La Plume d'Aliocha

30/11/2011

Finance, le débat interdit ?

Filed under: Coup de chapeau ! — laplumedaliocha @ 10:12

Avez-vous regardé Ce soir ou jamais sur France 3 hier ? Emmanuel Todd s’emportait à propos de la dette, des agences de notation et du reste. Et je songeais en l’écoutant : enfin, voilà quelqu’un qui ose réintroduire de l’humain, du bon sens, dans toute cette folie. Et il envisageait une  hypothèse dingue : celle du défaut de la France. Tant pis, avait-il l’air de penser, on ne remboursera pas et puis quoi ? Seulement voilà, il y avait aussi  un économiste de Standard & Poor’s sur le plateau qui le regardait du haut de sa science et qui le mit en garde avec toute la commisération sucrée et méprisante possible : mais mon Cher, savez-vous que ce sont les pays émergents vos créanciers ? Que vous allez donc accentuer leur pauvreté ? Une agence de notation qui s’intéresse aux pauvres, ça l’a fait rigoler Todd. Il avait raison.

Pendant ce temps, sur Twitter, quelques uns de mes camarades financiers ricanaient. « Ils ont lu la méthodologie des agences de notation avant de s’exprimer ? » disait l’un. « Mais qui a choisi, pour illustrer le sujet, Fernandel en François 1er expliquant la dette d’Etat à ses conseillers et confondant joyeusement avec la pyramide de Ponzi ? » s’interrogeait l’autre. « Bah, quelqu’un qui ne comprend ni la dette souveraine, ni la pyramide de Ponzi » rigola un troisième « donc un journaliste économique ». J’ai failli intervenir et puis je me suis tue. Mes camarades avaient sans doute techniquement raison, mais ils souffraient tous du syndrome du spécialiste. Todd venait sur leur terrain, il avait tort, cet ignorant. Il est vrai que les économistes et les financiers sont si brillants qu’ils nous ont mis dans la situation que nous connaissons, ce qui évidemment leur confère la légitimité exclusive d’analyser leurs conneries. En ce qui me concerne, avant que la crise de 2008 n’éclate, il m’arrivait souvent d’interroger ces mêmes financiers. Je leur demandais si la complexité des produits qu’ils inventaient tous les jours n’était pas un peu risquée. « Ne vous inquiétez pas, c’est trop compliqué pour que l’on vous explique (espèce de cruche de journaliste blonde), mais tout est sous contrôle ». Ah, comme leurs sourires étaient rassurants ! Comme ils se sentaient protégés par leur diplômes, le système, et surtout l’argent qui, en leur remplissant les poches, semblait les cautionner, pour toujours. Et pourtant quand je discutais avec mes confrères, je m’apercevais que je n’étais pas seule à m’inquiéter.  J’ai cessé de les croire en 2008, humiliée d’avoir abandonné mon bon sens, de m’être laissée impressionnée par tous ces gens bardés de diplômes et de certitudes.

« Un autre capitalisme est-il possible ? » s’interrogeait Marianne dans un numéro sorti il y a trois semaines. Le journal a comme ça des moments de grâce, hélas de plus en plus rares, tant il dérive dans un mélange de populisme et de gauche caviar depuis le départ de Jean-François Kahn. Mais il est vrai que Philippe Cohen s’y était collé et qu’il fait partie des rares confrères qui ne se cantonnent pas à relayer les petites phrases des uns et des autres, mais qui cherchent à comprendre et à expliquer les questions de fond. Quitte à être surpris lui-même par ses découvertes. De son côté, Daniel Schneidermann s’interroge ce matin sur l’éventualité d’un défaut français, juste pour casser la pensée unique, parce que la situation est trop grave pour accepter l’idée d’un quelconque débat interdit. « Nous ne sommes pas économistes ? Non. Nous n’avons aucune légitimité particulière à engager ce débat ? Non. Aucune autre que le souci de comprendre, et de vous expliquer » conclut-il. Il a raison. Il est plus qu’urgent d’arracher ces sujets aux spécialistes. En réalité, ils ne sont pas si compliqués qu’ils veulent bien nous le faire croire. Dissipons les écrans de fumée et nous découvrirons que la finance est nue.

24/11/2011

Baroin et la boulette de Standard & Poor’s

Filed under: Eclairage — laplumedaliocha @ 16:47

Joli exercice de langue de bois ce matin au Palais Brongniart. L’Autorité des marchés financiers (AMF) y tenait son traditionnel colloque annuel où il fut question de la manière dont les marchés financiers pouvaient contribuer au financement de l’économie (quel beau sujet !) ainsi que de l’évolution de la gouvernance à la française. Ne bayez bâillez pas, je vous promets une rigolade en fin de billet mais il faut me laisser le temps de poser le décor. On attendait François Baroin, ministre de l’économie, en guest star et bouquet final. Nous ne fûmes pas déçus. Après avoir rappelé ce que tous les participants savaient déjà, à savoir que les pouvoirs du régulateur boursier français ont été singulièrement accrus ces derniers temps (nos politiques n’ayant plus de visibilité sur l’avenir se cantonnent désormais à récapituler les actions passées), il s’est attaqué à l’agence de notation Standard & Poor’s.

Enfin, « attaqué » est un bien grand mot, voire une honteuse déformation journalistique.  Pour les distraits, je rappelle que Standard & Poor’s s’est illustrée récemment en envoyant par erreur à ses abonnés un message selon lequel la France était dégradée. Convenez que par les temps qui courent, ce n’est pas très malin de faire des blagues pareilles à des marchés profondément névrosés et de mettre en péril une zone euro qui a  connu des périodes plus glorieuses. Bref, le ministre a voulu attaquer sans montrer qu’il attaquait, ce qui l’a amené à s’empétrer dans une histoire de boulette particulièrement savoureuse.

Qualifiant l’erreur de l’agence de notation de « boulette », il a tenu à préciser que :  « Une boulette de cette nature est plus fort que la définition de la boulette dans le Petit Larousse, beaucoup plus fort » (AFP),  (passons sur l’excentricité grammaticale de la phrase,  pourquoi utiliser le terme de boulette si ce n’en est pas une ?), avant de conclure : « Le traitement de mon point de vue comme ministre de l’économie ne peut pas être le traitement d’une ‘boulette’, il doit être le traitement complet de la chaîne de conséquences de l’impact du point de départ de cette boulette » (Reuters). Comprenne qui pourra… J’avoue sur le moment avoir griffonné rapidement sur mon bloc, en vieille routière du décryptage de la langue de bois, « Baroin réclame des sanctions contre Standard & Poor’s », ce qu’ont également compris l’AFP et Reuters sans que nous nous soyons concertés. Mais maintenant, avec le recul, j’ai un doute. Car la chaine de conséquence de l’impact du point de départ de la boulette, entre nous…plus je réfléchis, moins je comprends. En réalité, François Baroin, ministre de l’économie, a visiblement été ulcéré par ce qu’il faut bien appeler la connerie de Standard & Poor’s. Au point qu’il a saisi l’AMF, mais aussi le tout nouveau régulateur boursier européen pour qu’il y ait enquête et, éventuellement, sanction. Seulement voilà, il ne peut pas officiellement taper sur une agence qui tient le destin de la France (et de l’Europe et du monde) dans le creux de sa main maladroite. Alors, il parle de boulette et de chaine de conséquence de l’impact du point de départ…Et si par malheur Standard & Poor’s venait à le savoir et s’en trouvait offensée, je gage que le ministre aurait toute latitude pour expliquer que ces « imbéciles de journalistes » ont trahi ses propos.

20/11/2011

Rencontre avec Hervé Ghesquière

Filed under: Invités — laplumedaliocha @ 21:26

France 3 diffusera le 23 novembre à 23 heures le reportage réalisé par Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier en Afghanistan juste avant leur enlèvement le 30 décembre 2009. Hervé Ghesquière livre ici son analyse de la situation à l’aune du reportage réalisé avec l’armée française, mais aussi des 547 jours durant lesquels il a côtoyé au quotidien les taliban.

