La Plume d'Aliocha

15/02/2013

Périlleuse stupidité

Classé dans : Affaire Kerviel,questions d'avenir — laplumedaliocha @ 09:56

"Ne réfléchissez pas, faites votre travail !" telle serait la maxime en vogue actuellement dans le management. C’est en tout cas ce que rapporte Sophie Peters, éditorialiste à La Tribune, dans un article où elle évoque une récente étude sur la crise financière dans La City rédigée par les professeurs Andre Spicer (de la Cass Business School, qui fait partie de l’université City University de Londres) et Mats Alvesson (de l’université de Lund, en Suède). La réflexion ralentit l’action, c’est bien connu. Par conséquent, il s’agit en quelque sorte de "lobotomiser" les salariés pour huiler la machine et assurer son fonctionnement optimal. Et cela, y compris dans les banques où l’on se vante pourtant d’embaucher des salariés de très haut niveau. L’auteur appelle cela le management par la stupidité.L’article n’est pas forcément très clair, mais le développement de cette culture de la stupidité parlera, j’en suis sûre, à tout le monde. Et puisque l’affaire Kerviel revient sur le devant de la scène, je saisit l’occasion pour m’en servir d’illustration. Rappelons que dans cette affaire la Société Générale affirme n’avoir pas été au courant des investissements de Jérôme Kerviel. Ce qui a été entériné par le tribunal correctionnel de Paris puis confirmé par la Cour d’appel. "On se moque de nous", songe le public. "Quand j’ai 300 euros de découvert, la banque m’appelle et Jérôme Kerviel, lui, aurait investit deux fois 30 milliards en 2007 puis 50 milliards dans les 18 premiers jours de 2008 sans que personne ne voit rien ? Absurde !"

Mon métier n’est pas de comprendre les problèmes…

Hélas non, ce n’est pas absurde et c’est bien le vrai scandale de cette affaire. Dommage qu’il se soit trouvé occulté par l’agitation médiatique. Les juges ont suffisamment décrit les techniques de dissimulation utilisées par le trader, je n’y reviens pas, pour ceux que ça intéresse, l’affaire est décortiquée par le menu dans l’arrêt de la Cour d’appel de Paris, ici. Aux dires de la Commission bancaire (aujourd’hui rebaptisée ACP), qui a infligé 4 millions d’amende à la banque pour défaut de contrôle interne, les moyens utilisés par Jérôme Kerviel n’étaient pas particulièrement sophistiqués. En clair, ils auraient été détectés si le contrôle interne de la banque avait été à la hauteur, ce qui n’était pas le cas. Mais une fois qu’on a dit cela, on n’est pas encore au coeur du sujet. Pour vraiment comprendre, il faut se rapporter aux explications des contrôleurs devant l’inspection interne de la banque puis le juge d’instruction. Car évidemment on leur a demandé comment ils avaient traité les alertes déclenchées régulièrement par le trader (plus de 70 en quelques mois) et pourquoi celles-ci n’avaient pas débouché sur des investigations plus poussées.

Voici en substance ce qu’a répondu une salariée du back office à qui Jérôme Kerviel aurait remis une note de produit en finnois pour expliquer l’une de ses opérations détectée par le système.

Question : avez-vous compris les explications de Jérôme Kerviel en réponse à l’alerte que vous avez traitée ?

Réponse : non, mais le manuel de contrôle interne ne me demande pas de comprendre, il me demande d’enregistrer la réponse.

Question : pourquoi n’avez-vous pas informé votre hiérarchie ?

Réponse : Parce que ce n’est pas prévu par la procédure.

L’inspection interne de la banque confirme dans son rapport que la salariée dit vrai.

Par la suite, le juge d’instruction Renaud Van Ruymbeke interroge le responsable du service.

Question : pourquoi vous être contenté des explications apportées par le trader et n’avoir pas cherché plus loin ?

Réponse : parce qu’à l’époque je considérais que mon travail n’était pas de comprendre les problèmes en profondeur, mais de faire taire les alarmes, je m’aperçois rétrospectivement que j’ai eu tort.

Dans le cadre de mon enquête sur l’affaire Kerviel, je suis allée consulter de nombreux spécialistes. L’un d’eux m’a expliqué des choses absolument glaçantes. En substance, pour gérer de très grands groupes, il faut mettre en place des procédures internes. Seulement voilà, ces procédures qui décrivent par le menu les fonctions de chacun ont un effet pervers, elles déresponsabilisent tout le monde. A commencer par le dirigeant d’entreprise qui peut dormir sur ses deux oreilles, il a sollicité les meilleurs consultants du monde, mis en place les meilleures procédures, sa responsabilité est blindée. Les salariés aussi car ils n’ont pas à réfléchir ou à faire preuve d’initiative, ils appliquent les consignes, c’est tout ce qu’on leur demande. Et ce spécialiste d’ajouter : le salarié qui sortirait de la procédure pour poser une question, loin d’être méritant, serait considéré au contraire comme le grain de sable qui va désorganiser la machine, faire perdre du temps et ennuyer tout le monde. Ce spécialiste ne connaissait de l’affaire Kerviel que ce qu’en disaient les médias, mais il me décrivait à l’évidence la situation avec une grande lucidité si l’on se rapporte aux échanges mentionnés ci-dessus.

Mortels process

Ce triomphe de ce qu’on nomme les "process" sur l’intelligence des salariés s’observe dans d’autres domaines. Par exemple dans le contrôle légal des comptes, c’est-à-dire la vérification par des professionnels de l’exactitude des comptes des entreprises. L’un de mes amis commissaire aux comptes a vendu récemment son cabinet, une petite firme de quelques dizaines de salariés, à l’un des 4 géants mondiaux de l’audit et du conseil. Il travaille désormais au sein du mastodonte et confie sans difficultés l’admiration qu’il ressent devant la qualité des professionnels qui y exercent et l’organisation de ce type de structure. A une réserve près. "Un jour je suis allé voir l’un de mes nouveaux associés pour lui parler d’une boite dont je vérifie les comptes depuis des années, raconte-t-il. Il me semblait utile de lui relater l’histoire de l’entreprise et de son dirigeant pour qu’il comprenne la société en profondeur. Il m’a répondu : ce n’est pas le problème, as-tu rempli le dossier, coché les cases, appliqué la méthodologie ?". Ces firmes n’ont pas le choix, elles vendent une signature, ce qui leur impose de développer des méthodologies assurant le même niveau de qualité et de sécurité de leurs prestations dans le monde entier.  Il ne s’agit donc pas ici de sombrer dans la dénonciation facile. On peut toutefois s’interroger sur des systèmes d’organisation, de contrôle et de management qui privilégient les procédures sur l’intelligence humaine. Et il est sans doute temps de se demander s’il ne conviendrait pas de repenser ces systèmes. Car en se privant d’une partie des ressources intellectuelles des professionnels, on prend le risque de voir surgir de nouvelles affaires Kerviel. Il y a de fortes chances aussi que l’on rende la tâche des salariés bien terne, quand elle ne devient pas franchement absurde, ce qui nous renvoie à la question de la souffrance au travail…

Note : Jérôme Kerviel a déposé un pourvoi en cassation, sa condamnation n’est donc pas définitive. Pour ceux que l’affaire intéresse, les références du livre publié en mai 2012 où je raconte le dossier depuis l’embauche du trader en 2000 jusqu’à sa condamnation en 2010 sont ici.

11/12/2012

La justice, le trader et le fantôme

Classé dans : Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 09:20
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Palais de justice de Paris – Lundi 10 décembre, 13h30 : Le Louvre avait son fantôme, on dirait bien que le Palais de Justice de Paris a trouvé le sien. En tout cas pour les affaires de pertes de trading. L’ombre de Jérôme Kerviel n’a cessé en effet de planer sur le procès du trader de la Caisse d’Epargne Boris Picano-Nacci, dont le dernier acte s’est joué lundi. Il a de la chance quelque part dans son malheur, Boris Picano-Nacci. Il n’est pas Jérôme Kerviel et tout le monde en convient, même le parquet. C’est au regard des fautes du trader de la Société Générale telles que décrites dans le jugement puis l’arrêt ainsi que des raisonnements juridiques développés dans ces deux décisions que l’on juge celui de la Caisse d’Epargne depuis le début.  Mais c’est au quatrième et dernier jour du procès que la comparaison a vraiment pris corps, d’abord dans le réquisitoire du parquet, puis lors de la plaidoirie de la défense.

