. Lorsque Joseph Macé-Scaron, un autre collaborateur du même hebdomadaire, a été pris sous le feu d’accusations diverses de plagiat, Maurice Szafran a signé une tribune dans laquelle il a reconnu la faute, l’a pardonnée et a indiqué que pour quelques temps l’auteur serait affecté (retrogradé ?) au rang de journaliste de terrain. Cette étrange punition m’avait alors interpelée.  Hélas, la réaction suscitée par Philippe Cohen confirme que l’enquête de terrain relève du sous-genre journalistique, voire constitue une faute professionnelle plus grave que le plagiat dès lors qu’elle débouche sur des conclusions qui ne sont pas en ligne avec ce qu’il est convenu de penser sur un sujet donné.

Il arrive parfois qu’un événement cristallise le fonctionnement d’un système. Je ne voulais pas laisser passer celui-ci tant il me parait exemplaire d’un certain journalisme à la française dans lequel on ne départage plus très bien l’idéologie et même le combat politique assumé de la réalité des faits. L’objectif de départ est certes louable, mettre en garde l’opinion publique contre les dangers d’un homme au discours séduisant, mais aux idées bien noires. On reconnaitra en filigrane le vieux débat sur la banalité du mal. Humaniser l’ennemi, le "monstre" n’est-il pas une manière de l’absoudre en le ramenant dans le camp des hommes quand d’aucun souhaiterait le maintenir quelque part en dehors de la communauté humaine ? La théorie se défend même si je trouve personnellement qu’on ne combat bien que ce que l’on connait et que le mal est par ailleurs terriblement humain, n’en déplaise aux idéalistes et aux rêveurs. Le résultat – ici accuser deux professionnels qui ont voulu aller au-delà des caricatures – de trahir la Cause, a de quoi faire frissonner dès lors qu’on se situe dans le domaine de l’information, lequel est censé produire du factuel objectif avant toute chose et surtout avant les idées, convictions personnelles et sentiments. On m’objectera que tout ceci pourrait bien n’être que la partie émergée d’un conflit de personnes dont les éléments me sont inconnus. C’est fort possible. Mais les arguments échangés n’en mettent pas moins en scène de manière exemplaire la divergence de vues entre deux professionnels de l’information sur le métier de journaliste et la définition de l’information.

J’ajouterais que démolir d’un trait de plume rageur des mois de travail, d’enquête, de nuits sans sommeil, d’écriture et d’interrogations par deux professionnels de ce calibre – et non pas deux rigolos en peine de renommée – au nom d’un soupçon de sympathie à l’égard du dirigeant d’extrême-droite, c’est envoyer un signal bien décourageant à la profession.

Il me semble que nous avons là un joli sujet d’étude pour les écoles de journalisme et une querelle éclairante pour le public. Voici les pièces du dossier :

La tribune de Maurice Szafran

Il s’agirait donc, à en croire les auteurs, d’une biographie* « à l’américaine » de Jean-Marie Le Pen. Des faits, rien que des faits, encore des faits pour comprendre – enfin – la véritable nature, la composition minérale et la construction chimico-idéologique du chef d’extrême droite. Comme s’il existait encore un doute ; comme si nous nous étions tous égarés sur son compte depuis soixante ans que Le Pen sévit en politique, et qu’il était indispensable de laisser surgir un Le Pen métamorphosé.

L’enquête n’est pas sans intérêt : on redécouvre un personnage vulgaire, aviné, indifférent à sa famille et à ses amis, n’hésitant jamais à les sacrifier, à les trahir. Un monstre d’égocentrisme. On redécouvre aussi à quel point Le Pen est âpre au gain ; qu’il s’est enrichi grâce à des héritages successifs donnant lieu à de sordides tractations et chantages ; que, de façon systématique, il a confondu la caisse du FN avec sa poche ; que le droit de troussage semble aller de soi dans sa conception féodale de chef de parti ou de bande. Mais, dans ce livre, ce sont avant tout les aspects politiques, idéologiques, historiques de ce Le Pen « nouveau » qui nous interpellent.

