La Plume d'Aliocha

9 novembre 09

Sans acrimonie

Classé dans : Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 16:58

Le propre des écrits intelligents, c’est qu’ils amènent le lecteur à réfléchir, que l’on soit d’accord ou non avec l’auteur. A ce propos, je viens de lire un billet de Philippe Bilger qui m’a plongée dans de profondes médiations. Celui-ci regrette que, lors d’une récente émission, le journaliste Nicolas Demorand n’ait pas fait preuve de la même acrimonie à l’égard d’Henri Guaino que de Marine Le Pen.

Acrimonie. Voilà un mot peu usité de nos jours. Il m’a interpellée, ce mot. Je lui trouve une sorte d’élégance pointue et menaçante. Vous sentez ce A majestueux qui tout de suite se crispe, grince et s’aiguise comme une lame ? C’est étrange parfois les mots, il suffit de les entendre, de les goûter en les prononçant pour ressentir leur sens. Il arrive d’ailleurs qu’on se trompe et que l’on cultive longtemps cette erreur originelle. C’est pourquoi, avant de vous parler de l’acrimonie appliquée à l’art de l’interview, j’ai été en vérifier le sens pour m’assurer que je le comprenais correctement. Je l’avais bien senti ce mot dont on me dit qu’il signifie “mauvaise humeur qui s’exprime par des paroles acerbes”. Philippe Bilger a raison de dire que si un journaliste fait preuve d’une humeur acerbe à l’encontre de Marine Le Pen, il n’y a pas de raison pour qu’il n’en fasse de même avec Henri Guaino, sauf à considérer qu’il y aurait d’un côté un politique labellisé et donc respectable et de l’autre une sorte de sous-politique que l’on invite à s’exprimer tout en signifiant qu’un traitement spécial doit lui être réservé.

La curiosité pure

Pour autant, je ne crois pas qu’un journaliste doive être acrimonieux envers qui que ce soit. L’humeur, bonne ou mauvaise, n’a pas sa place dans une interview. Le journalisme est avant affaire de curiosité, une curiosité neutre, émancipée de tout jugement de valeur, factuelle. Précisément parce qu’on nous demande de relater des faits, pas d’exprimer nos préférences ou nos dégoûts.

Entre l’acrimonieux et le beni-oui-oui, il y a je crois une place pour la curiosité pure, celle qui ne s’embarrasse ni de préjugés ni de jugement de valeur, qui questionne pour savoir, comprendre, éventuellement révéler ce qui est caché. Et qui revient à la charge si besoin est, jusqu’à obtenir des réponses ou bien un silence définitif, lequel, à défaut d’être une réponse, constitue une information. L’acrimonie, ou au contraire la sympathie, n’ont d’autre effet que de polluer l’exercice, de l’extraire du factuel objectif pour le faire entrer dans la sphère glissante du rapport personnel et subjectif. Le risque est grand alors de perdre de vue l’information que l’on cherche pour s’embourber dans une querelle d’ego entre interviewer et interviewé en prenant le public à témoin de ce qui vire souvent assez vite au combat de catch, avec tout ce que ce sport peut avoir de scénarisé et de factice. Ou bien en cas de sympathie à cette collusion trop souvent critiquée par le public entre gens de presse et politiques.

Ni trop près, ni trop loin

Et puisque je vous parle d’interview, avançons un peu dans l’exploration de l’exercice. Ces deux dernières semaines, j’ai réalisé en moyenne 3 interviews par  jours sur trois dossiers différents. Dans mon cas, il ne s’agissait pas de publier ces interviews en tant que telle sous la forme d’un article appelé “interview”, mais de recueillir la matière première nécessaire à la rédaction de 3 articles. Je sais que c’est souvent une épreuve pour celui qui est interviewé. Qui est le journaliste en face de lui, qu’attend-il, que fera-t-il des propos recueillis, comprend-il seulement ce qu’on lui dit ?  On sait moins en revanche ce que pense le journaliste. Pour nous, c’est un exercice épuisant. Nouer le dialogue avec quelqu’un suppose de se ”brancher sur la fréquence de l’interlocuteur”, de comprendre comment il fonctionne. Il faut, je crois,  entrer dans la logique et j’oserais même dire dans l’esprit de l’autre. Mais une fois qu’on est là, se pose alors une difficulté, celle de conserver la distance nécessaire à la critique. Rien n’est plus périlleux en effet que d’entrer sur le terrain de l’autre. C’est à partir de là qu’on peut se faire balader, perdre ses repères, se laisser engloutir dans la langue de bois ou dans une stratégie de manipulation. Trop près ou trop loin, c’est l’éternelle question de la distance pour le journaliste, l’une des plus difficiles à résoudre.

Une réalité si difficile à appréhender

Si vous voulez comprendre la complexité de l’exercice, je vous recommande la lecture de ce billet de Maître Mô. Il s’agit du témoignage d’un pédophile, lequel a attiré d’ailleurs d’autres confidences similaires. Si vous avez le temps, lisez les commentaires. La plupart des commentateurs se prêtent à l’exercice de la curiosité, sans acrimonie justement, en essayant simplement de comprendre. En ce sens, ils se comportent un peu comme des journalistes qui enquêtent sur un sujet. Je salue au passage l’opportunité ainsi offerte d’instaurer un dialogue avec des personnes habituellement stigmatisées et de découvrir cette part d’humanité commune qui nous lie tous, quelque soit le côté de la loi où l’on se situe.  Mais vous verrez aussi qu’à force de comprendre, certains en viennent presque à cautionner non pas la pédophilie en général, mais le raisonnement de leur interlocuteur, par humanité, par empathie, parce qu’ils ne sont plus face d’un concept mais de la complexité d’un être humain. Voilà à quoi nous sommes confrontés quotidiennement nous les journalistes. A cette fichue réalité toujours beaucoup moins caricaturale que l’idée que l’on s’en fait. Au passage, c’est pour cette raison que je ne crois pas au “journalisme en pyjama”, autrement dit à un journalisme de commentaire derrière un écran. Il faut se “colleter” à la réalité pour en mesurer toute l’infinie complexité. Mais revenons au sujet. En lisant le billet et les commentaires, vous comprendrez pourquoi il peut y avoir des erreurs, des biais, de la subjectivité, des influences dans un récit journalistique. Simplement parce que la réalité est infiniment complexe à appréhender, mouvante, incertaine, contradictoire. Nous avons parlé dans un billet précédent de l’objectivité journalistique et certains m’ont rétorqué qu’elle n’existait pas et que c’était une fumisterie de prétendre le contraire. Ce n’est pas vrai, la quête de la vérité est simplement un chemin long, difficile, semé d’embuches. Nous ne faisons jamais au mieux que l’effleurer. Ceux qui prétendent avec arrogance détenir la vérité objective simplement parce qu’ils sont journalistes ont tort. Ceux qui nient la possibilité d’atteindre à une certaine forme d’objectivité ou de présentation équilibrée et contradictoire de plusieurs vérités risquent à mon sens de cautionner involontairement bien des dérives. Je crois au fond qu’il faut conserver cette exigence de représentation au plus juste de la réalité en sachant qu’on n’y arrivera jamais totalement. Cela nécessite beaucoup d’écoute, d’humilité et surtout  un travail acharné.