Deux ans de prison minimum…mais avec sursis

Grand, blond, assez jeune, le procureur Serge Roques débute son réquisitoire d’une voix mal assurée par une longue et cruelle description de l’état du contrôle interne de la Caisse d’Epargne à l’époque des faits, dénonçant les défaillances graves, les carences manifestes, les alertes non prises en compte par la hiérarchie.  Seulement voilà, ce n’est pas parce que le système de surveillance ne fonctionne pas que le trader peut être exonéré des faits qui lui sont reprochés. C’était déjà la logique du parquet dans le dossier Kerviel. Boris Picano-Nacci avait un mandat, qu’il avait d’ailleurs lui-même contribué à définir puisque la hiérarchie avait entériné sa stratégie. Or ce mandat, dit de "gestion extinctive", lui interdisait de prendre de nouveaux risques.  Il en a pris, sous prétexte de faire du résultat, donc il a fauté. Assis seul devant ses juges, les mains agrippées à son banc en bois, le trader écoute, bouche ouverte, regard anxieux, et l’on sent que ce technicien de la finance tente de comprendre un langage qui le dépasse, celui de la justice, conscient que de ces raisonnements ésotériques dépend son avenir. Le procureur conclut que l’abus de confiance est constitué et l’on songe que le prévenu vient de prendre un aller simple pour la prison. Mais soudain, c’est le virage inattendu lorsqu’il s’agit d’évoquer la personnalité de l’intéressé :  "Boris Picano-Nacci n’est pas un faussaire, un dissimulateur, un corrompu", tout au plus a-t-il répondu de façon un peu trop évasive à sa hiérarchie, concède de parquet, hiérarchie qui  de son côté s’est montrée bien peu curieuse.  Il n’empêche, la défense de la société reprend le dessus : "Il n’y a pas de malhonneteté fondamentale, mais une dérive dangereuse. De tels comportements doivent être sanctionnés. On ne peut accepter que des individus mettent en danger une institution bancaire"assène le procureur avant d’inviter le tribunal à une certaine rigueur. Non sans ajouter qu’il existe entre cette affaire et un précédent plus "scandaleux" des différences de taille :  l’absence de faux, la brieveté de la période, les défaillances de la banque. En clair, il invoque les circonstances atténuantes !  Et de conclure en réclamant : deux ans de prison minimum….avec sursis.

L’avocat de la défense, Martin Reynaud, s’avance à la barre. Il pourrait suivre le sillon tracé par le parquet, seulement on comprend d’entrée de jeu qu’il veut plus que des circonstances atténuantes, il ne se contente pas que son client soit décrit comme moins "scandaleux" qu’un autre, rarement nommé mais omniprésent dans les esprits, ce qu’il demande, c’est la relaxe. Les deux bras appuyés sur le pupitre,  il fixe le tribunal sans jamais le lâcher des yeux.  "On a tout fait pour que cette affaire vienne devant vous !" lance-t-il à plusieurs reprises. Et le voici qui dénonce un rapport d’inspection bouclé en trois jours que Charles Milhaud, l’ancien patron de l’écureuil,  lui-même a critiqué, puis une instruction qui s’est contentée de recopier mot pour mot les réquisitions du ministère public, où il n’y a pas eu d’expertise, pas de confrontation, rien. Le défenseur ne dit pas pourquoi le dossier devait finir devant la justice pénale, il se contente de soulever le doute, à chacun d’en tirer les conclusions. Pour dédouaner la banque de sa perte ? Pour des raisons plus obscures ?

Le trader n’a rien dissimulé

L’avocat relève simplement que la banque a prévu la catastrophe boursière qui se profilait, preuve en est qu’elle a fait le choix de cesser le trading pour compte propre. Mais au lieu de tout déboucler en juillet 2008, elle tarde. "Parce qu’elle a voulu préserver, voire augmenter son résultat" avance l’avocat, précisant que c’était son choix, son argent, qu’il ne juge pas.  Et pour cause, l’affaire Kerviel a montré où menait la stratégie consistant à attaquer la "victime" dans ce type de dossier…Puis il démolit les uns après les autres les arguments contre son client. Il aurait violé son mandat ? Quel mandat, tout au plus un calendrier, bien flou. Et voici que surgit de nouveau l’affaire Kerviel. Le trader de la Société Générale avait un cahier de trading, des limites d’investissement, une mission : traiter les warrants. Boris Picano-Nacci lui, il n’avait rien de tout cela, souligne Martin Reynaud. Pas de mandat, donc pas d’élément matériel. Au moins faut-il alors un élément moral. L’avocat concède qu’en matière d’abus de confiance, l’intention tend à se déduire des actes, à condition que l’on soit dans l’évidence, par exemple un comptable qui encaisse sur son propre compte les chèques de sa société. Sinon, il faut bien un élément intentionnel, on ne peut pas être dans le flou partout. Ainsi, dans le dossier Kerviel, l’élément intentionnel retenu par les juges, c’est la dissimulation. Or, Boris Picano-Nacci n’a rien dissimulé.  D’ailleurs, si personne n’a réagi alors que les outils de contrôle signalaient des opérations inhabituelles, de deux choses l’une : soit on a affaire à une bande d’incompétents, soit le trader était bien dans sa mission.

Reste la déclaration qui pèse lourd, celle où le trader confie en effectuant les opérations reprochées que si il gagne, il va devenir le "King of Paris". L’avocat n’élude aucune difficulté, au contraire, il les attrape à bras le corps.  Comment peut-on retenir contre son client une phrase, une seule,  une bêtise, alors qu’il en a prononcé des dizaines d’autres montrant clairement qu’il aurait préféré déboucler tranquillement, qu’il se sent nul, pas à la hauteur, qu’il va se faire engloutir par le krach boursier. Ce krach, rappelle l’avocat au passage, qui a englouti toutes les grandes banques du monde. Et il faudrait en vouloir à Boris Picano-Nacci ? Tous les autres auraient le droit de se tromper, mais pas lui ? Alors qu’il travaille avec des outils inappropriés, sous la direction d’une hiérarchie peu impliquée…Et puisque sur les 751 millions d’envolés sur les marchés, la banque n’en réclame que 315 à son trader, c’est bien qu’elle avoue de son propre chef en avoir perdu toute seule pas loin de 440 ! Il n’empêche, le trader aurait nui à la réputation de la finance, accuse le parquet.  "L’image des banques sera meilleure quand elles accepteront que certaines activités relèvent du casino et qu’elle sauront se souvenir, les soirs où elles perdent, de tous les autres soirs où elles ont gagné, au lieu de chercher des responsables" conclut sobrement l’avocat. La petite salle se vide. Dans le palais étrangement désert, résonne encore la furie de la Grande Affaire à l’aune de laquelle Boris Picano-Nacci vient d’être jugé. Et l’on se demande à quoi aurait ressemblé ce procès là si un autre, tellement plus dramatique, ne s’était tenu quelques mois plutôt dans cette même enceinte.

Jugement le 28 janvier à 13h30.

Note : sur les 4 après-midis d’audience, je n’ai assisté qu’à 3. En particulier, j’ai manqué mercredi la plaidoirie de Me Jean Reinhart pour la Caisse d’Epargne. Par conséquent, le récit s’en ressent dès lors qu’il manque le point de vue de la victime, avec lequel celui du parquet ne se confond pas. S’agissant de l’affaire Kerviel, un pourvoi en cassation est en cours.

24/10/2012

Infernale affaire Kerviel

Classé dans : Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 23:37
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Dans mon ancien métier de juriste apprenti-avocat, il y a déjà près de 20 ans, j’avais observé une chose qui m’avait amusée : les dossiers ressemblent aux clients. Une affaire judiciaire porte toujours, à des degrés divers, l’empreinte de celui qui l’initie. Le rôle de l’avocat est en principe de tenir les rênes de l’action judiciaire. Mais, il arrive qu’on tombe sur un client qui vous embarque dans son histoire, sa logique, voire sa folie. Ah si seulement Jérôme Kerviel avait conservé sa première avocate ! S’il avait su dire "je suis tombé malade, j’ai perdu pied avec la réalité, pardon", si cette spécialiste de droit du travail avait pu poursuivre sa stratégie, amener ce dossier sur le terrain  de la relation salarié/employeur, plaider la solitude du trader qui fait des pertes et n’ose pas l’avouer, la perte de contact avec la réalité, tenir Jérôme Kerviel à l’écart des médias, pondérer toute cette folie…

Seulement voilà, Jérôme Kerviel, lui, a voulu en découdre avec la banque. Alors contre toute prudence, malgré les mises en garde de ses conseils successif, il est monté au front, il a attaqué sa victime, mis en cause ses anciens collègues, nié la gravité de sa faute, refusé de demander pardon. Et ce faisant, il a refermé sur lui les mâchoires du piège diabolique dans lequel il s’était mis en se livrant avec démesure à sa passion du trading.

L’issue judiciaire provisoire de ce dossier, qualifiée par certains de scandaleuse et qui est à tout le moins extraordinaire, n’est que le prolongement, on l’oublie un peu trop vite, d’événements eux-mêmes extraordinaires. C’est l’histoire d’un trader qui a engagé deux fois trente milliards en 2007 et 50 milliards en 2008, occasionnant une perte record de 4,9 milliards. Une perte qui a mis en péril la banque et qui aurait pu faire chanceler tout le système financier. Seulement voilà, l’homme et l’histoire plaisent aux médias, le trader devient une icône. Dans un pays réputé pour sa détestation de la finance et des marchés, quel paradoxe ! La justice, elle, est moins sensible au charme du héros. Il faut dire qu’elle a le dossier en mains et que celui-ci est tout sauf romantique. En octobre 2010, elle le condamne à 3 ans de prison ferme et surtout à rembourser les 4,9 milliards perdus. Les montants engagés étaient délirants, les pertes vertigineuses, la sanction est à l’avenant. La justice n’y est pour rien. Celui qui occasionne un préjudice doit le réparer. Dans la vie courante, cela parait normal et même nécessaire. Ici c’est aberrant. A qui la faute ? Est-ce la justice qui a misé et perdu des milliards ? On notera au passage que le jugement fut particulièrement violent avec le trader et bienveillant vis à vis d’une banque qui n’en méritait pas tant. Complot ? Justice de classe ? Non, irritation face au silence obtus du jeune homme, à son refus contre toute évidence d’admettre qu’il a fauté et à son impossibilité de justifier ses allégations sur les complicités internes.

