La Plume d'Aliocha

30/09/2010

Le mystère du barasourcils

Classé dans : Mon amie la com' — laplumedaliocha @ 17:46

Mon amie la com’ n’en finit pas de m’éblouir !

 Tenez, ce matin par exemple, j’ai  reçu d’une grande enseigne de distribution de cosmétiques avec laquelle j’entretiens d’épisodiques relations commerciales, une enveloppe sur laquelle il était écrit : "Votre rêve va devenir réalité". Fichtre ! Que pouvait bien contenir ce mystérieux pli carré, et au demeurant fort mince, qui soit susceptible de réaliser mes rêves ? Allez savoir pourquoi, la première idée qui me vint à l’esprit fut une photo de Daniel Craig… nu. A ce stade, je vous dois des explications. Il se trouve que  je suis enrhumée, une affection certes bénigne, mais qui a chez moi des effets inattendus et parfois un peu baroques. Craig est tout a fait mon genre d’homme. C’est vrai. De là toutefois à imaginer qu’on m’envoie une photo de lui dans le plus simple appareil, il faut vraiment que les miasmes du rhume aient endommagé les systèmes de sécurité de mon cerveau. Mon "ça", comme dirait le bon docteur Freud a dû échapper un court instant au contrôle de mon "surmoi". On ne mettra jamais assez en garde contre les dangers de la com’ sur les esprits faibles ou provisoirement affaiblis…

Bref, en fait de photo licencieuse, j’ai trouvé dans l’enveloppe une invitation "Privilège" à venir découvrir un….Bar à sourcils, ou Brow Bar en anglais, comme le précise utilement le carton.

Si !

C’est incroyable ce que sont capables d’inventer les gens de la com’ ! Un bar à sourcils.

Une fois surmontée la terrible déception, je me suis sentie bien bête.  Parce que voyez-vous, pour moi un bar, c’est un lieu où l’on consomme. D’ailleurs, généralement, le mot bar est suivi de ce qu’on y offre. Ainsi, un bar à vin propose du vin, un bar à bière, de la bière, un bar à tapas, des tapas, un bar à eau, de l’eau (quelle sinistre invention) et ainsi de suite. Du coup, forcément le bar à sourcils….

Convenez que c’est troublant.

Oh ! Je vous connais, amis lecteurs. Je devine déjà que l’un d’entre vous va me dire, d’un ton amicalement docte :  "Enfin, Chère Aliocha, aux Amériques, le mot bar etc, etc".

Peut-être, mais on n’est pas aux Amériques. Ici, un bar c’est un lieu dédié à la boisson.  Point.

Histoire d’en avoir le coeur net et surtout de chasser les images excentriques qui me venaient à l’esprit (pire que le cheveu sur la soupe, j’étais en train de concevoir la poignée de sourcils dans le mojito), je me suis décidée à retourner  mon "Invitation privilège". Et j’ai enfin compris. En fait, un expert me propose de me dessiner "des sourcils de star à l’arc parfait" dans un lieu qu’il a trouvé judicieux de nommer "Bar" et qu’il serait plus juste d’appeler un stand provisoire.

Entre nous, je ne sais pas où ils ont été chercher que mon rêve le plus fou dans la vie  consistait à me faire torturer comme un bonsaï par un sadique armé d’une pince à épiler. Toujours est-il que c’est une grave erreur.

Mon invitation est à la disposition de celui ou celle que ça intéresse. Quant à moi, je vais me rendre dans un bar, un vrai. Cette histoire m’a donné soif.