5 novembre 09

Manipulation

Classé dans : Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 10:11

J’apprends en lisant @si ce matin qu’un petit groupe de journalistes privilégiés a rencontré notre président hier, lequel leur a fait des confidences en off, sans l’être totalement. En fait, si j’ai bien compris, ils devaient  raconter ce matin dans leurs journaux les humeurs du président sans préciser toutefois que c’était lui-même qui leur en avait parlé. La jolie chose journalistique que voilà.  Cela fait quelques temps déjà que les pratiques du gouvernement actuel en matière de relations avec la presse m’inquiètent. Quel flair me direz-vous ! Allons, ne soyez pas insolents avec moi. Je ne vous parle pas des évidences, des fausses interviews de l’Elysée qui ne sont en réalité que des mises en scène télévisuelles permettant d’éviter un long monologue ennuyeux. Je ne parle pas non plus de l’affaire de la vidéo volée à France3 ni de l’art en général que développe notre président pour rouler la presse dans la farine. Non, je vous parle de la personnalisation des rapports avec les journalistes. Je n’ai jamais vu aussi peu de conférences de presse à la Chancellerie  que depuis l’élection de Nicolas Sarkozy. Au début, j’ai pensé, et je l’avais dit ici, que Rachida Dati fuyait ces séances de questions-réponses collectives toujours un peu délicates, préférant recevoir quelques journalistes pour leur parler de sa vie. Pratique qui avait donné lieu notamment à cet exercice de haute voltige en matière de cirage de pompes dans Le Point. Mais il se trouve que Michèle Alliot-Marie qui lui a succédé est tout aussi invisible. Vu la réelle carrure politique de cette femme, je ne pense pas qu’elle soit du genre à fuir les journalistes. So what ? A la Chancellerie aussi on se serait mis aux “plans médias” ? On aurait décidé de choisir les journalistes que l’on rencontre ? Un son ici, un plateau télé-là ? Une interview dans tel quotidien ? Ce serait fini les grandes explications collectives sur le budget du ministère, ou sur le lancement d’une réforme ? Evidemment, il est toujours plus simple d’organiser des réunions en petit comité, ça flatte la vanité des heureux élus et c’est la meilleure façon de mettre les journalistes à la botte.

Je bavardais hier avec une spécialiste de la communication, qui, dans l’une des très grandes affaires médiatiques du moment, m’expliquait avec une charmante naïveté comment, depuis des mois, elle travaillait au corps ses journalistes préférés, le nombre de rencontres off qu’elle avait organisées, les autorisations qu’elle avait données à certains et pas à d’autres de publier des informations, le choix de telle émission plutôt que telle autre, de ce journaliste-là parce qu’il fallait bien lui renvoyer l’ascenseur sur une précédente affaire. “On ne sait plus au fond qui manipule qui” m’a-t-elle confié en fin d’entretien avec un sourire qui se voulait une excuse. Ah ? Moi je vois bien qui manipule qui, ça me saute aux yeux même, tellement je suis allergique à la manipulation. Tout cela me donne la nausée.

15 juillet 09

Dur, dur d’être reporter

Classé dans : Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 11:49

Allons bon, on tourne le dos quelques jours au monde, histoire de se reposer, et voici que l’actualité, celle qui intéresse ce blog en tout cas, s’agite !

La police nous rejoue l’affaire Fillipis

Commençons par la France. Nous avons donc un nouveau martyr de la liberté de la presse en la personne d’un journaliste stagiaire au Monde arrêté et placé en garde à vue lors d’une manifestation à Montreuil. Le plus piquant, c’est que la manifestation avait pour objet de protester contre les violences policières. Convenons que les policiers n’ont pas été très fins dans cette histoire. Réagir de façon musclée était déjà malvenu, procéder à des arrestations l’était plus encore, mais s’offrir un journaliste, fut-il stagiaire, alors là, c’en est trop. Surtout qu’ils nous ont rejoué la partition du journaliste fesses nues, façon Fillipis. Je suppose que notre jeune ami doit cette mésaventure au fait qu’il n’avait pas de carte de presse pour appuyer ses dires. D’après son récit, on comprend en effet qu’il a mentionné sa qualité à plusieurs reprises, mais il n’évoque à aucun moment le fait qu’il aurait montré un document. Au passage, je rappelle que cette carte est délivrée la première fois à condition de justifier, via une attestation d’employeur, que l’on est  embauché par une entreprise de presse pour réaliser un travail journalistique. La période de stage dure deux ans et donne droit à une carte de stagiaire avant d’obtenir la carte de journaliste professionnel. Si mon jeune confrère commence tout juste, il n’a pas encore cette pièce d’identité, a fortiori s’il n’est qu’en stage d’été. Vous observerez au passage l’utilité de cette carte d’identité professionnelle dont l’objet n’est pas de créer une insupportable discrimination vis à vis des gentils et talentueux blogueurs, mais de permettre à un professionnel de justifier de son identité lors des multiples occasions où nous devons accéder à des lieux sensibles ou couvrir des événements tels qu’une manifestation. Evidemment, cette affaire constitue une nouvelle et fâcheuse atteinte à la liberté de la presse, à cette réserve près que j’accorde aux policiers le bénéfice du doute concernant la justification d’identité. Cela étant, il y a quand même un aspect positif : la possibilité pour un journaliste d’accéder à des lieux qui, en principe, lui sont fermés et de témoigner.