Sa vision du journalisme ? Observer, comprendre pour ensuite pouvoir expliquer. Un exercice qu’il juge de plus en plus difficile à l’ère du zapping et alors que le système médiatique accorde plus d’attention à l’affaire DSK qu’aux enjeux internationaux. A ses yeux, c’est le public qui a le pouvoir de changer les médias en consommant l’information de manière responsable. 

Quel regard portez-vous sur votre travail presque deux ans après le tournage ?

Nous avions 23 heures de rushes qui étaient heureusement restées à l’hôtel et que nous avons donc récupéré en intégralité. Il nous manque bien sûr la cassette du tournage du matin du 30 décembre et c’est dommage car elle était intéressante, nous avions eu le temps de filmer environ une heure. Avec le recul, on s’aperçoit que la situation n’a pas bougé depuis deux ans. Pierre Babet, le correspondant de France 3 à Kaboul, est retourné sur place récemment et il a constaté que l’armée française ne contrôlait toujours pas l’axe Vermont, cette portion de route de 60km qui contourne Kaboul par le Nord, excepté lorsqu’elle y circule, ce qui ne se produit quasiment plus. A la décharge de notre armée, pendant longtemps c’était elle qui ouvrait la marche, suivie par l’armée afghane, puis les troupes ont progressé côte à côte et aujourd’hui, c’est l’armée afghane qui devrait prendre la tête des opérations. Former une police et une armée locale était certes l’un des objectifs de la présence de l’OTAN en Afghanistan, mais la situation s’accélère en raison du calendrier de retrait des troupes décidé par Barack Obama d’un côté, et de la politique « zéro mort » de Nicolas Sarkozy de l’autre.

Vivre un an et demi sous le toit des taliban est une expérience unique pour des journalistes. Quel enseignement tirez-vous de cette promiscuité forcée avec eux ?

A leur manière et en dépit des apparences, les taliban sont très bien organisés. De fait, il n’y a aucune zone parfaitement sécurisée en Afghanistan, ils frappent où ils veulent, quand ils veulent. Le plus étonnant, c’est qu’ils ont des moyens dérisoires, quelques vieilles kalachnikovs, des bombes artisanales, mais aussi il est vrai la possibilité de prendre des otages et d’envoyer des kamikazes. Avec si peu, ils parviennent à mener une guérilla très efficace.  Ce dont témoigne par exemple l’assassinat récent de l’ancien président Burhanuddin Rabbani à qui Hamid Karzai avait confié le soin d’ouvrir des négociations avec eux. De même, en ce qui nous concerne, ils ont obtenu satisfaction, même si nous ignorons le prix de notre libération. Le seul moment de cafouillage dont nous avons été témoins est survenu dans les 6 derniers mois de notre captivité. Il y a eu des tensions entre les taliban de Kapisa qui nous détenaient et leurs chefs de la « Choura de Quetta ». En réalité, les taliban sont tout simplement en train de reprendre la main sur le pays. La province de Kunar par exemple, située au Nord-Est de Kaboul près de la frontière du Pakistan, est désormais partiellement sous le contrôle des taliban qui maîtrisent les « administrations » et s’occupent de régler les querelles dans les villages. Ce que nous avons compris également, c’est que les taliban d’Afghanistan sont profondément nationalistes, contrairement à ceux du Pakistan qui combattent pour une sorte d’internationale islamiste, plus proche d’Al Qaida.

Notre présence là-bas est-elle utile ?

Les talibans m’ont posé des dizaines de fois la même question : mais pourquoi vous, les français, êtes-vous là ?  Vous n’êtes pas comme les Américains, a priori, on vous aime bien. Et je leur ai répondu que lorsqu’on était membre de l’OTAN, on ne pouvait pas indéfiniment se désolidariser de ses partenaires, comme on l’avait fait pour l’Irak. Aujourd’hui, nous nous calons entièrement sur le calendrier de retrait décidé par Barack Obama.  Si vous voulez mon avis, nous n’avions rien à faire en Afghanistan.

Quand vous dites que « nous n’avions rien à faire en Afghanistan », vous songez à la France ou à l’OTAN ?

C’est la même chose. D’une manière générale, l’intervention occidentale n’a pas atteint ses objectifs. Et d’ailleurs, notre enlèvement en est la preuve. Nous avons été capturés sur ce que j’appelle « l’autoroute A6 de la province de Kapisa », entre deux bases françaises distantes l’une de l’autre de 20 kilomètres, avant d’être emmenés dans les vallées secondaires. Vallées où je n’ai vu ni militaires français, ni militaires ou policiers afghans.  Ce qui signifie en clair qu’on ne contrôle rien. Quand nous avons été kidnappés, on dénombrait 38 morts dans les rangs français en l’espace de 8 ans de présence. Deux ans plus tard, il y avait le double de morts parmi les soldats français,  soit autant en deux ans qu’en huit ans. Certes, au départ, nous étions à Kaboul, ce qui était moins dangereux. Quoiqu’il en soit, cela montre que la coalition ne peut pas contrôler l’Afghanistan. Et pourtant, on estime que les taliban représentent entre 15 000 et 20 000 personnes, alors que l’OTAN a déployé 140 000 hommes. En réalité, nul n’a jamais réussi à s’imposer dans ce pays. Les soviétiques ont échoué malgré leurs 500 000 soldats. Avant eux, les britanniques avaient également échoué au XIXème siècle, tout comme les Ottomans. Même Gengis Kahn a du renoncer !  D’ailleurs les taliban, et plus généralement les afghans, en font un sujet de fierté. Mais il y a un autre problème, celui de la guérilla, nous savons que ce type de conflit est toujours quasiment perdu d’avance. Et pourtant, la coalition est dix fois plus nombreuse que les taliban et 100 fois mieux armée. En plus de cela, les Etats-Unis ont dilapidé leurs forces en essayant de mener de front la guerre en Irak et le conflit afghan, or, ils ne pouvaient pas tenir deux fronts à la fois. Au final, ils ont dépensé 1000 milliards de dollars, et encore, la note a du augmenter depuis qu’on évoque ce chiffre !

Dès votre retour, vous avez expliqué que jamais l’armée ne vous avait interdit de vous rendre sur l’axe Vermont. Pourtant, la polémique a continué. Jean-Dominique Merchet évoque l’existence d’un échange de mails et de conversations téléphoniques prouvant que l’armée était opposée  à ce reportage…

Ni nous, ni notre rédacteur en chef, ni même le président de France télévision, n’avons vu ce mail. Non seulement l’armée ne nous a pas interdit d’y aller, mais il était convenu avec elle que nous prendrions un jour de liberté pour nous rendre sur cet axe. Mon analyse c’est que l’armée a commencé par vouloir se couvrir pour ne pas montrer qu’elle ne contrôlait pas le terrain. Ni l’armée française, ni aucune autre de la coalition d’ailleurs. Lorsque nous sommes arrivés au premier check point, les soldats afghans nous ont prévenus qu’il pouvait y avoir des opérations en cours, autrement dit des échanges de tirs. C’est normal, un moment c’est calme, un autre pas. Mais ils ne nous ont pas empêchés d’avancer et n’ont jamais évoqué le risque d’enlèvement. S’ils avaient estimé qu’on ne devait pas y aller, ils pouvaient facilement nous bloquer.

A supposer même qu’on vous ait décommandé de sortir du giron de l’armée, le métier de journaliste impose de dépasser la communication officielle…

On ne nous a rien interdit, mais en tout état de cause, le risque zéro n’existe pas. J’aimerais que ceux qui nous critiquent viennent sur le terrain pour se rendre compte. Nous sommes toujours en risque. Avec l’armée, nous sommes des cibles. Sans elle, nous risquons l’enlèvement.

Selon vous, quelles vont être les conséquences du retrait de la coalition  pour le peuple afghan ?