28/09/2010

Les Boulat, photographes de père en fille

Classé dans : Débats — laplumedaliocha @ 23:36

Trois fois par an, l’association Reporters sans frontières (RSF) publie un album rassemblant les oeuvres d’un grand photographe, ou de plusieurs sur un thème déterminé, dans le cadre de son action" 100 photos pour la liberté de la presse". La vente des albums sert à financer les actions de l’association.  Le dernier opus, sorti début septembre, est consacré à Pierre Boulat, grand reporter et Alexandra Boulat, sa fille, photographe de guerre. RSF décrit ainsi leur travail :  "Pierre et Alexandra Boulat, père et fille, ont réalisé, au cours de leur carrière, des clichés inoubliables, notamment pour le magazine Paris Match. Pierre Boulat [1924-1998] a longtemps collaboré au mythique magazine américain Life, a photographié les plus grandes stars, le monde politique, la mode et particulièrement Yves Saint Laurent. Alexandra Boulat [1962-2007] a choisi, elle, la guerre et les terrains dangereux, au Kosovo, en Bosnie, en Irak ou en Palestine. De leur travail, si différent soit-il, une inspiration commune, celle d’une même approche humaniste".

Parallèlement à la sortie de l’album, Reporters sans frontières qui fête son 25ème anniversaire, expose les photos de Pierre et Alexandra Boulat  au Petit Palais. Allez-y, ça vaut le déplacement.  Une photo de De Gaulle à genoux lors d’une messe dans la cathédrale de Reims en 1962 invite l’observateur irrévérencieux à une méditation sur le personnel politique actuel…. L’un des deux civils armés serbes, saisis par Alexandra Boulat après la prise de Vukovar, semble tout droit sorti d’Orange mécanique. Et que dire de l’incroyable regard de cette réfugiée afghane à Quetta, au Pakistan ou encore du visage  recouvert d’un voile blanc de Shaima, cette jeune femme qui s’est immolée par le feu pour échapper à sa belle-mère et à son mari ? Les photos que j’évoque sont ici.

"Il y aurait trop de journalisme dans les journaux "

Raconter le monde tel qu’ils le voyaient, telle était la vocation de Pierre et Alexandra Boulat. Seulement voilà, la presse traverse une crise très grave, alors elle coupe dans les budgets et en premier dans les crédits alloués à la photographie. Oh bien sûr des photos, il en reste dans les journaux, elles n’ont même jamais occupé autant de place, car plus il y a de photos, moins il y a de texte et donc de journalistes à payer. Mais ce sont des photos bouche-trou, sans valeur.

Tenez, voici un extrait de la très belle préface de l’album rédigée par Florence Aubenas :

"La presse va mal, économiquement s’entend, comme on le disait jadis des charbonnages ou des filatures. L’association Reporters sans frontières publie chaque année un planisphère qui indique où et comment les journalistes ont été persécutés ou tués dans le monde. Heureusement qu’elle le fait. Peut-être faudrait-il désormais rajouter un autre atlas à celui-là, non pas rival mais complémentaire, celui des lieux où ce sont les journaux qui meurent.

Cette situation, tragiquement réelle, ouvre en revanche un débat plus compliqué. Le coupable serait, nous dit-on, l’information. Cela parait insensé, mais c’est pourtant la théorie du moment : il y aurait trop de journalisme dans les journaux. Le reportage, dont la famille Boulat est un des porte-étendard et qui fut longtemps la vitrine glorieuse de la presse, est aujourd’hui présentée comme son boulet. Ca couterait cher, ça ne ferait plus vendre. Désormais, le lecteur ne supporterait plus rien qui le fâche ou le préoccupe. Il lui faudrait du divertissment, du distrayant, du consommable, un peu de scandale et beaucoup de célébrités. Tous médias confondus, la presse publie 40% de grands reportages en moins qu’elle ne le faisait durant la décennie précédente.

Partout les journaux maigrissent et c’est de l’information qu’on les allège".

Voilà qui nous ouvre un passionnant sujet de discussion : les patrons de presse – pardon, cette expression désignait autrefois les grands hommes du métier -, les éditeurs de presse, donc,  ont-ils raison de croire que l’information n’intéresse plus le public ?

Il serait temps de rétablir la vérité. Voyez-vous, si vous trouvez que vos journaux ne répondent plus à vos exigences de qualité, ce n’est pas notre faute, à nous journalistes, mais la faute de ceux qui vendent notre travail. Ils ont perdu la clef du succès et se sont engagés dans une fuite en avant, réduisant la pagination, agrandissant les photos, proposant aux lecteurs des "produits" toujours plus édulcorés sur la base de l’idée fausse qu’ils se font du public. Celle que décrit Florence Aubenas.

