C’est un bien amusant document qu’a déniché le site Arrêt sur Images : le projet de charte de modération des commentaires sur les sites de Radio France.Y sont répertoriés 51 sujets à problème dont 35 interdits. Comme le relève Sébastien Rochat d’@si, on découvre notamment qu’on n’a le droit ni de critiquer la direction, ni de faire l’éloge de la tauromachie…. Pas plus que de dénoncer une faute d’orthographe de la rédaction ! Cette charte a au moins un mérite, rendre apparente une partie la ligne éditoriale du groupe ! Il parait que c’est le big boss, Philippe Val, qui mène un grand combat contre la corrida. Le cabinet de consultant auteur de la chose avance quant à lui prudemment qu’il s’agit d’éviter les discussions passionnelles. Dans ce cas, autant interdire tout de suite de discuter politique et religion sur les forums, comme on le fait à table dans les familles sages ou encore entre amis désireux de le rester.
"Sur un forum, les lois jamais tu n’enfreindras"
Ce qui m’interpèle, personnellement, c’est la démarche. Puisque Radio France s’amuse à "légiférer", car il s’agit bien de cela, observons de plus près la méthode. Comme vous le voyez, les consultants ont recensé tous les sujets à problème, puis ont affiné avec leur client ce qui était problématique mais admissible, éventuellement sous condition, et ce qui ne l’était absolument pas. S’en suit un catalogue à la Prévert qui affiche ouvertement l’ambition de l’exhaustivité. J’imagine que le modérateur n’a plus qu’à checker la liste pour vérifier que le commentaire est admissible ou pas. Et à se retrancher derrière le règlement en cas de désaccord avec l’auteur. Cette méthode casuistique est très anglo-saxonne dans l’approche. Chez nos amis anglais et américains en effet, on n’aime pas les règles générales du type "Sur un forum, les lois jamais tu n’enfreindras, la politesse et la mesure toujours tu respecteras". Cette méthode là, c’est celle du code civil français splendidement portée par le grand jurisconsulte Portalis dont je ne recommanderais jamais assez la lecture du fameux discours préliminaire. "On gouverne mal quand on gouverne trop" écrivait-il ou bien encore "il faut s’en tenir au bien quand on est en doute du mieux". Un bijou d’intelligence. On pose des règles générales et on laisse ensuite le soin à l’homme, juge ou modérateur, d’apprécier au cas par cas si la loi est respectée ou pas. Nos amis anglo-saxons, eux, préfèrent prévoir l’ensemble des hypothèses. C’est ainsi que leurs contrats font plusieurs centaines de pages et que leur recueils juridiques remplissent des bibliothèques entières. Il faut tout envisager, absolument. Et prévoir une solution pour chaque problème, aussi hypothétique soit-il.
Je vous entends déjà songer : mais c’est impossible de tout prévoir ! Bel esprit français que vous êtes. Vous vous découvrez juriste ! Eh oui, c’est impossible, d’où la grande sagesse de notre système juridique, même si ces derniers temps il sombre parfois dans les errances de nos amis anglo-saxons, mondialisation culturelle oblige. Notez l’inverse est également vrai, ils ont attrappé notre virus législatif, c’est ce qu’on appelle la convergence des systèmes.
"PUTAIN mé il fé pas bo !"
Mais je m’éloigne de mon sujet. Donc, grâce à la Charte de Radio France, nous savons désormais comment penser et commenter juste. Au millimètre. C’est carré, bordé, impeccable. Je gage néanmoins que des petits malins vont s’employer dès demain à trouver des failles dans le système, à inventer le commentaire honteux échappant aux prévisions du "législateur". D’ailleurs, l’auteur de l’article d’@si a déjà commencé. Puisque le langage texto, les majuscules et les vulgarités sont admises, alors il est possible d’écrire : "PUTAIN mé il fé pas bo !" Et là vous découvrez ce qu’on appelle les comportements de contournement de la loi qu’on reproche tant à nos amis financiers. C’est humain. Face à une réglementation qui dérange, le réflexe immédiat consiste à tenter de passer au travers. Si elle est sottement casuistique, on y parvient. C’est beaucoup plus difficile en revanche de s’exonérer d’une règle de principe. Nous sommes au coeur de la difficulté pour les gouvernements de tirer les leçons de la crise financière. Réglementer en faisant en sorte que les mécanismes de contournements ne s’avèrent pas plus dangereux que l’absence de réglementation. Quand je dis cela, je ne défends pas un instant les thèses ultralibérales selon lesquelles le seul problème des marchés financiers serait la loi, c’est-à-dire l’intervention du politique qui viendrait perturber le fonctionnement d’un marché naturellement pur et parfait. Je dis simplement qu’il est très difficile de légiférer intelligemment. Qu’il faut à la fois développer une grande connaissance du droit et une vision très fine de la psychologie humaine.
Ah ! Comme elle est intéressante au fond, cette charte des commentaires de Radio France !