Alors l’ex-trader fait appel, et cette fois il ne dit plus que sa hiérarchie savait mais qu’il est l’objet d’une manipulation digne d’un thriller américain. C’est un peu comme le Da Vinci Code. Quelques éléments de vérité servent à accréditer une histoire incroyable. L’Opus Dei existe, la toile de Vinci aussi mais ici on leur fait dire ce que l’on veut. Et on en tire une histoire infiniment plus chatoyante que la vérité historique et le dogme de l’église chrétienne. Dans notre dossier Kerviel, la finance sert de décor à une superbe intrigue dans laquelle une banque estimant ses pertes sur les subprimes à un montant indécent identifie un trader, le laisse cyniquement déraper, puis décide de le sacrifier sur l’autel de ses intérêts. Des pertes ? Même pas, une obscure cellule grise aurait tout récupéré en sous-main. Ici les éléments de vérité sont la finance décrédibilisée depuis 2008, les bonus des traders, et quelques témoins parfaitement crédibles qui préférent croire à la noirceur des hommes plutôt qu’à leur bêtise.

Las ! La justice est sourde à l’opinion publique et peu sensible au roman. Sous sa lumière glacée le beau trader victime de la méchante banque et son fringant défenseur sont apparus pour ce qu’ils étaient : des plaideurs en panne d’arguments crédibles et de preuves irréfutables. Et voici que Jérôme Kerviel est condamné de nouveau. A la même peine – ça aurait pu être pire, l’avocat général réclamait 5 ans – et au même montant faramineux de dommages intérêts. Comme si cela ne suffisait pas, le journal de 20 heures de France 2  lui offre le soir-même son audience si convoitée. Philippe Bilger s’en est ému dans un tweet : "Honte éthique et médiatique que l’invitation de Kerviel prévenu lourdement condamné au journal de France 2". Il a raison. Dans sa logique de magistrat. Médiatiquement, il a tort, Jérôme Kerviel était bien l’homme de l’actualité du jour. L’affaire Kerviel est celle de tous les excès. Elle ressemble à celui qui en est la cause…

Jérôme Kerviel pour l’instant est libre. Il a décidé de se pourvoir en cassation et lance solennellement un appel à témoins. Que le ciel lui vienne en aide.

Mise à jour 25/10 à 14h35 : pour ceux qui souhaitent lire l’arrêt, il est ici. Merci à Kaeldric de l’avoir trouvé et signalé en commentaire !

19/10/2012

Ce que je pense de l’affaire Kerviel

Classé dans : Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 23:56
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L’arrêt de la Cour d’appel de Paris dans l’affaire Kerviel sera prononcé le 24 octobre. Plusieurs confrères m’ont appelée cette semaine pour connaître mon analyse. Je n’ai évidemment aucune analyse et encore moins de pronostics à proposer sur la décision à venir, même si j’ai assisté au procès et que j’ai une idée sur l’issue. Mais je trouve amusant de constater que si certains préparent leur sujet de mercredi en me demandant d’expliquer ce que j’ai déjà écrit, ce que je comprends très bien, d’autres m’appellent pour un plateau télé une heure avant l’arrêt. Parlons-nous dans ce dernier cas encore de journalisme ou s’agit-il, pour doubler l’instantanéité de Twitter, de se lancer dans la voyance pure ? Toujours est-il qu’il ne me viendrait pas à l’esprit sur un dossier aussi grave, pour Jérôme Kerviel comme pour la Société Générale, de me livrer à ce type de spéculations hasardeuses. J’entends donc décliner car je ne suis pas prête à tout pour faire le zouave sur un plateau télé dans l’espoir de vendre un livre. Soyons un peu sérieux, même si la société ne l’est guère et le monde médiatique moins encore.

Maintenant, pour mes confrères sincèrement intéressés par l’affaire et désireux de connaître mon analyse (qui n’engage que moi), et surtout pour les fidèles de ce blog, la voici :

J’ai écrit ce livre parce que l’affaire m’a passionnée et qu’être journaliste, à mon humble avis, c’est d’abord avoir envie de partager, d’alerter, d’informer, bref de transmettre au plus grand nombre ce qu’on a eu le privilège infini d’observer soi-même d’un événement exceptionnel. En tout cas, c’est ma vision du métier. Je le vis comme une nécessité, une urgence, un besoin irrépressible, celui de partager.

L’affaire Kerviel m’a passionnée parce que pour moi, elle a la dimension d’un mythe moderne, et d’ailleurs j’aurais titré mon livre Le mythe Kerviel, si mon éditeur et le monde médiatique avec lui, ne me l’avait formellement interdit. Que voulez-vous, il y a des mots si usés qu’on ne peut plus les utiliser. Dans un monde de l’hyperbole, lorsqu’un sujet mériterait justement le recours à un mot fort, on découvre que celui-ci est si dévoyé qu’il n’est plus utilisable.

Tant pis. L’intérêt du blog est le corollaire de son travers, à savoir sa gratuité. N’ayant ici rien à vendre, je peux m’autoriser le luxe d’écrire des choses qui ne sont pas considérées comme "vendeuses". Divine liberté !

L’affaire Kerviel est un mythe moderne à tous les niveaux, observons-en quelques-uns.

- La finance : nous avons tous compris depuis 2008 qu’elle gérait nos vies, il n’est donc pas inutile d’observer comment elle fonctionne. Or elle se présente elle-même comme technique, complexe, ultra sophistiquée. L’affaire Kerviel montre en réalité qu’un homme seul (ou avec la complicité de sa hiérarchie, peu importe) peut investir 50 milliards au risque de faire exploser une banque de 150 000 salariés et un système financier à l’époque fragilisé avec elle. Le système n’a pas complètement explosé (indépendamment de cette affaire) et pourtant nous pouvons constater les dégâts sur les peuples. Faut-il être aveugle pour classer ce dossier dans les faits divers appartenant au passé !

- Le monde du travail : nous avons d’un côté un trader qui avoue avoir pété les plombs, être entré dans une spirale infernale, avoir perdu pied avec la réalité, et de l’autre des contrôleurs qui expliquent, pour justifier leur aveuglement, que leur métier ne consiste pas à comprendre les problèmes mais à faire taire les alarmes. Sans compter les cadres qui avouent ne pas lire leurs mails tant ils en reçoivent. Que nous faut-il de plus pour nous interroger :

1. Sur l’environnement professionnel des traders, leur surveillance et leur encadrement.

2. Sur le statut plus général des salariés dans les très grands groupes à qui l’on demande d’appliquer des procédures en considérant qu’elles sont plus fiables que le jugement humain. Le système a trouvé ici sa limite. La sécurité qu’il offre est fausse, les salariés quant à eux se livrent à des tâches mécaniques guère plus enviables que celles du travail à la chaine même s’il est question ici de travail intellectuel et non pas physique. Est-on si loin du problème du burn-out et pire du suicide ? Que nous faut-il de plus pour nous emparer de ce sujet ?

3. Sur les cadres, qui s’appuient sur des systèmes de contrôle défaillants, qui ne tiennent pas compte du risque de fraude, qui délèguent à tour de bras, ne lisent pas leurs mails (et nous, nous les lisons ?), qui sont eux-mêmes victimes de la pression de la rentabilité, etc…

Il n’y a pas ici de quoi remettre en cause le monde du travail, il faut rester raisonnable en tout, mais peut-être des questions à se poser, non ?

- Sur les "process" comme on dit dans le monde de l’audit, ou les procédures pour les indécrottables francophones dans mon genre : quelques rares spécialistes tirent la sonnette d’alarme pour alerter sur le fait que les procédures de management et de contrôle très sophistiqués que l’on met en place pour gérer des groupes de dizaines de milliers de salariés sont potentiellement absurdes et déresponsabilisants. Hier c’était la Société Générale, demain cela peut être le nucléaire. L’idée force qui ressort de cette affaire c’est qu’un homme seul, ou au plus deux ou trois s’il s’avérait que Jérôme Kerviel a été couvert par ses supérieurs, peut faire sauter une banque et même tout un système. De nombreux intellectuels prédisent le développement du phénomène de piraterie quand d’autres mettent en garde contre la fragilité de nos systèmes gigantesques et ultra-sophistiqués. Quand les écouterons-nous ?

- Plus profondément, Jérôme Kerviel  dit lui-même qu’il ne voulait rien d’autre que faire gagner de l’argent à sa banque, ce qui nous interroge sur les salariés d’entreprise soumis à la pression de la rentabilité, sur ce que notre société a à offrir d’autre que l’argent et la célébrité comme gage de réussite d’une vie, et bien d’autres choses encore, je vous renvoie au livre pour le reste. Non pas pour le vendre, mais parce que j’ai une sainte horreur de la psychologie sauvage, de sorte que je me suis effacée derrière l’histoire pour laisser à chacun le soin d’en tirer les conclusions qu’il souhaite sur les motivations du trader. Si Jérôme Kerviel avait été une caricature de trader, roulant en Porsche, habitant dans un 300 m2, fréquentant les boites branchées et les calls girls qui vont avec, nous serions dans un dossier "classique" de rogue trader. Il n’est rien de tout cela. C’est le coeur du mystère. Il se décrit lui-même comme un homme ordinaire et je le crois. Mais alors ? A défaut de me lire moi, je vous renvoie à Houellebecq.