Alors que ceux qui continuent, en particulier sur Internet, de soutenir que les journalistes sont mauvais et qui se félicitent de leur disparition regardent le travail d’Alexandra Boulat et osent me dire en face qu’il ne vaut rien et n’intéresse personne. Si ce travail là ne se vend plus, ou si mal, ce n’est certainement pas faute de talent.

Copyright : Alexandra Boulat/Association Pierre et Alexandra Boulat

25/09/2010

Justin Conseil, notaire rappeur

Classé dans : Mon amie la com' — laplumedaliocha @ 11:14

Mon amie la com’ dérape en ce moment. Figurez-vous qu’elle s’est emparée, tel un esprit farceur, de la très honorable profession de notaire. Le résultat est à mon sens proprement affligeant.

A vous de juger.

Petite précision, ceci n’est pas un gag, mais bien une démarche institutionnelle de communication en direction des d’jeuns destinée à dépoussiérer l’image des hommes de loi.

22/09/2010

New Deal bancaire ? Mon oeil !

Classé dans : Mon amie la com' — laplumedaliocha @ 09:59

Si la presse généraliste nous offre depuis quelques semaines la bouffée d’oxygène d’une amorce de rébellion, la presse économique en revanche continue de faire allégeance à ses princes sans faiblir. En témoigne le magnifique numéro des Echos d’hier. Le journal est fier. Songez donc, il a décroché une interview de Baudoin Prot, le directeur général de BNP Paribas. C’est un peu comme si La Croix obtenait un entretien exclusif avec Saint Pierre. Autant dire qu’on a mis les petits plats dans les grands et sorti les violons. Au demeurant, nos banques ont traversé une période si difficile ces derniers temps, qu’il vaut mieux cocooner leurs dirigeants, des fois qu’ils s’effondrent en larmes en plein milieu de l’interview.

Mais que nous dit le cher banquier, songez-vous, tout brûlant d’impatience. Avant toute chose, je vous invite à lire cet article de l’Expansion, il vous donnera une idée assez juste de la soi-disant grande réforme bancaire du moment.

Donc, notre banquier nous explique :

Que les nouvelles exigences de fonds propres (Bâle 3 pour les intimes) représentent "un véritable New Deal bancaire" comme on n’en voit que tous les 50 ans. En réalité, il botte en touche puisque les journalistes l’interrogeaient sur le combat mené depuis des mois par les banques pour limiter autant que possible leurs nouvelles obligations. La réponse aurait dû être articulée autour de "nous sommes d’accord avec telle mesure, nous contestons telle autre". Qu’importe les veilles querelles rétorque le banquier, c’est le résultat qui compte. Et pour cause,  les banques ont gagné la partie. Mieux vaut avoir le triomphe modeste dans ce genre de situation.

Il nous dit aussi qu’il serait injuste de créer une taxe sur les banques parce que celles-ci n’ont rien coûté au contribuable français, mieux, elles lui ont rapporté 2 milliards d’intérêts. Par ailleurs, elles sont déjà bien trop taxées. Evidemment, on ne fournit  aucun chiffre à l’appui de cette information. Elle sont trop taxées, c’est tout. Une taxe étant par nature superflue pour celui qui la subi, on aurait aimé en savoir un peu plus.

Parfois les questions des journalistes sont si compatissantes que Baudoin Prot est obligé de les réconforter. Ainsi, ils s’inquiètent à la perspective que les nouvelles exigences de fonds propres puissent empêcher les banques de faire des acquisitions dans les mois qui viennent. Elles pourront toujours procéder par échange de titres ou faire appel au marché, les rassure Baudoin Prot. Ouf ! On a eu peur pour elles, dites-moi. Comment pourraient-elles jouer la carte du Too big to fail (on ne peut pas faire autrement que de les sauver car leur disparition serait trop grave) lors de la prochaine crise s’il nous venait l’idée folle d’entraver leur croissance future avec nos réglementations frileuses de gens qui ne comprennent rien au film ?

