La Plume d'Aliocha

30/01/2011

La pétition

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 22:33

L’actualité est une garce. La pire des garces. Elle s’empare de vous, de gré ou de force, et vous propulse sur le devant de la scène. Elle vous poursuit durant des semaines, voire des mois, elle n’a d’yeux que pour vous, c’est une maitresse passionnée et exclusive, parfois généreuse et parfois mortelle, voire les deux successivement.

Et puis un jour, plus rien.

Le silence absolu.

Assourdissant.

L’actualité vous a plaqué pour quelqu’un d’autre. Je songeais à cela en visitant le site créé il y a un mois pour soutenir Jérôme Kerviel. Je ne sais pas vous, mais moi j’ai horreur des comités de soutien et plus encore des pétitions. Je ne crois guère au pouvoir des protestations collectives sous forme de signatures. Signer pour quoi ? Changer le cours de la justice ? Allons donc…Et puis j’ai pensé qu’au fond, une signature, c’était quand même un réconfort pour celui qui la recevait. Un témoignage d’engagement, pour celui qui la donne, souvent le seul geste possible. Et que beaucoup de signatures pouvaient faire du bruit, attirer l’attention. Allez savoir. Toujours est-il qu’à l’heure où j’écris, la pétition pour Jérôme Kerviel n’a recueilli que 156 signatures. Des millions de gens se sont indignés, et seulement 156 ont fait un geste. Je gage que si elle avait été lancée au plus fort de l’affaire, il y en aurait eu plus, beaucoup plus.

Seulement voilà, quand les médias se taisent, le public oublie. Ou plus exactement, il regarde ailleurs, là où on lui dit de regarder.

Faites donc une recherche Google sur « Kerviel », et vous verrez. C’est parce que Kerviel est presque devenu un nom commun, en tout cas une sorte de mythe, que l’on trouve encore ici et là un article le mentionnant, le plus souvent d’ailleurs de manière incidente, pour parler de la crise, résumer les grands événements de 2010 ou faire allusion à un excès quelconque.

C’est le jeu. Un jeu cruel. A notre époque, celui qui n’existe pas médiatiquement n’existe pas tout court.

Sauf qu’Internet peut tout changer, dit-on.

Chiche ?

27/01/2011

Mince, on ne légifère plus !

Filed under: Insolite — laplumedaliocha @ 18:51

« Il faut laisser le bien, si on est en doute du mieux » écrivait Portalis dans son célèbre discours d’introduction au Code civil à propos des réformes législatives. Nicolas Sarkozy serait-il tombé par le plus grand des hasards sur les précieuses lumières du célèbre jurisconsulte ? Toujours est-il qu’après avoir réagi comme à son habitude dans l’affaire dite de « la disparue de Pornic » en suggérant une intervention législative immédiate, voici qu’il fait machine arrière. Le garde des sceaux est invité à mener son enquête administrative et à y donner les suites nécessaires, en évitant toutefois je cite  « un nouveau dispositif législatif ». Oui, vous avez bien lu.  On ne bouge plus, on réfléchit ! Est-ce la protestation dans les rangs même de l’UMP qui a motivé ce rétropédalage ? Toujours est-il que la machine à réforme semble momentanément stoppée. Les juges néanmoins ont des raisons de s’inquiéter. A défaut d’offrir une énième  loi  » plusjamaisça » au public, il faudra bien lui désigner un coupable…

A ce stade, comme résister à la tentation de relire Portalis :

« qu’il faut être sobre de nouveautés en matière de législation, parce que s’il est possible, dans une institution nouvelle, de calculer les avantages que la théorie nous offre, il ne l’est pas de connaître tous les inconvénients que la pratique seule peut découvrir ;

qu’il faut laisser le bien, si on est en doute du mieux ;

qu’en corrigeant un abus, il faut encore voir les dangers de la correction même,

qu’il serait absurde de se livrer à des idées absolues de perfection, dans des choses qui ne sont susceptibles que d’une bonté relative ;

qu’au lieu de changer les lois, il est presque toujours plus utile de présenter aux citoyens de nouveaux motifs de les aimer ;

que l’histoire nous offre à peine la promulgation de deux ou droit bonnes lois dans l’espace de plusieurs siècles ;

qu’enfin, il n’appartient de proposer des changements, qu’à ceux qui sont assez heureusement nés pour pénétrer, d’un coup de génie, et par une sorte d’illumination soudaine, toute la constitution d’un État ».

Ah, comme elle est cruelle cette dernière phrase, à la lumière des événements actuels….

26/01/2011

Plainte du Monde : classée !

Filed under: Brèves — laplumedaliocha @ 16:28

Voilà une information capitale qui m’avait échappée (ce que c’est que d’être débordée !) : la plainte du Monde pour violation du secret des sources dans le cadre de l’affaire Bettencourt a fait l’objet d’un classement par le parquet en date du 11 janvier dernier. L’affaire n’est pas terminée pour autant. Je vous renvoie au blog de Franck Johannès, journaliste au Monde, pour les explications. Vous y trouverez en outre le texte de la plainte et la réponse du procureur de Paris, Jean-Claude Marin.

24/01/2011

L’empire du bien a encore triomphé

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 13:10

L’homme est loupé, écrivait Céline. Il l’a démontré d’ailleurs, non seulement à travers ses romans, mais aussi dans ses effroyables pamphlets antisémites qui lui valent aujourd’hui d’être privé de célébrations républicaines à l’occasion du cinquantenaire de sa disparition. Je veux dire que lui-même était loupé puisqu’il s’est compromis par la pensée et par l’écrit dans le pire des crimes du 20ème siècle. Serge Klarsfeld s’est ému que la République puisse le célébrer et Frédéric Mitterrand l’a entendu. Ni fleurs ni flonflons, donc, pour Céline. Au cachot l’artiste ! Il a l’habitude. On est même tenté de croire que toute sa vie il l’a cherché. De fait, je pense qu’il tirerait de cette nouvelle brimade la plus profonde satisfaction. S’il rêvait d’entrer dans la Pleiade de son vivant, je doute en revanche qu’il aurait apprécié de se retrouver enseveli sous les discours pompeux de ceux qui ne l’ont pas lu mais à qui on a dit que c’était un génie. Céline cherchait trop la critique intelligente pour supporter les blablateries convenues des commémorateurs professionnels.

