La Plume d'Aliocha

02/12/2010

Audrey Pulvar, ou la fierté d’être éthique

Filed under: Coup de chapeau ! — laplumedaliocha @ 09:54

Ainsi donc, Audrey Pulvar aurait loupé une occasion de défendre la cause féministe. Pour les distraits, je rappelle que la journaliste politique d’i-télé a été suspendue au motif que son compagnon, Arnaud Montebourg, se présentait aux primaires du PS. Et la profession de s’enflammer, estimant en majorité la décision injuste. Daniel Schneidermann rappelle que la situation est très différente du cas de Christine Ockrent ou encore de Béatrice Schönberg, les politiques en rajoutent et François Miclo chez Causeur (lien précédent) lui demande de porter haut l’étendard du féminisme. Une femme ne devrait plus à notre époque être tributaire de la carrière de son homme, dit-il. Assurément.

Une question classique d’apparence d’indépendance

Toutefois, je ne suis pas certaine que cette affaire relève du combat féministe. Car la situation inverse soulèverait la même difficulté. Qui crierait alors à la défense des hommes contre la tyrannie des jupons ? Le problème est donc moins une question de rapport entre les sexes que d’indépendance professionnelle et donc d’éthique. L’une des missions de la presse consiste à surveiller le bon fonctionnement des institutions. En conséquence de quoi, si un lien personnel ou matériel permet de soupçonner une absence d’indépendance entre celui qui surveille et l’un de ceux qu’il est chargé de surveiller, cela pose un problème. Les juristes connaissent bien la théorie de l’apparence d’indépendance : il ne suffit pas d’être indépendant, encore faut-il en présenter également l’apparence. La réaction classique dans ce genre de débat consiste à avancer que l’indépendance est une question de caractère. C’est exact. Mais plutôt que d’aller fouiller les âmes on préfère, dans certaines situations, s’en tenir à une analyse objective. Ainsi le Conseil d’Etat a-t-il jugé récemment que l’un des membres d’une commission chargée de sanctionner des infractions professionnelles ne respectait pas les conditions de l’impartialité objective exigée par ses fonctions, dès lors qu’il avait un lien avec la personne qu’il était en charge de juger. Personne n’a mis en cause son honnêteté, on a simplement observé que son indépendance était objectivement sujette à caution.

Des soupçons inéluctables

C’est exactement le même problème qui se pose lorsqu’un, ou une, journaliste fréquente de manière intime un, ou une, politique. Cela soulève la problématique de l’apparence d’indépendance. De fait, la décision d’i-télé à mon sens n’est pas une atteinte aux valeurs du féminisme. Elle ne relève pas d’un soupçon d’allégeance à l’égard d’une femme journaliste amoureuse de son homme et donc nécessairement sous influence, mais d’une question éthique tout à fait classique. Comme le souligne Claude Soula de l’Obs, il est évident que le soupçon aurait surgi à un moment ou à un autre lors de l’interview d’un membre de la même mouvance qu’Arnaud Montebourg ou d’un de ses adversaires. Il me semble donc quelque peu réducteur de porter le débat sur le terrain du féminisme.

Une certaine exigence morale

De même qu’il serait dommage d’invoquer des cas plus graves pour estimer que la décision d’i-télé en l’espèce n’est pas justifiée. C’est la logique de l’automobiliste qui voit passer une Ferrari sur l’autoroute à 200 kmh et qui s’indigne d’être arrêté pour un dépassement de 20 kmh alors que l’heureux propriétaire du bolide est passé entre les mailles du filet. On ne peut pas raisonnablement soutenir qu’une décision éthique est malvenue parce que dans d’autres cas plus critiques elle n’a pas été appliquée. Sauf à vouloir entrer dans un cercle vicieux où chacun trouvera toujours moins correct que lui pour justifier un comportement contestable. Au surplus, si la presse veut continuer à critiquer les politiques sur ce terrain, elle se doit de tendre vers une certaine exigence morale.

Certains ont rêvé Audrey Pulvar en nouvelle Olympe de Gouges,  l’auteur de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne au XVIIIème siècle. Personnellement, je la verrai plutôt en icône d’une certaine vision du métier. Et j’espère qu’elle fera jurisprudence. De même que j’espère que le public lui accordera l’estime et la confiance qu’elle mérite.

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