Allez vous faire appel aux marchés pour respecter les nouveaux ratios, s’inquiètent encore nos gentils reporters qui se sont quand même mis à trois pour réaliser cette interview de haute volée ?  Non, les rassure le banquier, BNP Paribas continuera de mettre deux tiers de son bénéfice en réserve et de distribuer le reste, comme elle le fait déjà depuis des années. Entre nous, il a l’air drôlement contraignant, ce new deal historique….

En fait, cette interview nous apprend que la seule chose qui va changer, c’est le coût et le volume du crédit alloué par les banques à l’économie. Convenez que c’est balot. Enfin, pour l’économie, bien sûr. Parce que pour les banques, ça va plutôt bien. Et pour BNP Paribas, ça va encore mieux.

Hasard du calendrier, le quotidien nous informait toujours hier  qu’onze de nos amies les banques, dont BNP Paribas, venaient de se voir infliger une amende record de 385 millions d’euros par l’Autorité de la concurrence. Motif ? Une sombre affaire de commissions interbancaires sur le traitement des chèques entre 2002 et 2007, commission qui ne correspondait à aucun service mais avait pour effet de surenchérir les tarifs bancaires, en particulier pour les entreprises. Fort heureusement, elles ont une chance de se refaire, nous explique l’article, via les virements de proximité voulus par Bercy qui pourraient venir remplacer les chèques et donner lieu à…une nouvelle tarification de services.

Heureusement, entre nous, que l’éditorialiste nous explique ce qu’il faut penser de la sanction contre nos amies les banques. On peut certes, selon lui, remettre à plat la grille de tarification, mais à condition de se souvenir que "la surfacturation de certains services vient compenser la faiblesse des marges des crédits payées par les clients par ailleurs". La voix de son maître.

Que la presse spécialisée s’emploie à corriger les visions caricaturales enracinées dans une ignorance réelle ou supposée des fondamentaux, pourquoi pas ? On dit que les français manquent de culture économique, admettons. Qu’on ait une mauvaise vue d’ensemble quand on observe les choses de trop près, comme disait Audiard, c’est certain. Qu’à force d’entendre toujours les mêmes discours, prononcés par des gens bardés de diplômes, on finisse par y croire, c’est humain.  Mais que la crise n’ait pas secoué les esprits, aiguisé le sens critique, excité la curiosité intellectuelle de certains journalistes économiques, ça me laisse sans voix. Et le plus terrible, dans cette affaire, c’est que ce sont les plus compétents en cette matière qui sont aussi les plus aveugles. Ou les plus soumis, c’est selon.

Pour les rebelles qui voudraient se désintoxiquer en urgence de ces brèves évocations de la bonne parole bancaire, je recommande le manifeste des économistes en colère, ici. Je ne suis pas certaine d’adhérer à toutes leurs propositions, mais je partage leur irritation.  Voyez également le best seller de Michael Lewis sur la crise. Je ne l’ai pas encore lu, mais les extraits reproduits sur le site de Marianne sont appétissant. Tant qu’on y est, et bien que j’ai horreur de l’autocitation, je vous renvoie à ce vieux billet dans lequel je rigolais d’entendre Aphatie parler, à propos de ses difficultés à obtenir une interview de Baudoin Prot en plein coeur de la crise, de la timidité des banquiers. J’en ris encore…

18/09/2010

Le loup du camp S-21

Classé dans : Salon littéraire — laplumedaliocha @ 10:21

En 2011 s’ouvrira au Cambodge le procès de 4 ex-dirigeants du régime des khmers rouges poursuivis pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre. A ce sujet,  je vous recommande la lecture du livre de Pierre-Olivier Sur, "Dans les yeux du bourreau".  L’auteur est avocat au barreau de Paris. Pénaliste réputé, il a notamment participé aux procès Elf, Erika, Crédit Lyonnais. Mais c’est un procès tout à fait exceptionnel qu’il raconte dans son livre, celui du premier des khmers rouges à avoir été jugé en 2009, Douch, le responsable du sinistre camp S-21. A supposer que les chiffres aient un sens lorsqu’il est question de vies humaines, le régime de Pol Pot a fait 2 millions de victimes, soit un tiers de la population du Cambodge. Parmi elles, 17 000 ont été exterminées dans le camp S-21. Au procès de Douch, Pierre-Olivier Sur était du bon côté, comme il le dit lui-même, il défendait les victimes.