A mon avis, le désengagement progressif est pire qu’un départ brutal. Ceux qui resteront sur place deviendront des cibles, donc ils seront plus vulnérables et sortiront de moins en moins de leur base.  Ils ne contrôleront plus rien. Déjà qu’aujourd’hui avec 4000 hommes on ne tient pas grand-chose, vous imaginez ce que sera quand il n’en restera plus que 500 ?

Dans son livre « Retour à Peshawar »  Renaud Girard, grand reporter au Figaro, estime que l’une des erreurs dans ce conflit a été d’envoyer des troupes non formées à la culture et à la langue locale, créant ainsi une incompréhension entre les militaires et la population. Qu’en pensez-vous ?

Comme je vous le disais toute à l’heure, personne n’a jamais réussi à « coloniser » les afghans. S’il y avait une solution miracle, cela se saurait. En réalité, c’est bien plus compliqué. Les afghans sont nationalistes, et les talibans ultra-nationalistes. A mon sens, nous sommes face à une forme de national-islamisme, autrement dit, l’islam n’est que le vecteur d’un mouvement plus profond de nature nationaliste. Les taliban veulent d’abord que les armées étrangères partent, c’est leur priorité, ensuite les ONG et tous les autres étrangers. Ils veulent se gérer eux-mêmes, quitte à plonger dans une nouvelle guerre civile comme celle qu’a connu l’Afghanistan entre 1992 et 1996. La démarche des taliban du Pakistan, beaucoup plus proches d’Al Qaida, est différente, ils rêvent d’une internationale islamiste. Le jour de la mort de Ben Laden, les talibans afghans nous on dit : « nous sommes tristes, mais eux c’est eux et nous c’est nous. La mort de Ben Laden est sans incidence sur les négociations relatives à votre libération ». Selon eux, les talibans pakistanais leur auraient demandé à deux reprises de nous rétrocéder et ils auraient répondu non. Ils refusent d’être soumis à Al Qaida.

Vous nous décrivez l’état d’esprit des taliban mais, comme vous le soulignez, ils ne représentent que 15 000 à 20 000 hommes sur une population estimée à environ 30 millions d’habitants, dans un pays plus grand que la France. Qu’en pensent les afghans?

Ils pensent de la même façon, car à mon sens, ils sont très souvent nationalistes.  Bien sûr qu’ils ont des problèmes ethniques, politiques, économiques, religieux, mais les étrangers ne leur apportent rien, leurs ponts et leurs écoles ne représentent à leurs yeux qu’une goutte d’eau dans la mer. Franchement, je crois qu’ils préféreraient qu’on s’en aille. Et les taliban jouent précisément sur le fait que les afghans veulent se gérer eux-mêmes. Cela étant, il ne faut jamais oublier que la question des taliban en Afghanistan est indéfectiblement liée à celle des taliban du Pakistan. Les taliban veulent un grand « Pachtounistan »  qui réunirait l’Afghanistan et la partie ouest du Pakistan, là ou les pachtounes sont majoritaires. Il est vrai que la frontière entre les deux pays est artificielle, c’est ce qu’on appelle la ligne Durand, définie vers 1850 par les Anglais.  Une zone montagneuse absolument incontrôlable.

Vous avez été détenu au milieu de nulle part pendant 547 jours. Quel regard portez-vous sur l’information que vous trouvez en rentrant ?

Précisément, il y a quelque chose qui me tient particulièrement à cœur depuis mon retour et que je veux absolument exprimer, c’est mon écœurement face au flot d’informations inintéressantes qu’on nous assène et qui dissimulent l’essentiel. En particulier, j’en ai plus que marre de l’affaire DSK, elle me donne physiquement la nausée. Quand j’entends que l’on consacre un quart d’heure sur les radios d’information à ce dossier ou encore à des primaires socialistes peu passionnantes tant le débat est mou et consensuel, alors qu’on accorde à peine dix secondes à l’assassinat par les talibans de l’ancien président d’Afghanistan, Rabbani, j’ai le sentiment que quelque chose ne va pas.  Pour moi, c’est une démission totale du journalisme.

A en croire les commentaires des internautes, le public est le premier à dénoncer la superficialité des médias…

Peut-être, mais alors qu’on m’explique pourquoi le documentaire dont tout le monde prétend rêver dans les dîners en ville et sur Internet ne fait que 1,5% de parts de marché sur Arte, 2% sur France 5 ou 6% sur France 3 ? A en croire les critiques contre la télévision, personne ne regarde jamais ni TF1 ni M6. Sauf que les chiffres d’audience disent le contraire. Le public doit prendre ses responsabilités. Il est en droit d’exiger des reportages de qualité, encore faut-il être cohérent et les regarder quand on les propose.  Inutile d’exiger de l’information de haut niveau simplement pour briller au bistrot, sur Internet ou en famille. Parce que ceux qui conçoivent les programmes observent les courbes d’audience et se disent : le public veut du divertissement, on va lui en donner ! Si ces programmes ne font plus d’audience, ils disparaîtront.  Les citoyens doivent adopter un comportement responsable vis à vis de l’information.

La plupart des reportages sont diffusés en deuxième partie de soirée pour des raisons évidentes d’audience, mais Envoyé Spécial par exemple a les honneurs du prime time, c’est donc que l’émission marche.

Elle doit réaliser entre 10 et 13% de parts de marché, mais pour atteindre ce score, l’émission est obligée d’inscrire le reportage grave au milieu d’une série de sujets plus légers. Si l’émission est trop pesante, les téléspectateurs fuient. On ne revient à ce que je vous disais sur le comportement responsable.

Un sujet sur la guerre en Afghanistan est forcément plus difficile à « vendre » qu’une émission de divertissement. Est-ce entièrement de la faute du public ? N’a-t-on pas une part de responsabilité en ne développant pas suffisamment de moyens pour concevoir des programmes d’information attractifs ?

Bien sûr que si, on se donne du mal. Maintenant, je peux comprendre qu’en rentrant du travail les téléspectateurs aient envie de se détendre, il est aussi là, le problème. Mais il y a un moment où il faut être intellectuellement courageux et responsable. Soit on est satisfait, et dans ce cas on ne revendique rien d’autre. Soit on revendique, et alors ensuite il faut aller au bout de la logique et « consommer » ce qu’on propose. Maintenant, je suis d’accord avec vous, nous devons nous donner du mal pour rendre notre travail attractif. Mais même quand on fait tout ce qu’on peut, on n’obtient pas l’audience que l’on souhaiterait. Pièces à conviction a fait un succès relatif, 13 ou 14% de parts de marché,  avec le sujet sur les déchets d’uranium en France parce que cela concernait  la vie quotidienne des gens. Tant mieux, c’est un très beau score pour une émission d’information, mais cela montre quand même que 86% des téléspectateurs regardaient autre chose. Si on programme un sujet sur la Cote d’Ivoire ou la Libye, on n’intéressera pas grand monde, même en déployant tous les moyens possibles pour attirer l’attention.

C’est la théorie du mort au kilomètre, un mort à un kilomètre touche plus que 10 000 à 10 000 kilomètres…

Ce dont on ne se rend pas compte en France car nous sommes très « ethno centrés », c’est qu’aujourd’hui l’avenir du monde se joue entre la Méditerranée et le Pacifique, c’est-à-dire en Asie. Il est vrai qu’on voit des reportages sur l’Inde et la Chine, mais pas suffisamment. Et surtout, ces reportages portent le plus souvent sur des sujets anecdotiques, rarement sur le fond. Quand on connaît la puissance de ces pays, on a tout simplement le vertige. Ce qui nous ramène toujours au même problème, soit on choisit un roman de gare – ce n’est pas péjoratif, il y en a de très bons -, soit on opte pour le traité de philosophie, mais en acceptant à l’avance que cela nécessitera un effort intellectuel. A l’ère du zapping généralisé, en est-on encore capable ?

