La Plume d'Aliocha

08/12/2010

Passionnant Julian Assange…

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 22:20

Voilà, ça y est, ils ont arrêté l’ange maudit de l’information, Julian Assange. Ce n’est pas pour avoir violé le secret des grandes démocraties que Julian Assange est entre les mains de la justice, mais parce qu’il est accusé d’avoir violé deux femmes ou, plus précisément, d’avoir eu avec elles des rapports sexuels non protégés avant de disparaître dans la nature. Le destin est farceur. L’homme qui terrorise la diplomatie mondiale se retrouve dans les filets de la police pour une banale histoire de viol, de vrais viols. Présumés. Et peut-être même fabriqués. Quand les autres viols, ceux du secret, sont beaucoup plus évidents, à défaut d’être déjà démontrés juridiquement. Il y a des gens comme ça, dont la vie est frappée du sceau de l’extravagance. Assange, ou le goût de la transgression…

Mais revenons à Assange le révolutionnaire de l’information. Nous voici tous bien embarrassés.  Faut-il monter au créneau pour sauver Wikileaks ? Et déjà l’on se demande si Julian Assange et Wikileaks font encore cause commune, tant la personnalité de son inventeur semble controversée jusqu’au sein même de son organisation. Serait-on en train de passer à côté de la grande évolution du journalisme, de la transparence, et de la démocratie, en laissant David se défendre seul contre Goliath ? Ses intérêt sont-ils aussi les nôtres ? Grave question si l’on songe qu’il n’y a que dans les légendes et les paraboles que le faible triomphe du fort. Or, Julian Assange est en bien fâcheuse posture. Il a défié et vaincu la plus grande puissance du monde dans l’univers virtuel, le voici confronté à l’immense pouvoir que conserve le réel, celui de contraindre les corps, d’arrêter, d’emprisonner, de punir. Fabuleux combat qu’on dirait tout droit sorti des studios d’Hollywood. Ses légions déjà se vengent en paralysant les sites qui se sont rendus complices des ennemis de Julian. Splendide et jouissif pouvoir des hackers. Comment résister à la tentation d’applaudir ?

Mettons à part l’enthousiasme naturel que suscitent tant de prouesses aventureuses. Que penser sérieusement de ce drôle de jeune homme aux cheveux pâles et au teint aussi blafard qu’une lumière d’écran d’ordinateur ? On le croirait tout droit sorti d’un épisode des Mystères de l’Ouest ou d’un James Bond. Sorte d’ange blond utilisé à contre-emploi. Justement. Ange ou démon, Julian Assange ? Démocrate visionnaire ou fou mégalomane en passe de mettre la planète à feu et à sang ? Pour comprendre Assange, sans doute faut-il tenter de plonger dans son esprit. Qu’a-t-il voulu faire ? Utiliser le formidable outil qu’est Internet pour permettre aux détenteurs d’informations confidentielles de les mettre à disposition du plus large public tout en conservant la protection de l’anonymat. Et ça a marché ! Les sources ont craché et les plus grands journaux ont relayé. Et pour cause, il réalisait le fantasme absolu du journalisme : pénétrer les secrets d’Etat. Ne plus s’en tenir aux déclarations des uns et des autres mais passer de l’autre côté du miroir, tenir en main les preuves tangibles, secrètes, cachées, inaccessibles. La caverne d’Ali Baba !

Seulement voilà, les fantasmes c’est bien connu ne devraient jamais se réaliser. Etait-il judicieux de s’attaquer aux secrets des démocraties ? N’y avait-il pas de meilleure cause à défendre ? A-t-on besoin de cette transparence totale ? Quels dangers Julian Assange nous fait-il courir, en livrant ainsi nos secrets aux yeux de tous, y compris de nos ennemis ? Chacun hésite, tergiverse, de sorte que notre Robin des bois de l’information peine à trouver des émules en dehors du cercle restreint des geeks. Et pourtant, les secrets d’Etat sont nos secrets. Il nous les rend, ce qui devrait nous inspirer un minimum de gratitude. Car c’est pour nous qu’il oeuvre, pour la liberté, la démocratie, pour le peuple contre la tyrannie des Etats, fussent-ils démocratiques.