Victime. Un mot qui a du sens en France. Un peu trop peut-être. Nombreux sont les avocats qui s’inquiètent de la dérive victimaire de la justice et, plus profondément peut-être de la société. Mais au Cambodge, tout est différent. Qu’est-ce qu’une victime ? C’est la question obsédante qui hante le livre. Car le problème majeur qu’a rencontré le tribunal, c’est précisément de convaincre les victimes de participer  à l’oeuvre de justice. Elles s’y refusaient, alors même que pour la première fois en droit pénal international on leur ouvrait la possibilité de se constituer partie civile. Un mystère que l’avocat tente d’éclaircir. C’est ainsi que son récit est ponctué par les réflexions de M. Vong Seri, un cambodgien sceptique parmi tant d’autres quant à l’intérêt de ce procès. C’était un enfant à l’époque. Il était enfermé dans un camps. Une nuit sa mère vole une mangue au péril de sa vie pour la lui apporter. Le lendemain il l’a dénonce. Sa mère est exécutée, devant lui.  Victime, ou bourreau ? Et puis ce tribunal qui a coûté 200 millions de dollars, à quoi sert-il, si longtemps après ? Tout cet argent n’aurait-il pas pu être mieux utilisé ? Et quel sens peut bien avoir le pardon chez les bouddhistes qui cultivent le lâcher-prise  et croient en la réincarnation ? Qu’importe. Pierre-Olivier Sur plaide inlassablement pour convaincre M. Vong Seri que ce tribunal, moitié cambodgien moitié onusien, est le seul moyen pour les victimes et pour le pays de se reconstruire. Qu’il y va aussi du destin des hommes parce qu’on ne peut pas laisser de tels crimes impunis.

"Fais énergiquement ta longue et lourde tâche"…

Au centre du livre, Douch bien sûr. Face à ses juges, le bourreau avance sa conversion à la religion catholique, reconnait ses fautes et demande pardon. Mais, précisément, ce pardon est-il possible se demandent avocats, témoins et journalistes ou bien faut-il conclure, comme Jankélévitch, que "le pardon est mort dans les camps de la mort".  Quelle lourde tâche que celle de juger.  Douch est-il vraiment ce fonctionnaire zélé, endoctriné, qui, comme d’autres avant lui et notamment Eichmann, se présente en simple rouage d’un système ? Il devait tuer pour ne pas mourir lui-même, dit-il. Son repentir est-il sincère ou de façade ?  Il y a bien sûr le poids des morts, le récit atroce des tortures, cette plongée dans l’horreur dont on croyait tout connaître et que l’on découvre insondable. Il y a aussi, en contrepoint, son défenseur qui nous rappelle cette conviction, inscrite dans le coeur de chaque avocat, qu’un homme n’est jamais perdu quelle que soit la gravité de ses crimes. Mais soudain le lecteur frissonne lorsque Douch pour expliquer ses actes cite ces quelques vers de La mort du loup d’Alfred de Vigny: "Gémir, pleurer, prier est également lâche, fais énergiquement ta longue et lourde tâche, dans la voie où le sort a voulu t’appeler, puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler". Fais énergiquement ta longue et lourde tâche…..comme les vers du poète prennent un sens glaçant dans la bouche du bourreau.

Douch a été condamné à 30 ans de prison. Cet homme qui avouait ses crimes et demandait pardon a fait appel de la sentence. Il conteste la compétence du tribunal. On songe en refermant le livre à ces vérités essentielles sur les grandes tragédies du siècle passé que sans cesse nous effleurons sans jamais les comprendre. Et l’on sait que tant qu’on ne les aura pas comprises, l’histoire, sinistre, se répétera.

