La Plume d'Aliocha

28/10/2010

La « vérité » d’Hugues Le Bret sur l’affaire Kerviel

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 11:08

En tête des ventes, le livre d’Hugues Le Bret sur l’affaire Kerviel ! Avouons que la presse est  bonne fille. Voilà un ancien directeur de la communication qui explique en détail la manière dont il a « préparé » l’information pour qu’elle soit la plus acceptable possible par les journalistes et limiter autant que faire se pouvait la déflagration médiatique, et nos confrères, loin de s’émouvoir d’être présentés comme les dindons de la farce,  y vont à grand renfort d’articles élogieux sur l’auteur.  Splendide illustration des relations incestueuses entre presse et communication. Passons.

Gare aux prismes !

Le livre de Le Bret mérite-t-il vraiment d’être lu ? Pourquoi pas, si l’affaire vous passionne. Quel témoignage de première main, songez-vous, voilà un homme qui a vécu la crise de l’intérieur, au sein même de la direction. Tempérons quelque peu cet enthousiasme. S’il est vrai qu’un témoignage est par nature toujours empreint de subjectivité, celui-ci souffre en plus de nombreux prismes dont il convient de se méfier.

D’abord,  on ne dit jamais à un directeur de la communication que ce qu’on veut bien lui dire, et surtout ce qu’on lui demande de rendre public. Il faut donc éviter toute confusion entre « sa vérité » et « la vérité ». Un responsable de communication ne sait pas tout, loin de là. Ainsi découvre-t-on dans le livre que sa réaction en apprenant les faits fut la même que celle de tout le monde : c’est impossible qu’un homme seul ait trompé à la fois sa hiérarchie et tous les systèmes de surveillance mis en place dans le cadre du contrôle interne. La direction de la banque lui répond qu’il s’agit d’une incroyable défaillance de la chaine de management, il le répète fidèlement à la presse. C’est son boulot. Mais ça ne fait guère avancer la compréhension du dossier. Sauf à tenter d’en tirer les conséquences. Soit personne n’a compris au sein du comité de direction ce qui s’était exactement passé et cela soulève alors une angoissante question sur le management des grandes banques françaises. Soit on a très bien compris et donc, mais on s’en doutait un peu, on ne nous dit pas tout. Toujours est-il que l’explication est un peu courte.

Incroyable révélation, les costumes de Daniel Bouton sont moches !

Ensuite, il ne faut pas oublier le caractère infiniment sensible de l’affaire qui rend peu probable le grand déballage de vérité qu’on prétend nous offrir. Certes, Hugues Le Bret nourrit son récit de détails sur les affreux costumes de Daniel Bouton et sur son caractère difficile qui donnent un joli accent de vérité à son histoire. Mais à dire vrai, toute personne ayant un jour croisé Daniel Bouton sait qu’il n’est pas forcément sympathique au premier regard et que ses vêtements ne viennent pas de chez le meilleur tailleur du moment. Voilà bien le genre de détails qu’on se plait dans l’univers de la communication à mettre en avant pour donner le sentiment – parfaitement erroné – qu’on sait beaucoup de choses et qu’on les dit sans langue de bois. Entre nous, en quoi les costumes de Daniel Bouton renseignent-ils sur ce qui s’est vraiment passé lors de ce fameux week-end des 19 et 20 janvier 2008 ? Simple poudre aux yeux.