Mauvaise couverture !

Pendant ce temps, en Somalie, on apprend que deux agents de renseignement français se sont fait passer pour des journalistes. C’est un peu comme si des militaires se déguisaient en membres  de la Croix Rouge. Je relaie donc ici les protestations de Reporters sans frontières. Bien que non protégé, le titre de journaliste n’est pas une couverture pour agents de l’Etat en mission. Utiliser cette qualité, c’est mettre en danger les journalistes qui risquent à leur tour d’être soupçonnés d’espionnage. Déjà qu’on ne les croit pas quand ils invoquent leur profession, y compris en France…

Tintin à la plage

Et puis il y a cette nouvelle moins anodine qu’il y parait : Aphatie est parti en vacances ! Si, si. Outre que nous n’aurons plus notre billet quotidien, cela m’amène au thème de la trève estivale des journalistes. Pas pour vous parler du nombre de semaines de congés dont nous bénéficions (cela dépend de la convention collective) mais pour soulever une question. Pendant les vacances, les journalistes sont …en vacances. Vos journaux vont donc alléger leur nombre de pages, vous proposer des séries de l’été et des jeux ridicules sous prétexte de bronzer intelligent.  C’est pareil qu’en week-end, quand la télévision nous abreuve de sport comme si le monde s’arrêtait de tourner parce que nous nous arrêtons de travailler. François Dufour, dans un livre au demeurant assez creux intitulé “Les journalistes français sont-ils si mauvais ?”, observe que ces vacances de la presse sont un travers bien français et qu’en Italie par exemple, les quotidiens ne maigrissent pas durant l’été (c’est la seule critique intéressante que contient le livre). Entre nous, je n’ai pas vérifié, si un lecteur a ici l’habitude de passer le mois d’août en Italie je suis preneuse d’informations. Toujours est-il qu’il se passe beaucoup de choses en France et dans le monde durant l’été. C’est le moment par exemple que choisit parfois le gouvernement pour faire passer des réformes techniques sophistiquées dans l’endormissement général. Pas de journaliste pour s’en apercevoir, ni d’experts pour critiquer, ni de public pour s’indigner. L’actualité ne se repose jamais, les journalistes si. Voilà peut-être un sujet qui mérite réflexion.

8 juillet 09

Loupé !

Classé dans : Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 18:04

Evidemment, à part ceux qui vivent dans une caverne sans électricité, et qui donc ne  lisent pas les blogs ni ne regardent la télé, tout le monde s’est rendu compte hier que le concert en hommage à Michael Jackson avait trusté les 20h de Tf1 et de France 2. Et tout le monde devine qu’il s’agissait de sauter sur l’occasion pour faire de l’audience. Profitez-en, pour une fois je ne m’appliquerai pas à nuancer ce jugement, encore moins à le contester, l’évidence est sans appel. Ce n’était pas de l’information mais un gigantesque divertissement.

On aurait pu espérer que cette opération purement commerciale, à défaut de satisfaire notre soif légtime d’information à l’heure du dîner, fasse au moins péter l’audimat pour la plus grande satisfaction des chaines concernées. Pas du tout. Le site du Point, confirmé par arrêt sur image, montre que les deux chaines ont subi d’importantes chutes d’audience. Contrairement à ce que laisse supposer la dépêche enthousiaste de l’AFP, @si précise que TF1 qui réunit habituellement 7,5 millions de télespectateurs au 20h a plafonné à 5,9 millions avec Jackson, tandis que France2 est passé de 5 à 6 millions en moyenne à 3,4 millions.

Voilà ce qui arrive quand on croit flatter les attentes du public, au lieu de faire tout simplement son métier, on se plante.

3 juillet 09

Ah ! Le journalisme de cour

Classé dans : Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 12:49

L’interview de Nicolas Sarkozy par l’Obs ayant suscité l’ire d’une grande partie de ma profession, j’ai pensé amusant de remonter aux origines de notre cher journalisme de cour, si prisé en France.

On attribue la paternité de la presse française à Théophraste Renaudot. Issu d’une famille modeste, Renaudot est médecin de formation. Par le hasard des rencontres, il devient médecin ordinaire de Louis XIII et commissaire général des pauvres du royaume (avouez que l’expression est jolie).  En 1625, il entre au Conseil de Richelieu et c’est en 1631 qu’il lance la Gazette. Quelques mois auparavant, les libraires parisiens avaient sorti une feuille d’information. Mais Théophraste bénéficie du soutien de Richelieu qui a décidé de faire de son journal un organe de propagande (eh oui, déjà). Il décroche donc le monopole de cette innovation, la presse. La Gazette publie essentiellement des nouvelles des cours étrangères. Dans son excellent livre, “Les impatients de l’histoire”, Jean Lacouture explique ainsi ce choix de traiter l’actualité internationale : “Le père Joseph aussi bien que Richelieu, jugeaient moins risqué d’évoquer les querelles au sein de la Cour ottomane que celles qui agitent le Louvre, et les altercations entre princes rhénans que les foucades de Condé ou de Gaston d’Orléans. Plus d’Europe que de quartier latin, et de mamamouchis que de petits marquis”.  Songez donc qu’à l’époque, raconte Jean Lacouture, les lecteurs étaient éblouis que la nouvelle de la prise d’une ville proche de Babylone par le roi de Perse parvienne à Paris en moins de 50 jours  !

Allons, je dois avouer que je suis bien injuste de faire remonter le journalisme de cour à Renaudot. A son époque, une telle influence du politique était compréhensible. Je trouve intéressant de reproduire ici ses propos sur la presse, tels que rapportés par Jean Lacouture. Vous verrez qu’il s’interroge déjà sur des sujets qui continuent aujourd’hui de faire débat et notamment le rapport des journalistes à la vérité ou encore leur fâcheuse habitude de tout traiter en urgence. Ah ! Si Théophraste voyait ce que sa création est devenue !

