La Plume d'Aliocha

16/10/2010

C’est ta liberté que tu piétines, camarade !

Classé dans : Débats — laplumedaliocha @ 13:57

Lettre ouverte à mon collègue blogueur et ex-confrère JBB

Salut à toi, camarade,

J’ai lu attentivement ton billet sur le journaliste matraqué. Quelle hargne, dis-moi.

Il faut dire que tu as raison. Un journaliste qui brandit sa carte de presse devant des CRS sur le point de charger, c’est vraiment scandaleux. Comment, il refuse de se prendre des coups de matraque ? Mais quelle honte ! La gueule en sang sur le trottoir, le journaleux, comme les autres. Pas de discrimination. E-ga-lit-é ! Entre nous, tu ferais mieux d’exiger que personne se fasse tabasser dans une manif’ plutôt que de réclamer que tout le monde y passe, mais ce n’est que mon avis.  Tu oublies surtout une chose, toi qui as été journaliste, c’est qu’un journaliste, sur un lieu de manifestation, ça bosse. Ben oui, comme les pompiers qui étaient venus éteindre le feu, comme le SAMU qui vient récupérer les blessés. Tu ne crois pas qu’on a le droit de bosser sans se faire tarter ? Ah mais me diras-tu, il était là à titre privé. Un journaliste sur le théâtre de ce genre d’opération, c’est jamais là seulement à titre privé. Il y a des métiers comme ça qui ne s’arrêtent pas au seuil du lieu de travail, qui ne connaissent ni horaires, ni jours chômés.  Le journalisme en fait partie. Tu imagines un médecin qui voit un type s’écrouler dans la rue et qui dit : "mince, 17h05, j’peux pas le soigner, j’ai fini mon boulot". Journaliste c’est pareil, t’es là, dans une manif’ et puis soudain ça tourne mal. Tu te barres pas en courant, au contraire, tu regardes, parce que c’est ton boulot d’observer et de témoigner. C’est inscrit dans tes gènes, même si tu voulais pas, tu le ferais quand même. D’ailleurs, on sait que ce confrère prépare un sujet sur l’extrême-gauche, donc il avait d’autant plus de raisons de s’approcher pour y voir de plus près.

Tes camarades nous confondent souvent avec des flics, dis-tu. Je vais te dire quelque chose, ils sont vraiment cons tes potes, tu leur diras de ma part. D’un côté ils s’indignent parce que les-médias-à-la-botte-du-grand-capital ne parlent pas assez d’eux aux 20 heures, de l’autre ils sont prêts à casser du journaliste en manif’. Tu ne trouves pas que ça pose un léger problème de cohérence ?

C’est la faute à nos privilèges, dis-tu. Mais quels privilèges ? Celui, en l’espèce, de pouvoir bosser sans se retrouver à l’hosto ? Celui de dire aux CRS : "stop, si on s’approche de vous c’est qu’on vient voir de près ce qui se passe, on n’a pas de pavé dans les poches, on vous veut pas de mal, on regarde". C’est pas un privilège ça, camarade, c’est un problème de sécurité au travail. Et ça devrait t’interpeller si tu défends les travailleurs. Mais j’oubliais, on est des richards dans la presse, le coeur à gauche mais le portefeuille à droite. Allons, t’aurais pas tendance à confondre Laurence Ferrari dans son joli fauteuil de présentatrice vedette et le reporter de terrain ? Faut pas tout mettre dans le même panier, tu sais. Lis les journaux, tu verras que la presse c’est une peu comme la sidérurgie il y a quelques années, c’est en train de crever. Pas de quoi parler de privilège, crois-moi. Si tu veux t’en convaincre, jette un oeil sur les statistiques du SNJ relatives à nos rémunérations, tu verras si on touche des salaires de traders.

Ce qui te choque le plus, dis-tu, c’est qu’on ne parle pas des manifestants qui se sont fait matraquer aussi. Allons donc. D’abord tu sais, toi, s’il y avait des journalistes témoins des bastonnades que tu évoques ? Et tu sais s’ils ont pu ramener des photos ou des films de ces scènes ? Et tu t’es demandé si le rédac’chef, quand ils sont rentrés, a pensé qu’il y avait matière à faire un sujet ou si, au contraire, il les a envoyés paître ? Ca en fait des inconnues, tu ne trouves pas ? Surtout que tu sais très bien qu’on court précisément après ce genre de scènes sensationnelles, on nous le reproche assez. Comment peux-tu oser soutenir, sans rire, que ça nous intéresse pas des manifestants frappés par la police ? Absurde.

Ah, mais on s’indigne du traitement qui nous est réservé. On devrait pas. Eh bien je vais te dire, bien sur que si, on doit s’en indigner. Et même drôlement plus fort que ce qu’on a fait. Pas pour nous, tu as raison sur ce point, mais pour ce qu’on représente et qui dépasse largement nos petites personnes. T’as remarqué que quand un régime politique déconne, c’est généralement à la liberté d’expression qu’il s’attaque en premier ? Ben voilà, c’est pour ça qu’on gueule. Parce que si les CRS se mettent à casser du journaliste, ça veut dire qu’on tolère, voire qu’on souhaite nous empêcher de faire notre boulot, et ça vois-tu, c’est un vrai souci. Pas pour nous, pour tout le monde. Et même pour toi. Surtout pour toi, le manifestant qui descend dans la rue pour crier ta rage contre l’injustice. Tu crois qu’il sera entendu ton message s’il n’y a plus de journalistes pour témoigner ?

Le comportement de mon confrère t’a choqué ? Eh bien je vais te dire, moi c’est le tien qui me choque. Il vient te voir, il s’excuse, il dit qu’il a eu un coup de chaud, qu’au fond il a fait ça pour aider et tu lui pilonnes la gueule sur ton blog. C’est pas très élégant, moralement, et c’est pas très juste non plus. Vois-tu, moi je le crois ce journaliste quand il dit qu’il a voulu apporter son aide. Tu sais pourquoi ? Parce qu’on est tous persuadés, à tort peut-être, que quand on est là, qu’on regarde, qu’on filme, eh bien les flics font gaffe à pas déraper pour ne pas se retrouver le soir à la télé et le lendemain avec une inspection de l’IGS aux fesses. C’était ça, qu’il voulait faire. Je crois que tu l’aurais compris si tu n’avais pas été aveuglé par ta foutue lutte des classes et tes idées fausses sur les privilèges des journalistes.

Au fond, je vais te dire, en crachant sur ce confrère et plus généralement sur les journalistes, c’est la liberté d’expression que tu piétines, la mienne, la tienne, la nôtre à tous dans ce pays, et c’est pas très malin.

Note : mes excuses au lecteurs fidèles de ce blog. Je sais qu’on en a parlé très longuement de cette affaire et que tout a été dit. Mais comme le billet de JBB a été repris par Marianne 2 et qu’il a donné lieu à la traditionnelle montée de bile contre les journalistes dans les commentaires, je ne pouvais pas me taire.

Thème Rubric Propulsé par WordPress.com.

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Joignez-vous à 237 followers