La Plume d'Aliocha

18/10/2010

Libération inscrit ses célèbres portraits dans le marbre

Filed under: Salon littéraire — laplumedaliocha @ 23:24

Tous les vrais amateurs vous le diront, il ne faut jamais entrer dans une librairie pour y acheter un livre mais pour y chercher un trésor, guetter la rencontre inattendue, parfois le miracle. Flaner le long des rayons, effleurer les couvertures du regard, s’approcher, toucher, retourner le livre, le feuilleter, le respirer et puis s’en saisir…ou le reposer. Ma moisson du week-end fut heureuse. Parmi les trouvailles qui s’empilent comme autant de promesses sur le bar de ma cuisine américaine, entre une plante dont j’ignore le nom et un bordeaux, lui,  parfaitement identifié, figure à la place d’honneur le recueil tout juste sorti de l’imprimerie des célèbres portraits publiés par Libération en Der, comme on dit dans le jargon de la presse, autrement dit en dernière page.

3000 portraits en l’espace de 16 ans

Luc Vaillant, responsable de la rubrique, raconte ici l’histoire de ce rendez-vous devenu au fil du temps incontournable. Tout commence en 1994. A l’époque, la Der ne sert plus à publier en urgence les dernières informations de la journée. La voici donc..libérée, mais que pourrait-on bien en faire de cette grande page blanche ? L’idée des portraits est lancée, elle donnera lieu à 3000 rencontres avec des stars ou des inconnus, 3000 véritables enquêtes dans l’entourage des personnages observés, loin des attachées de presse et de leurs bagout de marchandes de vent, pour cerner une personnalité, analyser une psychologie, à la frontière souvent ténue entre vie publique et vie privée. Au final, cela donne une sorte de who’s who qui se serait émancipé des CV pour se concentrer sur les âmes.

« Rocco Siffredi, la bite humaine »

Les voici donc rassemblés tous ces portraits, enfin les meilleurs d’entre eux, avec les photos qui les accompagnent, décalées, impertinentes, provocatrices, jamais anodines. Le tout en 400 pages bien troussées par les éditions de la Table Ronde. On y flâne avec délices, découvrant ici Mademoiselle Mireille Matthieu qui, nous explique-t-on, n’a jamais fait la cuisine de sa vie, là Dieudonné, Hondelatte, Guillon saisis à des moments charnières de leur vie. On bondit de Derrida à Lanzmann en passant par Rouart. Il y a beaucoup de célébrités bien sûr, mais aussi des anonymes, puisque c’est l’esprit de la rubrique.  On s’amuse aussi de ces titres qui ont fait la réputation du journal. Le 4 août 1997, Libération publie un portrait de François-Marie Banier d’une lucidité prémonitoire « le bouquet de narcisse », un an plus tard, c’est un très brutal « Michel del Castillo, mon père ce zéro » ou bien encore « Derrida, le bel et différent ». Et quand Libé se se penche sur Rocco Siffredi en 1999, le décrivant comme un amoureux des femmes qui a simplement décidé d’en faire un métier, ça donne : « Rocco Siffredi, la bite humaine ». Eh oui, il fallait oser !

Fleurs et couronnes ?

En feuilletant le livre, on ne peut s’empêcher de réfléchir à cette nouvelle mode qui s’est emparée de la presse écrite. Chaque grand titre publie désormais ses meilleurs reportages, ses chroniques des grands procès, ses récits de faits divers, ses Unes, ses illustrateurs, bref, on exploite un filon qui n’est pas à dédaigner dans le contexte actuel de crise qui frappe durement le secteur. Tant mieux pour les lecteurs qui bénéficient ainsi du meilleur de notre travail. Un bel article dans un journal, c’est une émotion trop vite oubliée, quelques feuilles de papier qui serviront à allumer le feu, emballer on ne sait trop quoi ou sécher des souliers. Le livre offre à ces portraits une seconde vie qu’on espère un peu plus longue que la première. Il les extrait de l’actualité nécessairement périssable pour les faire entrer dans une autre dimension, plus pérenne, celle de la mémoire et de l’histoire. Un changement de dimension qui modifie leur saveur de la même façon que la photo d’un instant heureux peine à restituer les délices d’une émotion passée. Qu’importe, le plaisir est bien réel. Tout au plus se demande-t-on, à voir ainsi nos grands journaux inscrire leur talent dans le marbre, s’ils ne s’empressent pas de témoigner de ce qu’ils furent avant de disparaître.

Mais ce n’est sans doute qu’un mauvais rêve…

Thème Rubric. Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 262 autres abonnés