Hélas, il n’est pas besoin d’aller bien loin dans la lecture de ce Le Pen, une histoire française (les auteurs auraient pu choisir pour titre une histoire antifrançaise, c’eût été plus pertinent), pour comprendre que l’objectif véritable – fini les sornettes de l’enquête « à l’américaine » – est de réhabiliter Le Pen, de le laver de ses péchés contre l’esprit républicain français, d’en faire le personnage central de notre histoire nationale au cours des trente dernières années. Pour les auteurs de cette entreprise, Le Pen est celui qui a vu juste avant tout le monde, celui qui a compris avant les autres, celui qui a alerté les Français sur les maux qui taraudent notre société, à l’opposé radical de l’homme politique outrancier et au fond si peu français que les gogos de notre espèce ont mis en scène. C’est écrit, dès la page 10 : « Notre point de départ a été on ne peut plus simple : détacher Le Pen des oripeaux idéologiques dont on l’affuble généralement. » Deux pages plus loin, le point d’arrivée en forme de certitude : « Il est beaucoup moins qu’on ne le croit sous l’influence d’une idéologie [celle de l’extrême droite] dont il s’est toujours méfié. » Voilà l’objectif signifié : le blanchiment idéologique de Le Pen. Suivent 550 pages (!) visant à lui ériger un panthéon politique.

C’est donc, après la complainte de l’enfance difficile, l’histoire d’un bon gars qui débarque à Paris, en 1947, de sa Bretagne natale. Inscrit à la faculté de droit, il s’engage aussitôt en politique. Il rencontre des gaullistes, des démocrates-chrétiens, des socialistes, des communistes, des chrétiens de gauche. Le Pen, lui, se déclare « pétainiste » au lendemain de la Libération, au lendemain de la victoire contre les nazis. « Ce type-là est vraiment pour Pétain », confirme un de ses amis aux auteurs. Le sort des collabos dont il va s’entourer tout au long de son aventure politique ne lui est pas indifférent, tandis que les résistants et leur légende naissante l’horripilent.

Ses biographes le racontent avec un détachement qui glace (p. 529) : « La Seconde Guerre mondiale a modifié la trajectoire du jeune Le Pen […]. Elle lui a communiqué mépris et dégoût des opinions majoritaires [comprendre : résistantes]. Le Pen n’a connu de la Résistance que les simulacres et les excès de l’épuration [Jean Moulin et les martyrs des Glières ne lui disent rien]. La vision des jeunes femmes du peuple “tondues pour avoir couché” et la médiocrité des résistants de la vingt-cinquième heure le font basculer à droite [non, à l’extrême droite en compagnie des collabos] et du côté des “vaincus de l’histoire”. »

Les « vaincus de l’histoire »…, ou comment être happé par le logiciel de l’extrême droite. Parce que, selon nos « enquêteurs » pour lesquels l’idolâtrie du factuel s’estompe soudain au profit d’un psychologisme de bazar, Le Pen se trouve saisi de compassion envers les « vaincus de l’histoire ». Et ces « vaincus » de la Seconde Guerre mondiale dans la rhétorique chère à l’extrême droite française et dont les auteurs ont fini par s’imprégner, ce ne sont pas les résistants massacrés, ce ne sont pas les juifs martyrisés ; non, ce sont ces collabos jugés et punis à la Libération, sans aucun doute avec excès pour un petit nombre d’entre eux. Mais pas un mot, pas une considération morale des auteurs sur cette relecture, sur cette révision de l’histoire chez Le Pen.

Il y a plus, il y a pis. Le Pen a toujours œuvré en politique entouré d’anciens collabos – miliciens, Waffen SS français, doriotistes, vichystes, pétainistes, etc. Les auteurs, il faut le souligner, en dressent une liste exhaustive. Or, il serait intéressant de comprendre, d’analyser, de savoir pourquoi Le Pen a privilégié cet entourage-là. Parce qu’il partage avec ces collabos de toute espèce – pour la plupart antisémites pathologiques jusqu’à virer dans le négationnisme de la Shoah – des « valeurs » et des engagements communs ? Parce qu’il partage aussi avec eux une vision – et une haine – communes de la Révolution de 1789 et de la République ? Rien de tout cela n’est évoqué. Accrochez-vous au bastingage : Le Pen les recueille parce qu’il a une… conception gaulliste de la nation. Il fallait oser, c’est écrit (p. 329) : « Le Pen a toujours justifié sa tolérance de ces antisémites avérés par l’option politique de la réconciliation, celle-là même invoquée par le général de Gaulle pour mettre fin à l’épuration. » Pauvre de Gaulle, jusqu’où n’aura-t-il pas été souillé ?

Les auteurs font aussi, c’est bien le moins, une recension précise des multiples saillies antisémites de Le Pen, du « point de détail » à « Durafour crématoire », et tant d’autres. N’empêche, il faut dédouaner, minorer, détourner ce qu’ils appellent pudiquement des « préjugés antijuifs ». Quelques citations qui permettent de mettre au jour l’opération de banalisation.

Page 320 : « La liste [des dérapages antisémites] que nous venons de rappeler a de quoi laisser perplexe. » Les auteurs sont-ils convaincus que « perplexe » soit le qualificatif le plus approprié ?