Un article de l’Express regrette que l’auteur n’apporte pas de réponses aux nombreuses questions qu’il soulève. En effet, et c’est toute sa force, à mon sens. Les tyrans ont des réponses. L’histoire du 20ème siècle nous a montré où elles nous menaient. L’heure est peut-être venue d’accepter humblement de se poser des questions. C’est à cela que nous invite Pierre-Olivier Sur. Une médiation, au bord du Mékong, sur le destin de l’humanité.

Note : Pour ceux que la question de la justice pénale internationale intéresse, je ne recommanderai jamais assez les deux ouvrages d’Antoine Garapon chez Odile Jacob, "Des crimes qu’on ne peut ni punir ni pardonner" et, "Peut-on réparer l’histoire ?". L’auteur est magistrat, fondateur de l’Institut des hautes études sur la justice et membre du comité de rédaction de la très prestigieuse revue Esprit.

15/09/2010

L’Elysée dément, Le Monde contre-attaque

Classé dans : Coup de chapeau ! — laplumedaliocha @ 09:24

Courez au kiosque ! Le numéro du Monde de ce jour (daté du 15 septembre) pourrait bien devenir un collector. En tout état de cause, sa lecture est une pure gourmandise.

Pour mémoire, lundi le quotidien titrait en Une : Affaire Woerth : l’Elysée a violé la loi sur le secret des sources des journalistes". Dans un article de taille modeste, publié en page 13, la directrice du Monde en personne expliquait comment le journal avait acquis la conviction que l’Elysée avait demandé au contre-espionnage d’identifier la mystérieuse source alimentant Gérard Davet, le journaliste du Monde, qui a révélé le contenu des auditions de Patrice de Maistre mi-juillet. Elle annonçait dans le même temps l’intention du journal de déposer une plainte contre X pour violation du secret des sources. Un scénario pour le moins inédit !

En réponse au démenti de la Présidence,  Le Monde du 15 septembre titre en Une : Affaire Woerth : la défense de l’Elysée mise en doute et s’explique sur 2 pleines pages. Avec quelle maestria ! Des faits, rien que des faits, alignés cliniquement, sans commentaires superflus. On sent que chaque mot a été pensé, chaque virgule soupesée, que les articles ont été lus et relus, par les journalistes, chefs de service, la direction et sans doute un ou plusieurs avocats. C’est tiré au cordeau. Et pour cause. Non seulement notre grand quotidien national s’en prend à la présidence de la République dans une affaire qui a des relents de Watergate, mais en plus il se prépare à déposer plainte !

Je ne saurais trop vous inciter à lire ce numéro.  Car il n’y a rien de commun entre des informations glanées sur le web au hasard d’une errance virtuelle et ces deux pages en vis à vis sur lesquelles six articles parfaitement ciselés réfutent un par un tous les arguments avancés en défense par le pouvoir.

Il y a d’abord l’article principal qui commence en Une cosigné par Arnaud Leparmentier et Pascale Robert-Diard. Il évoque les preuves avancées par Le Monde au soutien de ses accusations dans l’affaire Woerth et met en doute la responsabilité unique du directeur général de la police nationale avant de rappeler que ce n’est pas la première fois que l’Elysée utilise les services secrets "à des fins politiques ou personnelles". Et les auteurs de souligner cruellement en guise de conclusion que L’Elysée ne s’était pas ému  lorsqu’un autre PV d’audition, à la décharge d’Eric Woerth celui-là, s’était retrouvé en Une du Figaro, accompagné d’un éditorial d’Etienne Mougeotte. Du vitriol.

En-dessous, deux rebonds, apparemment destinés comme il est d’usage à éclairer les lecteurs sur des points secondaires. En réalité parfaitement ciselés et surtout très à charge. Le premier rappelle que la DCRI, résultat de la fusion de la DST et des RG, est dirigée par un proche de Nicolas Sarkozy.  Le second transforme l’exercice classique et un peu ennuyeux du résumé chronologique des faits en une démonstration des "tentatives du pouvoir d’éviter les fuites".