Voilà en gros ce que je pense de l’affaire Kerviel. Parmi ses multiples extravagances, il se trouve qu’elle est tombée dans un angle mort. Certes, les médias en ont parlé comme rarement on a évoqué une affaire judiciaire, tant les enjeux étaient délirants. Mais justement, ces enjeux financiers ont obéré le fond du dossier et pollué le sens de l’histoire. Au départ, je n’avais aucune intention d’écrire ce livre, je signalais inlassablement l’affaire aux professionnels éclairés que je rencontrais dans mon métier, professeurs de droit, économistes, auditeurs, philosophes, financiers en leur demandant de s’intéresser à l’affaire. Et tous me répondaient qu’ils étaient passés à coté, qu’ils avaient cru à une énième affaire de finance folle, que la surmédiatisation les avaient refroidis, mais qu’à m’entendre en faire le récit, ils regrettaient. Alors je m’y suis attelée. Pour la leur livrer, pour qu’ils puissent s’en emparer et en tirer les leçons, tenter d’améliorer les choses, pour qu’elle ne soit pas inutile.

Je n’avais jamais pratiqué le journalisme très chic que l’on qualifie "d’investigation" avant cela, jamais écrit de livre non plus, jamais osé parler d’une banque sans avoir fait une demande officielle au service de communication comme il est d’usage dans le journalisme économique et en particulier avec des acteurs aussi puissants que Société Générale. Je n’ai pas eu le choix, si j’avais fait des demandes officielles d’interview, on m’aurait opposé une fin de non-recevoir ou bien servi de la langue de bois. Alors j’ai posé des questions anodines, dans le cadre d’autres sujets, à des gens en poste dans la banque,  j’ai tourné autour, rencontré des anciens de la Société Générale, recueilli les confidences de professionnels divers et variés en lien avec la SG qui me parlaient en off sans savoir que j’enquêtais.

Et j’ai sorti ce livre avec la peur au ventre de ce qui risquait de m’arriver. Un pigiste c’est fragile, on peut le virer comme on veut, pour une bonne raison ou une mauvaise. Qu’importe,  c’était trop important à mes yeux, cette affaire a été mon journalisme de guerre à moi. Je l’ai racontée en mon âme et conscience. Bien sûr, j’y explique – après avoir lu le dossier en détail de A à Z ce qui représente des milliers de pages et multiplié les interviews durants des mois – en quoi la thèse de Société Générale est crédible (je n’ai pas dit vraie, j’ai dit crédible), mais je dis aussi qu’à mon sens, sa responsabilité  dans cette catastrophe a été sous estimée. Il faut croire que nous vivons dans une société pas si pourrie que cela puisque les seuls retours de la banque j’ai eus, par personne interposée, c’est que le livre était objectif. Quant au clan Kerviel, son avocat me reproche les billets du blog qui le mettent en cause, et je ne peux pas lui en vouloir, ils ne sont effectivement pas en sa faveur. Pour le reste, je préfère me taire.

Un salarié qui ne vole rien, ne détourne rien, qui est juste addict à son travail et qui met en péril un système tout entier, ça interpelle, non ? Surtout quand avec le recul on mesure ce que la défaillance du système financier peut avoir comme impact sur des peuples. Je le répète, demain, cela peut se reproduire n’importe où ailleurs et pourquoi pas dans le nucléaire. Seulement les gens qui savent cela le disent dans des colloques si confidentiels que personne ne les écoute.

Voilà ce que je pense de l’affaire Kerviel.

29/06/2012

L’affaire Kerviel, ce cauchemar sans fin

Classé dans : Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 17:33
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Palais de Justice, jeudi 28 juin, 13h30 : On connaissait David Koubbi avec une canne, voici qu’il est arrivé le jour fatidique des plaidoiries le visage orné d’un cocard coquard ! Cette apparence de gueule cassée de la défense sied plutôt bien au jeune premier. Sa souffrance quasi-christique est tellement cinématographique qu’il apparait décidément urgent de transformer cette histoire en film. Pourquoi d’ailleurs ne pas confier un rôle féminin à Tristane Banon, arrivée au palais au bras de l’avocat ? Elle s’est installée au premier rang parmi les anonymes car il n’y a, hélas, pas de carré VIP dans une salle d’audience.  Du coup, on cherche des yeux l’actrice de X, Clara Morgane, également cliente de David Koubbi et soutien attendri de Jérôme Kerviel. Elle n’est pas là, c’est dommage, elle aurait ajouté au spectacle. Ainsi va la nouvelle équipe de défense de Jérôme Kerviel, on se croirait à la table d’une pipole botoxée dans une boite branchée.

Salle comble

Le procès fait salle comble, tout le monde est venu écouter la star. C’est même la foule des grands jours sur le balcon réservé à la presse. D’une main ornée de bracelets en argent mon voisin, qui a des allures de mannequin, efface une poussière imaginaire sur son soulier de prix parfaitement ciré. C’est un confrère de la radio venu entendre David Koubbi, "par simple curiosité personnelle" me confie-t-il. On se demande bien ce que cette foule de visiteurs occasionnels peut espérer comprendre de ce procès si compliqué en ne daignant assister qu’au tour de show de l’avocat "vu à la télévision".  Même les bancs de la défense sont pleins à craquer. Le fan club de David Koubbi, sans doute. Les filles ont des chevelures et des talons vertigineux, les garçons sont lustrés comme des pouliches à Longchamp. Tout ce petit monde fleure bon la jeunesse branchée. Jérôme Kerviel, c’est leur distraction du moment, le trader le plus célèbre du monde, la star de l’actualité qu’on expose à ses amis comme un trophée. Demain sans doute ils l’auront oublié, mais aujourd’hui ils sont là pour le soutenir…et se montrer. Les caméras sont présentes, c’est donc l’endroit où il faut être. Ce petit monde turbulent détonne avec les avocats blanchis sous le harnais de la Société Générale qui défendent l’institution vieille de 120 ans avec discrétion et doigté. Il détonne plus encore face aux juges aguerris qui s’appliquent depuis un mois à comprendre un dossier d’une technicité à pleurer. Quant aux chroniqueurs judiciaires, peu sensibles aux paillettes, ils se demandent ce que ce transfuge de la Jet Set est venu faire dans une affaire financière aussi grave.

C’est l’associé de David Koubbi qui assure la première partie du spectacle, il faut bien chauffer la salle. On sent qu’il tente de prendre son envol, mais sans jamais parvenir à quitter un ton sourd et monocorde qui contraste singulièrement avec l’indignation que l’on croit saisir dans le propos lorsqu’on parvient à se concentrer. Dommage, son faux air de vicking avait suscité à tort l’espoir d’une plaidoirie tonitruante.  Trois quart d’heure plus tard, c’est au tour du jeune collaborateur du cabinet de plaider. Brun, le physique fluet d’un adolescent, la chevelure rebelle, il est fier, dit-il, à 26 ans, d’intervenir dans une telle affaire. On frissonne pour Jérôme Kerviel. Le voici embarqué dans un exposé technique sur la qualification des infractions. Le jeune homme s’applique, tort tord le droit à l’extrême pour le faire coller à sa démonstration. Sans doute croit-il en ce qu’il dit, mais il ne parvient pas à atteindre son auditoire. La présidente soulage tout le monde en décidant une pause. Il est déjà 15h30. Deux heures d’audience, c’est long quand on s’ennuie dans une salle bourrée de monde et étouffante de chaleur.

Fantasme d’insomniaque

15h45 : La grand moment est arrivé : David Koubbi entre en piste. Il vibre, il attaque, la banque, la presse, la justice et d’autres choses encore. Tout le monde y passe. Il interpelle la Cour, exige que l’on juge "Monsieur" Jérôme Kerviel. Le discours est séduisant, l’avocat inspiré. Et l’on songe à la phrase assassine d’une caricature de Daumier : "vous avez perdu votre procès, mais vous avez eu le plaisir de m’entendre plaider". Il parle pour un public imaginaire, à l’évidence plus proche des lecteurs de Voici que des très sérieux magistrats composant la Cour. Il est aussi la voix de Jérôme Kerviel, celle qui a plaidé la manipulation et parle désormais de son honneur. Et pourtant les avocats le savent bien, la bonne plaidoirie n’est pas celle qui plait au client, moins encore celle qui va séduire le public, c’est celle qu’impose la défense et qui s’avère généralement beaucoup moins chatoyante qu’on ne le souhaiterait.

