La Plume d'Aliocha

05/10/2010

Kerviel, la descente aux enfers

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 17:55

Palais de justice de Paris, Mardi 5 octobre, 9h40.

Dans la salle des pas perdus, cameramen, preneurs de son et photographes sont déjà massés autour des barrières qui protègent l’accès à la salle des criées où le jugement dans l’affaire Kerviel doit être rendu d’ici 20 minutes. A l’intérieur, les bancs de la presse sont  bondés. La plupart des avocats sont également installés, mais il manque encore Jérôme Kerviel. Sa petite amie arrive discrètement. Jupe noire, chemisier blanc, joli visage oriental, elle s’approche d’un gendarme et l’embrasse. Il l’installe sur les bancs de la presse. Ainsi va le petit monde de Jérôme Kerviel. On le croirait tout droit sortie d’Amélie Poulain. Tous ceux qui l’approchent se prennent immédiatement d’affection pour lui. De son actuel employeur, un expert judiciaire qu’il a rencontré au coeur de la tempête le 24 janvier 2008, en passant par le patron de son restaurant favori qui le couve comme son propre fils, jusqu’aux gendarmes du palais de justice, avec lesquels au fil des audiences il a noué des liens d’amitié. Alors quand il leur a demandé de s’occuper de la jeune femme, ils l’ont prise sous leur protection.  Quelques secondes plus tard, l’ex-trader entre dans la salle, serre la main d’un des gardes et va s’asseoir sur la chaise qui lui est réservée. Costume noir, chemise blanche, cravate sombre, il offre toujours la même image lisse. Pourtant, quelque chose dans sa silhouette a changé, comme si la force qui l’animait durant le procès s’en était allée. Et l’on devine à le voir ainsi qu’ils ont dû être rudes ces trois mois d’attente du jugement.  L’un de ses avocats, Nicolas Huc-Morel, blond, la petite quarantaine,  s’assoit à ses cotés. Les deux hommes parlent à voix basse. Au sourire plein de compassion du conseil, on comprend qu’il tente de réconforter son client. Les minutes s’égrènent lentement. Quelques confrères retardataires tentent de trouver une place, d’autres vont saluer les avocats, on s’embrasse, on se sert la main. L’ambiance est bon enfant, presque joyeuse. Comme si, au fond, il ne pouvait rien se passer de vraiment  grave dans une affaire financière, même si les montants en jeu sont phénoménaux et même si le jeune homme risque pas moins de 5 ans de prison et 375 000 euros d’amende. Il est vrai qu’à ce moment-là, personne encore n’anticipe le coup de théâtre à venir.

Des ordres exorbitants et hors mandat

10 heures : la sonnerie annonçant l’entrée du tribunal retentit. Le rideau se lève enfin sur le dernier acte. Toutefois, nous savons qu’il faudra patienter avant de connaître le dénouement, c’est-à-dire la condamnation ou la relaxe. L’audience débute en effet par une lecture des principaux motifs de la décision.   Or, compte-tenu du caractère exceptionnel de l’affaire,  dans tous les sens du terme, le jugement est particulièrement long et détaillé.  Jérôme Kerviel est désormais seul sur sa chaise au pied de l’estrade où siègent ses juges. Il croise les bras avec force, comme pour se protéger, ou pour ne pas s’effondrer. Le président aborde en premier lieu  l’accusation d’abus de confiance. Au bout de quelques minutes, on devine que la décision va être sévère. L’absence de mandat écrit interdirait de reprocher à Jérôme Kerviel d’avoir franchi les limites ? Pour le tribunal, l’argument ne tient pas dès lors que le trader a signé le cahier de procédure de trading. La désactivation des limites en nominal sur son automate de trading démontrerait la complicité de la banque ? Les juges observent que la preuve d’une désactivation délibérée  n’est pas rapportée. C’était  l’un des arguments majeurs de la défense…..Les failles du contrôle interne de la banque seraient la vraie cause du désastre ? Ce n’est pas une excuse, estiment les juges, pour enfreindre les règles. A ce stade, les termes du jugement sont si durs, qu’on les croirait tout droit sortis du réquisitoire. « En passant sur les marchés, depuis sa station de trading, des ordres exorbitants au regard tant de leurs nominaux cumulés que des risques qui en découlaient pour la banque, Jérôme Kerviel a, sciemment, à l’insu de la banque, détourné les moyens techniques mis à sa disposition en les utilisant à d’autres fins que celles au service desquelles ils lui avaient été confiés » note le jugement.