Le génie, cette difformité

Sortir Céline des réjouissances républicaines, c’est montrer qu’on refuse de célébrer un homme qui, précisément, a bafoué les valeurs de la République, nous dit-on. L’argument se tient. J’avoue même y avoir souscrit entre vendredi soir et ce matin. Et puis j’ai relu Philippe Muray, à l’invitation de Jérôme Leroy et de manière plus indirecte, de Chimulus. Et je me suis souvenu qu’il fallait à tout prix résister à l’empire du bien, à l’ère hyperfestive, à tout ce qui nous amène à penser de force que le mal est derrière nous. Non, nous ne marchons pas vers le meilleur. Tout au plus jugeons-nous les erreurs du passé pour éviter de voir celles du présent. Avant que d’autres à leur tour ne nous jugent. Mais les fondamentaux demeurent : l’homme est toujours un salaud. Le problème, c’est qu’il s’obstine à conjuguer ses analyses à l’imparfait, à s’aveugler sur le présent, à désigner des boucs-émissaires pour se convaincre que le mal est partout ailleurs qu’en lui. Et surtout à polir soigneusement la représentation qu’il se fait du réel, convaincu qu’en extirpant le mal des discours, il l’éradiquera de la réalité. Exit donc Céline.  Ce salaud génial, cet oxymore embarrassant. Car pour faire triompher l’empire du bien si magistralement décrit par Philippe Muray, rien ne doit déranger le discours médiatique pétri de bons sentiments et d’optimisme factice. Et surtout pas les artistes que l’on somme de rester dans les limites du bon goût et de présenter un profil éthique incontestable. Milos Forman dans l’inoubliable Amadeus nous avait pourtant rappelé que génie ne rimait pas forcément avec morale. Pauvre Salieri, coupable d’avoir pensé que Dieu distribuait l’inspiration aux âmes pures et droites, quand celle-ci semble au contraire jaillir le plus souvent d’une sorte de monstrueuse difformité de l’esprit et du caractère.

L’homme est mauvais

Dommage que la lucidité ne fasse pas partie des valeurs républicaines. Entendons-nous bien, je pense au fond que Céline n’avait rien à faire dans ce cirque pour mille raisons, et en particulier pour celle qu’on invoque. Au surplus, nous nous épargnons ainsi de blesser des gens à la douleur infiniment respectable. Céline s’en remettra et les céliniens aussi. Ce qui est plus ennuyeux, c’est le flot d’absurdités qui se sont greffées dans le débat. Le génie, sommé d’être vertueux, la République qui se bande les yeux pour se refaire une virginité, la croyance idiote dans le fait qu’il suffit d’écarter les gêneurs trop voyants et de psalmodier « plus jamais » pour que le monde comme par enchantement devienne un paradis. Les grands noms de la littérature n’ont de cesse de nous mettre en garde sur le fait que l’homme est mauvais, pas entièrement certes, mais un peu quand même. On peut au choix accepter d’entendre l’insupportable ou se réfugier dans les auteurs à la mode, type Marc Levy, Anne Gavalda, Eric-Emmanuel Schmitt et autres producteurs de bons sentiments à fort tirage. Alexandre Jardin confiait récemment sur un plateau de télévision qu’il n’écrirait plus jamais de la même façon depuis qu’il s’était plongé dans son histoire familiale pour en extraire le mal et le porter en pleine lumière. Il était temps ! Qu’il comprenait que toutes ses bluettes passées n’étaient qu’une gigantesque fuite devant la réalité. Ainsi en va-t-il de la quasi totalité de nos auteurs français contemporains, à l’exception notable de Houellebecq. Il y a d’un côté les conteurs de bluettes et de l’autre tous ceux qui se demandent avec une obsession qu’ils prennent pour de l’inspiration pourquoi le trou de leur c… est plus rond que leur nombril. Ce ne sont pas des génies, ils ne dérangent personne. On pourra un jour les commémorer, à supposer bien sûr qu’on se souvienne de leur nom après leur disparition. Je gage même que nul n’aura l’idée d’aller vérifier que leur vie était exemplaire. On ne fait pas de procès aux conteurs industriels d’historiettes, ni aux décortiqueurs de névroses moisies. Parce qu’ils ne touchent à rien d’essentiel, ils ne dérangent absolument personne. « Je suis le prince des médiocres » clame Salieri à la fin du film.

Une haine tristement universelle

Il n’y a que le génie qui dérange. Parce qu’il transgresse, déborde, chavire, bouleverse, dynamite. Il ne gène plus les princes aujourd’hui, mais la tyrannie molle de l’optimisme béat. Cette pensée unique gavée d’antidépresseurs, alimentée par la lâcheté, imposée par le manque de talent, encouragée par la perspective d’une rentabilité facile et sans risque.  La haine contenue dans les pamphlets céliniens n’est rien d’autre que l’expression d’un sentiment si répandu à l’époque qu’il déboucha sur l’horreur que l’on sait. Si elle s’exprime de manière délirante, c’est qu’elle est délirante. Plutôt que de s’efforcer de l’oublier, il vaudrait mieux la regarder en face. Et arrêter de jouer les équilibristes en saluant le Voyage tout en dénonçant le reste. Il faut tout prendre dans ce fils maudit d’un siècle abject. Céline n’a pas inventé l’antisémitisme, ni le racisme, pas même la haine de l’homme pour l’homme, sa fascination de la destruction, de lui-même et des autres. Il les a exprimés, de toutes les manières possibles, y compris à la première personne du singulier. Il s’est laissé traverser par la folie du siècle pour mieux en rendre compte. Mais on peut continuer de penser que son délire n’engageait que lui. Et lire Gavalda. Pour oublier.