Précisément, quand on travaille dans des zones dangereuses, est-ce qu’il n’y a pas des moments où l’on se décourage à l’idée de risquer sa peau pour ne s’adresser au final qu’à une poignée de téléspectateurs ?

Parvenir à intéresser 80 000 personnes, ce n’est peut-être rien en termes d’audience télévisuelle, de parts de marché, mais c’est déjà beaucoup dans l’absolu. Figurez-vous que cela représente l’équivalent du Stade de France ! Et ceux qui ont choisi de regarder le reportage, généralement diffusé très tard, sont très attentifs à notre travail.  Sans doute plus que les téléspectateurs du JT. Sur 5 millions de personnes, on estime que 4,5 millions regardent plus ou moins distraitement, 450 000 sont attentifs et 50 000 très concentrés.  Toucher 500 000 personnes dans ce contexte, c’est énorme. Aucun journal papier ne réalise ce tirage, excepté Ouest France. Sans compter ensuite les rediffusions, en France et à l’étranger, la possibilité de  visionner les reportages sur Internet. On ne peut pas dire qu’on travaille pour rien.

Vous avez couvert beaucoup de zones de conflit, la Croatie, la Bosnie, le Kosovo, le Cambodge, le Rwanda… Quand vous rentrez de reportage, quel est votre objectif : émouvoir, alerter, faire réagir, documenter?

Personnellement, je préfère donner à réfléchir que faire pleurer. J’ai surtout envie de décrypter, d’expliquer, de contextualiser. Nous sommes tellement submergés d’informations aujourd’hui qu’on finit par ne plus rien comprendre, ou alors on comprend mal. Ce qui m’intéresse dans mon travail, c’est de prendre le temps de me poser, d’approfondir, pour comprendre réellement ce qui se passe. Ensuite, le public réagit ou pas. Entre comprendre et agir il y a un pas. Ce qui m’intéresse, c’est la pédagogie. J’ai été plongé dans la crise financière pour « Pièces à conviction » pendant deux mois. J’étais un béotien quand on a commencé à me parler du Tier One des banques, il m’a fallu comprendre pour expliquer aux téléspectateurs. Je me souviens d’une conférence de presse de Baudoin Prot, directeur général de BNP Paribas, en pleine crise financière. D’après lui tout allait bien. J’avais consulté les comptes de la banque. Ils avaient gagné 36 milliards d’euros en 4 ou 5 ans,  alors pourquoi demander 2 ou 3 milliards d’aide à l’Etat français ? Je n’ai jamais obtenu d’explication. Aucun journaliste économique n’a posé la question ce jour-là. A mon avis parce que, au mieux, ils ne voient plus les choses tant elles leur paraissent évidentes, au pire parce qu’ils ont un problème d’indépendance, ils ont peur de se griller auprès de leurs sources ou de perdre de la publicité dans leurs journaux.

Donc vous ne faites pas que du reportage de guerre. Et pourtant, c’est en ex-Yougoslavie que vous avez commencé le métier et c’est cet aspect qui semble le plus vous intéresser. Pourquoi ?

A l’origine,  ça a été une pulsion adolescente provoquée par le film Under Fire dans lequel Nick Nolte incarne un reporter de guerre en 1979 au Nicaragua. Aujourd’hui, j’ai dépassé cette vision romantique du métier, ce qui m’intéresse et même me passionne, c’est la géopolitique. Il y a deux manières de la voir. La manière universitaire, très posée, a priori ce n’est pas mon métier. Et puis il y a celle de l’histoire en marche. Je regrette de n’avoir pas pu suivre le printemps arabe. Par exemple, en Libye, j’aimerais savoir quel est le projet de société, le projet politique du CNT alors qu’il y a des anciens kadhafistes, des islamistes, des notables de Benghazi et d’ailleurs…C’est ça qui m’intéresse. Pour vraiment comprendre un conflit, l’idéal serait de pouvoir se rendre dans le pays avant qu’il n’éclate, pendant et après. C’est ce que j’ai eu la chance de faire en Bosnie et surtout au Kosovo où je suis allé pour la première fois en 1992 et où je continuais de me rendre régulièrement jusqu’à mon enlèvement. J’ai travaillé longtemps avec Michel Anglade qui m’a appris à sortir de l’immédiateté qu’impose souvent le métier pour observer les choses en profondeur. C’est pourquoi aujourd’hui je conçois le journalisme comme la nécessité de montrer, expliquer, comprendre. Cela n’a rien de très original, et pourtant, j’ai le sentiment que l’on prend de moins en moins le temps de décrypter, et c’est dommage…

Quels sont vos projets aujourd’hui ?

Continuer d’aller sur le terrain. D’ailleurs, je vais retourner en Croatie pour les 20 ans de la chute de Vukovar. Ensuite, je m’isolerai quelques mois pour écrire. Lors de notre libération, les taliban m’ont confisqué les 500 feuillets que j’avais rédigés durant notre captivité. C’est pour cela que je veux réécrire cet épisode de ma vie. Et puis je reprendrai le métier, avec l’équipe d’Envoyé Spécial sur France 2 qui m’a proposé de la rejoindre.

Pour aller plus loin : j’ai préparé l’entretien avec le livre d’Anne Nivat, « Les brouillards de la guerre » (Fayard 2011), « Retour à Peshawar » de Renaud Girard (Grasset 2010), « Massoud l’Afghan » de Christophe de Ponfilly (Folio) et l’album de Reza et Jean-Pierre Perrin « Massoud, Des russes aux taliban » (Editions Quai de Seine 2001). Par ailleurs, je recommande l’excellente interview d’Hervé Ghesquière par Daniel Schneidermann chez Arrêt sur Images, réalisée en juillet dernier.

Et pour ceux qui souhaiteraient connaître le contexte de cette interview, j’ai écrit à Hervé Ghesquière en septembre parce que son histoire me passionnait. Il a accepté de me rencontrer, ce dont je le remercie. Ceci est la retranscription de nos échanges lors d’un déjeuner il y a quelques semaines, complétés ensuite par deux entretiens téléphoniques. 

Mise à jour 22/11/2011 à 18h44 : Je suis surprise de lire des commentaires, ici mais surtout chez Jean-Dominique Merchet, accusant les deux journalistes de n’avoir jamais remercié l’armée pour leur libération. C’est faux. Je n’ai pas visionné toutes les vidéos de leurs interviews, je vous en livre une seule, celle de leur accueil à France Televisions. Vous y verrez Hervé Ghesquière remercier l’armée, à partir de la troisième minute, puis s’expliquer sur la polémique autour de leur enlèvement. Merci de prendre le temps de consulter les documents avant d’accuser.

Mise à jour 22/11/2011 à 21H16 : dans la lignée de la mise à jour précédente, Hervé Ghesquière précise sur France Info (17ème minute) que lui et Stéphane n’ont jamais voulu mettre en danger la vie des soldats et salue le travail exceptionnel de l’armée qui a permis leur libération.

19/11/2011

La déontologie dans tous ses états

Filed under: Droits et libertés,questions d'avenir — laplumedaliocha @ 11:03

J’ai une mauvaise nouvelle, amis lecteurs.

Le projet de Conseil de la presse qui rassemblerait professionnels des médias et représentants du public dans une instance commune pour traiter des questions de déontologie des médias ne risque pas de voir le jour demain. Et sans doute même pas  après-demain. Daniel Schneidermann, directeur d’Arrêt sur Images m’a invitée à intervenir hier lors de la journée de la presse en ligne pour débattre de l’utilité d’un code de déontologie spécifique à ces nouveaux médias. Il y avait aussi François Bonnet directeur éditorial de Mediapart et Yves Agnès, président de l’Association de préfiguration d’un conseil de presse en France. Quand Daniel m’a proposé de participer, je n’ai d’abord pas saisi. Moi, la blogueuse, la journaliste lambda, le dinosaure de la presse papier, que pouvais-je bien apporter dans un débat à mes éminents confrères du web ? Vous traitez d’éthique sur votre blog, m’a-t-il répondu. Argh ! Et en plus mes pairs me lisent. Misère. Du coup j’ai réfléchi, et j’ai songé que mon activité de journaliste  spécialisée dans la réglementation, la régulation de la finance, la déontologie des professions libérales, les questions de responsabilité sociale et environnementale, me donnait au fond une vision assez transversale des questions d’éthique qui traversent notre société. J’ai planché un soir tard sur le sujet et envoyé comme document de travail le texte que vous trouverez ici. C’est une comparaison entre la Charte de Munich de 1971 et les questions éthiques nouvelles soulevées par le web.