Le trader rêve, l’avocat fantasme. L’un s’est imaginé en Gordon Gekko, l’autre se prend pour Moro-Giafferi. Quel équipage ! Ils se sont unis il y a tout juste trois mois pour le meilleur et pour le pire. Depuis lors, la défense n’a eu de cesse de se tirer dans les pieds. D’abord en interrogeant maladroitement les témoins, au point que chacune de leurs réponses venait apporter de l’eau au moulin de la banque qui n’en espérait pas tant. Ensuite en dégainant la thèse de la manipulation. Et l’on se rappelle ces sorties  d’audience où, tandis que la presse – pourtant friande de rebondissements – quittait la salle sceptique, l’avocat et le trader se tapaient dans la main en signe de victoire avant d’aller fanfaronner sur les marches du palais. Dans le film qu’ils se jouaient à eux-mêmes, il ne manquait que le ralenti et la musique ; on les ajoutera au montage. Hélas, une fois exposée sous la lumière crue de l’analyse judiciaire, la théorie de la manipulation est apparue pour ce qu’elle était : un fantasme d’insomniaque qui aurait abusé de littérature complotiste sur Internet. Jérôme Kerviel se doute-t-il qu’il vient de perdre son meilleur atout, faute d’avoir su le jouer comme il fallait ? Qui peut croire encore que la banque savait, alors que le scénario d’une Société Générale complice apparait en définitive plus extravagant  que celui de la banque aveugle ? Qu’importe ! L’avocat poursuit sa course maladroite en claudiquant appuyé sur sa canne. A croire que son étrange client lui a transmis le virus de la fuite en avant. Il a irrité tout le monde durant trois semaines à commencer par la cour, n’a convaincu personne, en a voulu à la presse de le dire…Chut !  Ecoutez donc ses amis applaudir à la fin de sa plaidoirie, envers et contre tous les usages judiciaires : c’est bien la preuve qu’il est bon ! Hé oui, tout comme les gains mirifiques de Jérôme Kerviel sur les marchés en 2007 ont incité celui-ci à croire qu’il était un trader invicible. Tout comme l’incompréhension du public et les doutes d’une poignée de financiers quant à la sincérité de la banque ont convaincu l’ex-trader qu’il pouvait avancer sur le terrain du complot. Tout comme le soutien inconditionnel de leur fan club a conforté l’avocat et son client dans l’idée qu’ils avaient retourné la situation à leur avantage. Cette affaire, c’est un rêve fou sans cesse ranimé, une suite de mirages, un long cauchemar.

Au fond, il aurait mieux valu que l’ex-trader se défende tout seul. C’est dans les rares moments où Jérôme Kerviel a pris la parole que la défense a semblé marquer des points. Au début du procès lorsque, interrogé par la présidente, il s’est expliqué sur ses actes. Après l’intervention de Daniel Bouton aussi, quand il a fissuré l’armure, évoquant son éducation, sa mère malade, sa confiance dans la justice. Et puis hier, quand il a enfin demandé pardon. A défaut de convaincre, il a révélé cette part d’humanité qui faisait si cruellement défaut jusque ici à sa défense. La brutalité du jugement de première instance est un autre atout : qui sait si avec le recul, la cour ne va pas tempérer la responsabilité du trader en apercevant celle de la banque qui n’a pas su l’arrêter à temps ? Cela suffira-t-il à corriger les effets ravageurs d’une défense calamiteuse ? Réponse le 24 octobre. Si le jugement est adouci, gageons que l’avocat fanfaronnera. Dans le cas contraire, il sera toujours temps de crier au complot. Après tout, il a déjà dénoncé la banque machiavélique, la presse méprisant les faits, le gouvernement indifférent au sort du trader, il ne manque plus dans ce tableau que la justice aux ordres. Le public va adorer !

25/06/2012

Séance de dédicace

Classé dans : A propos du blog,Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 12:25

Et si l’on se rencontrait ?

Mon éditeur, l’honorable maison Eyrolles, me propose une séance de dédicace de mon livre vendredi prochain à partir de 18h30. Ce sera l’occasion notamment de débriefer le procès ensemble.  Les informations pratiques sont ici. Evidemment, le nombre de places est limité car la librairie, quoique de fort belle dimension, ne saurait contenir mes dizaines de milliers de fidèles lecteurs. Je vous remercie donc de me signaler votre participation par mail d’ici demain soir afin que je puisse organiser la chose sans déclencher l’affolement de la préfecture de police de Paris ;-)  

A vendredi !

Aliocha

Note : à ceux qui pensent venir plus tard, mon éditeur m’indique que la librairie devrait être ouverte jusqu’à 20 heures.

24/06/2012

Et David Koubbi inventa la PIF…

Classé dans : Affaire Kerviel,Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 10:18
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C’est un échange bien savoureux qui oppose depuis le début du procès Kerviel la plume acerbe du chroniqueur judiciaire du Figaro, Stéphane Durand-Souffland, et le verbe saillant de David Koubbi, l’avocat à la gâchette judiciaire facile dès qu’un mot déplaisant passe à sa portée. Tout a commencé par un article du Figaro qui semble avoir déplu au sémillant défenseur de Jérôme Kerviel. Le  moment est crucial pour la défense qui vient d’annoncer à l’issue de la première semaine d’audience le témoignage d’un anonyme travaillant pour une filiale de la Société Générale en faveur de Jérôme Kerviel. Sauf que le chroniqueur du Figaro n’y croit pas et il le dit dans un article daté du 8 juin.

Dès le lundi suivant, (11 juin) Stéphane Durand-Souffland tacle l’avocat au réveil : "Son principal avocat intrigue, lui, par sa méconnaissance chronique des usages judiciaires et son incapacité à soumettre ses contradicteurs. Jusqu’à présent, il perd point sur point et sourit d’un air entendu. Son client encourt cinq ans de prison ferme".

David Koubbi dénonce dans un tweet le jour même ce qu’il analyse comme un parti-pris de la presse : "Saluons la création de la PIF: Presse Indépendante-des-Faits qui fait integralement sienne les positions de la SG". Même s’il ne désigne pas le chroniqueur du Figaro, tout le monde a compris qui était visé. D’ailleurs un peu plus tard dans la journée, nouveau tweet :

"Ooooh Aidez moi a percer les articles SG-side de Duran soufflan du#figaro. Diverger d accord, mais à ce point? #PIF #Kerviel"

Stéphane Durand-Souffland attrape la balle au bond  : "Quoi qu’il en soit, pour s’amuser, l’avocat vu à la télévision tweete, estimant que les journalistes ne rendent pas compte avec justesse de ses exploits: «Saluons la création de la PIF: Presse Indépendante des Faits, qui fait intégralement sienne (sic) les positions de la SG». C’est drôle, «PIF», pour une défense gadget".

Le mardi, il n’y a pas d’audience, c’est la trêve entre les deux hommes.

Qu’à cela ne tienne, au soir de l’audition très attendue du témoin mystère, le Figaro claque : "Quand Philippe Houbé se retire, à 16 heures, il n’a pas apporté de preuve absolue des turpitudes prêtées à la banque par la défense, dont le cours a oscillé au gré de ses déclarations. Mais il a jeté un trouble diffus, car il a une tête et des mots d’honnête homme - et c’est bien d’humain que manque cette affaire de gros sous et de systèmes informatiques. Cela suffira-t-il pour obtenir la relaxe annoncée au premier jour par la défense? Me Koubbi semble le penser, qui quitte le prétoire tel le torero triomphant, en criant très fort qu’il attend avec impatience de lire, ce vendredi matin, une presse qu’il n’aime pas. La trompette de l’avocat n’a pas besoin de beaucoup d’air pour produire beaucoup de bruit, c’est déjà ça".

David Koubbi répond encore sur Twitter "Durand Souffland sort du #PIF avec son article factuel du jour. Quant à la trompette Souffland dedans pour être entendu, j adore!"

Tandis que l’avocat trouve d’autres combats à mener le journaliste, lui, ne lâche pas. Le 19 juin, David Koubbi est dépeint en docteur House, développant une défense palliative, une pure gourmandise ! Le 21 juin, c’est sous les traits du Sapeur Camember qu’on nous présente la thèse de la manipulation développée par la défense.

De son côté, François Martineau, le plus redoutable plaideur des avocats de la banque, s’est fait un plaisir de détourner la formule pour dénoncer la DIF, la défense indépendante des faits. A suivre…

23/06/2012

Quand sonne l’heure des vérités

Classé dans : Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 11:19
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Palais de justice, jeudi 21 juin, neuvième jour d’audience 16h30 : le moment est enfin venu d’entendre Daniel Bouton, président de la Société Générale à l’époque des faits. C’est l’homme qui a géré la perte, organisé l’augmentation de capital et sauvé la banque. C’est aussi celui à qui l’on reproche les "années fric" et dont on dénonce l’arrogance autant qu’on moque les costumes mal coupés. Un inspecteur des finances, un morceau d’intelligence pure, l’un de ces hommes qui participent dans l’ombre au gouvernement d’un pays. Pas très grand, le visage rond, les cheveux gris, le costume aussi, on peine à croire, en le voyant arriver dans la salle avec sa petite mallette à la main, pas show off pour deux sous, que cet homme-là pèse des millions et a dirigé des dizaines de milliers de personnes.

