La Plume d'Aliocha

16/12/2010

Ô neige ennemie…

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 13:42

La consommation est devenue la dernière grande aventure du XXIème siècle.

Tenez par exemple, voilà dix mois que je suis installée dans mon nouvel appartement, lequel est équipé d’une cuisine américaine, et donc d’un bar. Il se trouve que ledit bar me fait de l’oeil depuis un bout de temps. « Dis patronne, tu ne trouves pas que j’ai l’air cloche tout seul, comme ça, au milieu de la pièce ? Tu ne vois pas qu’un bar, ça appelle des tabourets…de bar, justement ? ». Comme il finissait par me fatiguer avec ses revendications, j’ai décidé de les lui offrir pour Noël, ses tabourets. Seulement voilà, le commerce et moi ne sommes définitivement pas compatibles. On me dit que je suis trop exigeante. Du tout. J’ai seulement du mal à comprendre pourquoi une fois que le commerçant a ferré le client, il fait ensuite tout ce qu’il peut pour lui pourrir la vie. Surtout dans une société qui vit précisément dans la religion du commerce et de la consommation…

« Faudra patienter ma p’tite dame ! »

Toujours est-il qu’après avoir flané chez différents professionnels du meuble qui m’avançaient tous des objections, du genre « on ne l’a plus en stock » ou bien « on ne livre pas » ou encore « faudra patienter ma petite dame, nous n’avons plus ce modèle qu’en rouge à pois verts », j’ai fini par me rabattre sur les sociétés de vente par correspondance qui, allez savoir pourquoi, se sont mises en tête de me harceler par mail alors que jamais, ô grand jamais, je ne les ai fréquentées. Et j’ai songé en arrêtant mon choix sur l’une d’entre elles : « veinarde que tu es, au bout de 1400 mails, tu viens enfin de décrocher la timbale (ou plutôt le tabouret), ça y est, je commande ! ». Je ne m’attendais pas au tapis rouge, mais un brin d’enthousiasme reconnaissant et un léger empressement à me satisfaire m’auraient enchantée. Tu parles… Me voici donc commandant via Internet avec une pointe d’inquiétude un lot de 2 tabourets de bar blancs. Au début, tout a marché comme sur des roulettes (tiens j’aurais du chercher des tabourets à roulettes justement, pour pratiquer la course de char dans mon appartement comme Gaston Lagaffe). Bon, il y avait bien ce délai de livraison compris entre 2 et 4 semaines qui me chiffonnait un peu, surtout que mon compte, lui, avait été débité à la seconde,  mais au fond j’avais décidé de respirer un grand coup et de me plier aux caprices du marchand. Tout ça sentait quand même le « tu paies tout de suite, t’es livrée à la saint Glinglin ». Vigilance.

Et la neige survint…

De fait, au bout de 4 semaines exactement, un jeune femme m’appela pour convenir d’un rendez-vous de livraison. Entre 18h et 21 heures. Ce fut si efficace que je commençais de croire que, finalement, le commerce et moi étions en voie de réconciliation. Sauf que la date retenue était celle du fameux jour où Fillon faillit sauter pour n’avoir pas salé Paris. Je quittai donc le bureau à 17h30 et arrivai toute fière chez moi à 17h58 et 30 secondes en ayant quand même vaguement le sentiment d’avoir accompli une prouesse. Parce que courir sous la neige sans rien se casser et réussir à arriver à l’heure dans une ville paralysée…. Las ! J’avais à peine fermé la porte que je découvris un message déposé à 17h56 sur mon portable qui m’informait qu’en raison des circonstances climatiques la livraison était annulée.

Ne quittez pas, une voix amie va bientôt vous répondre

Il me fallut pas moins d’une heure et demi le lendemain pour joindre la société de livraison et convenir d’un nouveau rendez-vous pour le mardi suivant. Nous étions jeudi. Je filai à un dîner le soir et n’y pensais plus. Jusqu’à ce que je consulte mes messages aux alentours de minuit. « Allo, ici le livreur , il est 20h45, je suis en bas de chez vous pouvez-vous m’ouvrir ? ». Bon sang, me dis-je, les ennuis commencent. Et me voici repartie pour 2 heures d’attente téléphonique le lendemain histoire de vérifier que ce livreur indocile qui n’honorait pas ses rendez-vous, mais en choisissait unilatéralement d’autres en s’étonnant en plus de ne pas me trouver, était quand même décidé à venir comme prévu le mardi suivant. Oui, oui, m’assura une répondante visiblement épuisée. Le mardi suivant, donc, j’abrégeai un entretien pourtant passionant avec un haut fonctionnaire de Bercy pour traverser tout Paris à bride abattue et j’arrivai chez moi à 17h59 et 20 secondes (la classe !), me préparant avec angoisse à accueillir éventuellement mes tabourets à une heure indéterminée. Le temps était pour moi, il ne neigeait pas !