20/01/2011

Les niaiseries de mon amie la com’

Filed under: Mon amie la com' — laplumedaliocha @ 15:45

Savez-vous pourquoi mon amie la com’ a le don de m’irriter ? Parce qu’elle m’envoie toute la sainte journée des messages tels que celui-ci :

« Christine LAGARDE conduit une Peugeot i0n, 100% électrique

Christine Lagarde, ministre de l’Economie, des Finances et de l’Industrie, a reçu aujourd’hui des mains de Vincent Rambaud, Directeur Général de Peugeot, les clés d’une Peugeot i0n, voiture 100% électrique.

Christine Lagarde conduira cette voiture à l’occasion de certains déplacements professionnels et sera ainsi l’une des premières utilisatrices d’une Peugeot iOn 100% électrique de nouvelle génération.

Peugeot, leader mondial du véhicule électrique par le nombre de 106 Electrique vendues, a informé le Ministre d’une nouvelle étape franchie dans sa stratégie de réduction des émissions en commercialisant la Peugeot iOn depuis le Mondial de Paris en octobre 2010 : le volume de production du 1er trimestre 2011 est déjà totalement écoulé.

Peugeot a indiqué à Christine Lagarde que la Peugeot iOn est la 1ère voiture 100% électrique de nouvelle génération du marché européen. Elle a été conçue pour la ville et sa périphérie et s’adresse en priorité aux administrations et aux entreprises, mais aussi aux particuliers. Peugeot a souligné les avantages de la technologie électrique : silence, absence d’émission polluante et de CO2 et facilité de conduite ».

Je précise qu’il s’agit de la reproduction fidèle d’un communiqué de presse très officiel, daté de ce jour, émanant du Ministère de l’économie, des finances et de l’industrie.

Vous noterez que ce communiqué aborde plusieurs thèmes intéressants. L’écologie, les succès de l’industrie automobile française, l’implication personnelle des politiques dans l’effort collectif de développement durable. Ces sujets n’entrent pas dans mes spécialités, je m’abstiendrais donc de les développer. Mais voyez avec quel art des questions aussi importantes sont transformées, par ce ton cher à la com’ que Muray aurait sans doute qualifié « d’hyperfestif »,  en une niaiserie absolue. Il ne manque plus qu’une photo de la ministre affichant une mine réjouie au volant de sa nouvelle auto pour que le tableau soit complet.

Au passage, je me demande quelle est la nature juridique de cette remise de clefs : prêt, cadeau, vente, simple mise à disposition ? Allez savoir….

Toujours est-il que la com’ a en principe pour objectif de diffuser une information en la présentant sous son meilleur jour.  Je ne suis pas certaine en l’espèce que ce soit une franche réussite.

19/01/2011

Un jury populaire aurait-il relaxé Kerviel ?

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 10:18

Voici que l’on reparle d’introduire un jury populaire dans les tribunaux correctionnels. Il s’agirait même d’une priorité !

L’idée n’est pas née dans l’esprit du Président avec l’affaire Kerviel. Toutefois, comme le souligne mon confrère Dominique Verdeilhan, elle est revenue sur la scène de l’actualité avec ce dossier en raison du décalage, il est vrai inédit par son ampleur,  entre l’engouement du public pour Jérôme Kerviel et la condamnation prononcée par le tribunal correctionnel à son encontre. Le raisonnement est simple : puisque les juges ne se prononcent pas dans le sens que le public souhaite, c’est donc qu’ils font mal leur travail et qu’il convient de faire entrer le bon sens citoyen dans les prétoires. Sur le principe, comment s’opposer à l’idée d’étendre à la matière correctionnelle ce jury dont on reconnait précisément la valeur en matière criminelle ? Impossible, sauf à se placer dans une situation de contradiction parfaitement intenable.

Des juges imbéciles ou à la botte

Le problème, comme souvent, s’inscrit dans le décalage entre un discours politique destiné à flatter le public et la réalité. Les français ne sont pas contents du jugement Kerviel ? Dont acte. Ils ont raison, clame l’homme politique. Les juges sont nuls, faisons les épauler par des citoyens. Chacun mesurera l’insulte faite à l’institution judiciaire. Trois semaines d’audience, des magistrats professionnels qui avaient travaillé leur dossier durant des mois, aidés en cela par les avocats des parties qui ont fourni arguments et explications, peu importe, tous ces gens sont forcément moins éclairés qu’un public qui réagit au doigt mouillé sur fond de communication dans les médias orchestrée par les deux parties. Jérome Kerviel a gagné la bataille médiatique, il devait donc remporter aussi la victoire judiciaire. Raisonnement politique s’il en est de celui qui, se voyant en tête des sondages, en déduit qu’il va gagner les élections. Raisonnement absurde et insultant qui suggère, si on prend la peine de le mener jusqu’au bout, soit que les juges sont imbéciles, soit qu’ils sont à la botte. Et pourquoi pas les deux, au point où on en est ?