Et la page de droite n’est pas en reste. On peut y lire le récit de l’impact du Monde de la veille. Dès l’ouverture de la séance de l’Assemblée nationale occupée par le débat sur les retraites, Eric Woerth a été sommé de s’expliquer par les députés de gauche. Le deuxième papier dresse le portrait de la source "présumée", David Sénat, un conseiller de Michèle Alliot-Marie. On y a apprend qu’aux dires de la Chancellerie, l’intéressé aurait renoncé de lui-même à ses fonctions Place Vendôme pour s’expatrier dans un bureau du 15ème arrodondissement et réfléchir en toute tranquillité à…. l’installation d’une cour d’appel à Cayenne. Le dernier article enfin pointe les faiblesses de la loi du 4 janvier 2010 sur la protection des sources des journalistes que la majorité avance depuis hier comme preuve de sa bonne foi sur le mode : on respecte la presse, la preuve on a même fait voter une loi !

Si j’enseignais dans une école de journalisme, je proposerais à mes étudiants de plancher sur ce numéro du Monde. Du bien bel ouvrage.

Mise à jour 13h31 : le web m’enchante. Non vraiment. Et mes potes les blogueurs tout particulièrement. Ils passent leur temps à traiter les journalistes des pires noms d’oiseau et quand il y en a parmi nous qui enfin relèvent la tête et affrontent en face le pouvoir, c’est la curée. Il serait bon que certains comprennent qu’il y a loin entre livrer anonymement son avis sur un sujet qu’on ne connait pas en frétillant de se voir si courageux et affirmer à visage découvert, dans l’exercice de son métier, qu’on a en mains des éléments à charge contre un gouvernement. Ayant les deux casquettes, je suis particulièrement bien placée pour le savoir. Accessoirement, cette soudaine défense de la loi, des institutions et de la sarkozie elle-même de la part des habituels rebelles de la toile me fait littéralement hurler de rire. C’est toujours ça de gagné !

09/09/2010

Mince, 2 ans déjà !

Classé dans : A propos du blog — laplumedaliocha @ 10:09

Ce blog a deux ans aujourd’hui !

Eh si.

Rougissez lecteurs fidèles qui n’avez même pas songé à lui organiser une fête hier soir….ou bien à attendre sagement minuit devant votre écran pour lui poster un petit mot gentil.

Si vous saviez dans quel état je l’ai trouvé ce matin. La maquette chiffonnée, lent au démarrage, la plume en berne. Un désastre.

Allons, mon petit camarade, faut pas leur en vouloir, tu sais, ils sont occupés les commentateurs, ça ne les empêche pas de te rendre visite régulièrement, c’est pas une preuve d’amour ça ? Au fond les dates, on s’en fiche un peu, c’est du temps humain, le temps des êtres qui vieillissent. Toi, tu seras toujours jeune.

Ah, tu souris, j’aime mieux ça. Tu vas voir maintenant qu’on les a prévenus, ils vont venir. Tu sais, tes copains les blogs, ils battent aussi le rappel quand c’est leur anniversaire. Regarde Zythom, Misssfw et même Eolas.

Quelque chose me dit que Fantômette et Tschok vont t’offrir un pot de Danette géant avec des bougies. Gwynplaine a sûrement emballé une bande-dessinée dans un beau papier virtuel. Goloubchik est du genre à te tourner un joli compliment. J’entends déjà Ferdydurke déboucher le champagne (Un Deutz millésimé s’il vous plait Ferdy).

Et puis tu vois, moi je suis là. C’est qu’on en a passé des jours et même des nuits ensemble toi et moi. On en a partagé des joies, des coups de gueule et des fous rire. Mais tu as raison, on s’ennuierait ferme si les commentateurs n’étaient pas là.

Chut, écoute. Ce ne serait pas Stevie Wonder qu’on entend ? Mais si, c’est lui, allons, viens danser.

08/09/2010

Vous reprendrez bien un peu de raison d’Etat ?

