La Plume d'Aliocha

14/02/2012

A propos des journalistes français et de l’économie

Filed under: Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 00:14
Tags: , , , ,

L’Express a publié aujourd’hui la lettre d’un lecteur reprochant aux journalistes économiques de n’être pas au niveau du besoin d’information né de la crise actuelle. Elle soulève des questions intéressantes auxquelles j’ai eu envie d’apporter quelques éléments de réponse.

Cher Cityzen Banker,

Permettez-moi de réagir en tant que journaliste spécialisée en droit financier à votre lettre.

Vous dites que les journalistes français ne sont pas à la hauteur « du challenge que les temps leur imposent » et vous les invitez à évoluer.

Si le niveau général, tous médias confondus, apparait en effet largement perfectible, la presse économique française en revanche me semble de bonne tenue d’un point de vue technique. L’ennui, c’est qu’elle n’a pas beaucoup de lecteurs, comme en témoigne la disparition récente de La Tribune dans sa version papier. Paris n’est pas une grande place financière, il n’est donc pas étonnant qu’elle ait une presse non pas moins savante techniquement, mais à l’évidence beaucoup moins lue que la presse anglo-saxonne et donc moins puissante. J’ignore si les financiers à Tokyo ou Singapour lisent les Echos, en revanche je suis sûre qu’ils ne ratent pas un exemplaire du Financial Times. En réalité, notre presse économique ne fait que refléter la modestie de notre rang dans le classement des grandes bourses mondiales et, plus profondément, le faible intérêt des français pour l’économie et la finance. Toutes les études le confirment (PDF). C’est sans doute une question d’éducation dès l’école, d’idéologie à l’université, et plus profondément de culture en général. Les médias  ne sont souvent rien d’autre que le miroir de la société dont ils sont issus. Cela évoluera sans doute, compte tenu du poids que prennent l’économie et la finance dans nos vies. Soyons patients.  A condition bien sûr que nous acceptions un jour de mesurer notre bonheur au taux de notre TVA et  la pertinence de la politique menée en notre nom à l’aune du jugement infaillible des agences de notation et des réactions toujours parfaitement rationnelles de Wall Street.

Nous ignorons l’existence du  Dodd Frank Act, dites-vous. Je suis bien placée pour vous dire que ce n’est pas le cas dans la presse spécialisée. Et pas seulement celle-là d’ailleurs. Tf1 et RTL n’en parlent pas ? Sans doute, mais alors nous nous trouvons là face à un problème de curseur des médias grand public.  Il serait donc plus exact de dire que les organes d’information généralistes souffrent d’un manque d’intérêt pour la chose économique. A ma connaissance, télévisions et radios se sont aperçues lors de la crise de 2008 de ce déficit, laissons-leur le temps de s’adapter, même si je vous accorde que c’est un peu long. Vous aurez noté que lors de la dernière interview présidentielle, un journaliste spécialisé pure souche a fait son entrée dans le panel des interviewers, ce n’est pas anodin. C’est même le symbole de la prise de conscience que vous appelez de vos voeux.

On ne s’intéresse pas suffisamment à l’actualité internationale, regrettez-vous de manière générale. C’est hélas vrai. Encore faut-il se demander pourquoi. Montre moi ta presse et je te dirai qui tu es. Je ne pense pas révéler un scoop de dimension mondiale en observant que globalement les français s’intéressent assez peu à ce qu’il se passe hors de leurs frontières. Ce n’est pas une excuse, c’est une explication. Accessoirement, cela soulève une question vieille comme le journalisme : faut-il informer le lecteur sur des sujets qu’il connait déjà ou lui faire découvrir des choses nouvelles ? Inutile de vous préciser que la première solution apparait plus rentable à de nombreux médias que la deuxième. Sans doute à tort…