La conclusion tombe comme un couperet :  l’abus de confiance est constitué. Jérôme Kerviel semble statufié. Ses avocats aussi. Ils écoutent, concentrés à l’extrême. Sur les bancs de la Société Générale, on a compris que c’était gagné, mais les visages demeurent impassibles.

Un véritable système de fraude

Le président aborde maintenant la lecture des motifs relatifs au délit d’introduction fauduleuse de données dans un système de traitement automatisé. C’est le seul élément sur lequel la défense a plaidé coupable. Le jugement vire à la descente aux enfers pour Jérôme Kerviel. « L’information et les débats ont permis d’établir que les faits se sont inscrits dans un véritable système de fraude mis en place par Jérôme Kerviel de façon parfaitement cohérente (…) qu’il s’agissait pour leur auteur de masquer la réalité de son activité et notamment de ses positions directionnelles prises dans des proportions insoupçonnables eu égard à leur ampleur, sans commune mesure avec les volumes traités normalement par un trader de l’équipe Delta One (…), fût-il le meilleur d’entre eux, et de mettre en échec les contrôles internes de la banque ».

La conclusion tombe,  sans surprise : le délit est constitué.

Reste l’accusation de faux et usage de faux. Le Président poursuit sa lecture. Le jugement devient de plus en plus dur. « Force est de constater que le texte de ces courriels a été choisi par Jérôme Kerviel afin de répondre précisément aux attentes des services de contrôle qui le questionnaient et d’échapper à leur sagacité, tout en impliquant dans ces réponses des tiers totalement étrangers à ses malversations, dont il usurpait la signature sans le moindre scrupule ». Le délit est constitué.

Dans la salle, le silence est total. Le public semble sonné. Mais le pire est à venir.

Jérôme Kerviel exclusivement responsable

Le président en vient au chapitre décisif de la peine, lequel débute par un exposé de la personnalité du jeune homme. Jérôme Kerviel, 33 ans, célibataire, sans enfant, salarié d’une entreprise qui lui verse 2000 euros par mois, casier judiciaire vierge, jugé intelligent et équilibré par le psychologue commis par le juge d’instruction. Quel contraste entre la longue liste d’exactions que l’on vient d’entendre et le profil parfaitement sage de l’intéressé. On se prend à songer que, peut-être,  ces éléments vont pondérer la peine , laquelle à ce stade apparait ineluctable. D’ailleurs, le tribunal évoque la défense de l’ex-trader qui s’est décrit comme absorbé dans « un monde virtuel, »  « une spirale ». Las ! La phrase suivante est assassine : « Attendu qu’il a pourtant été démontré que la culpabilité de Jérôme Kerviel résulte d’agissements multiples et de natures diverses répondant à une stratégie occulte qui lui est personnellement et exclusivement imputable ».

L’avocat du trader, Olivier Metzner, avait dépeint la Société Générale comme une banque à double face ? Le tribunal retourne l’argument contre le trader : « cultivant l’ambivalence de ses comportements, il a su tout à la fois développer des stratégies innovantes et appréciées de ses supétrieurs et recourir de façon occulte à des pratiques dont il a estimé – contre toute vraisemblance-  que l’efficacité l’autorisait à s’affranchir des règles de fonctionnement de la salle des marchés et à outrepasser le cadre de son mandat en se livrant à une activité purement spéculative pour le compte de la banque, mais à l’insu de cette dernière et dans des proportions gigantesques (…) la diversité des techniques de falsifications ou dissimulations utilisées par Jérôme Ketviel n’a d’égal que la réactivité fulgurante, le sang froid permanent et l’impassibilité trompeuse dont il a su faire preuve quotidiennement, au fil de ces nombreux mois ».