Des positions létales

Les avocats de la Société Générale ne l’interrogent pas, ils se contentent de le lancer, et Daniel Bouton démarre son récit du week-end maudit où Socgen a failli couler. "Dans la nuit du samedi au dimanche Philippe Citerne (le directeur général) m’appelle pour me dire : il nous arrive quelque chose d’incroyable, Jérôme Kerviel nous raconte une histoire dans laquelle il a fait gagner 1,4 milliards à la banque de manière simulée. C’est sans précédent un rogue trader qui fait gagner de l’argent. Vers 11heures dimanche matin, Jean-Pierre Mustier m’annonce que le trader vient d’avouer qu’il a construit une position longue (acheteuse) de 50 milliards, le ciel nous tombe sur la tête. La vie d’un certain nombre de personnes va basculer et en particulier la mienne. C’est un dissimulateur épouvantable car il quitte la banque le samedi soir en ne disant pas qu’il a continué à augmenter des positions déjà létales". Létales, c’est le grand mot de Daniel Bouton, il le répète plusieurs fois. Mortelles, en langage courant. Il poursuit le récit en évoquant le sauvetage de la banque, les autorités de tutelle l’augmentation de capital."Il ne doit pas y avoir de positions directionnelles dans une banque, j’avais constitué de petites équipes de besogneux qui n’avaient pas l’autorisation de faire de l’overnight" poursuit-il, mais on peine à le croire sur ce sujet surtout qu’il confie fièrement un peu plus tard que c’est lui qui a déplafonné les bonus. "C’est vrai qu’il y a eu un problème d’ajustement de moyens, admet-il, il nous manquait une centralisation par trader et une cellule tournante".

Interrogé sur l’hypothèse d’une manipulation, il répond de but en blanc : "c’est n’importe quoi !" avant de s’embourber dans une explication macroéconomique sur la crise des subprimes. Soudain, il lance une phase choc qui réveille tout le monde : "c’est du même niveau que le complot du 11 septembre". "Ce matin, j’ai réfléchi un peu, c’est idiot au regard du fonctionnement de la Société Générale ou alors c’est moi personnellement qui m’en occupait la nuit…Le comploteur dans cette théorie, ça ne peut être que moi, Philippe Citerne ou Jean-Pierre Mustier (le patron de la banque d’investissement). Cette cinquième ou sixième version de Jérôme Kerviel ne vaut pas mieux que les précédentes".

- Jean Reinhart, l’un des avocats de la banque : Il y a deux ans, vous vouliez comprendre, est-ce que vous avez progressé ?

- Monsieur Kerviel s’est enfoncé vis à vis des policiers puis des juges dans un système dans lequel il ne peut s’avouer à lui-même qu’il a fait ça pour gagner un bonus supplémentaire, comme un shadock. C’est vrai que dans notre pays, on croit plus facilement le petit jeune que le gros méchant banquier.

L’étrange scénario d’un attentat contre le monde bancaire

Le témoignage de Philippe Houbé ? Il le démolit d’une phrase :  "l’homme de Fimat est touchant car je suis sûr qu’il est sincère. Et en même temps, ça s’explique en une demi-seconde, il ne voit qu’une jambe, ne comprend rien et tire des conclusions complètement fausses".

A la question de Frédérik-Karel Canoy, avocat des actionnaires, regrettez-vous le terme de terroriste ?, Bouton apporte une réponse intéressante : "le 23 au soir, je ne sais pas quelles peuvent être les motivations de Monsieur Kerviel. Il y a peut-être plusieurs Kerviel dans plusieurs établissements et donc c’est un attentat terroriste". On croit comprendre que la banque a imaginé, à un moment donné, qu’elle était en train de vivre un nouveau 11 septembre, sauf qu’en l’espèce il ne s’agissait plus de lancer des avions dans des tours, mais de faire exploser le système financier mondial à l’aide de traders terroristes. Joli scénario qui ne manquera pas d’alimenter l’imagination des auteurs de thrillers…

C’est lorsque Richard Valeanu, l’un des avocats des salariés, l’interroge sur le manque de moyens, que Bouton révèle le banquier dans toute sa splendeur. "J’ai fait le choix d’installer le siège de la banque sur la commune de Nanterre plutôt que celle de Londres, mais ce n’est pas facile en droit français quand on se trompe de 300 unités"…En clair, il aurait embauché plus "d’unités" si le droit du travail français était plus clément avec les employeurs.

C’est au tour de David Koubbi de l’interroger. On attendait avec impatience l’affrontement des deux hommes, hélas il n’en ressort rien.  Le témoin veut-il s’excuser d’avoir traité un présumé innocent de terroriste, c’est à dire de poseur de bombes qui tue des gens ? Pas avant le jugement, répond Daniel Bouton.

- Quand l’affaire a éclaté, personne ne croyait à la théorie de la banque…tente David Koubbi qui continue de rappeler les doutes d’origine pour tenter d’invalider le storytelling de la banque. Hélas, on ne coince pas si facilement un homme comme Daniel Bouton. "Ah ! Un grand avocat parisien vient de reconnaitre dans cette chambre que cette affaire est incroyable !" réplique, triomphant, l’ex-pdg de la banque.

Et lorsque David Koubbi évoque la rémunération de Bouton, 5000 ans de salaire malgache, l’homme ne cille pas. Tout au plus estime-t-il, au vu des questions trop longues de l’avocat que, sans doute, il ferait mieux de s’asseoir pour écouter ses théories.

Il est 19h30, la présidente suspend l’audience un quart d’heure. Dans les couloirs presque vides à cette heure tardive, je croise Daniel Bouton escorté par deux gendarmes jusqu’à la sortie arrière du palais, place Dauphine. Il a l’air un peu perdu et porte sur lui la solitude du témoin qui vient de s’exprimer à la barre et s’en retourne sans savoir ce qu’on a pensé de ce qu’il a dit.

19h50 : il ne reste plus qu’une poignée de journalistes dans le "poulailler", Stéphane Durand-Souffland du Figaro, Mathieu Delahousse, RTL, Pascale Robert-Diard du Monde, Valérie de Senneville des Echos, Laura Fort qui suit le procès en live pour La Tribune. Nous échangeons nos impressions, les mines sont fatiguées. L’après-midi a été orageuse et lourde, autant à l’extérieur que dans la salle. Dehors, la fête de la musique a débuté, mais aucun son ne parvient à percer les épais murs de pierre du palais. Le drame que nous observons depuis deux semaines nous enveloppe.

Il reste deux témoins de moralité à entendre.

Le premier  est une jeune femme qui a connu Jérôme Kerviel à l’université. Il travaillait plus que les autres, il était gentil et pas flambeur. Ce n’était pas un génie, mais un bosseur. La banque n’a pas de question, la présidente non plus, le témoin se retire.

"Ce n’est pas un génie mais un gentil garçon attachant"

Le deuxième témoin, c’est Jean-Raymond Lemaire, l’expert informatique qui a rencontré Jérôme Kerviel le vendredi qui a suivi l’annonce au marché de la "fraude". Grand, moustachu, le visage rose et la silhouette solide des gens qui ont un bon coup de fourchette, il y a quelque chose d’un père noël chez cet homme-là. Sur sa chaise, Jérôme Kerviel vient de quitter sa position de défense. Il a décroisé les bras et joint les mains, comme si une trêve invisible venait d’être déclarée. Le soir-même, il lui proposait de dormir chez lui pour échapper à la presse qui le traquait. C’est une décision qu’il a prise en quelques secondes, question de confiance. Ensuite, il l’a embauché pour tenir la comptabilité de sa société. Il "était gentil, aimable, très poli, ses collègues l’aimaient bien" explique le témoin. "Ce n’est pas un génie mais un gentil garçon, attachant. Il fait ce qu’on lui dit, il est courageux, mais il n’a pas beaucoup d’initiative. Quand on lui demandait quelque chose, tant que ce n’était pas cadré, il revenait nous voir". Jérôme Kerviel en prison ? Il n’y croit pas : "ce n’est pas possible, il n’a ni tué, ni violé". Le vrai Jérôme ? C’est celui d’avant tout cela, il ne le connait pas. Lui a rencontré un garçon qui regardait par terre et parlait tout bas. L’ex-trader a quitté son emploi en janvier 2011 pour s’occuper à plein temps de sa défense. Depuis, les deux hommes continuent de se voir, environ tous les deux mois. A-t-il trahi votre confiance, demande un avocat ? Pas encore.

Il est plus de 20 heures, on s’apprête à partir quand la présidente Mireille Filippini appelle Jérôme Kerviel à la barre. "Venez nous parler de vous !".

Le trader se lève, s’approche du micro. "On m’a demandé plusieurs fois en première instance qui j’étais, je ne comprenais pas la question. Mes parents m’ont appris la valeur travail. Ma mère était coiffeuse, dès l’âge de 14 ans j’ai commencé à l’aider au salon. Quand Daniel Bouton déclare que ma motivation c’était le bonus, je le prends comme une insulte pour moi et  mes parents. Je suis très fier de l’éducation que l’ai reçue. Quand je suis entré à la Société Générale, on m’a appris de nouveaux codes, mais l’argent n’a jamais été ma motivation. Durant 4 ans ma parole a été mise en doute, je n’ai toujours dit que la vérité". Un silence solennel règne dans la salle, les mots de Jérôme Kerviel sonnent juste, son discours est fluide."Par la force du travail, on m’a proposé un poste, je n’ai pas cherché ce travail, je n’ai pas de complexe d’infériorité. Il y a des gens plus intelligents que moi, je vis très bien avec cela. J’essayais de bien faire mon boulot, c’était une passion. Très certainement j’étais à côté de la réalité, mais très fortement encouragé par mes supérieurs. J’ai été blessé et choqué qu’on puisse m’accuser d’un système frauduleux, je n’ai fait qu’appliquer la technique de la banque. Un monde qui était ma passion, j’aimais la Société Générale, c’était ma deuxième famille. Voir, lorsque l’affaire a éclaté, qu’ils me lâchaient et ne disaient pas à quoi ils avaient assisté, cela m’a blessé et fait énormément de mal".