Nous devrions en particulier suivre avec plus d’attention ce que fait le monde anglo-saxon, que vous qualifiez d’étalon en matière de finance. En ce qui me concerne, j’ai longtemps tenu un discours proche du vôtre, jusqu’au moment où la crise de 2008, en révélant les dérives affolantes des marchés financiers, m’a incitée à regarder d’un oeil neuf les soi-disant travers de notre irréductible village gaulois. Vu de Londres et de Wall Street, nous sommes des imbéciles autistes et réactionnaires, c’est vrai. Y compris sous le règne de Nicolas Sarkozy. Je ne sais plus quel économiste libéral lançait un jour en rigolant que notre allergie au libéralisme expliquait sans doute notre consommation record  d’anti-dépresseurs. Et si c’était le contraire ? Et si l’on se sentait de plus en plus mal à l’aise  face aux « valeurs » véhiculées par le monde anglo-saxon. Allez savoir…Toujours est-il qu’à observer les discussions européennes et internationales de sortie de crise, c’est avec joie que je voie souvent la France tenir un langage à contrecourant du modèle que vous citez en exemple aux journalistes. Je n’encourage pas l’ignorance sur l’international, je nuance juste votre enthousiasme à l’égard du « modèle ». Leur idée de la réussite n’est pas forcément la nôtre. C’est un peu le même problème que la Rolex de Séguéla. Et s’il fallait regretter le faible intérêt des médias français en la matière, ce serait à mes yeux en raison de l’ignorance où ils nous maintiennent de l’originalité de notre modèle et de ses vertus.  Vu de France nous n’en apercevons que les pesanteurs et les grands principes menacés. Vu d’ailleurs, nous en mesurerions sans doute mieux les grandeurs. Cela vaut pour de nombreux sujets et en particulier pour la régulation financière. Certes, nous nous éloignons  du génie financier de Londres ou de Wall Street, ou tout du moins nous ne nous en approchons pas avec autant d’empressement que les financiers français le souhaiteraient. A voir la crise de 2008, on peut se demander si c’est réellement une erreur de gaulois drogués aux anti-dépresseurs…

Vous nous reprochez enfin d’interroger toujours les mêmes experts, Touati, Attali, Todd et quelques autres. Vous avez raison. Mais ce n’est là que la déclinaison particulière d’un problème général. Bien sûr, nous cédons à la facilité. Il est toujours plus simple et plus confortable d’interroger un expert estampillé par les confrères que d’aller chercher des voix inconnues. Toutefois,  nous ne sommes pas entièrement fautifs. Vous n’imaginez pas le nombre de spécialistes qui refusent de se plier à l’exercice de l’interview, par timidité, modestie, peur du résultat ou sagesse.  Rien n’est plus décrédibilisant dans certains domaines que le statut d’expert médiatique. Certains s’en moquent, d’autres préfèrent s’abstenir.

Permettez-moi pour conclure de  mettre en garde contre ce que j’appelle le syndrome du spécialiste. Celui-là même qui fait dire un jour à tout lecteur : quand j’aperçois une imprécision dans un article sur un sujet que je connais, j’éprouve un doute sur la fiabilité de tout le reste. Même dans la presse financière ultra spécialisée, l’article sur un sujet comptable  doit être traduit pour être compréhensible par le lecteur directeur financier ou avocat d’affaires qui ouvre le même journal que le comptable. De fait, ce dernier fronce le sourcil en lisant nos raccourcis. Mais l’avocat ne comprendrait pas, si précisément l’information n’était pas traduite en langage courant. Pour se rendre accessible, il faut parfois se résoudre à sacrifier la précision.

Affectueusement,

Aliocha

Note : Les lecteurs de ce blog étant particulièrement attentifs à la transparence – avec raison – je connais l’auteur de cette lettre. J’en ai découvert le contenu lors de sa publication. Si j’ai opté pour le « vous » c’est que je trouvais cette forme plus élégante et surtout moins exclusive pour le lecteur qu’un tutoiement. 

Thème Rubric. Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 261 autres abonnés