“Guère de gens ne remarquent la différence qui est entre l’Histoire et la Gazette…l’Histoire est le récit des choses advenues ; la Gazette, seulement du bruit qui en court. La première est tenue de dire la vérité ; la seconde fait assez si elle empêche de mentir. Et elle ne ment pas, même quand elle rapporte quelque fausse nouvelle qui lui a été donnée pour véritable. Il n’y a donc que le seul mensonge qu’elle controuverait à dessein qui la puisse rendre digne de blâme…

En une seule chose ce céderai-je à personne : en la recherche de la vérité, de laquelle néanmoins je ne me fais pas garant, étant mal aisé qu’entre 500 nouvelles écrites à la hâte, d’un climat à l’autre, il n’en échappe quelqu’une à nos correspondants qui mérite d’être corrigée par son père le Temps ; mais encore se trouvera-t-il peut-être des personnes curieuses de savoir qu’en ce temps-là tel bruit était tenu pour véritable…

Cette liberté de reprendre n’étant pas le moindre plaisir de ce genre de lecture, et votre divertissement étant l’une des causes pour lesquelles cette nouveauté a été inventée, jouissez donc à votre aise de cette liberté française, et que chacun dise hardiment qu’il eût osé ceci ou changé cela….”(Théophraste Renaudot).

 

Note : Dans les impatients de l’histoire”, sorti cette année, Jean Lacouture dresse le portrait de 14 grands journalistes français, de Théophraste Renaudot  à Jean Daniel en passant par Camille Desmoulins, Beuve-Mery et Giroud. Un livre fort intéressant.

 

Mise à jour : Aïe, le torchon brûle à l’Obs !

1 juillet 09

A plat ventre ou debout ?

Classé dans : Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 14:04

Il est 10 heures du matin. J’assiste à la deuxième conférence de presse de la journée. Soudain, mon portable se met à bourdonner dans mon sac. Eh oui, les journalistes n’éteignent jamais leurs portables, il y a toujours un bouclage en cours, une info urgente, un événement inattendu susceptible de nous tomber dessus. Mon téléphone indique “Numéro inconnu”. Tant pis, l’importun attendra, la conférence est bientôt finie.

10h30 : je sors et j’écoute mes messages. C’est l’assistante d’un haut personnage de l’Etat. “Oui mademoiselle Aliocha, je vous appelle au sujet de l’interview prévue cet après-midi. Monsieur untel pourra vous parler de tel et tel sujet, en revanche, il préférerait ne pas avoir à intervenir sur ce dossier car il n’est pas très à l’aise”.

Voilà l’exemple typique de coup de fil qui m’insupporte. C’est de la manipulation en douceur, la pire. On fait appel à vos bons sentiments sur le mode “s’il-te-plait-excuse-moi-de-te-demander-pardon-mais-si-tu-pouvais-éviter-d’embarrasser-mon-chef”. Ben oui en effet, ça serait tellement mieux. Donc, si je comprends bien, je viens, je pose les questions qui font plaisir, mon interlocteur s’offre à peu de frais une page de com’ labellisée journalistique et tout le monde est content, moi comprise puisqu’on aura sans doute l’audace de me féliciter pour la qualité de l’interview-qui-n’a-pas-dérangé. Voilà comment on instrumentalise la presse au quotidien,  en utilisant ses compétences de communication et sa diffusion pour faire passer des messages et en osant en plus lui dénier avec de plus en plus de décontraction le droit de décider des questions qu’elle pose.

Comme si ça ne suffisait pas, il faut que je rappelle, pour que mon interlocutrice soit bien sûre que j’ai compris. Il ne faudrait pas qu’une maladresse de ma part lui vaille une engueulade retentissante. Est-ce mon interlocuteur qui lui a donné ces consignes au mépris du plus élémentaire respect de l’indépendance de la presse, ou son attachée de presse qui prend sur elle de protéger son chef et donc son propre poste ? Allez savoir. Comme je suis une chic fille, ça m’embarrasse ce genre de démarche. C’est vrai que je n’aime pas déplaire, que je comprends qu’on puisse être au top sur certains sujets et moins à l’aise sur d’autres, qu’en l’espèce il n’y a pas mort d’homme, ni scandale sous caillou. Alors à quoi bon indisposer n’est-ce pas ? Heureusement, j’ai des gardes-fous. Le premier c’est que je n’aime pas qu’on me prenne pour une gourde. Le deuxième, et le plus important, c’est que je respecte mon métier. Alors je la poserai, ma question et advienne que pourra.  Après tout, ce n’est pas mon problème.

Pourquoi je vous reconte cela ? Pour vous montrer que dans les démocraties aussi la presse doit défendre sa liberté. Mais contre une menace douce, insidieuse, fondée sur la courtoisie, le relationnel, les invitations discrètes à ne pas déplaire et le chantage sous-jacent du boycott ou du procès. C’est la pire des menaces, on ne prend pas les armes pour se battre contre ce genre de choses. On peut céder facilement, par lassitude, découragement, en se disant qu’au fond, ça n’est pas si important.

Tenez, allez donc lire à ce sujet sur Rue 89 la très belle lettre de Joseph Tual à Nicolas Sarkozy. C’est le journaliste de France3 convoqué demain par la police au sujet de la vidéo du président filmé avant son interview sur la chaîne publique et diffusée par Rue89. Je n’aime pas le tutoiement qu’il emploie. En revanche, la manière dont il balance ses médailles de reporter de guerre à la face de son illustre interlocuteur a bien du panache !

Décidément, le journalisme debout, ça a quand même plus de chic.

 

Pour ceux qui voudraient en savoir plus sur l’affaire de la vidéo du chef de l’Etat, voir l’excellente analyse d’arrêt sur images (payant)

Mise à jour du 2 juillet : le compte-rendu de l’audition de Joseph Tual est ici.

“Un journal doit élever le niveau culturel”

Classé dans : Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 10:49

L’un d’entre vous m’a adressé le lien vers le texte ci-dessous. Qu’il en soit remercié. Il s’agit du discours de départ en retraite de Dominique Gerbaud, rédacteur en chef à La Croix, prononcé le 25 juin dernier. Si j’en reproduis ici des extraits, c’est pour montrer qu’il y a de grands journalistes qui ont une haute idée de leur métier.