Un jury populaire n’aurait rien changé

En vérité, s’il y avait eu un jury populaire dans cette affaire, je gage que cela n’aurait rien changé au jugement. Et d’ailleurs, les citoyens étaient représentés lors du procès. Eh oui ! Par les quelque 80 journalistes présents. Des journalistes français et étrangers. Des spécialistes de justice, de finance, d’économie etc. Et savez vous ce qu’ont pensé ces journalistes à l’issue du procès auquel ils avaient assisté ? Que Jérôme Kerviel avait effectivement commis des fautes et qu’il était naturel qu’il fut sanctionné. Je n’ai pas lu sous la plume d’un seul de mes confrères la moindre indignation quant au principe de la condamnation. Certes, le montant de l’amende des dommages intérêts a surpris, mais il n’a fallu que quelques heures à Pascale Robert-Diard du Monde pour expliquer qu’il était juridiquement fondé : celui qui est reconnu coupable d’un préjudice doit en réparer l’intégralité. Si les sommes sont folles, c’est que la finance est folle. Les juges quant à eux appliquent la loi. Toujours est-il que personne parmi les journalistes présents n’a dit ou écrit que le jugement était étonnant au regard de ce qui était ressorti des débats. Nul n’a dénoncé ce qui aurait été un vrai problème, à savoir un décalage entre la conviction du public ayant assisté à l’intégralité du procès et la décision prise au final par les juges.  Toutes les critiques ont porté sur la perception globale de l’affaire au regard de son traitement judiciaire. Autrement dit entre l’idée que l’on s’en faisait, et la perception qu’en ont eu ceux qui avaient le dossier entre les mains. C’est très différent. Qu’on le veuille ou non, ainsi va la justice. Elle est imparfaite. C’est le plus convaincant qui gagne, et le plus convaincant fut la Société Générale. Voilà qui est désagréable à entendre, en particulier pour ceux, dont je suis, qui estiment que la responsabilité dans cette affaire est largement partagée par la banque, mais c’est ainsi.

Inconscience ou populisme ?

Il faut souligner surtout qu’un jury populaire n’aurait absolument rien compris aux débats. Et tant pis s’il n’est pas politiquement correct d’asséner cette évidence. La justice correctionnelle est saisie de dossiers de plus en plus techniques, de sorte que même les journalistes spécialisés ont du mal à suivre. Les magistrats avaient fait un gros travail avant l’audience de compréhension de l’univers financier et surtout de son jargon. Ils sont habitués à se plonger dans des univers qu’ils ne connaissent pas. A en saisir la logique intrinsèque, à se faire expliquer par les avocats et les experts tel point technique, puis à trancher entre deux analyses contradictoires des faits à l’aune de la règle de droit. C’est un métier. Un vrai métier. Comprendre dans un procès d’assise comment s’est déroulé un crime de sang, analyser la personnalité des accusés, peser les circonstances aggravantes ou atténuantes, estimer la valeur des preuves, c’est accessible à tout un chacun. C’est de l’humain, et parfois aussi de la technique, mais dans des proportions raisonnables. En revanche, arriver à une audience et se retrouver propulsé sans préparation dans la complexité du monde financier, valser avec les concepts de turbo warrants, de techniques de trading, de systèmes des contrôle interne, le tout sur fond de jargon incompréhensible, ce n’est pas à la portée du citoyen moyen. Pas plus que ce même citoyen moyen, vous ou moi, ne serait en mesure de juger des dossiers comme  l’Erika, Clearstream ou le Mediator. Voyez à ce sujet l‘analyse de l’avocat pénaliste Pierre-Olivier Sur.

Prétendre le contraire relève, au choix, de l’inconscience ou du populisme.

18/01/2011

Working : une adaptation graphique

Filed under: Invités,Salon littéraire — laplumedaliocha @ 09:50

Par Gwynplaine

Voilà un livre dont je voulais vous parler il y a un moment déjà, parce qu’il recoupe plusieurs thèmes centraux de ce blog. Adaptation graphique d’un remarquable travail journalistique – celui de Studs Terkel, sur lequel Jalmad fut la première à attirer mon attention – il questionne ce qu’est le journalisme, notamment sous un angle qui me tient particulièrement à cœur : peut-on parler de journalisme en bande dessinée[1] ? Et puis le temps passe, et d’autres priorités vous happent.

Heureusement que parfois, à la faveur d’un billet qui fait débat, l’actualité vous rappelle à vos intentions originelles. Cependant je change d’angle, laissant là pour l’instant la fameuse question qui me travaille sur le journalisme et la BD (sachez simplement que je parlerais plus volontiers de documentaire que de journalisme en bande dessinée), et me bornerai à vous parler du livre.

Studs Terkel

Figure populaire du journalisme radio et de la gauche radicale américaine, l’introduction nous apprend qu’il surmonta la période McCarthyste  grâce à son émission quotidienne d’interview d’acteur et célébrités sur WFMT (diffusée tout de même de 1952 à 1997), dont certains invités soutenaient même « qu’ils étaient plus intéressant quand ils parlaient avec Studs que dans leurs propres écrits » selon ce qu’en dit son éditeur et ami André Schiffrin dans cette introduction.

C’est en lisant les entretiens publiés dans la revue de WFMT que ce dernier prend contact avec Terkel et le pousse à utiliser ses talents d’intervieweur sur l’Américain ordinaire, le lançant ainsi dans une entreprise de recueil de la parole de ses contemporains, au plus près de leur vie quotidienne. Par cette impressionnante somme d’entretiens, Terkel devient un contributeur de premier ordre à “l’écriture” de l’histoire orale américaine du XXe siècle. Ce travail est rendu dans ses ouvrages, tels que Hard Times (sous-titré en français Histoires orales de la Grande Dépression), The Good War (Histoires orales de la Seconde Guerre mondiale – prix Pullitzer, il y montre notamment « à quel point cette guerre fut racialement chargée, rapportant des crimes racistes qu’aucun historien de quelque importance n’avait découvert à ce jour (ou qu’aucun n’avait choisi de rapporter) », toujours selon Schiffrin) ou encore Race: What Blacks and Whites Think and Feel About the American Obsession. C’est Working (Histoires orales du travail aux Etats-Unis), son ouvrage le plus célèbre, qui est ici adapté, à travers une sélection de vingt-huit entretiens sur les soixante-dix que compte l’original.

Encore une adaptation !

Pourtant, à la base, ce livre ne partait pas avec les meilleures chances de me plaire ; il combine deux handicaps bien souvent rédhibitoires chez moi en BD : il s’agit à la fois d’une énième adaptation “littéraire”[2] (entre guillemets, parce qu’il ne s’agit pas à proprement parler de littérature) et d’un ouvrage collectif.