Culpabiliser autrui pour se dédouaner

Non seulement les juges écartent systématiquement tous les arguments de la défense, mais ils expriment franchement leur désapprobation à l’égard de la stratégie judiciaire du trader. Ainsi, ils ne croient pas que Jérôme Kerviel ait agi de manière désintéressée et rappellent que le trader avait lui-même évalué son bonus à 600 000 euros. D’ailleurs son avocat en prend pour son grade : « il s’est livré à un total renversement des rôles en se positionnant comme victime d’un système dont il se dit la créature (Olivier Metzner avait axé sa plaidoirie sur le fait que Kerviel n’était rien d’autre que la « créature » de la banque) ; qu’il a argué de l’absence de crédibilité de ses propres mensonges, aboutissant à culpabiliser autrui afin de se dédouaner lui-même « . Quant à son attitude à l’égard des médias, elle est sévèrement condamnée : « il a mené une campagne de communication, prenant à témoin cette fois-ci l’opinion publique, véhiculant l’image d’un individu en quête d’anonymat, antinomique avec le retentissement qu’il s’est attaché à donner à l’affaire dans les médias au cours des différentes phases de l’instruction et à l’approche de son procès, voire pendant celui-ci ».

A ce stade, on se doute que la peine sera lourde, mais personne n’imagine encore ce qui va se passer. Lorsque le président prononce la condamnation de Jérôme Kerviel à rembourser à son employeur la somme de  4.915.610.154 euros, un murmure d’incompréhension s’élève dans la salle.  L’assistance est frappée de stupeur. On croit avoir mal compris, on s’interroge. Ce n’est pas possible. On ne peut pas condamner un individu à payer 4,9 milliards de dommages-intérêts ! Même infligée à une entreprise, une somme pareille paraîtrait hallucinante.  De fait, lorsque viennent s’ajouter les 2500 euros de dommages-intérêts à verser à deux salariés de la banque en réparation du préjudice moral qu’ils estiment avoir subi à cause du trader, on a presque envie de sourire, tant les sommes semblent dérisoires. Le président en vient enfin à la sanction pénale : 5 ans de prison, dont deux avec sursis.

Pour l’honneur de la Place de Paris

11 heures. Fin de l’audience. Les journalistes se lèvent mais aucun d’entre nous ne sort de la salle. On observe Jérôme Kerviel. Un gendarme fait écran pour nous empêcher de l’approcher. Assis, les épaules voutées, le trader est penché sur son téléphone portable. « Il ne sortira que lorsque tout le monde sera parti » nous prévient le garde. Alors nous sortons, lentement. A l’extérieur, une nuée de cameramen et de photographes, accrochés aux barrières anti-émeute, debout sur des chaises et des escabeaux, forme un barrage impressionnant.  Ils attendent Jérôme Kerviel et ses avocats. « Même Chirac n’attirerait pas autant de monde » observe un de mes confrères effaré. Les conseils de la Société Générale en revanche n’intéressent personne. Tandis que l’un d’entre eux s’éloigne à pas rapides, un homme l’ interpelle en levant le poing  « c’est un scandale », hurle-t-il. Par petits groupes, les différents acteurs du procès débriefent l’affaire avec les journalistes. Quelques confrères tapent déjà leurs papiers debout ou assis par terre, tandis que les autres tournent  dans la salle des pas perdus, attendant la sortie du trader. Soudain l’ambiance s’échauffe. C’est Olivier Metzner qui surgit enfin de la salle d’audience. Il est accueilli par une clameur, les projecteurs s’allument, les appareils crépitent, des micros tendus sur des perches  surgissent de partout. Il s’explique, longtemps, très longtemps, mais impossible de l’entendre, tant la foule des journalistes est dense.   L’avocat disparaît. On attend toujours Jérôme Kerviel. En vain. Sans doute a-t-il été raccompagné vers la sortie par un chemin dérobé.  Lentement la presse range son matériel et se disperse. Il est midi. La salle des pas perdus retrouve son calme habituel.

Mon téléphone ne cesse de sonner. Je finis par décrocher. C’est un ami, 60 ans, dont 35 ans passés dans la finance. « La réputation de la place de Paris est sauvée » me confie-t-il sur un ton de sarcasme mêlé d’amertume. Une phrase du jugement me revient alors en mémoire : « par leur ampleur, leur spécificité, et le contexte de crise dans lequel ils se sont inscrits, ses actes ont incontestablement porté une atteinte à l’ordre public économique international dont l’impact financier a pu être finalement circonscrit par la réactivité de la banque ».

Oui, en effet, la réputation de la Place financière de Paris est sauvée.

 

Note : le jugement est accessible en intégralité chez  Pascale Robert-Diard.

Et l’analyse du jugement chez Eolas, merci à H de me l’avoir signalé.

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