“Je voudrais vous parler du métier de journaliste parce que la presse est mal en point. Parce qu’elle va trop vite, parce que le visuel et l’émotion sont en train de prendre le dessus sur la réflexion et la raison. Pas partout, bien sûr, pas ici notamment, mais je suis tout de même inquiet quand je vois qu’un journal télévisé, ce n’est plus qu’une série de petites émotions d’une minute 30.
 
Si je suis inquiet, c’est parce que l’un des plus grands dangers, dans une démocratie, c’est qu’on ne croit plus ce qu’il y a dans les journaux.
 
Ce risque existe, y compris chez nous en France. Vous tous, journalistes, qui avez en main ce bien si cher, ne le gâchez pas. Le texte qui se prépare, grâce à Bruno Frappat, sur la déontologie ne sera pas de trop, ce sera sûrement un rappel et un premier pas.
 
Pour moi, un journal doit élever le niveau culturel de ses lecteurs pour en faire des citoyens responsables.  Et aussi pour créer du lien social – c’est aussi pour cela que j’attache de l’importance à la presse régionale – pour apporter plus de concorde que de discorde.
 
Pour donner envie de vivre et envie de se battre pour un monde meilleur, plus juste. Nos lecteurs, on le dit souvent entre nous et ce n’est pas facile à mettre en place, on besoin de bonnes nouvelles.
 
A vous de jouer, vous qui êtes journalistes, à nous tous citoyens d’être vigilants, exigeants et de défendre une certaine idée de la presse et avant toute chose un vraie liberté de la presse”.

 

Le texte intégral est ici.

Par ailleurs, l’allusion à Bruno Frappat concerne le code de déontologie de la presse que ce-dernier a été chargé de rédiger. Pour en savoir plus, voyez cette interview du Monde.


29 juin 09

Quand Michael Jackson éclipse l’Iran

Classé dans : Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 10:04

9782830913477FSL’attention portée au décès de Michael Jackson dans les journaux télévisés du matin, vendredi, m’avait déjà choquée. L’événement méritait-il de renvoyer toutes les autres actualités à plus tard comme si le monde soudain, s’était arrêté ? En rentrant le soir, j’ai constaté que TF1 et France 2 avaient joué la même partie, comme si ces deux chaînes, frustrées de s’être laissées déborder par la concurrence des chaînes d’information depuis l’aube, avaient décidé de surenchérir. Pour quelques heures, s’en était donc fini de l’Iran, de la crise économique et de  bien d’autres choses encore. Même le sacro-saint sport n’a pas survécu à la tornade Jackson. Comment est-ce possible ?

La réponse se situe peut-être dans un  remarquable ouvrage intitulé “Journalisme et Vérité” de Daniel Cornu. L’auteur est ancien rédacteur en chef de la Tribune de Genève. Il est aujourd’hui médiateur du groupe Edipresse et président du Comité d’éthique et de déontologie de l’Université de Genève. C’est de très loin le plus remarquable ouvrage de réflexion sur le métier de journaliste qu’il m’ait été donné de lire. Il faut dire que l’auteur convoque les plus grands philosophes au chevet de la presse et construit en 500 pages  une réflexion globale assez unique sur le journalisme. C’est ainsi qu’il évoque notamment  la mutation du paradigme journalistique mise en évidence par les travaux de Jean Charron et Jean de Bonville.

Et voici comment il résume leur pensée :

“Un premier changement s’est opéré à la fin du XIXème siècle, qui a vu l’évolution d’un journalisme d’opinion vers un journalisme d’information. Au passage du XXIème siècle, le journalisme moderne amorcerait une nouvelle mue vers un journalisme de communication“.

Quel rapport avec Michael Jackson me direz-vous ? J’y viens.

Pour ces auteurs, le journalisme d’opinion s’inscrivait dans le contexte d’une société rurale dotée d’une économie fondée sur l’agriculture et le commerce. Puis est survenu le journalisme d’information, lié à une société devenue urbaine et fonctionnant sur la base d’une économie tournée vers les produits de consommation. Aujourd’hui, le journalisme de communication émergerait d’une société fortement urabnisée s’appuyant sur la consommation intensive et le secteur tertiaire, particulièrement les loisirs. Les journaliste ajusteraient donc leur stratégie de légitimation au contexte social. Et Daniel Cornu d’observer :

“Une concurrence à outrance domine le marché des médias dès la fin du XXème siècle. Elle favorise un journalisme dont le principal objectif est de retenir le public, afin de le dissuader d’aller voir ailleurs – dans d’autres pages, dans d’autres journaux, sur d’autres chaînes ou stations, sur d’autres sites Internet. Il incomberait au journalisme de tout faire afin de capter ce public volatil, pour ne pas dire volage, induit comme jamais à la tentation du zapping. C’est pourquoi il ne pourrait plus s’en tenir à ses fonctions de base : la publication d’informations et l’expression d’opinions. Il devrait engager d’autres stratégies”.

Voyez comme soudain on se rapproche de la grande messe Jackson que nous ont servie les chaînes de télé. Mais cela n’explique pas encore l’oubli total de l’Iran. Nous y arrivons.

“L’évolution du métier accompagne et encourage un déplacement de l’intérêt du public vers la recherche du bonheur privé. Le transfert s’opère au détriment de l’attention portée au politique. A l’époque du journalisme d’opinion, le journaliste avait un rôle de magistère affirmé. C’était lui qui formulait l’opinion latente de ses lecteurs, qui la revêtait de mots, l’illustrait d’exemples. Ce rôle s’est transformé dans le journalisme d’information. Le journaliste dit à son public, non tant ce qu’il doit penser, mais quels sont les sujets qui méritent de retenir son attention – effet combiné du filtre médiatique (la fonction de gate keeper) et de la fixation d’un ordre du jour (l’agenda setting). Avec l’avènement d’un journalisme de communication, le journaliste fonctionne davantage comme un gentil organisateur. Il se préoccupe de servir à son public des “soft news”, des informations capables de satisfaire ses intérêts dans les domaines de la santé, de l’art de vivre, des loisirs, de la consommation”.