Ces deux écueils sont ici contournés de fort belle manière. L’ouvrage conserve une remarquable unité, rare  pour un ouvrage collectif. Cela tient sans doute au fait qu’il est dirigé par une seule et même personne[3], qui n’est d’ailleurs pas partie prenante des récits. Le choix des auteurs est impeccable ; l’intelligence de cette adaptation est que plusieurs auteurs reviennent illustrer différentes histoires, et que seuls sept scénaristes se sont collés aux adaptations sur les dix-huit contributeurs (dont certains ont fait scénario et dessins). On retrouve Harvey Pekar parmi ces scénaristes, personnage important de l’histoire du comic book underground américain, puisqu’il lança avec American Splendor le mouvement (si mouvement il y a) dit un peu pompeusement de la bande dessinée non fictionnelle, dans lequel on retrouve par exemple Le Photographe, Persepolis ou encore Gaza 1956.

Mais contrairement aux exemples précités, ici l’auteur n’est jamais mis en scène, hormis la phrase qui introduit chaque entretien sous forme de voix off. Ce sont sur ces Américains ordinaires que l’on s’attarde ; ils nous brossent par le menu le quotidien de l’Amérique laborieuse des années 70.

Je ne peux pas vraiment mesurer l’intérêt de cette adaptation graphique par rapport à l’original – que je n’ai pas lu –, mais son intérêt intrinsèque réside dans ce que les dessinateurs s’emparent de leur sujet à bras le corps et, qu’ils choisissent une représentation figurative (du style le plus réaliste à celui plus caricatural en passant par un trait plutôt “ligne claire”) ou plutôt symbolique (imagerie aztèque pour les travailleurs agricoles mexicains, réalisme soviétique pour le syndicaliste – cf le dessin de couverture de l’ouvrage), tous nous donnent à voir, à éprouver les récits qui nous sont livrés. Certes, l’on peut préférer les originaux nous donnant à entendre la voix des protagonistes sans passer par le point de vue des scénaristes et dessinateurs – d’autant qu’on ne peut pas adhérer à tous les styles – mais ce point de vue apporte un éclairage tout à fait singulier au propos, me semble-t-il, un éclairage complémentaire et grandement digne d’intérêt.

Une œuvre importante

L’intérêt de cet ouvrage, enfin, est de remettre en lumière l’ouvrage original, et à sa suite l’auteur et son œuvre (publiée en français chez Amsterdam, depuis 2005).

En 1974 nous sommes encore à l’ère du capitalisme industriel, les conditions ne sont pas du tout les mêmes qu’aujourd’hui, et les récits de la mine ou de la condition ouvrière agricole nous ramènent encore à Zola ou Steinbeck. On pourrait se dire qu’aujourd’hui que les conditions sont différentes, ce livre est à reléguer au rayon des témoignages folkloriques d’un passé révolu, mais si le capitalisme financier a remplacé le capitalisme industriel, les ressorts de sujétion à l’autorité restent similaires, et si les conditions de travail se sont globalement améliorées, il reste beaucoup à faire aujourd’hui que le travail est encore un lieu où se font jour les comportements humains parmi les moins reluisants.

Je laisse le dernier mot une nouvelle fois à André Schiffrin : « Dans le livre le plus célèbre de Studs, Working, (…) il fut aussi surpris que moi de ne pas arriver à mettre la main sur une seule personne aimant réellement son métier, même quand, en apparence, elles avaient l’air de l’apprécier. Nous avons finalement réussi à trouver un homme, un tailleur de pierre, qui était vraiment heureux dans son travail. »

Working, une adaptation graphique, co-édition Amsterdam/çà et là, 2010.


[1] Ce qui devait à l’origine faire l’objet d’un billet parlant de deux remarquable parutions BD de la fin d’année 2010 : Working, donc, mais aussi l’excellent hors-série Le Monde Diplomatique en bande dessinée.

[2] Qui masque bien souvent le manque d’ambition éditoriale en BD – ambition entravée, soyons juste, par le manque de scénaristes.

[3] Paul Bulhe, par ailleurs scénariste – entre autre – de l’adaptation en BD d’Une histoire populaire de l’Empire américain.

15/01/2011

L’éthique, cette intelligence durable

Filed under: Non classé — laplumedaliocha @ 14:48

Jeudi 13 janvier, 18 heures. Je quitte mon bureau dans le quartier de l’Opéra pour aller assister à la projection d’un film des artisans du changement. C’est une série documentaire sur les acteurs du développement durable dans le monde. J’ai encore la tête farcie des informations financières que j’ai traitées toute la journée, des mensonges, des imprécisions des services de communication et même des dirigeants des entreprises concernées, de la lecture de documents insupportables d’ennui, de toute cette ingénierie remarquablement intelligente, mais sèche, contestable, et d’une utilité incertaine. Le cerveau essoré, je peste intérieurement à l’idée de devoir me rendre à l’Unesco. Station St François Xavier. Me voici arpentant dans le noir ce quartier à la solennité triste de cimetière, les fleurs en moins. On dit que les habitants s’y sentent bien. C’est qu’ils ne doivent pas être loin de la mort alors. J’erre dans ces avenues sinistres qui se ressemblent toutes, à la recherche du bâtiment de l’Unesco où je n’ai jamais mis les pieds. Sur le plan, c’était simple. Sur le terrain, c’est juste introuvable.  J’interviewe les rares passants, un joggeur pressé isolé sous un casque à musique et un retraité sympathique qui sort son chien. Grâce leur soit rendue, me voici au pied du bâtiment.

Un cocktail était organisé par l’un des sponsors, mais j’arrive trop tard. Au moins me suis-je  épargnée les mondanités. Mais je meurs de soif après ma balade au pas de gymnastique. Celui qui m’a invitée est un avocat d’affaires, comme on dit. C’est surtout un ami. Et comme tous mes amis, un poisson volant. Un juriste du business qui s’intéresse vraiment à la planète, aux autres, à l’avenir, le sien et celui de ses enfants. Un garçon qui lit Le Petit prince entre deux analyses de la réglementation de l’Autorité des marchés financiers. C’est ça, qui le rend intelligent. Il a su conserver la grâce de l’enfance.