La déontologie se construit dans les salles de rédaction

C’est ainsi qu’a commencé le débat, lequel a tourné court d’entrée de jeu. Pour Mediapart, il n’est pas question en effet d’ajouter aux textes qui nous régissent. Fançois Bonnet a rappelé avec raison qu’il y a déjà la loi de 1881 pour les délits de presse, la déclaration de 1918, la Charte de Munich et le code Frappat. Question textes, on est bordé.  Pour le reste, laissons à chaque média le soin de s’organiser comme il l’entend. En substance, la déontologie ne se pense pas, elle se vit en pratique dans les salles de rédaction. Il a évidemment raison, à cette réserve près qu’il n’est jamais inutile d’engager une réflexion collective sur un sujet aussi vivant et évolutif que la déontologie et que, surtout, ces différentes chartes pour l’instant n’ont aucune force contraignante…De sorte que chacun développe sa propre interprétation. S’agissant par exemple du hacking, que j’avais classé au rang des pratiques déloyales pour obtenir de l’information qui nous sont interdites, l’avis de François Bonnet était plus nuancé. Si nous avons tout fait pour obtenir une information qui devrait en principe être publique et qu’on nous la refuse, alors pourquoi ne pas pirater le service com’ de l’organisme qui résiste ? interroge-t-il. La solution est discutable, mais en tout cas, on ne pourra pas reprocher à Mediapart de pratiquer un journalisme courtois et timoré. La discussion est d’ailleurs venue sur la question Wikileaks. Fallait-il reprocher ou pas à Mediapart d’avoir utilisé ces documents ? A mon avis non, d’abord Wikileaks se contente de réceptionner l’information et ne viole pas les systèmes informatiques à ma connaissance, et les journaux ensuite ne font que publier ce que Wikileaks a déniché. En terme de responsabilité, on est assez loin de l’utilisation directe par le journaliste d’un moyen déloyal pour obtenir une information. Aussi et surtout, s’il fallait s’assurer de la provenance parfaitement légale de toutes les informations qu’on nous délivre, ce serait la fin du journalisme d’investigation. Je sais, je vous choque amis lecteurs en disant cela, mais c’est l’aspect complexe de notre métier, la provenance des informations doit être identifiée, il nous appartient de vérifier qu’elles sont exactes, pas forcément de nous assurer qu’elles ont été obtenues de manière parfaitement irréprochable sur le terrain de la loi ou de la morale. C’est la zone grise du métier.

Accrochage sur le droit à l’oubli

La modération des commentaires a également retenu notre attention. Sur ce point, tout le monde semble d’accord pour considérer qu’il faut s’en tenir à ce qui est interdit par la loi et ne pas y ajouter de censure supplémentaire, comme a pu le faire par exemple Radio France en interdisant les commentaires sur la tauromachie ou les critiques contre la direction. Yves Agnès a toutefois ajouté qu’il était favorable à des commentaires signés de la véritable identité de leurs auteurs, sans rencontrer beaucoup de succès ! De la même façon,  la nécessité de cultiver transparence et traçabilité des articles corrigés ou modifiés,  pratique déjà largement répandue, ne pose pas de difficultés. C’est sur le droit à l’oubli qu’il y a eu un accrochage. La question était : faut-il envisager dans certains cas de soustraire un article aux moteurs de recherche, par exemple pour protéger la vie privée d’une personne ? Non, assène encore Mediapart, avant de nuancer sous le feu des questions de Daniel en admettant qu’une fois, la question s’est posée pour quelqu’un à qui le maintient du papier pouvait causer un grave préjudice tandis que l’information en elle-même n’avait que peu de valeur. L’équipe rédactionnelle de Médiapart a réfléchi et décidé de retirer le nom de la personne concernée.

Et le conseil de la presse, alors ?

Nous en sommes venus alors à la délicate question du conseil de presse défendu par Yves Agnès. Pour François Bonnet, la question ne se pose même pas, c’est non. Comment, songez-vous, Mediapart refuse qu’une instance composée de professionnels et de représentants du public puisse se prononcer sur le respect de la déontologie et jouer un rôle de médiateur en cas de litige ? La réponse de Mediapart tient la route, même aux yeux d’une convaincue comme moi qu’il faut y aller : le site ne veut pas être jugé par un conseil composé de représentants de groupes industriels, en clair, il n’est pas question que Mougeotte  juge le comportement professionnel de Plenel. Convenez qu’on ne peut pas leur reprocher.

Voilà, vous savez l’essentiel des discussions qui agitent la presse dans l’intimité. Maintenant, je vous propose de sortir de ces débats internes à la presse pour replacer tout ceci dans un contexte plus global.  L’éthique a pris une place essentielle ces derniers temps dans tous les compartiments de la vie économique. C’est la préoccupation du moment. Pourquoi ? Parce que les entreprises ont compris qu’il s’agissait d’une attente forte de la société et qu’y déroger emportait un risque d’image, voire de faillite. Souvenons nous que le cabinet Andersen, 70 000 professionnels dans le monde, l’aristocratie de l’audit, a disparu du jour au lendemain quand on a appris que le cabinet avait certifié les comptes d’Enron, alors que ceux-ci étaient faux. Une vraie faillite morale. Leur signature ne valait plus rien. De même, la mésaventure du très puissant Murdoch, obligé de fermer l’un de ses journaux suite à un scandale montre que le risque éthique est mortel, en presse comme ailleurs. La profession en est d’ailleurs consciente mais raisonne sur le mode : c’est la faute à l’autre. Et quand les sondages nous disent que les français ne nous font plus confiance, c’est encore la faute à l’autre. Plus profondément, l’organisation de la profession, la concurrence entre les titres, la répulsion à l’idée de créer un ordre ou toute autre structure qui serait habilitée à dire comment il faut travailler et à sanctionner les fautes répugne à une profession fondamentalement libre et indépendante, même si la sanction se résume à une déclaration officielle de désapprobation. François Bonnet a eu raison de pointer en outre le fait que les dérapages sont moins le fait des journalistes que des organes de presse qui souffrent d’un manque d’indépendance. Voilà quelques unes des complexités qui expliquent pourquoi on tergiverse sur la déontologie. Sans compter que la profession s’articule autour d’une relation employeurs/salariés qui l’incite plus à la division qu’au consensus. Difficile d’organiser un système de surveillance déontologique quand celui-ci peut devenir l’arme des uns contre les autres. Nous sommes, à ma connaissance, les seuls à nous inscrire dans ce type de scénario.

Fautes individuelles, préjudice collectif

Il n’empêche. Nous étions en avance en 1918 en adoptant une charte de déontologie dans un secteur industriel. Je crains qu’aujourd’hui nous ne soyons en retard. Toutes les professions sensibles ont une charte de déontologie et un système de surveillance (discipline et/ou contrôle de qualité), sauf nous. Etablissements bancaires et financiers embauchent des déontologues et déclinent des programmes internes de plusieurs millions d’euros pour former leurs salariés et instituer des systèmes de surveillance. Pas nous. L’industrie elle-même commence à comprendre qu’elle doit intégrer le risque éthique dans ses process de fabrication. D’une manière générale, les entreprises tous secteurs confondus travaillent sur la responsabilité sociale et environnementale. Mais pas la presse. Les fonds d’investissement se mettent à l’éthique, c’est-à-dire que sous la pression de leurs clients, ils exigent des entreprises dans lesquelles ils investissent des garanties sur le fait qu’elles ne font pas travailler des enfants en Chine par exemple. Chez nous, rien.