Il me semble que c’est cette modification profonde du rôle des médias, ajoutée aux contraintes qui pèsent sur eux (concurrence) qui peut expliquer, au moins en partie, l’attention à mon sens disproportionnée qui a été portée au décès de Michael Jackson. Les loisirs (ou la culture au sens large) ont éclipsé la politique (crise, Iran) l’espace d’une journée, témoignant ainsi des évolutions profondes qui traversent notre société. C’est la faute aux médias me dira-t-on. En sommes-nous si sûrs ?

11 mai 09

Une erreur pas si anecdotique que ça

Classé dans : Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 09:46

Le Figaro se serait-il spécialisé dans la photographie frelatée ? C’est ce qu’ont cru quelques blogueurs et un site de presse jusqu’à ce que l’affaire soit éclairicie. Tout commence avec le site le Mague qui attire l’attention sur une photo publiée sur le site du journal de Dassault et qui montre le couple présidentiel enlacé. La photo originale est . Vous observerez qu’apparemment Carla Bruni-Sarkozy a quatre bras. Le Figaro ayant déjà effacé une bague du doigt de Rachida Dati, on se dit que cette fois il a fait fort en voulant simuler une scène de tendresse et en oubliant au passage d’effacer les bras réels. Il faut dire que le cliché en effet est troublant, mais le journal précise que la photo a été prise au téléobjectif ce qui écrase les perspectives et crée une confusion avec la femme qui se trouve derrière le couple. Le Figaro a-t-il ajouté l’explication plus tard ? C’est possible.

Toujours est-il que le 4 mai, Le Mague publie un long article pour dénoncer ce qu’il présente comme une manipulation. Puis c’est au tour du blogueur Slovar le 8 mai d’en faire un billet qui renvoie au site le Mague avant que l’information soit finalement reprise  par Marianne2 le lendemain. Il est intéressant de noter que les lecteurs dans les commentaires corrigent eux-même l’erreur et ne suivent donc pas les auteurs des articles. Par ailleurs, Marianne2 a très vite rectifié l’information, ce qui n’est le cas ni du Mague ni de Slovar. Mais me direz-vous, il suffit d’ouvrir l’espace des commentaires pour lire les mises au point des internautes. En effet, mais admettons que certains lecteurs ne le fassent pas ?

Allons, l’erreur est humaine et je ne jetterai la pierre ni à Slovar que je connais un peu et qui est un bon blogueur, ni à Marianne dont vous savez tout le bien que je pense. En revanche, je trouve cette petite affaire assez emblématique de l’état d’esprit qui règne sur Internet et de ses dangers. Prenez un journal dont la ligne éditoriale déplaît en raison de son manque d’esprit critique à l’égard de la majorité, ajoutez-y le Président toujours soupçonné de vouloir manipuler le public, mélangez le tout via une photo étrange et vous avez tous les ingrédients pour déclencher la critique. Une critique qui se fonde non pas sur des faits vérifiés mais sur des préjugés et qui va ensuite se répandre comme une tache d’huile. C’est tout le danger de l’opinion lorsqu’elle prend le pas sur la réalité. Ici les préjugés étaient si forts que personne ne s’est dit que c’était quand même un peu gros et que le photographe devait avoir consommé de drôles de substances pour ajouter des faux bras en oubliant d’effacer les vrais. Sans compter le journaliste qui a sélectionné la photo et a décidé de la mettre en ligne.

La question est : combien d’autres “informations” comme celles-là circulent sans être corrigées parce que la solution n’est pas sur Internet ou pire, parce qu’elles répondent à une stratégie d’intoxication délibérée ?

Le Mague se définit comme non-journalistique et subjectif. Dont acte. On en voit les limites. Slovar a relayé l’information un peu vite, mais il n’est pas journaliste. Et Marianne2 me direz-vous, ce sont bien des journalistes, alors ? En effet, ils se sont fait embarquer par leurs camarades, le site avouant lui-même que c’est Slovar qui a attiré son attention sur l’information. Marianne2 aurait dû vérifier, je vous l’accorde.  Certains en déduiront sans doute qu’on n’a finalement pas besoin de journalistes puisqu’ils ne font pas mieux que les blogueurs. Permettez-moi d’en tirer la conclusion inverse. Les sites de presse tentent de faire leur place sur la toile, avec de petits budgets, une visibilité sur leur avenir très réduite (tout le monde sait qu’il faut y être mais personne n’a l’assurance que cela puisse être rentable), et la volonté de se fondre dans cette nouvelle culture au point parfois d’en oublier leurs réflexes professionnels de recherche de la vérité. C’est tout le danger des théories excentriques qui circulent sur la fin de la presse et l’émergence d’un journalisme citoyen. Les professionnels de la presse eux-mêmes s’y laissent prendre avec une bienveillance vis à vis du web qui est toute à leur honneur mais ne devrait pas les mener à sous estimer ce qu’ils peuvent et doivent apporter en tant que professionnels de l’information : vérifier en pratique les informations qui circulent sur Internet, confronter les opinions aux faits, bref, faire un travail qui ne consiste plus uniquement à livrer l’information mais à la vérifier pour la confirmer ou l’infirmer. Ce n’est au fond que le prolongement de ce que nous faisons déjà depuis que la communication a envahit notre société. Il me semble que le rapport direct qui s’établit entre le public et l’information n’est pas le signe de la fin du journalisme, mais de son évolution vers une mission renforcée de tri, de hiérarchisation, de vérification de ce qui est communiqué et de recherche de tout ce qui est tu. Le chantier est immense.

8 mai 09

Des citations et des interviews

Classé dans : Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 10:38

Depuis l’ouverture de ce blog, nombreux sont ceux qui m’ont interrogée sur les citations et les interviews. J’ai répondu au coup par coup mais il ne me semble pas inutile aujourd’hui de consacrer un billet à ce sujet qui, semble-t-il, comporte bien des interrogations et presque autant de sources de critique à l’encontre des journalistes. Je m’en tiendrai ici à la presse professionnelle et à la presse économique, ce sont les seules que je connaisse intimement. 