L’optimisme, cette capitulation...

Nous voici dans la salle. Mais la projection tarde. Car il faut bien que les organisateurs s’astiquent le nombril. Et allons-y pour les discours fleuve, les remerciements à rallonge, tout ce cirage d’ego volubile et pesant qui est à mille lieux de l’objet de la rencontre : Les artisans du changement. Des hommes et des femmes qui agissent plus qu’ils ne parlent, qui s’intéressent aux autres au moins autant qu’à eux-même, qui mettent les mains dans la boue et la changent en or. Au sens alchimiste du terme, bien entendu. Incorrigible Occident, névrosé, étouffé d’orgueil et de culpabilité. Les mots de Christian Clavier dans Le Père Noël est une ordure me montent aux lèvres : « vous êtes myope des yeux, myopes du coeur et myopes du cul ! ». Je suis sur le point de partir.

Heureusement Nicolas Hulot prend la parole. Il ramène tout ce cirque à quelque données simples : à chaque fois que le Sud emprunte un dollar au Nord, il en rend treize. Je vous balance l’information comme ça, je ne l’ai pas vérifiée, ni creusée, ça nous fera un sujet de discussion. S’il y a une erreur, elle est de mon fait. Et puis il cite quelqu’un dont j’ai oulié le nom. A qui il se confiait un soir de déprime. « J’envie votre optimisme », lui disait-il. Et l’autre de répondre : « le pessimiste pense que tout est foutu, l’optimiste que tout va bien. Les deux capitulent et s’en remettent au destin. Je ne suis ni l’un, ni l’autre ». Merci Monsieur Hulot. Me voici tout à coup ragaillardie. Lui au moins, il est dans le thème.

Nous avons enfin le droit de regarder le film. Vous pourrez le visionner sur Ushuaia TV mercredi prochain à 20h50. En attendant, voici la bande annonce. Je vous le recommande. En ces temps de grisaille morale, c’est une leçon non pas d’espoir, c’est chiant l’espoir, passif et niais, en tout cas tel qu’on l’entend aujourd’hui, mais d’intelligence, la vraie, pas celle des financiers dévoyés qui gagnent des milliards en baisant les autres et en bousillant le monde, celle des gens qui ont compris qu’on pouvait mettre en place des systèmes gagnants pour tous, planète comprise. Que c’était pas compliqué, qu’il suffisait de changer le point de départ du raisonnement, ce n’est plus « tout pour moi », mais « tout pour nous ».

Trois histoires

Le reportage raconte trois histoires. Etincelantes. C’est fou ce que l’homme peut faire quand il veut.

D’abord celle de la voute nubienne. Nous sommes au Burkina Faso. Là-bas, les plus pauvres ne peuvent plus construire de maisons. Vous savez pourquoi ? Parce qu’on n’a pas les matériaux. La taule tôle est inadaptée et coûteuse, le bois est inaccessible, on n’a plus le droit de couper les arbres. Alors on fait comment pour construire une maison avec juste de la terre ? C’est un français, Thomas Granier, qui a trouvé la solution. En fait, il n’a rien inventé. Il s’est souvenu simplement que les égyptiens étaient capables de construire des maisons aux toits voutés sans système de soutien. Allez voir le site de l’ONG, c’est fascinant. Et depuis,  sur place, Seri Youlou plaide sans relâche pour convaincre les habitants que cette maison au coût modeste, parfaitement adaptée au climat, est aussi solide bien que défiant les lois de la pesanteur, et qu’ils pourront la transmettre à leurs enfants. L’extrait est ici.

Ensuite, il y a l’histoire du lait au Sénégal. Les Peuls élèvent des troupeaux, mais jusqu’à très récemment, ils jetaient le lait, faute de pouvoir le vendre. Et le Sénégal importait son lait. Cette absurdité, un homme, Bagoré Bathily, a eu le courage de ne pas s’y résoudre. Il a créé une laiterie sous forme de cooopérative et le lait a cessé de se perdre. C’est .

Enfin, nous allons au Pérou. Pendant des années, les plus pauvres des pauvres, 100 000 personnes,  recueillaient et triaient les poubelles des riches, la nuit, en se cachant. Une femme, Albina Ruiz, a décidé qu’il fallait que ça cesse. Elle a mobilisé les politiques en leur montrant la somme d’électeurs potentiels que représentaient ces gens, sensibilisé les entreprises en pleine mode du développement durable, convaincu surtout les « recycleurs » qu’il pouvaient travailler de jour, être rémunérés, et fiers de leur travail.

Trois histoires, trois petits miracles d’intelligence. La vraie, celle qui profite à tout le monde.

Et je songeais à mes financiers asséchés, qui sans doute à cette heure avaient rejoint leurs appartements justement dans ce 7ème arrondissement protégé de tout, et même de la vie. Un jour ou l’autre, ils iront mettre leurs sales pattes dans tout ça, et ils pourriront tout, comme ils l’ont déjà fait avec le micro-crédit. A moins bien sûr que l’on finisse pas comprendre, nous tous et eux compris, que l’éthique est la forme souveraine de l’intelligence. La crise des subprimes nous a bien mis sur la voie, me semble-t-il.

12/01/2011

De l’utilité du cérémonial judiciaire

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 09:47

Vendredi 7 janvier, 16h30, quai de l’Horloge à Paris.

Je longe la Seine en direction de la Cour de cassation. Un ballet de voitures officielles parfaitement bien réglé dépose ses éminents passagers devant l’entrée encadrée de gardes républicains. Rien que pour emprunter le trottoir à cet endroit, il faut montrer patte blanche, c’est-à-dire présenter son invitation aux gendarmes qui surveillent les opérations. Dans quelques minutes s’ouvrira la traditionnelle rentrée solennelle de la Cour, en présence du garde des Sceaux et de nombreuses « Hautes personnalités », comme on dit (ce qui laisse supposer qu’il existe des « basses personnalités », mais personnellement, je n’en ai jamais rencontré). Tous les ans à cette époque, les cours et tribunaux de France procèdent à cette cérémonie. On y dresse le bilan de l’année écoulée, on y formule des voeux pour celle à venir. C’est souvent l’occasion pour la justice de présenter ses doléances au politique dans des discours aux termes choisis, allusifs jusqu’à l’ésotérisme, mais toujours empreints de cette élégance un peu surannée qui fait toute la beauté de l’expression judiciaire.