"Je n’attends qu’une chose, c’est que ce calvaire cesse !"

"Ce n’est pas tant ma situation personnelle, mais les dommages collatéraux…La voix de l’ex-trader se brise. Les journalistes lèvent la tête de leur carnet, la salle suspend son souffle, le silence est absolu. Jérôme Kerviel cherche au fond de lui-même la force de poursuivre son récit. "Ma mère a développé une maladie pendant cette affaire, elle est en fauteuil roulant. Lorsqu’elle est sortie du coma elle m’a dit : je vais venir à ton procès parce que je sais que tu n’es pas un faussaire". Les gorges se nouent. Dans ce procès où l’humain a tenu si peu de place, l’ex-trader au visage dur, à l’attitude si lisse depuis deux ans, laisse enfin se fissurer l’armure. "Je n’attends qu’une chose, c’est que ce calvaire cesse".

David Koubbi l’interroge d’une voix douce, il ne faut surtout pas briser le charme, interrompre ce chant si fragile :

- Vous avez appris quelque chose depuis que vous n’êtes plus trader ?

- La virtualité des relations humaines, mais j’ai fait aussi des rencontres formidables, des gens gentils qui m’ont tout donné sans rien attendre en retour.

- Au plus profond de vous-même, vous considérez que vous devez des excuses à la Société Générale ?

- Aux salariés oui, mais c’était difficile tant que je ne comprenais pas, aujourd’hui j’ai compris.

- Et vis à vis de la Société Générale, de Daniel Bouton ?

- J’écoutais la déposition de Daniel Bouton, si l’épée de Damoclès au-dessus de ma tête n’était pas sur le poin de tomber, je répondrais que c’était le business model de la banque, tout nous encourageait à faire ce genre de choses.

- Et les 50 milliards ?

- J’ai perdu contact avec la réalité.

- Vous avez foi en la justice ?

- Bien sûr.

- Pourquoi ?

- C’est comme ça que j’ai été éduqué.

Il est 20h40, Mireille Filippini clot les débats. La semaine prochaine sera consacrée aux plaidoiries. Aux avocats désormais de défendre la vérité de chacun. Celle de Daniel Bouton, le grand banquier responsable de 160 000 personnes en 2008 qui ne comprend toujours pas comment l’un de ses traders a pu prendre des positions mortelles pour la banque et les dissimuler jusqu’au bout. Celle de Jérôme Kerviel dont la vie s’est arrêtée il y a 4 ans sans qu’il ne saisisse les raisons exactes de l’ouragan qui s’est abattu sur lui. Il croyait ne faire que son travail…Deux regards opposés, deux destins, deux vérités apparemment inconciliables. Et au milieu, la balance de la justice.

22/06/2012

"La Société Générale a rendu un immense service à la place !"

Classé dans : Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 09:49
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Palais de justice – Jeudi 21 juin 10h00 – Neuvième jour d’audience dans l’affaire Kerviel : Ce n’est pas à proprement parler la foule des grands jours, mais la guest star de l’après-midi, Daniel Bouton, président de la Société Générale à l’époque de l’affaire, a attiré un public plus nombreux qu’à l’habitude et quelques caméras. L’affiche est attractive. En première instance, il avait confié rêver que le trader dise enfin la vérité et explique pourquoi il avait fait cela. Qui sait ? Peut-être que son rêve va se réaliser cette fois-ci ? Mais l’heure n’est pas encore venue d’entendre la vedette. Ce matin, la cour auditionne un ancien directeur du MATIF (l’ex marché des futures français), cité par la défense.

La Société Générale a rendu un immense service à la place !

L’homme est venu défendre le système et la réputation de la finance : il est impossible que la banque n’ait rien vu, prétendre cela, c’est faire passer les financiers pour des imbéciles. Et le marché des futures en particulier. Or, celui-ci est parfaitement organisé, transparent, on ne peut pas y intervenir de façon occulte. Toujours appuyé sur sa canne qui lui donne des allures de dandy, David Koubbi laisse filer son témoin et se régale. Ce professionnel est posé, sérieux, crédible, et surtout il déroule un scénario aussi bien construit que séduisant.

Pour lui, la banque a très vite aperçu qu’elle allait perdre 7 milliards sur les subprimes. Or, une telle annonce au marché est impossible, elle sèmerait la panique et ferait exploser le système bancaire. Il lui faut donc en quelque sorte "blanchir" une partie de la paume en la transformant en perte de trading. C’est là que Jérôme Kerviel intervient à son insu. Au printemps 2007, la banque est trop occupée par la fusion d’une de ses filiales, elle laisse donc le trader aggraver ses pertes sans saisir l’opportunité, mais en janvier 2008, l’heure du sacrifice est venue : on déclenche l’opération de nettoyage. "Il faut féliciter la Société Générale d’avoir rendu un immense service à la place financière de Paris" explique-t-il tout en soulignant que c’est sans doute maintenant l’heure pour la banque d’avouer, car elle ne risque plus rien :"ce serait très honorable, mais c’est peut-être de ma part du romantisme". La présidente, Mireille Filippini, intervient sèchement : "ici on fait du juridique, pas du romantisme, nous ne sommes ni écrivains ni poètes". On devine à son ton que la théorie qu’on lui présente ne la convainc guère.  Interrogé par François Martineau, l’un des avocats de la Société Générale, le témoin est bien obligé d’admettre qu’il n’a pas lu le dossier pénal, qu’il ignore les techniques de fraude utilisées par Jérôme Kerviel, en clair qu’il ne s’appuie que sur ses propres convictions. Un autre conseil prend le relais, François Reinhart. Il  le pousse sur la théorie du complot dans l’espoir de le décrédibiliser. Mais le témoin s’arrête, apercevant le danger. Il refusera également de suivre David Koubbi dans le scénario d’une antenne de Socgen à l’autre bout du monde récupérant de façon occulte les 4,9 milliards soi-disant partis en fumée lors du débouclage. Etrangement, l’homme qui donne corps à la théorie de la manipulation soutenue par la défense semble ne pas apercevoir ce que son scénario peut avoir de "complotiste". Au contraire, il trouve que la banque a plutôt bien joué, mais qu’il est temps de laisser tomber le masque. On songe à cet instant que la finance cultive une drôle d’idée du romantisme, car l’histoire qu’on nous présente est plus proche des thrillers de John Grisham que des envolées d’Alfred de Musset.

Un cynisme glaçant

- Donc, on a un trader qui fait du directionnel et on en profite pour lui coller la responsabilité des subprimes, réfléchit tout haut Mireille Filippini. Mais en 2005 et en 2006, il y avait déjà des problèmes avec lui !

- La crise s’annonçait dès 2006, rétorque le témoin.

- Si le 18 janvier le marché s’était retourné et que la position de Kerviel était devenue gagnante, le scénario s’effondrait, insiste la présidente.

- La banque aurait continué d’attendre, il y a encore aujourd’hui des actifs toxiques dans les banques.

- Alors pourquoi ne les a-t-elle pas gardés tout simplement ?

- Parce que ce n’est pas simple.

Tandis que la tension monte de nouveau entre la présidente et David Koubbi, Richard Valeanu, l’un des avocats des salariés de la banque observe fort justement : vous nous décrivez le sacrifice d’un homme par une finance cynique…

- Je cherche à défendre le professionnalisme des acteurs, rétorque le témoin. Quand j’entends le discours d’un membre éminent des marchés, figurant parmi les fondateurs du MATIF, dire qu’il n’a rien vu, je réagis. Ne laissons pas penser qu’un opérateur peut entrer dans le système et y faire n’importe quoi, ce n’est pas possible voyons !  La Société Générale a sauvé la place, on ne fait pas d’omelette sans casser des oeufs.

Ainsi donc, ce professionnel des marchés financiers pense sincèrement défendre la réputation du système en expliquant que l’une des principales banques françaises est capable de maquiller une perte, produire des faux, mentir à tout le monde et envoyer un homme en prison pour sauver la place de Paris ? Mieux : il salue la stratégie ! Le public frissonne…

(à suivre…)

20/06/2012

La parabole des aveugles

Classé dans : Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 00:15

Palais de justice, Lundi 18 juin 11h00, septième jour du procès en appel de Jérôme Kerviel  : L’audience a débuté à 9 heures par l’audition d’Eric Cordelle, le supérieur direct du trader. C’est la pause. Dans l’immense hall de pierre,  je croise Jérôme Kerviel. Il  soutient  son avocat David Koubbi qui marche avec peine en s’appuyant sur une canne. Voilà plusieurs jours qu’il souffre, d’une sciatique dit-on. Elle lui arrache parfois une grimace de douleur, l’oblige à se lever et à arpenter la travée centrale quand les débats s’éternisent, suscite chez la présidente Mireille Filippini une attention moqueuse.  "La défense est boiteuse" ricanent sans doute ses adversaires. En vérité, cette canne qu’il arbore pour la première fois lui confère une étrange aura. Elle dessine la silhouette d’un défenseur de la dernière chance, écrasé sous le fardeau du dossier, mais encore capable de surgir là où on ne l’attend pas, de puiser dans sa faiblesse même l’énergie d’un retournement et d’arracher la victoire. Ainsi va la justice, elle suscite des rêves de théâtre…

