La Plume d'Aliocha

24/10/2012

Infernale affaire Kerviel

Classé dans : Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 23:37
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Dans mon ancien métier de juriste apprenti-avocat, il y a déjà près de 20 ans, j’avais observé une chose qui m’avait amusée : les dossiers ressemblent aux clients. Une affaire judiciaire porte toujours, à des degrés divers, l’empreinte de celui qui l’initie. Le rôle de l’avocat est en principe de tenir les rênes de l’action judiciaire. Mais, il arrive qu’on tombe sur un client qui vous embarque dans son histoire, sa logique, voire sa folie. Ah si seulement Jérôme Kerviel avait conservé sa première avocate ! S’il avait su dire "je suis tombé malade, j’ai perdu pied avec la réalité, pardon", si cette spécialiste de droit du travail avait pu poursuivre sa stratégie, amener ce dossier sur le terrain  de la relation salarié/employeur, plaider la solitude du trader qui fait des pertes et n’ose pas l’avouer, la perte de contact avec la réalité, tenir Jérôme Kerviel à l’écart des médias, pondérer toute cette folie…

Seulement voilà, Jérôme Kerviel, lui, a voulu en découdre avec la banque. Alors contre toute prudence, malgré les mises en garde de ses conseils successif, il est monté au front, il a attaqué sa victime, mis en cause ses anciens collègues, nié la gravité de sa faute, refusé de demander pardon. Et ce faisant, il a refermé sur lui les mâchoires du piège diabolique dans lequel il s’était mis en se livrant avec démesure à sa passion du trading.

L’issue judiciaire provisoire de ce dossier, qualifiée par certains de scandaleuse et qui est à tout le moins extraordinaire, n’est que le prolongement, on l’oublie un peu trop vite, d’événements eux-mêmes extraordinaires. C’est l’histoire d’un trader qui a engagé deux fois trente milliards en 2007 et 50 milliards en 2008, occasionnant une perte record de 4,9 milliards. Une perte qui a mis en péril la banque et qui aurait pu faire chanceler tout le système financier. Seulement voilà, l’homme et l’histoire plaisent aux médias, le trader devient une icône. Dans un pays réputé pour sa détestation de la finance et des marchés, quel paradoxe ! La justice, elle, est moins sensible au charme du héros. Il faut dire qu’elle a le dossier en mains et que celui-ci est tout sauf romantique. En octobre 2010, elle le condamne à 3 ans de prison ferme et surtout à rembourser les 4,9 milliards perdus. Les montants engagés étaient délirants, les pertes vertigineuses, la sanction est à l’avenant. La justice n’y est pour rien. Celui qui occasionne un préjudice doit le réparer. Dans la vie courante, cela parait normal et même nécessaire. Ici c’est aberrant. A qui la faute ? Est-ce la justice qui a misé et perdu des milliards ? On notera au passage que le jugement fut particulièrement violent avec le trader et bienveillant vis à vis d’une banque qui n’en méritait pas tant. Complot ? Justice de classe ? Non, irritation face au silence obtus du jeune homme, à son refus contre toute évidence d’admettre qu’il a fauté et à son impossibilité de justifier ses allégations sur les complicités internes.

Alors l’ex-trader fait appel, et cette fois il ne dit plus que sa hiérarchie savait mais qu’il est l’objet d’une manipulation digne d’un thriller américain. C’est un peu comme le Da Vinci Code. Quelques éléments de vérité servent à accréditer une histoire incroyable. L’Opus Dei existe, la toile de Vinci aussi mais ici on leur fait dire ce que l’on veut. Et on en tire une histoire infiniment plus chatoyante que la vérité historique et le dogme de l’église chrétienne. Dans notre dossier Kerviel, la finance sert de décor à une superbe intrigue dans laquelle une banque estimant ses pertes sur les subprimes à un montant indécent identifie un trader, le laisse cyniquement déraper, puis décide de le sacrifier sur l’autel de ses intérêts. Des pertes ? Même pas, une obscure cellule grise aurait tout récupéré en sous-main. Ici les éléments de vérité sont la finance décrédibilisée depuis 2008, les bonus des traders, et quelques témoins parfaitement crédibles qui préférent croire à la noirceur des hommes plutôt qu’à leur bêtise.

Las ! La justice est sourde à l’opinion publique et peu sensible au roman. Sous sa lumière glacée le beau trader victime de la méchante banque et son fringant défenseur sont apparus pour ce qu’ils étaient : des plaideurs en panne d’arguments crédibles et de preuves irréfutables. Et voici que Jérôme Kerviel est condamné de nouveau. A la même peine – ça aurait pu être pire, l’avocat général réclamait 5 ans – et au même montant faramineux de dommages intérêts. Comme si cela ne suffisait pas, le journal de 20 heures de France 2  lui offre le soir-même son audience si convoitée. Philippe Bilger s’en est ému dans un tweet : "Honte éthique et médiatique que l’invitation de Kerviel prévenu lourdement condamné au journal de France 2". Il a raison. Dans sa logique de magistrat. Médiatiquement, il a tort, Jérôme Kerviel était bien l’homme de l’actualité du jour. L’affaire Kerviel est celle de tous les excès. Elle ressemble à celui qui en est la cause…

Jérôme Kerviel pour l’instant est libre. Il a décidé de se pourvoir en cassation et lance solennellement un appel à témoins. Que le ciel lui vienne en aide.

Mise à jour 25/10 à 14h35 : pour ceux qui souhaitent lire l’arrêt, il est ici. Merci à Kaeldric de l’avoir trouvé et signalé en commentaire !

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