Prenons donc les choses du début. Pour écrire nos articles, qu’il s’agisse d’une actualité traitée à chaud ou d’une enquête au long cours, nous avons besoin d’interroger les gens qui savent, autrement dit les acteurs d’une situation, mais aussi des experts susceptibles d’apporter des analyses et des éclaircissements techniques.  Nous procédons en conséquence à ce qu’on appelle des interviews, c’est-à-dire des entretiens physiques, par téléphone ou plus rarement par écrit. A ce stade, nous sommes confrontés à plusieurs profils.

- Les gens qui n’ont pas l’habitude de la presse et sont impressionnés voire craintifs. Je glisse ici un message à mes jeunes confrères. Votre premier devoir est de rassurer ces personnes, de les mettre en confiance et ensuite bien sûr de ne pas trahir cette confiance. Ce qui n’est pour nous qu’un article  bientôt chassé par un autre est pour eux quelque chose de très important. Si nous avons l’habitude de voir notre nom dans le journal, eux pas, ne l’oubliez jamais.

- La deuxième catégorie de personnes est celle des “amoureux” des médias. Ils connaissent et apprécient l’exercice. Ce sont les interviewés les plus agréables pour nous, ils répondent avec facilité, savent ce qu’on attend d’eux et ne font pas d’histoires. Le seul risque que nous courrons est de recueillir des propos un peu superficiels, la phrase standard qui correspond à nos attentes mais n’apporte guère de valeur ajoutée. Généralement, il faut les pousser un peu ceux-là pour les forcer à s’extraire d’automatismes qui finissent par caricaturer l’exercice de l’interview. Et ne pas en abuser non plus. On nous reproche en effet avec raison de toujours interviewer les mêmes personnes autrement dit de céder à la facilité, de raconter la même chose que les confrères et surtout de manquer des gens tout aussi intelligents voire plus, mais moins rompus à l’exercice médiatique. Or, il m’a toujours semblé que nous devions être des découvreurs.

- Il y a une troisième catégorie, ce sont les interlocuteurs briefés à l’exercice, généralement parce qu’ils ont le statut d’interlocuteurs officiels, mais qui ne l’aiment guère.  Ceux-là ont tendance soit à se réfugier derrière une atroce langue de bois, soit à s’exprimer au compte-goutte et à contrecoeur, soit encore à parler facilement puis à pinailler à l’infini sur la retranscription de leurs propos voire à devenir franchement autoritaires et agressifs. 

- La quatrième catégorie est celle des “malins”. Ils entendent moins répondre à vos questions que placer leur vérité, souvent sur un mode de séduction et de complicité. Méfiez-vous jeunes confrères, sachez rester fermes et reposez votre question jusqu’à ce qu’elle obtienne une réponse. Souvent on vous servira autre chose pour vous divertir et faire dévier la conversation, revenez au sujet, inlassablement. 

- La cinquième catégorie est celle des forts en gueule. Ceux-là entament directement sur un mode provocateur, parfois complice, parfois arrogant. C’est le moment de vous adapter. Rentrez-leur dedans, avec humour. Ils vont se révolter, crier plus fort que vous, se sentir agressés, ne vous inquiétez pas, ce n’est qu’un jeu. J’ai souvenir d’une conférence de presse avec un grand financier que tous mes confrères écoutaient craintivement et qui par conséquent dominait son auditoire, en racontant au passage n’importe quoi. Je l’ai pris frontalement, il a hurlé au scandale, s’est défendu, justifié. Puis à la fin de la conférence, il est venu me voir, m’a donné une poignée de main à m’arracher le bras en me disant : “qu’est-ce que je me suis amusé avec vous, c’est tellement ennuyeux habituellement les conférences de presse”. En effet, c’est souvent ennuyeux alors profitez de ces amoureux de la castagne pour vous amuser, tout le monde y trouvera son compte !

- et enfin, il y a la pire, celle qui me fait horreur : les condescendants. C’est souvent le fait des hauts fonctionnaires, des grands patrons et de certains politiques. Ceux-là méprisent tout le monde et en particulier les journalistes. En one-t-o-one, soyez professionnels, glacés et imperturbables, suivez la ligne de votre interview et surtout si vous êtes impressionnés ou déstabilisés, ne le montrez pas. En conférence de presse, ils ont la fâcheuse habitude lorsqu’une question les dérange, de tourner l’auteur en ridicule par des coups bas franchement humiliants et une certaine capacité à attirer les rires complices. Si cette description vous fait penser à quelqu’un de haut placé dans l’Etat, c’est en effet notamment à lui que je songe ici. Je n’ai qu’un rêve contre ceux-là, c’est de voir un jour tous les journalistes quitter la salle en signe de protestation. 

Mais revenons à notre sujet. Une fois que nous avons recueilli cette matière première, nous rédigeons l’article. Il prendra soit la forme d’une interview, on le précise généralement avant l’entretien, autrement dit une retranscription plus ou moins longue de l’entretien ou de ses points clefs, soit la forme de citations, c’est-à-dire de courtes phrases illustrant une idée, un aspect du sujet etc. Dans ce-dernier cas, le plus souvent, plusieurs personnes seront citées. 

Dans la presse pour laquelle je travaille, nous faisons relire les citations et les interviews avant parution. A condition que les propos n’aient pas été tenus en public mais lors d’une interview en one-to-one. 