En réalité, je pense que nous prenons le problème par le mauvais bout. D’abord parce que nous nous pensons uniques et au-dessus de tout. C’est la première erreur. Nous gagnerions à nous comparer. Ensuite, parce que ceux qui défendent aujourd’hui un conseil de la presse, le font au vu des sondages et des dérives réelles ou supposées de notre métier. Leur conseil surgit donc tel un père fouettard mâtiné de comité théodule, sur fond de soupçon de mise aux ordres des médias indépendants par les médias à la botte. La réponse est donc : chacun pour soi et le public jugera. En effet, le public juge. Et nous renvoie à la figure nos erreurs qu’il perçoit quant à lui de manière collective.  Les fautes sont individuelles – et non sanctionnées -, le préjudice d’image et de confiance est collectif. Et ce n’est pas Mediapart se dressant comme la dernière incarnation d’un journalisme exigeant qui nous sauvera.

Imposons le respect de nos valeurs

En réalité, nous ferions mieux de changer de regard sur la déontologie. Prenons les avocats par exemple. La déontologie pour eux ce n’est pas un fardeau, moins encore une contrainte, c’est une fierté, c’est leur identité, leur valeur ajoutée, ce qui unit 50 000 professionnels malgré les différences immenses qui séparent le patron d’un cabinet d’affaires parisien et le petit pénaliste de province. L’un défend le CAC 40, l’autre des voleurs à la tir. L’un n’a jamais acheté de robe, il n’en a pas l’usage, l’autre ne passe pas une journée sans aller au palais. L’un gagne des fortunes, l’autre peine à boucler ses fins de mois. Ils traitent même des matières juridiques si différentes que le pénaliste marseillais ne comprend pas ce que fait son confrère parisien spécialisé en LBO et réciproquement.   Mais si une autorité publique veut leur extorquer une information sur un client, si quelqu’un tente de faire pression sur eux ou s’ils aperçoivent un conflit d’intérêt alors tous les deux réagiront de la même façon : je suis avocat, ce que vous me demandez est contraire à ma déontologie. Parce qu’ils ont adhéré aux mêmes valeurs et que ces valeurs, ils les respectent, et ils les font respecter à l’extérieur de leur communauté. Cela suppose bien entendu de maintenir l’ordre en interne pour qu’on ne leur rigole pas au nez quand ils se retranchent derrière le secret professionnel ou l’indépendance. Mais ça ne vient que dans un second temps. Le malheur des journalistes dans cette affaire, c’est qu’ils sont focalisés sur leurs problèmes internes au point d’en oublier que la vraie menace vient de l’extérieur. Quand Baudoin Prot, directeur général de BNP Paribas, ose refuser la publication d’une interview après l’avoir accordée puis en avoir relu et corrigé le contenu à publier, cela signifie en pratique que le monde économique nous respecte si peu qu’il croit pouvoir faire avec nous ce qu’il veut. Quand les politiques espagnols osent dire qu’ils ne répondront plus aux questions des journalistes dans les conférences de presse, c’est le symptôme de la même maladie. Quand en France un politique pose un lapin à la dernière minute à une émission d’information en prime time, il y a de quoi s’inquiéter. Quand un président de la République traite deux journalistes otages en Afghanistan de vulgaires chasseurs de scoop qui coûtent cher à la France, il montre que nous sommes si déconsidérés qu’il est possible de cracher sur deux ressortissants français aux mains des taliban et de se faire applaudit par le public. C’est juste hallucinant.  Comment nous défendre, si ce n’est en revenant à la source de nos valeurs, collectivement, et en rappelant que notre déontologie, confortée par la jurisprudences de la Cour européenne des droits de l’homme, nous donne le droit d’accéder à l’information ? D’ailleurs on me dit que c’est un droit j’aurais tendance à considérer que c’est un devoir. De même que notre déontologie exige de nous que nous soyons indépendants, ce qui dans le cas de Baudoin Prot signifie qu’on ne planque pas le projet d’interview sous le tapis mais qu’à l’instar de nos confrères allemands, on le publie en blanc pour répondre à l’affront et montrer qu’on n’est pas à la botte d’une grande banque.

On est plus fort à 38 000 qu’à 28

Seulement voilà. On est plus fort à 38 000 (nombre de journalistes en France) qu’à 28 (effectifs de Mediapart). Et on est encore plus fort si l’on accepte de donner un pouvoir contraignant à notre déontologie au lieu de la tenir au rang de simple déclaration de principe aménageable au gré des organes de presse, de leurs dirigeants et de l’air de temps. Une déontologie ça s’inscrit dans le marbre ou ça ne s’écrit pas. Et on est encore plus fort si on a l’intelligence de mettre en place un système de surveillance et de sanction des débordements. Contre ceux d’entre nous qui dérapent, mais aussi  contre les braconniers. J’ai en tête l’exemple d’un individu qui sévit dans la presse juridique depuis des années. Il a monté un journal dédié aux avocats dans lequel il publie leurs analyses sur l’actualité juridique. Jusque là, rien de plus normal. Sauf qu’il exige des cabinets qui écrivent dans son journal qu’ils achètent en contrepartie plusieurs pages de publicité. En d’autres termes, il faut payer pour publier. Par ailleurs, il organise des classements de cabinets assortis de remises de trophées. Pour y figurer, il faut payer, pour être lauréat, il faut aussi payer, et pour assister à la remise des trophées…il faut encore payer.  Le pire, c’est qu’il contamine peu à peu le secteur car les journaux éthiquement corrects se disent : pourquoi est-ce lui qui décroche le plus de publicité alors que c’est nous qui travaillons dans les règles ? Et en plus il forme des confrères à ses méthodes scandaleuses. Sans compter qu’il diffuse une image de la presse si lamentable que lorsque je demande une contribution à un avocat pour l’un de mes titres, son attachée de presse me rappelle derrière pour me demander combien il faut payer pour écrire ! Un jour un ami avocat m’a appelée  :

- donne-moi le numéro du conseil de l’ordre des journalistes, je veux dénoncer ce type qui ne respecte aucune règle du journalisme !

- Hélas, lui ai-je répondu, il n’existe pas d’ordre des journalistes, ni même de vague équivalent.

- Mais alors que puis-je faire contre cet individu ?

- Rien.

Je sais, on va m’accuser de tentation corporatiste, qu’importe. Nous sommes la profession la moins corporatiste que je connaisse. Il n’y a chez nous ni condition d’étude, de diplôme ou de formation, ni monopole et pas l’ombre d’un numerus clausus. Alors qu’on ne vienne pas me dire que ma profession est corporatiste. Elle souffre précisément du mal inverse : son absence d’esprit collectif est telle qu’elle risque d’en crever. Après tout, s’il ne s’agissait que de moi et de tous les autres, je dirais tant pis pour nous, mais bon sang, le métier que l’on incarne aussi égoïstement mérite quand même mieux ! Il mérite qu’on se batte pour lui conserver sa dignité et ses lettres de noblesse. On ne peut pas tout à la fois prétendre incarner une liberté démocratique fondamentale et prendre les questions d’éthique par-dessus la jambe. Je propose à mes confrères que nous méditions là-dessus. Y compris à ceux de Mediapart. Ce ne sont pas 28 personnes, mêmes courageuses et brillantes, qui sauveront le journalisme français. Réveillez-vous que diable ! La communication nous écrase par sa puissance mille fois supérieure à la nôtre, les politiques nous insultent, l’économie nous méprise et le public ne nous fait plus confiance, ça ne vous suffit pas pour admettre qu’il y a un problème ? Moi si. Je vote donc pour une déontologie contraignante et un comité de la presse qui en soit le gardien éclairé et vigilant. Que son organisation soit éminemment complexe en raison des spécificités de notre métier et de notre organisation, c’est exact, mais ce n’est pas une raison pour le rejeter, c’est simplement un motif supplémentaire de se mettre sérieusement au travail. Et vite.