Même la presse est embarrassée. Vous la voyez danser d’un pied sur l’autre ? Rendre compte avec une hypocrite objectivité des malheurs qui s’abattent sur l’ange blond ? C’est qu’Assange la fascine autant qu’il lui fait peur. Il perturbe les règles, il joue à grande échelle, il exhume des dizaines de milliers de documents quand on se contentait il n’y a pas si longtemps encore d’une page ou deux que, pompeusement, l’on nommait scoop.  Et puis il joue à cache-cache. Gare au pirate ! Plus généralement, l’information ne se négocie plus entre gens responsables, dans un cadre professionnel identifié,  moitié off moitié on, non désormais tout est sur la table, l’utile et le dérisoire, le dangereux et l’anodin. Livré par des anonymes à un site introuvable, tenu par des inconnus, à destination d’autres inconnus.

Puisque Julian Assange prétend informer, pourquoi ne pas le soumettre alors à la question que la justice pose traditionnellement aux journalistes  : le droit à l’information du public justifie-t-il les atteintes aux autres droits qui ont été nécessaires pour le satisfaire ? Ce qui nous amène à une autre question, plus vaste : la transparence totale,  mais pour quoi faire ? Jusqu’à présent le journalisme avait vent d’une affaire et partait en chasse. De presque rien, une confidence, un soupçon, il devait tirer un dossier argumenté, solide, pièces à l’appui. Puis trier, peser le pour et le contre, séparer le bon grain de l’ivraie, avant de publier. Et ce faisant, d’engager sa responsabilité. Assange inverse la mécanique. On publie la matière brute et puis on voit ce qu’il en sort. En ceci, il est parfaitement dans son époque, celle de la transparence. Aujourd’hui tout est devenu public ou presque, il suffit de savoir chercher, et surtout de comprendre ce qu’on trouve. Il n’a fait que franchir l’ultime barrière du secret diplomatique et militaire.

Tout est là, il ne reste plus qu’à trier. Au risque de se faire engloutir par la montagne d’informations mises au jour. Au risque aussi de ne plus voir l’essentiel. Car le secret ne dissimule pas forcément l’intéressant, de même que l’information capitale n’est pas forcément secrète. Au fond Assange n’a fait qu’utiliser le virtuel pour réaliser un fantasme suranné, celui de dévoiler le caché. Son combat, aussi étonnant que ça paraisse, est sans doute déjà dépassé. En tout cas dans les grandes démocraties. En réalisant un rêve d’enfant, c’est-à-dire d’avant le web, il a oublié que le monde entre temps avait changé.

Informer n’est plus art de révéler ce qui est secret, mais capacité de comprendre et d’expliquer ce à quoi tout le monde peut avoir accès. Plus que jamais le vrai journalisme va devoir s’inscrire dans le réel, aller sur le terrain, interroger les acteurs de l’actualité, rassembler les pièces d’un puzzle, observer, éclairer, expliquer, dégager le sens. Car  l’information, la vraie, hurle mais on ne l’entend pas. Elle est noyée dans la masse, illisible, technique, éparpillée, écrasée par l’anodin, le kitsch, le racoleur, maquillée par la pub, le marketing, etc. Et Assange sans s’en rendre compte ne fait que rajouter à ce déluge d’informations incompréhensibles.

Assange est un pirate. C’est un bateleur aussi qui n’hésite pas à trouver scandaleux que si peu de journalistes meurent dans l’exercice de leur métier. Hâtons-nous d’en rire de peur d’être tenté de plonger ce héros virtuel dans la dure réalité pour lui rappeler que, dans la vraie vie, les héros ne meurent pas pour de faux.

Alors, finalement, faut-il condamner Assange ou au contraire le défendre ? Je laisse à d’autres le soin de prendre parti, personnellement, je n’en sais rien. Ce dont je suis sûre en revanche, c’est qu’il faut l’observer et réfléchir. Car il est une métaphore de notre monde moderne, celui qu’on est en train de façonner. Il nous interroge sur notre rapport à l’information, au secret, à la transparence, au pouvoir. Il est l’enfant génial et monstrueux de son époque, l’indice de ce que sera demain. D’un futur qu’il faut, au choix, souhaiter ou redouter.

Comme Jérôme Kerviel, il nous montre accessoirement que la planète entière peut, du jour au lendemain, se trouver mise en péril par un pirate dont le pouvoir réside moins dans l’habileté que dans la capacité à s’émanciper des règles pour jouer des failles de nos systèmes infiniment sophistiqués. Vertigineuse perspective…

Passionnant Julian Assange.

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