Sur invitation uniquement

Parmi l’ensemble des juridictions, la Cour de cassation, c’est le saint des saints. Le coeur battant de notre justice. Le cimetière des éléphants, dit-on aussi parfois, car les magistrats y accèdent le plus souvent en fin de carrière. Dans le vestibule règne une agitation de ruche. Il faut laisser manteaux et objets encombrants au vestiaire, justifier de sa qualité d’invité, obtenir un carton de placement dans la salle. On me donne un badge de presse. Devant moi, s’élance un escalier recouvert d’un tapis rouge tout au long duquel sont postés des gardes républicains. Magnifique et impressionnant spectacle ! Je me souviens d’une autre rentrée, il y a des années de cela. Le maire de Paris, Jean Tibéri à l’époque, était arrivé juste après moi. Tandis que je gravissais les marches, j’entendis de mémoire retentir un « Présentez armes ! »  (que ceux qui sont plus savants que moi sur les moeurs militaires n’hésitent pas à me corriger) et  me retrouvai sous une haie de sabres dressés. J’étais toute jeune journaliste à l’époque et ce fut sans doute le plus long escalier de ma vie. Je pensais m’être trompée de chemin, que sans doute il y avait une entrée pour les non-officiels comme moi,  et que je l’avais manquée…Aujourd’hui, je sais que non, mais l’exercice est toujours aussi impressionnant.

De si belles robes rouges

Je remonte une très belle galerie, là encore encadrée de gardes républicains, qui me mène à une salle bruissante de monde. Sur le chemin, des groupes de magistrats en grande tenue  discutent en attendant d’aller accueillir le ministre. Ils ressemblent à cela. La salle est bondée. Pour atteindre l’estrade légèrement surélevée qui accueille traditionnellement la presse tout au fond à gauche, il me faudra presque dix minutes. Les travées qui permettent de circuler entre les rangées de chaises sont étroites. A peine peut-on y circuler de face. On se serre la main, on discute, on se congratule. Il faut être patient. J’entends derrière moi que l’on s’agite. Le ministre a dû arriver. Voici ma petite chaise.  Il y a à peine la place de s’asseoir et pourtant je ne suis guère imposante. On se croirait dans l’un de ces théâtres parisiens conçus pour des liliputiens. Il faut dire qu’il y a beaucoup d’invités pour très peu de place. J’observe cette salle que je connais bien. Ses plafonds aux extravagants stucs dorés, ses lambris, ses peintures, son décor d’un autre temps. Ici la justice déploie toute sa solennité. Cette majesté lui va bien.

Une cérémonie pompeuse et inutile…

17 heures. On nous invite à nous lever, les magistrats prennent place. Le ministre s’installe. C’est au Premier Président, Vincent Lamanda, qu’il appartient de s’exprimer en premier. Viendra ensuite le tour du Procureur général, Jean-Louis Nadal, dont c’est l’ultime rentrée avant son départ en retraite. La presse et quelques blogs de qualité se sont fait l’écho de sa décoiffante intervention. Je vous y renvoie. Les discours dureront environ une heure. Durant de nombreuses années, ils ont porté sur le manque de moyens de la justice. Aujourd’hui, l’institution n’est guère mieux lotie, mais d’autres préoccupations plus graves occupent désormais les esprits. Interventions politiques, violation du principe de séparation des pouvoirs, critique systématique des décisions…nos magistrats oscillent entre révolte et découragement.

Je n’ aurais pas pris la peine de rédiger ce petit récit d’ambiance, si je n’avais lu sous la plume du magistrat blogueur le plus célèbre de la toile que cette cérémonie de voeux était« pompeuse et inutile ».

Qu’il me permette de protester respectueusement. Certes, Balzac se régalerait de cette comédie humaine. Avec quelle férocité nous décrirait-il ces personnalités bouffies d’orgueil, leur empressement à faire partie des heureux élus, de ceux qui pourront dire, triomphants, « j’y étais » à d’autres moins fortunés qu’eux. Plus tard, lors du cocktail à la Conciergerie, ils se bousculeront pour apercevoir le Premier Président, le Procureur général, et pourquoi pas le ministre. Echanger une poignée de mains, balancer du « cher ami » ou du Monsieur le Président », selon les cas.  Entre nous, ça sent la vanité à plein nez, et l’hypocrisie mondaine aussi, jusqu’à l’écoeurement. Sans compter qu’il fait chaud dans cette salle et qu’on y est fort mal assis. Si les corps sont mal à l’aise, les esprits ne se portent guère mieux. Les discours, si bien tournés soient-ils, ne retiennent jamais longtemps l’attention. Car on sait que l’exercice est convenu. Que la réserve à laquelle sont astreints les magistrats empêche tout écart de langage. Que la retenue naturelle du juriste, son goût pour la précision des mots et des idées, enserrent les discours dans un carcan fort éloigné des exigences actuelles de notre chère société du spectacle. Les colères s’y expriment avec distinction. Les inimitiés sont pudiquement tues, voire transformées en louanges. Même les rancoeurs à l’égard de l’exécutif sont formulées avec tant de prudence que pour un peu on les confondrait avec des témoignages d’estime ou des promesses d’allégeance. Et s’il arrive parfois qu’un politique ose prendre la parole sans y avoir été invité, il faut connaître les moeurs judiciaires pour mesurer à quel point l’affront est grave et la réaction des juges violente quoique presque invisible aux yeux du néophyte.

…ou indispensable ?