15/11/2011

Le Grand Barnum DSK

Filed under: Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 10:03

Tiens donc, voici que le couple DSK menace de saisir la justice pour obtenir le respect de sa vie privée ! Et les avocats débarquent, jouant des manches pour rappeler le respect des principes. Celui de la vie privée, d’abord, le secret de l’instruction, ensuite. Pourquoi tout ce cirque, soudain ? Parce que la presse française essaie timidement de faire  son travail. C’est peu dire qu’il était temps. Elle a interrogé des proches qui ont confié, sous le sceau du off, ce qui ne sera pas répété ici pour cause de menace judiciaire. Je vous renvoie à Google, mot-clef DSK. En un mot comme en cent, ça ne va pas fort chez les DSK. Notez, on s’en serait douté.

Vous avez dit « dérapages graves », ah bon ?

Ce qui est amusant dans cette soudaine révolte, c’est d’abord que DSK par la voix de ses conseils nous accuse de « dérapages graves ». Dérapages graves…voilà qui ouvre un champ infini de réflexion sur la notion de dérapage et celle de gravité… Ensuite, les avocats me font sourire sur ce coup-là. Comme s’ils n’étaient pas les premiers à utiliser la presse quand ils estiment en avoir besoin pour étayer leur stratégie judiciaire. Au point que les magistrats commencent sérieusement à les mettre en garde contre ce qu’ils analysent systématiquement comme des tentatives de pression inacceptables. On aura compris que le but de ce coup de semonce consiste à tancer l’entourage indiscret autant qu’à calmer l’ardeur de confrères avides de trouver le petit scoop ou simplement empressés de le recopier. Du coup, les médias écrivent sur le fait qu’on va leur interdire d’écrire avec le même enthousiasme qu’ils se répandaient sur la « vie privée » de ces personnages publics quelques heures auparavant. Ainsi enflent les bulles médiatiques qui n’ont rien à envier aux bulles financières dans leur démence furieuse. Bientôt viendra le temps des déclarations officielles des avocats en défense, lesquelles auront le droit d’être reproduites. Si l’on débrouille une peu l’infernal écheveau de ces cris d’offraie, la conclusion se dégage, attendue mais lumineuse : les journalistes n’ont le droit de relayer au public que les déclarations officielles. Exclusivement. Le reste relève, au choix, du secret de l’instruction ou du droit au respect de la vie privée. Et si par impossible surgissait une information qui n’entre ni dans un cas, ni dans l’autre, alors on parlerait d’injure ou de diffamation. C’est bordé, impeccable. Vous vous demandez, amis lecteurs, pourquoi nul ne vous a informé ces dernières années de l’éventualité qu’un possible futur président de la République française entretienne un type de relation avec les femmes susceptible de nuire légèrement à son image ? Vous avez la réponse.

Un cirque fort rentable

Pendant ce temps l’auteur du prochain livre sur DSK, tout comme son éditeur, doivent se frotter les mains. La vague médiatique est porteuse, fut-elle qualifiée de nauséabonde. D’ailleurs, ça tombe bien puisque l’ouvrage comprend, nous dit-on, des révélations fracassantes à la décharge du héros de cette affaire. Dès lors, plus les médias font monter la sauce, mieux le livre se vendra et donc plus les arguments en défense auront de chance d’être entendus. Et comme si ça ne suffisait pas, un grand nom du barreau de Paris espère que la presse va cracher des dommages intérêts au couple DSK et servir de précédent pour qu’à l’avenir les condamnations ne soient plus seulement symboliques en cas de violation de la vie privée. Sa déclaration m’étonne, il existe en réalité un vrai business dans la presse pipole sur la vie privée et les condamnations ne sont pas vraiment symboliques, mais bon. Cette affaire a défait la réputation d’un personnage politique de premier plan, nuit à l’image de la France, mais elle va aussi rapporter beaucoup à certains. Ainsi va le système médiatique…Admettons, avec un certain cynisme, que la chose soit inéluctable. Mais par pitié, qu’on ne vienne surtout pas nous parler ici de principes. Le dossier s’y prête on ne peut plus mal.

12/11/2011

« Choquons, pour sauver des vies… »

Filed under: Coup de chapeau ! — laplumedaliocha @ 21:16

Vous en avez assez du discours aussi vain que convenu des médias ? Vous cherchez de l’information, de la vraie, sur des sujets graves, importants ? Alors courez au kiosque acheter Polka. J’ai déjà parlé deux fois de ce magazine de photojournalisme sur ce blog. Pour les distraits et les lecteurs de passage, petit rappel. Il a été fondé en 2007 par Alain Genestar,  à la suite de son éviction de Paris-Match (Groupe Lagardère) où il occupait le poste de directeur de la rédaction. Souvenez-vous, il avait eu l’outrecuidance journalistique de publier en Une une photo de Cecilia en compagnie de Richard Attias, le 30 aout 2005. Nicolas Sarkozy ne lui a pas pardonné, le journaliste a sauté.

Un autre que lui se serait répandu sur cette injustice, aurait écrit un livre sur la mort du journalisme, puis jeté les gants (1). Alain Genestar a relevé la tête et monté un magazine de photojournalisme en famille, comme pour faire enfin, puisqu’il était libre, le journal de ses rêves. C’est à cela que l’on reconnait un passionné du métier. La bonne nouvelle, c’est que Polka qui était trimestriel jusqu’à présent devient bimestriel (parution tous les deux mois, un bimensuel parait deux fois par mois). Je n’ai pas d’information privilégiée sur le sujet, mais j’en déduis que le journal marche bien et j’en suis heureuse. Le numéro actuellement en vente traite de la Somalie, mais aussi des indignés. Une véritable bouffée d’oxygène au milieu de la superficialité ambiante. Polka a également une galerie à Paris où sont exposés les photographes qui sont publiés dans le magazine. Allez visiterle site, vous verrez ce qu’on est capable de faire quand on aime sincèrement l’information et que l’on fait preuve d’intelligence et d’imagination. En attendant, je vous laisse en compagnie d’un extrait de l’éditorial du numéro actuellement en kiosque. Une déclaration en forme de profession de foi qui répond notamment à l’éternelle question : faut-il tout montrer ? Je sais que Paris-Match suscite souvent l’indignation des lecteurs. On reproche au journal de booster ses ventes en publiant des photographies scandaleuses, des images atroces, qui font mal, et de flatter ainsi les bas instincts du public. Avec le recul, je mesure le mal que se donnait Alain Genestar pour placer un sujet grave et peu vendeur au milieu de reportages « people ». L’hebdomadaire à beaucoup perdu de sa qualité à mes yeux depuis son départ.

Précisément, Alain Genestar vous fait entrer au coeur des interrogations éthiques de notre métier :

« La Somalie nous intéresse, vous intéresse, parce que ce qui s’y passe nous concerne tous.

 Parce que la photo d’un enfant qui est en train de mourir – comme nous le montrons dans les pages suivantes – est la plus violente des informations qu’il soit donné de voir.

 Parce que le scandale n’est pas de publier une information violente, mais de ne pas la publier. Et au nom de quoi, et de quelles règles, faudrait-il ne pas la publier? Parce qu’elle est choquante? Eh bien, choquons! Et si l’onde de choc convainc les chefs d’Etat d’agir enfin, l’information – c’est-à-dire la photo d’un enfant qui meurt – aura atteint son but: sauver des vies.

 Pourtant ne rêvons pas. On sait, d’expérience, qu’il ne se passera pas grand-chose. Que les Etats feront, au mieux, le strict minimum. Que l’argent, récolté par les porteurs de sébiles, sera insuffisant. Que, de toute façon, la corruption est telle, à tous les niveaux, qu’une bonne partie des aides seront détournées pour enrichir des intermédiaires ou acheter des armes.