"Ce n’est pas normal de mentir"

L’audition d’Eric Cordelle reprend.  Costume gris, cravate vert acidulé, l’homme est grand, mince, d’une élégance dont on aurait dit en d’autres temps qu’elle évoquait une personne bien née.  Après 11 ans dans le groupe Société Générale passés à faire de la restructuration de produits financiers, ce salarié expatrié au Japon souhaite rentrer à Paris. On lui propose de chapeauter le modeste desk de trading Delta One de la banque d’investissement. Il intègre ses fonctions en mars 2007. Le hic, c’est qu’ il ne connait rien au trading, mais justement, il va apprendre. D’ailleurs, on le rassure, il pourra se reposer sur ses traders dans les premiers temps, et notamment sur le plus sérieux et le plus travailleur d’entre eux…. Jérôme Kerviel. Et puis il sera épaulé par ses propres managers, parmi lesquels son supérieur direct,  Martial Rouyère. Au fil de son récit, on découvre que le desk était en forte progression, qu’il y avait beaucoup de travail, qu’il fallait embaucher mais que les traders ne se bousculaient pas à la porte du desk Delta One, préférant  des produits plus exotiques dans des services plus prestigieux.  Sans surprise, Eric Cordelle n’a rien vu de ce que faisait son trader. Parce qu’il venait d’arriver, qu’il ne connaissait rien au trading, qu’il y avait beaucoup de choses à mettre en place pour optimiser le fonctionnement du département. Et surtout parce que cet homme semble ignorer jusqu’à l’idée même du mensonge. On est tenté de le croire. Il a tant perdu dans cette histoire, à commencer par une carrière prometteuse. Aujourd’hui, faute d’avoir retrouvé un emploi, il a monté un cabinet de conseil. Il est en procès aux prud’hommes contre la banque depuis 4 ans. On se prend à songer que s’il y a une victime dans cette histoire, en dehors des actionnaires et des salariés, c’est peut-être bien cet homme-là. Lui n’est pas parti avec des indemnités mirifiques, contrairement aux autres, il a été écarté comme un mal-propre.

L’un des avocats de la banque, Jean Reinhart, l’interroge :

- Jérôme Kerviel a-t-il profité de votre naïveté ?

- De ma naïveté, je ne sais pas, du fait que je n’étais pas spécialiste du trading, certainement.

- Quand a-t-il compris ?

- Dès le début.

David Koubbi,  s’agace, il attend avec impatience que la cour, l’avocat général, les avocats de la banque et ceux des actionnaires aient enfin fini d’interroger le témoin pour prendre son tour. L’horloge marque 11h30, 11h45, 12 h 05, ça y est, c’est à lui.  Il le cuisine sur tout, l’absurde résultat de 55 millions qui ne correspondait pas à l’activité de Jérôme Kerviel, les limites, les montants engagés en nominal, en nombre de produits, les alertes, Eurex, mais Eric Cordelle n’a rien vu, rien compris.  Les problèmes se réglaient au-dessus de sa tête, ça se passait entre Jérôme Kerviel et la compliance, ou bien encore entre le trader et Martial Rouyère. On le mettait en copie des mails.  S’il posait une question, on lui répondait. Il semblait tenir pour acquis que bien des choses le dépassaient. La défense dérape sur ce témoin trop bien élevé qui se mure dans son amertume.

- Vous dites que vous alliez voir vos mails de temps en temps. Pourquoi Jérôme Kerviel vous informait-il s’il voulait dissimuler ses positions, interroge David Koubbi.

- Je pense que c’est un manipulateur hors pair, c’était le meilleur moyen de faire passer la chose pour anodine.

- Quand on passe de 6 millions à 55 millions de résultat, ça ne vous alerte pas, insiste l’avocat qui cherche la brèche.

- Dans mon expérience précédente au Japon, un opérateur réalisait 80% du résultat de l’activité…

- Vous ne savez pas interpréter les résultat, les alertes, les dépassements de limite, pourquoi vous a-t-on mis à ce poste, lance David Koubbi excédé.

En vain, Eric Cordelle ne voyait rien, ne comprenait rien.

Il dit qu’il a deux adversaire, la banque et le trader. Pourquoi le trader lui demande-t-on ?

- Parce qu’il raconte des choses fausses à mon sujet, ce n’est pas normal de mentir, répond Eric Cordelle avec la fraicheur d’un premier communiant.

Le vendredi soir où Jérôme Kerviel a été découvert, on a renvoyé Eric Cordelle chez lui. Il n’a appris le problème que le mercredi suivant, en même temps qu’on le priait de ne plus revenir au bureau. Oui, si vraiment il y a une victime parmi les acteurs de ce drame, c’est bien ce  polytechnicien qui trouve que c’est mal de mentir.

Au bout de quatre heures et demi d’interrogatoire, la présidente le libère et annonce la pause déjeuner. Il est 13h30.

"Je pense que la hiérarchie ne savait pas"

15 heures : cette fois, c’est au tour du n+2, Martial Rouyère d’être entendu. Ce témoin-là est fort différent du précédent à tous égards. Lui a été licencié pour insuffisance professionnelle et moyennant la somme rondelette de 750 000 euros, soit 7 ans de salaire. Son discours est aussi ennuyeux que celui d’Eric Cordelle, mais plus formaté et plus habile. On aimerait que l’un des anciens cadres de la banque finisse par s’énerver et lance dans un cri de colère : "oui, je suis un con, je n’ai rien vu, mais non je n’étais pas complice, Kerviel nous a tous eus comme des bleus !". Hélas, les témoins jargonnent, bottent en touche, tergiversent. Et répètent tous la même chose : non, ils n’ont rien vu. Non, 55 millions de résultat, ce n’était pas anormal, important certes, mais pas au point de susciter le doute et de donner lieu à vérifications. Non une alerte Eurex ce n’est pas exceptionnel. On sent bien parfois que l’on erre dans une zone grise, à la lisère de la réalité, qu’il y a ici et là des petits arrangements avec les faits…ce n’est pas facile d’avouer  qu’on n’a pas fait son travail de manière optimale.

Pendant que le témoin s’exprime, Jérôme Kerviel s’irrite, secoue la tête, murmure à l’oreille de ses avocats. Depuis le début de la journée, il est plongé dans des dossiers et passe des post-it à ses conseils, la main tendue au-dessus de son épaule, sans se retourner. David Koubbi les attrape et sert serre parfois le bras de son client dans un geste protecteur. Jérôme Kerviel dans ces moments-là ne réagit pas. Bras et jambes croisés, visage dur, il est claquemuré dans la même armure qu’il avait revêtue en 2010 lors de son premier procès.

L’avocat général intervient :

- Avez-vous reçu de quiconque l’ordre de tolérer ou de couvrir la moindre activité directionnelle de Jérôme Kerviel ?

- Jamais !

Jean Reinhart profite de l’occasion pour obtenir une clarification de poids :

- C’est important, vous êtes sous serment, la défense prétend qu’il y a des blancs dans les enregistrements, avez-vous entendu Jérôme Kerviel vous dire que vous saviez ce qu’il faisait ?

- Non.

David Koubbi monte au front. Les mails de mars et avril 2007 évoquant des positions massives ? Le témoin ne les a pas lus jusqu’au bout. Les montants en nominal, les écarts de passerelle, les appels de marge, les écarts de méthode ? Il n’a rien vu, absolument rien. Il pilotait le desk, certes, mais chapeautait aussi d’autres activités à l’étranger. Les attaques de l’avocat glissent sur les réponses formatées qui ressemblent mot pour mot à celles qu’on a entendues en première instance.

David Koubbi s’accroche. En quoi consistait votre travail puisque vous ne contrôliez pas ?

- A superviser l’activité, prendre en charge les grosses transactions, par exemple la gestion d’un plan d’épargne pour une grande entreprise, à développer les activités, aider les fonctions support à mettre en place des procédures, améliorer l’environnement technique.

Les 750 000 euros de transaction, ce n’est pas le prix du silence mais la somme des arriérés de bonus des années précédentes. Les limites désactivées sur l’automate de Kerviel ? Ce n’était pas de sa responsabilité et puis ces limites de toute façon ne servaient pas à brider les traders, mais à éviter les erreurs de trading automatique.

Soudain quelque chose change dans l’attitude de David Koubbi :

- Avez vous confié hors du cadre de la Société Générale que la hiérarchie savait ce que faisait Kerviel ? Le témoin a senti le piège, il reformule la question pour être sûr d’avoir bien compris et peut-être aussi pour se laisser le temps de réfléchir   :

- non, je pense que la hiérarchie ne savait pas.

-David Koubbi referme le piège : donc si un témoin vient dire le contraire, il ment ou il se trompe ?

On est tenté de les croire, ces hommes forcés d’admettre à la barre leur aveuglement, tant ils nous parlent de choses que l’on connait bien  : les mails si nombreux qu’on ne prend plus la peine de les lire, les journées infernales, les responsabilités floues à force d’être partagées…Le N+2 se reposait sur le N+1 qui lui-même se reposait sur son N+2 et sur les systèmes de contrôle. Voilà qui rappelle la Parabole des aveugles de Bruegel inspirée des évangiles : « Laissez-les. Ce sont des aveugles qui guident des aveugles. Or, si un aveugle guide un aveugle, ils tomberont tous deux dans la fosse. » 

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