Certains d’entre vous sont très critiques sur la déformation des propos dont nous nous rendrions coupables. Plusieurs précisions à ce sujet. D’abord, il arrive parfois qu’une personne qui s’est exprimée auprès d’un journaliste en toute connaissance de cause se repente à la parution de l’article parce qu’elle a reçu des critiques auxquelles elle ne s’attendait pas. Quoiqu’on en dise, la force de l’écrit dans un article de presse est importante, l’idée une fois imprimée prend valeur de parole officielle et publique. Il m’est ainsi arrivé incidemment d’apprendre qu’une personne qui avait validé par mail et de façon très claire une citation un peu sulfureuse s’était ensuite défendue en prétendant que je n’avais pas compris. Dans ce cas précis, je soupçonne que la manoeuvre était préméditée. Eh oui, il y a des petits malins ! Peu importe, la déclaration était importante pour moi et en cas de problème j’avais la preuve écrite de l’accord de son auteur. Ensuite, il y a les gens qui ont du mal à comprendre lorsqu’ils ont passé une heure avec un journaliste qu’il n’en ressorte qu’une phrase. Amis jeunes journalistes, les personnes qui parlent à la presse y ont le plus souvent intérêt. Mais n’oubliez pas qu’elles vous donnent de leur temps et surtout que vous maniez un outil dangereux. Une phrase maladroite peut leur causer inutilement préjudice. Alors soyez attentifs à ne pas nuire. C’est à la fois une question de respect de l’autre et aussi un investissement sur l’avenir. La confiance qu’il suscite est la garantie pour un journaliste d’une relation durable et fructueuse avec ses sources. Celui qui vous donne aujourd’hui un renseignement anodin, songera à vous demain en cas de scoop si vous avez été loyal avec lui et qu’il se sent en confiance. 

Voyons maintenant de plus près la question de la relecture. On nous critique souvent nous les journalistes, mais sachez que nous en avons autant après les personnes qu’on interviewe même si on ne le dit pas. Le nombre d’ennuis que nous causent les relectures est incommensurable.

Interviewés, apprenez à comprendre nos contraintes

D’abord, nous qui sommes des esclaves de l’urgence, nous devons compter avec le temps de la relecture, les agendas surchargés de nos interlocuteurs, et leur sentiment que nous sommes la dernière de leurs urgences, à supposer même que nous en soyons une. Par conséquent notre premier problème est de faire comprendre que nos délais de bouclages sont non négociables, il n’y a pas de renvoi dans notre métier, l’article qui est pour demain n’est pas pour le jour suivant et si on boucle à 18 heures, ce n’est pas à 23 heures. Beaucoup de gens travaillent en effet après nous pour mettre l’article en maquette, le relire, vérifier l’orthographe et la grammaire, l’illustrer, faire une ultime relecture d’ensemble avant de l’envoyer à l’imprimerie.

Ensuite, notre deuxième contrainte est celle du format. Si la citation compte 200 signes, ce n’est pas 500. Or, bien souvent on nous renvoie des propos allongés, leur auteur essayant désespérément de faire entrer en trois phrases une heure d’entretien. Indépendamment du problème de place, il se trouve que souvent la nouvelle idée casée à la relecture est soit hors sujet, soit développée à un autre endroit de l’article par le journaliste ou un expert.

Autre contrainte difficile à faire comprendre, nous ne pouvons pas jargonner. La règle pour un journaliste consiste à pouvoir être compris par un non-spécialiste, y compris dans la presse économique. Le patron d’une entreprise industrielle doit pouvoir comprendre l’information bancaire, l’avocat d’affaires saisir une nouveauté en matière de comptabilité internationale, l’économiste mesurer l’intérêt d’une réforme juridique et ainsi de suite. Les juristes sont particulièrement sensibles sur ce sujet, j’en profite pour leur rappeler qu’un article de presse n’est ni un contrat ni une assignation et que s’exprimer en langage courant ne les mettra pas en risque, pas plus que ça ne les fera passer pour des imbéciles. 

On nous demande de plus en plus de relire l’intégralité de l’article avant parution. C’est impossible pour une question d’indépendance. Si l’on concède que l’interviewé peut avoir  le droit de vérifier les propos qu’on lui attribue, en revanche, notre propre texte nous appartient. Il est donc hors de question que quelqu’un vienne y mettre son grain de sel et, au passage, imposer sa propre vision du sujet. L’objectivité que le métier nous impose est à ce prix. 

Deux ou trois tuyaux

Pour finir, quelques conseils aux interviewés potentiels. Si vous ne vous sentez pas prêt à parler à un journaliste, si vous avez peur, ce qui est compréhensible, ou si vous n’êtes pas la bonne personne sur un sujet, refusez gentiment. Si cela vous tente mais vous inspire en même temps des craintes, le mieux est encore de réfléchir avant l’entretien à ce que vous avez à dire. Evitez les longs raisonnements, les circonvolutions, nuances, concentrez-vous sur les idées force, (2 ou 3), synthétisez votre pensée, commencez pas dire l’essentiel même si cela vous parait d’une évidence ou d’une banalité affligeante. A vous oui, puisque vous connaissez le sujet, mais mettez vous à la place de celui qui ne le connaît pas, ou pas aussi bien que vous. Vous verrez ensuite si le journaliste a besoin d’information plus fines ou plus approfondies. Bien des déceptions naissent du fait que nos interlocuteurs se perdent dans des raisonnements complexes d’initiés et ne se sont pas mis à la portée du journaliste lequel, en revanche, sera obligé de se mettre à la portée du plus large public lorsqu’il rédigera. Il y aura donc au final une distorsion entre le discours et sa retranscription. 

Et à mes amis jeunes journalistes, je voudrais dire ceci. Une interview n’est pas faite pour vous apprendre ce que vous ignorez mais pour compléter et éclairer ce que vous savez déjà. Bossez votre dossier avant, faites-vous votre opinion, et sachez ensuite en changer si on vous convainc que vous aviez tort. Ne forcez jamais le sujet à entrer dans votre vision des choses, vous vous planterez et votre article non seulement sera incroyablement dur à rédiger, mais en plus il sera mauvais. Ensuite rassurez vos interlocuteurs. J’observe de plus en plus qu’avant toute interview, nous devons “vendre” l’exercice. Et au fond, je le comprends. Pour avoir été parfois interviewée, je vous assure que même lorsqu’on est du métier, c’est déstabilisant comme exercice.  Comme me le disait un avocat pénaliste que j’apprécie “il faut aimer son juge”. Au risque de surprendre, je dirais que le journaliste doit aimer celui qu’il interviewe, l’aimer avec distance, lucidité, esprit critique mais l’aimer. L’arrogance, l’agressivité ne mènent jamais nulle part.  Enfin, soyez dignes de la confiance qu’on vous a accordée. Nous savons vous et moi que nous faisons un métier épatant, mais en ces temps difficiles pour la presse, il reste à en convaincre ceux avec lesquels nous travaillons.

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