La Plume d'Aliocha

07/10/2010

Non, la décision Kerviel n’est pas scandaleuse

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 09:28

On dit que les médias ont tendance à hystériser l’information. L’affaire Kerviel illustre le phénomène de façon magistrale.

Jérôme Kerviel a été condamné à 3 ans de prison ferme et 4,9 milliards d’euros de commages-intérêts. Un scandale dit-on. Peut-être, mais ce n’est pas le jugement, le problème.

Visiblement, ce sont les 4,9 milliards qui ont mis le feu aux poudres. Pourtant, Pascale Robert-Diard a rapidement apporté l’explication sur son blog, développée ensuite par Eolas. A partir du moment où le tribunal reconnaissait la responsabilité de Jérôme kerviel, il ne pouvait légalement que le condamner à indemniser intégralement le préjudice subi par la partie civile. Ce qu’il a fait.  Si la somme est magistrale, c’est un symptôme supplémentaire de la démence de la finance et non pas l’expression d’une justice imbécile ou aux ordres.

Quant aux trois ans de prison ferme, l’attention s’est tellement focalisée sur les 4,9 milliards qu’on ne saura jamais ce qu’aurait pensé le public de la seule peine de prison. Pourtant, elle est rude. Comme le souligne Eolas, au-delà de deux ans, il ne peut y avoir d’aménagement de peine permettant d’éviter la prison.

"C’est injuste, la banque savait, Kerviel est un bouc-émissaire, il paie pour la finance mondiale !" s’écrie  le public. C’est aussi mon avis, je pense que la banque savait, je pense qu’elle a choisi la stratégie du bouc-émissaire et je pense aussi, plus généralement, que Kerviel paie pour le système et surtout pour tous ceux qui ont joué comme lui à la game boy ou aux apprentis-sorciers mais qui n’ont pas été pris. Pour autant, je ne me joindrais certainement pas au concert de hurlements contre la justice. Le rôle du tribunal n’était pas de juger le système, encore moins de s’interroger sur le niveau de délinquance dans la finance, mais d’apprécier le comportement de l’homme qui était renvoyé devant lui pour des fautes qu’au demeurant il ne niait pas.

Il se trouve que j’ai suivi l’affaire depuis l’origine. Lorsque je suis arrivée au procès, j’avais le sentiment que la banque était en bien fâcheuse posture, quelle ne pourrait pas soutenir qu’elle ne savait pas et que Jérôme Kerviel allait démontrer magistralement la complicité de ses supérieurs.  En réalité, les débats ont très vite tourné à l’avantage de la banque, de sorte que la décision ne m’a pas surprise. Je gage qu’elle n’aurait pas étonné grand monde d’ailleurs s’il n’y avait eu cette fichue condamnation à payer 4,9 milliards d’euros.

Un combat judiciaire inégal

En réalité, si Jérôme Kerviel est aujourd’hui condamné, c’est parce que le dimanche 20 janvier 2008, autrement dit le jour de la découverte des prises de position du trader, la direction de la banque a désigné un coupable et un seul. Savait-elle qu’il y avait d’autres responsables et a-t-elle choisi de le dissimuler ? Elle y avait en tout cas intérêt. Mieux vaut encore passer, quant on est banquier, pour un imbécile que pour un délinquant. Toujours est-il que quelques jours plus tard elle déposait plainte. C’est à ce moment précis qu’elle a placé le trader sur le chemin qui devait le mener tout droit à la case prison. A moins qu’il ne parvienne en effet à démontrer qu’il avait été pris dans une spirale infernale et, surtout, que sa hiérarchie l’avait encouragé à agir ainsi tant qu’il gagnait, pour le lâcher au moment où il a commencé à perdre.  Visiblement, il n’y est pas parvenu en première instance. Je suis la première à le regretter, mais c’est ainsi. Il est vrai que le combat était fort inégal car son adversaire avait la haute main sur les preuves qui étaient par définition dans ses murs, sur les témoins et les experts qui appartiennent au milieu bancaire et n’avaient aucun intérêt à témoigner en faveur de Kerviel et sur la technicité du dossier que Kerviel maitrisait mieux que quiconque, mais dont la parole était forcément sujette à caution. Il n’y a plus qu’à souhaiter qu’en appel les témoins sortent de l’ombre.