One more time

- 18h05 : « Allo, ici le livreur, j’ai  du retard, est-ce qu’on pourrait prendre rendez-vous pour demain ? ». C’est le genre de moment où je regrette de ne pas être Gabin ou Ventura poussant une gueulante admirablement ficelée par Audiard. J’avais envie de l’éparpiller aux 4 coins de Paris façon puzzle, le livreur. Par défaut, je tentai l’ironie.

- Mais pourquoi donc voulez-vous prendre rendez-vous, Monsieur, puisque précisément vous n’honorez jamais vos rendez-vous ? Lui dis-je, espérant l’écraser sous le poids de ses propres contradictions.

- Madame, vous avez pris rendez-vous avec des gens dans des bureaux, moi j’suis dans le camion, me répondit l’insolent.

- Et ce serait à quelle heure ce rendez-vous, m’enquis-je,  prête à céder si la plage horaire était comprise entre 7h et 9h du matin.

- Euh….. entre 10h et midi.

- Parce que vous pensez que je n’ai que ça à faire demain entre 10h et midi, attendre votre coup de fil me demandant si vous ne pouvez pas venir un autre jour ?

Après tout, mes tabourets circulaient quelque part dans Paris et j’étais bien décidé à ne pas les laisser filer au risque de ne jamais les revoir. Quelques menaces de rupture plus tard entre moi, sa société, le mandant de sa société et le commerce en général, l’homme finit par céder.

- Bon, je serai là, mais tard, me dit-il sur un ton nettement contrarié et un poil vengeur.

- Quelle heure, répondis-je glaciale, 22h, 23 h ? Minuit ?

- Ah ben non, j’ai une vie, moi.

Je ravalai le « moi aussi » qui n’aurait fait qu’envenimer les choses et coupai la communication.

- 21h05 : Allo, ici le livreur, je suis en bas, venez chercher votre colis.

(Comme quoi finalement il pouvait venir…)

- Comment ça, vous ne le montez pas ?

- Non Madame.

Diable, j’avais dû lui faire peur, il s’imaginait déjà pris en otage par une furie s’il prenait le risque de s’aventurer dans les étages. L’idiot. Moi qui suis aussi inoffensive qu’un lapin de garenne.

C’est ainsi que nous nous retrouvâmes face à face, seuls dans le hall d’immeuble, gênés comme un vieux couple qui ne sait pas comment se réconcilier après une dispute.

- C’est vous que j’ai eu au téléphone, me demanda-t-il d’un air inquisiteur.

- Oui pourquoi, il y a un problème ?

Je signai son papier après avoir vérifié qu’il ne me livrait pas le four à chaleur tournante du client d’avant ou d’après, lui souhaitai « bonne soirée » du bout des dents,  et me retrouvai seule face à mon carton dans le hall désert d’un immeuble silencieux, en me félicitant intérieurement de n’avoir pas commandé une armoire ou un canapé 8 places.

Premier prix de bricolage

Une fois le carton moitié trainé, moitié porté chez moi et la porte refermée, j’ouvris la chose. Les tabourets étaient en kit ! Une feuille blanche simplement illustrée de trois dessins m’expliquait avec force symboles que je devais emboiter les trois morceaux  les uns dans les autres et que l’opération me prendrait 15 minutes. Oui, mais pour un tabouret ou pour les deux ? Bref, j’emboitai, obtins un tabouret qui s’obstinait à mesurer 80 cm au lieu du 1m10 promis, désemboitai, réemboitai, et, en forçant un peu, je réussis à provoquer une soudaine et réjouissante augmentation de la taille de la chose. J’avais l’impression d’avoir réinventé la poudre, d’être en voie d’obtenir le grand prix du bricolage, et même pourquoi pas le prix de la blonde la plus intelligente de l’année !

A minuit, les tabourets trônaient dans le salon et moi j’étais épuisée.

Vous voyez, quand j’y réfléchis, je me dis que les commerçants se foutent du monde. Car le résultat de l’opération, c’est 6 semaines d’attente, 4 heures de téléphone, une dispute monumentale avec un parfait inconnu, deux soirées bousillées, une grande dose de stress et deux tabourets sur lesquels je refuse pour l’instant de m’asseoir tant ils m’ont coûté de désagréments.

Qu’on me permette à ce stade d’avoir une pensée émue pour tous ceux qui, ce soir, vont attendre désespérément leur livraison. Car Météo France est formel : il va neiger sur Paris d’ici la fin de la journée.

Bonne chance à tous mes camarades de galère !

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