 Alors, si on sait tout cela, à quoi bon!

 Je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que notre métier est d’informer et, dans le flot des nouvelles, d’informer du pire.

 Ce que je sais, c’est que notre société est malade de l’indifférence des uns, les plus riches, vis-à-vis des autres, les plus pauvres. Et que cette maladie, si rien n’est fait, est tueuse de toutes les valeurs humaines et morales.

 Ce que je sais, c’est qu’il y a des gens, de plus en plus nombreux, des jeunes, partout dans le monde, qui ne supportent plus ces injustices. On les appelle les Indignés.

 Ce que je sais, c’est qu’il y a dans quelques mois, en France, une élection et que les candidats devront tous répondre à la question: comment construire un monde un peu plus juste?

 Ce que je sais, c’est qu’il faut, au-delà de la lecture d’un petit livre à succès, s’indigner, avec force, avec cœur et avec exigence.

 Ce que je sais, c’est qu’on ne peut plus dire, en voyant ces images, qu’on ne sait pas.

 Ce que je crois, c’est que seule notre indignation, amplifiée par la puissance de l’opinion publique, pourra sauver les enfants de Somalie. Et, accessoirement, nous-mêmes ».

Merci Monsieur Genestar !

(1) Il a publié un livre en 2008 intitulé « L’expulsion » (Grasset)dans lequel il raconte avec beaucoup de retenue et d’élégance morale son éviction de Paris-Match. Je le recommande à tous ceux qui veulent comprendre le journalisme de l’intérieur et en particulier aux étudiants en journalisme, car au-delà du récit, c’est une très belle déclaration d’amour à notre métier.

03/11/2011

Antigone, l’euro et la planète finance

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 10:21

Ah, comme elle nous ennuie la Grèce !

Comme il est malvenu ce referendum. Songez-donc, c’est comme si vous donniez de l’argent dans le métro à un groupe de clochards et que ceux-ci s’obstinent à vouloir voter pour savoir s’ils acceptent l’aumône, au risque de vous faire louper la rame.

La Grèce, c’est 2% du PIB européen et 4% de la dette, répètent à l’envi les économistes, c’est 11 millions de personnes qui mettent en péril 320 millions d’autres (hier soir dans C dans l’air), c’est un peuple corrompu, feignant, aux poches percées qui risque bien de faire couler l’Europe et peut-être même l’ensemble de la planète économie. Un caillou dans les Berluti des financiers, une courbe en chute libre sur un automate de trading, une épine dans le pied du géant chinois, le fils prodigue de l’Europe…ou pas. Une saleté vous dis-je, vu de l’Olympe des pays riches. Entendez-vous Créon faire la leçon à Antigone ? Exprimer la voix de la raison, de la sécurité collective, du vivre économique ensemble, du PIB, de la dette, des comptes des banques, des marchés financiers. Voyez comme elle se cabre, Antigone. En Grèce et partout ailleurs, jusqu’au pied des tours de Wall Street, dans le coeur glacé de la planète finance.  Ils ont raison les pays riches de vouloir la ramener au pas de leurs valeurs. Qu’on le veuille ou non, ce sont elles qui dominent. Il faut obéir, ou mourir. Elle a raison de résister depuis des mois, d’invoquer d’autres valeurs. A la fin de l’histoire, Antigone se suicide. Et Créon reste seul au milieu de ses morts…

01/11/2011

A quand les prisons à cons ?

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 14:22

Fichtre, voici que la charmante association « Osez le féminisme » qui est à l’origine de l’élégante campagne« Osez le Clito » décidé de saisir le CSA. Il faut dire que les faits sont particulièrement graves. Eh oui, Ivan Levaï ce très grand journaliste, accessoirement ancien mari d’Anne Sinclair, pense qu’un viol suppose forcément la contrainte d’une arme. Pire, il le dit dans les médias ! Je me demande au fond si ça ne mériterait pas la Cour pénale internationale un truc pareil, mais bon, elles ont bien dû y penser les copines d’Osez le féminisme, si elles ne l’ont pas fait c’est qu’elles ont leurs raisons. N’empêche, les femmes représentent 50% de la population, donc si on les insulte, on n’est pas loin du crime contre l’humanité, non ? Allons, je plaisante. Au passage, je me demande pourquoi elles s’emparent du sujet comme s’il relevait exclusivement de la condition de la femme alors que, sauf erreur de ma part, il existe aussi des hommes et des enfants violés. Et des femmes qui violent…mais chut, c’est l’ultime tabou ça, faut pas le dire.

Toujours est-il que cette action montre une fois de plus qu’on n’a plus le droit d’exprimer une pensée inaboutie, contestable ou encore empreinte de franche mauvaise foi. Parce qu’il n’a pas bien réfléchi Ivan Levaï pour dire une chose pareille, son affection pour le couple DSK l’a emporté sur sa raison. On dirait une mauvaise plaidoirie d’un avocat débutant pour un délinquant routier : « mais enfin Monsieur le Président, mon client ne peut pas être poursuivi pour conduite en état d’ivresse puisqu’on n’a retrouvé aucune bouteille d’alcool dans sa voiture. L’ivresse au volant, cela suppose de boire en conduisant ! ». (Et hop, de l’art de se mettre au passage le Barreau à dos !)

La prise de parole en public est de plus en plus surveillée, maitrisée, justement parce qu’on sait désormais que le moindre mot de travers peut déclencher un ouragan. Plus on cèdera à la tentation de ce type de contestations officielles avec saisine, au choix, d’une autorité administrative (ici le CSA) ou de la justice, fut-ce au nom d’un-changement-nécessaire-des-mentalités-qui-passe-forcément-par-les-médias (sous-entendu, le public est arriéré, il faut l’éduquer sans relâche, ce qui reste à démontrer), plus on s’acheminera vers des discours lénifiants, des mots vides de sens, des déclarations timorées, bref de la langue de bois en barre et à haute dose. Et croyez-moi, les premiers qui se tairont  ne seront pas les imbéciles, les racistes, les machos et autre nuisibles cathodiques, mais les plus intelligents qui, bien conscients de ne pas maîtriser forcément dans le détail le code pléthorique et changeant de la communication-acceptable-qui-ne-dérange-absolument-personne, s’en tiendront à de très consensuelles banalités, voire renonceront à s’exprimer en public. Vous vous demandez pourquoi on voit toujours les mêmes dans les médias ? En partie parce que tout le monde n’est pas prêt à risquer d’agiter une bande d’énervés juste pour causer dans le micro ou avoir son nom dans le journal.  Seuls les egos les plus résistants peuvent se frotter sans danger à cet exercice de plus en plus périlleux, et ils n’appartiennent pas forcément aux individus les plus brillants…

Alors bon sang, laissons Ivan Levaï montrer l’étendue infinie de son ignorance sur le crime de viol. La seule punition admissible, sans effet secondaire, c’est la contradiction. Le reste est infiniment dangereux. La loi prévoit déjà de réprimer les dérapages vraiment graves, à quoi bon en rajouter ? D’ailleurs, je m’étonne de voir Philippe Bilger appuyer cette saisine du CSA, lui qui habituellement défend la liberté d’expression envers et contre tout…Une liberté qui ne se réduit pas au seul droit de dire des choses intelligentes, que je sache. Et c’est heureux car je ne vois pas très bien qui pourrait encore s’exprimer dans ce cas. Même la science, que l’on porte aux nues, se bâtit sur ses erreurs, de sorte que ce qui est vrai aujourd’hui sera faux demain. Si on ne redresse pas la barre rapidement, je vous promets que je m’y mets,  moi aussi, à empêcher les autres de dire des choses que je juge stupides. Et je commencerai par attaquer Osez le féminisme pour sa campagne Osez le Clito que je trouve parfaitement idiote, insultante pour l’image que  je me fais de la femme,  et accessoirement obscène. C’est dit.

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