La crédibilité de la « source » pose question

Rappelons à ce stade que la plus grande incertitude règne sur les circonstances de la parution du livre. La thèse officielle, c’est qu’Hugues Le Bret aurait démissionné de la présidence de Boursorama, filiale de la Société Générale, pour publier sa prose en toute liberté. Evidemment, cette jolie histoire donne du crédit à son témoignage. C’est donc qu’il dit vrai et qu’il dit tout puisque son auteur a eu le courage de lui sacrifier sa carrière. On aimerait croire à ce courage, mais il se heurte à des objections de bon sens. Quand on est ancien journaliste reconverti dans la communication, qu’on a gravi tous les échelons jusqu’à la tête du groupe Société Générale, puis qu’on se retrouve président d’une filiale de la Société Générale, on ne démissionne pas pour publier un bouquin d’actualité qui est à l’information sur une affaire médiatique ce que l’horoscope du Parisien est à l’astronomie. D’ailleurs, les journalistes (hors presse économique visiblement aux ordres dans cette affaire) qui ont un peu enquêté sur le sujet ont rapidement découvert qu’Hugues Le Bret aurait en réalité été remercié (voir les références dans le billet cité plus haut). Ce « détail » revêt une double importance. D’abord, il sème un doute légitime sur la parole de l’auteur dès lors que celui-ci manque à tout le moins de transparence sur les circonstances exactes de son départ. Ensuite, cela change considérablement le sens du livre. Car si Hugues Le Bret l’a écrit et publié en pensant réellement qu’il pourrait rester ensuite dans le Groupe Société Générale, c’est qu’il a forcément censuré son propos. Tout au plus, la folie régnant autour de cette affaire lui aura-t-elle sans doute fait prendre quelques risques inconsidérés, notamment en évoquant la colère de Nicolas Sarkozy de n’avoir pas été informé immédiatement que le système financier français avait été sur le point d’exploser ou bien encore en décrivant les « manoeuvres » de BNP Paribas pour prendre le contrôle de sa concurrente en difficultés. Voilà qui expliquerait que l’auteur ait été remercié par son conseil d’administration. Dans la finance, l’omerta est de mise. Malheur à celui qui la brise, même s’il ne révèle absolument rien de stratégique.

Quand la finance s’émancipe de la démocratie

Précisément sur la colère de Nicolas Sarkozy, Hugues Le Bret nous explique que la banque a attendu le mercredi matin, avec l’accord de l’Autorité des marchés financiers et du Gouverneur de la Banque de France, pour délivrer à Christine Lagarde d’abord, puis à l’Elysée ensuite, une information que sa direction détenait depuis le dimanche précédent. Et l’auteur de justifier ce secret sur une information aussi capitale par la nécessité d’éviter les fuites. Les bras vous en tombent. Ainsi donc, la « fraude » imputée à Jérôme Kerviel a failli mener la Société Générale à la faillite, entraîner par conséquent la panique de la finance mondiale et déclencher, nous dit-on, une crise similaire à celle de 1929, mais on décide de tenir les politiques à l’écart. Pourquoi ? Un peu de droit s’impose à ce stade. Une société cotée, ce qui est le cas de la Socgen, est obligée de livrer au public immédiatement toute information susceptible d’avoir un impact sur le cours de bourse (article 223-2 du règlement général de l’AMF). Transparence oblige. Cette règle souffre toutefois une exception dans le cas où l’annonce est susceptible de « porter atteinte aux intérêts légitimes de l’émetteur », comprendre d’aggraver inutilement la situation. En l’espèce, si la banque avait informé le marché le lundi matin qu’elle était engagée à hauteur de 50 milliards (la position par définition n’était pas débouclée et le marché ce jour-là était dans un état catastrophique), et qu’elle avait en plus enregistré une perte de 2,2 milliards sur les subprime, elle pouvait mettre la clef sous la porte. Non seulement elle était fichue, mais en plus elle aurait déclenché un gigantesque séisme sur les marchés. Il était donc judicieux de lui laisser le temps d’abord de déboucler sa position, ensuite d’organiser une solution pour reconstituer son ratio de fonds propres (ce sera l’augmentation de capital), bref pour annoncer au marché la solution en même temps que le problème et atténuer ainsi la brutalité de la nouvelle. Mais les textes précisent également que la société en question ne peut retenir l’information que si elle est en mesure d’en garantir la confidentialité absolue, ceci pour éviter les délits d’initiés. Et c’est cette raison qu’invoque la banque pour expliquer son refus de prévenir l’Elysée. L’information aurait forcément fuité. Légendaire arrogance de la finance qui, visiblement, imprègne également ses autorités de contrôle (AMF et Banque de France) puisque celles-ci, prévenues dès le dimanche, ont validé le scénario. Ainsi donc, l’Elysée ne serait pas capable de tenir un secret ? Voià qui est fort inquiétant. Quid de notre sécurité nationale par exemple,  si la présidence de la République est dans l’incapacité de veiller à la confidentialité d’une information sensible ?

Il est pour le moins surprenant qu’une telle attitude n’ait déclenché aucune émotion dans le public. Elle est pourtant très révélatrice de la psychologie du monde financier, lequel s’est visiblement émancipé depuis longtemps non seulement de la tutelle du politique mais aussi, et c’est beaucoup plus grave, du simple respect dû aux représentants des citoyens. S’il est bien une indignation que l’on devrait pour une fois partager avec Nicolas Sarkozy, c’est celle-ci. De fait, le livre de Le Bret est intéressant, à condition de savoir le lire avec un oeil critique…

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