La Plume d'Aliocha

26/10/2010

L’affaire Bettencourt sème la zizanie dans la presse

Classé dans : Débats — laplumedaliocha @ 13:21

Sacré dossier Bettencourt ! Après avoir déclenché un séisme politique majeur en pleine réforme des retraites, puis mis le feu à la justice et troublé plus discrètement le monde économique en l’incitant à s’interroger sur l’avenir de l’Oréal, voici qu’il déclenche la guerre entre les journalistes. Quand on songe que tout ceci part d’un simple désaccord entre une mère et sa fille….

Une "campagne insidieuse" contre Mediapart

Toujours est-il que ce matin, Daniel Schneidermann, patron d’Arrêt sur images et ancien journaliste au Monde, s’en prend à Pascale Robert-Diard, chroniqueuse judiciaire célèbre au quotidien du soir, à propos d’une interview du président du Tribunal de Nanterre parue dans le journal daté de ce jour. La faute ? Le Monde est soupçonné de nourrir une "campagne insidieuse" contre Mediapart à travers la publication de cet entretien. Le président du tribunal y exprime en effet  ses regrets que des enregistrements pirates de conversations privées se soient retrouvés dans la presse. Et le chroniqueur matinal d’y lire avant tout une nouvelle condamnation des méthodes du site d’information que la classe politique n’avait pas épargné avant l’été. Pourtant, rappelle Daniel Schneidermann, le TGI de Paris a estimé que les informations publiées par Mediapart relevaient de l’intérêt général et que les journalistes n’avaient commis aucune faute. En effet.

Est-ce réellement faire insulte à la liberté de la presse que de s’inquiéter de voir un procès  se tenir davantage dans la médias que devant les juges ? De telles inquiétudes ne sont pas nouvelles. Loin de là.  Plus profondément, cette affaire soulève la question du journalisme d’investigation. Pascale Robert-Diard, on le sait, avait refusé de prendre les enregistrements, n’imaginant pas à l’époque qu’au-delà des conservations privées de la milliardaire à son domicile se dissimulait l’amorce d’une affaire d’Etat mettant en cause le ministre Eric Woerth. C’est ainsi que les documents se retrouvèrent sur le bureau de l’ancien directeur du Monde, Edwy Plenel. Comme par hasard…

Le journalisme d’investigation en question

Fallait-il les publier immédiatement ou enquêter et les replacer dans un contexte plus équilibré ? La presse doit-elle accepter de n’être qu’un pion sur le grand échiquier judiciaire ? Est-ce cela qu’est devenu le journalisme d’investigation : une simple caisse de résonance pour avocats jouant des médias comme d’un chapitre supplémentaire du code de procédure pénale qu’ils auraient eux-même rédigé  ? Telles sont quelques unes des questions soulevées par cette affaire. Il n’existe sans doute pas de source plus fiable pour un journaliste qu’un avocat. Soumis à une déontologie très stricte, intellectuellement formé à la précision et à l’exactitude, comptable de sa réputation professionnelle devant son ordre, il délivre forcément des informations crédibles. Mais aussi par définition orientées.  Car l’une des obligations professionnelles majeures de l’avocat, si ce n’est la principale, c’est de servir les intérêts de son client. Tous les chroniqueurs judiciaires le savent, de même que leurs humbles collègues de la presse spécialisée. Dès lors, il est fortement recommandé lorsqu’on prête l’oreille à l’un d’entre eux, d’écouter aussi son adversaire. Question d’objectivité. Evidemment, dans une affaire pareille, attendre avant de publier, effectuer des vérifications et des recoupements, c’est prendre le risque d’alerter les parties prenantes au dossier, et donc d’être entravé dans la publication du scoop, voire  de se faire doubler par la concurrence. Mais peut-être cela en vaut-il la peine…déontologiquement ?

Le prix d’un scoop

Voici un extrait de l’interview de Pierre Péan, célèbre journaliste d’investigation, publiée dans le dernier numéro de la revue Médias : "le site (Mediapart) a certes provoqué un énorme buzz, comme on dit aujourd’hui, mettant le feu à la sphère médiatico-politique. Mais je ne vois pas en quoi il aurait contribué à la manifestation de la vérité. Il a certes joué un rôle important pour transformer une affaire familiale sordide en affaire d’Etat. Mais à quel prix ? Le coût le plus exorbitant est la décision de publier des écoutes volées. Difficile de comprendre la logique d’un homme (Edwy Plenel) qui a exprimé publiquement ses souffrances après la publication des écoutes de l’Elysée, a fait un procès aux exécutants de celles-ci et a longuement argumenté sur la violence de telles pratiques et qui, aujourd’hui, décide et légitime la publication d’interceptions illégales. Mediapart prend de surcroît fait et cause dans un conflit familial en privilégiant la version d’une source payée par l’une des parties sans prendre le temps de croiser les informations de celle-ci".

De fait, on peut très bien imaginer que Le Monde donne des leçons de déontologie à Mediapart pour dissimuler sa profonde frustration d’avoir loupé le scoop de la décennie, même si le quotidien du soir s’est fort bien rattrapé depuis. A l’inverse, on peut aussi concevoir que les anciens du Monde nourrissent une rancoeur à l’égard du quotidien du soir. Ou bien encore que les sites d’information prennent plaisir à chahuter cette presse papier dont ils considèrent, à tort ou à raison, qu’elle les méprise. Quitte à explorer les âmes…Mais il serait dommage que ces querelles éludent les questions de fond. L’évolution récente du rapport entre la justice et les médias appelle à la réflexion toutes les parties concernées, avocats, juges et journalistes.  Ce n’est pas autre chose que signifie le président du tribunal de Nanterre dans l’interview. Accepter de débattre de ce sujet ne signifie ni accorder une quelconque légitimité aux attaques parfaitement déplacées des politiques à l’encontre de Médiapart, ni remettre en cause la liberté de la presse, mais simplement prendre le temps de réfléchir sur un journalisme responsable.

Thème Rubric Propulsé par WordPress.com.

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Joignez-vous à 237 followers