Oui parce que son antisémitisme est incohérent.

Page 321 : « Le Pen instrumentalise un certain antisémitisme à des fins diverses et parfois peu transparentes »… Exercice de langue de bois pour ne pas porter, surtout pas, de jugement moral.

Page 323 : « Antisémitisme réel ou présumé »… La question se pose encore ?

Page 323 : « Le Pen est peut-être moins obsédé par les juifs qu’on ne le dit et qu’il le laisse lui-même paraître. » Nos investigateurs ont pénétré cette fois les tréfonds de l’âme de leur héros : il est « moins obsédé qu’on ne le dit ». Pour achever l’opération de réhabilitation factice, ils vont jusqu’à chercher des témoignages de juifs qui ne l’ont pas senti profondément antisémite.

Ben voyons !

Tout cela serait risible si nos blanchisseurs ne s’autorisaient pas, après de Gaulle, à salir Joseph de Clermont-Tonnerre, député à l’Assemblée de 1789, celui qui fut à l’origine de l’émancipation des juifs en France, celui à qui Raymond Aron, Robert Badinter ou encore l’historien Pierre Nora ont rendu tant de fois hommage. Citation (p. 322) : « Si le juif comme individu n’est jamais stigmatisé dans le discours de Le Pen, la communauté juive, dès lors qu’elle agit ou s’exprime de façon collective est rejetée comme “antifrançaise”. » Le juif tout seul est aimable, mais le lobby juif est haïssable. Le Pen semble ici rejoindre la fameuse déclaration de Clermont-Tonnerre : « Il faut tout refuser aux juifs comme nation et tout accorder aux juifs comme individus. » Le Pen, inspiré par l’émancipateur des juifs de France dans la tradition de 1789 ? La comparaison est affligeante, tout autant que la volonté acharnée de prouver que le fondateur du FN, qui justifie et approuve la torture en Algérie, n’a pas lui-même torturé.

Encore une remarque, pour nous essentielle car c’est notre journal et son histoire qui, dans ce livre, sont en réalité remis en question. Depuis 1984, depuis que Jean-François Kahn a créé l’Evénement du jeudi, nous nous sommes battus, avec bien d’autres, avec tant d’autres – de droite, du centre et de gauche –, pour que la gauche précisément prenne conscience des troubles qui affectent la société française. Nous avons pris des coups, nous en avons donné. Nous nous sommes retrouvés aux côtés de François Bayrou, de Jean-Pierre Chevènement, d’Emmanuel Todd, de Régis Debray, parfois de Philippe Séguin, de Dominique de Villepin ou de Jacques Chirac. Nous avons même soutenu à différentes occasions Charles Pasqua ou Nicolas Sarkozy, l’un et l’autre ministre de l’Intérieur. A bien lire ce livre, rien de tout cela ne compte, rien de tout cela ne pèse. Une seule voix dans ce pays s’est adressée aux Français, notamment aux Français les plus démunis. Cette voix, vous l’avez compris, c’est celle de Le Pen qui a tout compris et tout dit bien avant nous, les pauvres démocrates que nous sommes. Et l’on voudrait nous faire croire que ce livre n’est pas vaste machine à blanchir ?

A Marianne, nous avons fait un travail journalistique collectif pour démasquer les faux-semblants du lepénisme ancien et nouveau ; nous avons œuvré contre l’idéologie du repli, de la haine de l’étranger, contre cette anti-France lepéniste qui se drapait d’un tricolore de pacotille. Nous sommes descendus dans la rue derrière une banderole Marianne pour manifester notre opposition résolue à Le Pen entre les deux tours de la présidentielle, en 2002. Le journal s’est résolument engagé contre tous les ennemis de la République, au premier rang desquels figurent les Le Pen, fussent-ils ripolinés en blond !

Une dernière remarque qui concerne nos lecteurs : l’un des deux auteurs de ce livre, Philippe Cohen, est journaliste à Marianne.

* Le Pen, une histoire française, de Philippe Cohen et Pierre Péan, Robert Laffont, 534 p., 23 €.

Le droit de réponse exercé par Philippe Cohen et Pierre Péan

« Le Pen, sors de ces corps ! ». Maurice Szafran, l’auteur de la critique de notre livre, Le Pen, une histoire française (1), publiée dans Marianne daté du 24 novembre, est sans ambiguïté : les auteurs du livre ont « tenté », intentionnellement donc – pardon pour le pléonasme –, de réhabiliter Le Pen. Pourquoi, après nos parcours, nos engagements passés, « blanchir » politiquement un homme de 84 ans, qui n’a plus guère d’avenir politique, par ailleurs décrit dans  le livre – l’auteur de la critique doit en convenir – comme un « horrible personnage » ? L’article ne répond pas à cette question troublante. Mais l’on sait bien que le propre des séances d’exorcisme, c’est de donner le vertige à la raison : plus l’accusé donne des gages de bonne foi, plus il aggrave son cas.