Et pourtant, malgré tous ces travers au fond si banalement humains, il serait regrettable que ce rituel disparaisse. Car il rappelle à chacun qu’il oeuvre pour quelque chose qui le dépasse. Si les ego sont gonflés parfois jusqu’au ridicule, l’impressionnant cérémonial leur rappelle, en tout cas peut-on l’espérer, que leur mission est de servir l’institution. Chacun est sommé d’être à la hauteur du lieu et de l’événement. Ce rendez-vous annuel a un autre mérite. Celui d’arrêter le temps, de suspendre pour quelques instants la course folle des dossiers à traiter, de l’actualité, des soucis d’organisation, des problèmes de moyens et des réclamations des justiciables pour rappeler à la communauté judiciaire la dignité de sa mission. Enfin, elle montre aux personnes du public n’appartenant pas au corps judiciaire,  que la justice doit imposer le respect, indépendamment du comportement parfois discutable de certains de ses membres, des critiques que l’on formule au quotidien à l’égard de ses décisions, des frustrations qu’elle fait nécessairement naître puisque dans un procès, il faut toujours un gagnant et un perdant.

Epargnez-nous les écrans !

Un mot pour finir aux chefs de Cour. Permettez-moi de vous adresser une prière. Je sais le nombre sans cesse croissant de personnalités qui se bousculent pour avoir l’honneur d’assister à vos prestigieuses rentrées. Je n’ai d’ailleurs jamais vu une seule chaise vide depuis 15 ans. Mais précisément, plus il y a de monde et plus les journalistes sont renvoyés dans des salles annexes et confrontés à des retransmissions sur écran. C’était le cas hier à la Cour d’appel, ce sera également comme ça la semaine prochaine au Tribunal de grande instance. Placez-nous ou vous voulez, debout, s’il n’y a pas d’autre solution, mais laissez-nous sentir la salle, observer les visages, analyser les réactions de l’auditoire, si infimes soient-elles. Certains d’entre vous redoutent la déshumanisation d’une justice par visioconférence, moi je crains celle d’un journalisme asséché par les écrans. Je n’aimerais pas que nous finissions un jour par juger plus rapide et plus efficace de lire vos discours assis derrière nos bureaux.

11/01/2011

Tirez pas sur le nègre

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 10:05

C’est un article de Luc Rosenzweig sur Causeur qui a attiré mon attention ce matin. Celui-ci revient sur la fameuse affaire de la biographie d’Hemingway signée par PPDA. Et traite le nègre supposé du journaliste d’escroc. Rien que ça. Parce que ce serait lui qui aurait plagié la biographie de Peter Griffin parue en 1985,  en opérant au passage des adaptations si naïves que l’on dirait un enfant mettant la main devant ses yeux et disant : « tu ne me vois pas, j’suis caché ».

Nègre, je l’ai été, et sans doute le serai-je encore tant je découvre tous les jours à quel point écrire est pour certains un exercice difficile. Qu’un éditeur mette à la disposition d’un personnage qui fait l’actualité une plume pour l’aider à rédiger témoignage ou mémoires, pourquoi pas ? J’aimerais personnellement que le nom du nègre soit mentionné, fût-ce en minuscule, tant il me parait toujours choquant que l’on puisse s’approprier le travail des autres et, surtout, faire croire que l’on dispose d’un talent qu’en réalité on n’a pas. Ce d’autant plus que le nègre introduit forcément un biais dans la pensée développée, une touche qui n’est pas celle du personnage s’exprimant officiellement. L’écriture est une musique de l’âme, elle est aussi personnelle qu’un code ADN. Ce qui est dit, la manière dont c’est dit, le rythme, les silences, le choix des mots, tout cela appartient à l’auteur, même s’il raconte une autre histoire que la sienne et s’efforce de s’effacer lui-même. Dans notre société de faux-semblant, on n’est plus à ça près, me direz-vous…

A chaque fois que j’ai été nègre, ce fut pour des hommes que j’estimais et surtout qui attendaient de moi que j’exprime ou que je résume une pensée qui était la leur, mais qu’ils n’avaient pas le temps d’écrire pour la commande qui leur avait été passée, ou pas entièrement. L’exercice était facile dès lors qu’il s’agissait d’absorber leur personnalité, de cerner leur style, et en quelque sorte de les plagier eux-mêmes. Dans un cas il me fut néanmoins demandé de compléter une information en faisant des recherches auprès d’autres auteurs. Le risque de plagiat était alors énorme. Car lorsqu’on écrit pour un autre que soi, il s’agit de  fournir la matière brute, non transformée, à charge pour le commanditaire d’en évaluer l’intérêt, de se l’approprier intellectuellement et d’opérer alors cette transformation naturelle qui s’effectue lorsqu’on absorbe une information et qu’on l’intègre à une réflexion plus vaste et surtout personnelle (ce qui ne dispense en rien d’en citer l’auteur dès lors que l’information est originale ou bien encore que l’on juge qu’elle doit être reproduite sous forme de citation). J’avais résolu la difficulté en opérant une synthèse, blanche, technique, quasi-chirurgicale, des informations demandées et en citant les auteurs. A charge pour celui qui allait signer d’y mettre ensuite sa patte. Ce qui fut fait. On peut avoir un nègre pour débroussailler le terrain et pour autant se donner le mal de retravailler derrière.

Dès lors, le nègre de PPDA, si nègre il y a, ne me parait pas être la première personne à mettre en cause dans cette affaire.  Comment ne pas s’indigner en effet de voir la décontraction avec laquelle on admet aujourd’hui que des personnalités, par ailleurs auteurs reconnus, puissent prétendre signer des livres qu’elles n’ont pas écrit ? Et comment imaginer que PPDA, si les accusations portées à son encontre son fondées, ait pu lui-même reprendre à son compte les fameuses 100 pages, sans se demander d’où elles venaient ni apporter le moindre amendement au texte ?

C’est la faute des éditeurs, m’explique-t-on. Ah bon ?

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