Les dangers de la médiatisation

Le deuxième problème a été la médiatisation d’un dossier mettant en cause le monde bancaire sur fond de crise financière. Le public a immédiatement pris fait et cause pour Jérôme Kerviel car il lui donnait l’occasion d’exprimer sa colère contre la finance, sa vieille rancoeur contre les banques et ce goût bien français pour les rebelles, et plus encore pour les grands voyous. Ce que Kerviel n’est pas à mon avis, mais il a été perçu comme tel, en particulier sur la toile. En tout état de cause, nous tenions notre David, et nous allions l’encourager à vaincre Goliath, en notre nom à tous. Je ne crois pas que Kerviel ait apprécié ce rôle lequel, au demeurant, l’a terriblement desservi comme en témoignent les attendus du jugement. On le dit coupable de cette médiatisation. Rappelons tout de même que l’affaire est devenue médiatique le 24 janvier 2008 au matin lorsque la banque a annoncé, comme elle y était tenue légalement, la "fraude" dont elle avait été victime. Exercice qu’elle a transformé, il faut bien l’avouer, en une remarquable opération de communication que j’évoquerai dans un prochain billet.  A partir de là, les journalistes ont traqué le trader, écrit des choses plus ou moins justes sur lui, évoqué sa fuite, ce qui était faux, relayé des soupçons de terrorisme parce qu’on avait trouvé un exemplaire du Coran chez lui. Qu’il ait été tenté de rétablir la vérité en parlant à la presse, que par la suite il ait voulu plaider sa cause auprès des journalistes, comment le lui reprocher ? Quelle personne s’estimant victime d’une injustice n’aurait pas envie de s’allier les médias ? La tentation était d’autant plus grande que les journalistes du monde entier lui couraient après. Sa seule erreur aura sans doute été de publier un livre un mois avant le procès. Mais après tout, son avocat n’est pas un bleu, il aurait pu (dû ?) l’en empêcher. Le problème, lorsqu’on médiatise une affaire judiciaire, c’est que le public juge sur la foi des déclarations des uns et des autres et se forge une intime conviction ; les magistrats, eux, jugent en droit au vu des éléments qu’on leur soumet. Parfois, les conclusions sont divergentes. Est-ce surprenant dès lors qu’on ne juge pas la même chose ? A la suite du jugement, la bataille médiatique a repris. Olivier Metzner, l’avocat de Jérôme Kerviel, s’est indigné, c’est son rôle mais ce n’était peut-être pas malin de stigmatiser la justice, compte-tenu de l’irritation qu’exprimait clairement le jugement à l’égard de la médiatisation de l’affaire. La Socgen a rétorqué que Kerviel réendossait son rôle de victime et contre-attaqué en annonçant qu’elle renonçait à réclamer les 5 milliards, s’arrogeant à son tour le beau rôle. Bref, la danse du ventre en direction des médias a repris. Je ne suis pas sûre que cela serve Jérôme Kerviel.

Une affaire d’une inextricable complexité technique

Le troisième problème dans cette affaire c’est sa technicité. Tout au long du procès, la banque n’a eu de cesse de répondre "c’est plus compliqué" à tous les arguments de la défense et aux questions des juges. Un "c’est plus compliqué" qui lui a permis ensuite d’avancer qu’elle ne savait pas, précisément parce que c’était compliqué de savoir. N’en déplaise au public, elle a été plus convaincante que la défense.   Entre une institution qui a pignon sur rue et qui vient expliquer comment fonctionnent les systèmes qu’elle a conçus devant des juges qui connaissent très bien leur dossier mais n’ont jamais fréquenté une salle de marché ni arbitré des turbos warrants et un prévenu qui se débat comme il peut pour expliquer que la réalité est bien différente des discours, le jeu est inégal. Les juges n’y sont pour rien.  Maintenant cela pose une question, que j’ai souvent évoquée sur ce blog : nous vivons dans un mode si complexe qu’il échappe désormais en partie à la compréhension de ses juges, des politiques et des journalistes, c’est-à-dire au final, des citoyens. La finance est emblématique de ce phénomène, mais elle n’est pas la seule, on retrouve la même problématique dans les affaires d’environnement ou encore de santé publique. A nous d’en tirer les conclusions.

Même ses plus fervents défenseurs, dont je suis, admettaient que Kerviel avait "fait le con", ils savaient aussi qu’ils serait puni. Mais à quoi s’attendait-on ? Un coup de règle sur les doigts ? Devant un tribunal correctionnel, quand on a "fait le con", on paie. Alors oui, je crois que c’est un bouc-émissaire, oui la sanction est trop lourde et oui, j’espère qu’en appel elle sera adoucie. Mais non, la décision n’est pas scandaleuse. Le vrai scandale, c’est encore et toujours la finance, pas la justice.

Note : Le billet précédent ayant été signalé par Eolas (que je remercie) et celui-ci mentionné sur twitter, j’informe mes très nombreux visiteurs de passage (Ah ! The Eolas effect !) que le récit du procès Kerviel est accessible ici (les billets sont classés du plus récent au plus ancien). Par ailleurs, ils trouveront dans ce billet les liens vers les compte-rendus intégraux des audiences par mes confrères de La tribune,  20 minutes etc…

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