Nous aurions donc adopté le « logiciel de l’extrême droite » : en reprenant son expression, « les vaincus de l’histoire », par exemple ; ou bien en assimilant la réconciliation partidaire façon Le Pen, qui le faisait associer anciens résistants et anciens collabos dans ses organisations, et la réconciliation nationale façon De  Gaulle.

Ce point, comme toutes les autres attaques, vise en fait l’entreprise même du biographe. L’auteur de la critique ironise : « C’est donc un bon gars qui débarque à Paris en 1947. » Mais oui ! Le Pen n’est pas né Le Pen et il s’agit de montrer comment et pourquoi il est devenu ce qu’il est devenu. Le chapitre consacré au scandale du « détail », le propos de Le Pen à caractère négationniste et antisémite en 1987, précisément intitulé « Le jour où Le Pen est devenu Le Pen », illustre bien notre démarche.

Pour réaliser ce travail, nous avons mobilisé tous les moyens classiques de l’enquête et rapporté le point de vue de Le Pen aujourd’hui. Mais restituer ses propos vaudrait-il pour autant adhésion à ses idées et à ses fautes les plus graves ? Quand l’auteur de la critique citait Nicolas Sarkozy ou s’efforçait de deviner ce que celui-ci avait en tête, qui imaginait qu’il était sarkozyste ? Le jour où l’on imposera aux auteurs de justifier à chaque phrase leur point de vue moral et politique sur le fait qu’ils relatent, il n’y aura plus ni littérature ni livres d’idées.

En fait, le reproche implicite qui nous est fait porte sur l’intérêt même d’un livre sur Le Pen en 2012, au prétexte que tout aurait déjà été écrit, définitivement. Encore un autre désaccord de fond : l’histoire n’est pas figée pour l’éternité des temps, elle s’écrit à chaque génération. Comme le notait Marc Bloch, si le passé éclaire le présent, l’inverse est tout aussi vrai. Concernant le sujet du livre, la permanence du lepénisme et la forte probabilité que celui-ci va lui survivre rendent cette curiosité encore plus indispensable.

Nous accuser de « blanchir » Le Pen a  une autre conséquence, éviter de s’attarder sur toutes les informations à charge figurant dans leur livre et qui, souvent accablantes pour Le Pen, n’ont pas été évoquées dans une approche « psychologisante », qui le dédouanerait prestement de sa nocivité politique. Ce qui n’a au demeurant pas échappé au « réhabilité » Le Pen, qui a annoncé à deux reprises son intention de porter plainte contre le livre. Et plusieurs lecteurs de cette biographie ont compris le coup porté, tel Jean-Louis Bourlanges pour qui elle « est un progrès de la lucidité sur les amalgames et les fantasmes ».

En somme, non seulement il faudrait toujours diaboliser Le Pen, mais il faudrait le faire en respectant strictement les termes du pacte de diabolisation tel que formulé dans les années 1980-90. Or, ladite diabolisation a montré ses limites : Le Pen totalisait 10 % des suffrages en 1984 ; depuis, le FN a presque doublé son butin électoral, et la fille de Le Pen est dans une position encore meilleure que celle de son père au début de son ascension.

Ce piètre bilan devrait faire débat et non provoquer anathèmes et amalgames contre toute réflexion critique. Dans la longue liste des lepénisés ou « décontaminateurs » du lepénisme, nous sommes en bonne compagnie : avant Cohen et Péan, Jean-Marie Domenach, Paul Yonnet, Laurent Fabius, Jean-Pierre Chevènement, Emmanuel Todd, Jean-Claude Michéa, Laurent Bouvet et bien d’autres ont été stigmatisés pour avoir mis en doute l’efficacité de la diabolisation.

Résumant Orwell, Jean-Claude Michéa a écrit : « Quand l’extrême droite progresse chez les gens ordinaires, c’est d’abord sur elle-même que la gauche devrait s’interroger ». Qu’est-ce qu’on attend ?".

