La Plume d'Aliocha

05/12/2010

La justice malade du néolibéralisme ?

Filed under: Salon littéraire — laplumedaliocha @ 11:23

Antoine Garapon est magistrat, membre du Comité de la Revue Esprit et directeur de l’Institut des hautes études sur la justice. Il vient de publier chez Odile Jacob un ouvrage passionnant intitulé « La raison du moindre Etat – Le néolibéralisme et la justice ». Observateur attentif des évolutions qui marquent la justice depuis de très nombreuses années, il a eu notamment le privilège de travailler aux côtés de Paul Ricoeur.

Antoine Garapon ne théorise pas, et c’est toute sa force. En partant d’une analyse concrète de l’actualité, il parvient  à mettre en exergue le fil conducteur qui relie des initiatives aussi apparemment disparates que la rémunération des juges indexée au mérite, l’introduction du plaider coupable, la rétention de sûreté, la réforme de la garde à vue ou encore l’introduction des jurés dans les tribunaux correctionnels.

Tout ceci obéit à une logique qu’on attribuerait à tort à la seule politique du gouvernement actuel, car elle est bien plus ancienne et qu’on la trouve d’ailleurs également présente dans la pensée socialiste. C’est en réalité un véritable modèle néolibéral qui s’installe dans la justice comme dans les autres institutions publiques. Plus qu’une simple théorie économique, le néolibéralisme est une forme de gouvernementalité qui prétend régir tous les domaines de l’existence en application de la logique du marché : performance, compétition, concurrence, maîtrise des risques. La loi n’est plus l’expression d’une souveraineté tendue vers un objectif, mais une simple règle du jeu que l’on modifie en fonction des besoins. La justice elle-même est pensée sous un angle uniquement managérial : il lui faut répondre aux attentes non plus d’un justiciable, mais d’un consommateur de justice. La punition quant à elle est désormais perçue comme un dû à la victime.  Quant à l’obsession de sécurité, elle s’explique par la nécessité de garantir le bon fonctionnement du jeu social.

Le modèle néolibéral a cette force qu’il repose sur une mécanique simple, la recherche du plaisir et la fuite de la douleur. Son influence n’est donc pas le produit de la volonté politique de quelques-uns. En réalité, nous en sommes tous les véhicules plus ou moins conscients.  Pour autant, Antoine Garapon ne condamne pas le modèle. Car l’exercice est délicat. Comment, en pleine période de contrainte budgétaire, critiquer une politique qui vise, par exemple, à s’assurer de la bonne gestion des fonds publics par l’administration judiciaire ? Plutôt que de s’inscrire dans une opposition frontale qui lui semble vouée à l’échec, l’auteur préfère donner au lecteur les clefs de compréhension de l’évolution à laquelle nous sommes confrontés afin de nous inciter à réintroduire du sens. Mieux gérer la justice ? Oui, mais en n’oubliant pas de penser la finalité qu’on lui assigne, car elle ne saurait être réduite à une simple question de flux. C’est la limite du néolibéralisme qu’il est urgent de dépasser.

Un livre indispensable qui n’éclaire pas seulement le fonctionnement de l’institution judiciaire, mais aussi celui de l’ensemble de la société. Très influencé par Tocqueville, Antoine Garapon écrit dans un style magnifique, ce qui ajoute à l’intérêt de la lecture, le plaisir de goûter des phrases que l’on a bien souvent envie de souligner et de retenir…

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