10/01/2013

Gare à la mise en scène du malheur des victimes

Classé dans : Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 09:26
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Chaque année au mois de janvier, les juridictions (tribunaux de grande instance, cours d’appel, Cour de cassation)organisent ce que l’on appelle leur "rentrée solennelle". Devant une assemblée de gens de justice et de personnalités, le chef de la juridiction et celui du parquet prononcent chacun un discours dans lequel ils évoquent généralement le bilan de l’année écoulée et abordent des sujets liés à l’actualité judiciaire. La rentrée solennelle de la Cour d’appel de Paris s’est déroulée hier en présence de la ministre de la justice, Christiane Taubira. A cette occasion, Jacques Degrandi, Premier président de la Cour, s’est exprimé sur la place de la victime dans le procès pénal. Je reproduis ci-après ses propos portant plus particulièrement sur la médiatisation des victimes et ses dangers.

"Il est légitime que la victime ait toute sa place dans le procès. La prise en compte de son préjudice justifie un accompagnement spécifique et une réparation juste. Mais il ne faut pas céder à la tentation de la transformer, selon les termes du Doyen Carbonnier, «de sujet passif du délit, en agent martial de la répression ». Pendant de nombreuses années, les fonctions de la sanction pénale, protéger la société, punir le coupable et permettre sa réinsertion, ont occulté les réparations ravalées au rang d’accessoire civil presque encombrant de la procédure pénale. C’était une erreur. Mais elle ne doit pas être réparée par la dérive, qui ne relève plus de l’hypothèse d’école tant certaines procédures illustrent ce propos, d’une mise en scène du malheur destinée à favoriser le deuil des victimes, au point de dénaturer la justice pénale transformée en catharsis, en simple instrument de vengeance collective et individuelle. Il n’est plus exceptionnel que des acquittements de cours d’assises ou des relaxes de tribunaux correctionnels qui, sans même qu’on analyse sérieusement les tenants et aboutissants du procès, soient stigmatisés et caricaturés au nom de victimes empêchées, par d’incompréhensibles décisions de justice, de faire leur deuil, comme si cet objectif, que chacun peut comprendre et ressentir au plus profond de lui-même, était l’objectif en soi du procès pénal. Le retentissement négatif de telles réactions est considérable dans les procès médiatisés. Ils donnent lieu à des commentaires publics non contradictoires, perçus comme des vérités judiciaires, qui sont de nature, lorsque le jugement ne répond pas aux attentes qu’ils expriment, à faire accuser la justice de rajouter à la douleur des victimes. Sans compter la certitude alors communément partagée que l’institution judiciaire s’est fourvoyée dans quelques obscurs luttes d’influence qui l’ont pervertie pour faire triompher l’injustice". (Extrait du discours de Jacques Degrandi, rentrée solennelle du 9 janvier 2013).

Et c’est ainsi, suis-je tentée de conclure, que l’on alimente dans les médias le soupçon, voire le rejet, des institutions dans l’esprit des citoyens. Sacrée responsabilité, quand on y pense…Les habitués de ce blog se souviennent sans doute que nous avons abordé cette question à l’occasion de l’affaire dite des "tournantes" ici et . Jacques Degrandi se concentre dans son intervention  sur la question de la place de la victime dans le procès pénal, mais ses observations valent également pour des personnes mises en cause ou condamnées à qui des émissions de divertissement et parfois même des lieux d’information offrent complaisamment une tribune. Je songe à Jérôme Kerviel invité du 20 heures le soir même de la confirmation en appel de sa condamnation puis quelques jours plus tard chez Ruquier en compagnie de son avocat ou encore à Ziad Takieddine, invité chez le même Ruquier (On n’est pas couché). On ne peut évidemment pas interdire aux gens qui le souhaitent de s’exprimer dans les médias. Après tout, les erreurs judiciaires existent.  C’est donc aux médias qu’il appartient de développer une réflexion éthique sur ce sujet. Les chroniqueurs judiciaires le savent bien. L’ennui c’est quand d’autres journalistes non spécialisés – ou pire de simples animateurs – s’emparent de ce type de dossiers. On ne peut que recommander au public de lire ou regarder avec la plus extrême méfiance les informations portant sur un sujet judiciaire qui ne donnent la parole qu’à une seule partie et à ne jamais oublier que la vérité judiciaire ne peut être démocratiquement autre chose que le résultat d’un long et patient débat contradictoire dans lequel la raison s’emploie à canaliser l’émotion.

Note 11h45 : on me signale tout juste la naissance ce jour du site Présumé Innocent créé par deux étudiants de Science Po avec le soutien du grand pénaliste Hervé Témime. Le site se fixe pour objectif de permettre aux personnes victimes d’atteintes à la présomption d’innocence de faire entendre leur voix, mais aussi d’éclairer le public sur le fonctionnement du système judiciaire.

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