Classé dans : Débats — laplumedaliocha @ 20:41

L’article de l’avocat fiscaliste et enseignant Frédéric Parrat, publié sur le Monde.fr (via @si) à propos de l’affaire Bettencourt est si révélateur de la psychologie des élites économiques de ce pays et, partant, de celle de leurs conseils, que je ne peux m’empêcher de vous en recommander chaudement la lecture. C’est ici.  Le titre annonce d’entrée de jeu la couleur : "Pourquoi la France va perdre l’Oréal". Eh, oui, pourquoi se demande soudain le lecteur qui n’avait pas imaginé que nous risquions de perdre l’Oréal et du coup se demande, puisque c’est le cas, à quoi nous devons cette sinistre perspective.

Eh bien, à nous figurez-vous. Nous, les français. Eh si. Et en particulier,  les journalistes français, ce qui est différent et même en décalage plus ou moins important avec "les français", je vous l’accorde. Toujours est-il que l’auteur nous reproche d’évoquer quotidiennement les liens supposés entre la famille Bettencourt et Eric Woerth ainsi que  les dissensions entre Liliane Bettencourt et sa fille. On ne devrait pas, vous allez voir pourquoi. Mais nous ne sommes pas les seuls en cause, il y a aussi les juges qui ont manqué cruellement de discrétion dans cette affaire en exposant tout ça à la vindicte populaire. Résultat ? Liliane Bettencourt est "choquée et outrée" souligne l’auteur, si choquée que, nous prévient-il,  elle pourrait bien s’en aller et avec elle d’autres entrepreneurs français, ceux-là même qui hésitaient encore à s’expatrier fiscalement. Et tout ça, c’est de notre faute, à nous les journalistes, aux juges, et aux français, ces français qui au lieu de remercier la famille Bettencourt d’avoir fait preuve de patriotisme fiscal l’ont prise en grippe. Quelle injustice ! Pire, ils s’indignent que Patrice de Maistre ait reçu la légion d’honneur, alors que c’est sans doute grâce  lui que les Bettencourt ont résisté aux sirènes de l’expatriation. Misère. Il était temps que nous prenions conscience de notre ingratitude.

Ce d’autant plus que le pire est à venir, Nestlé risque de profiter de notre comportement irresponsable pour faire main basse sur L’Oréal.

Entre nous, on l’aura bien cherché. Car, nous explique l’auteur, nous sommes en guerre économique et nous devrions donc tout faire pour retenir nos entrepreneurs plutôt que de les faire fuir.

Je gage que toute la communauté économique  adhère sans réserve à ce raisonnement. Parce que voyez-vous, il est temps de mettre tout ce petit monde, vous, moi, les journalistes, les juges et "les français", face à ses responsabilités.  Si la presse avait un brin de jugeotte, elle cesserait de sortir des informations qui froissent une contribuable patriotique, les juges réserveraient à une citoyenne d’exception un traitement d’exception et les français applaudiraient des deux mains.

Personnellement, je m’incline devant la raison économique, cette déclinaison moderne de la raison d’Etat.

Qu’on me permette néanmoins de faire observer que l’affaire Woerth-Bettencourt n’est pas sortie dans la presse au terme d’une enquête d’investigation menée par des vautours assoiffés de sang, mais parce qu’un avocat de la famille a jugé bon de mettre les journalistes au courant. Quant à la justice, il ne fallait pas la saisir si l’on voulait la tenir à l’écart du conflit. Par conséquent, je ne vois pas en quoi les journalistes, les juges ou les français pourraient être tenus pour responsables d’un conflit familial dont ils ne sont que les spectateurs pour certains, les pions pour d’autres, et moins encore  des risques que ledit conflit fait peser sur l’avenir d’un fleuron de l’industrie française.

Sur le patriotisme fiscal enfin, j’ai du mal à y voir une forme quelconque d’héroïsme qui appellerait de ma part une reconnaissance éternelle. Mais c’est sans doute le signe d’une profonde ingratitude. Je promets d’y réfléchir.

C’est beau un rassemblement populaire !

Classé dans : Réflexions libres — laplumedaliocha @ 10:33

Ah ! Tous ces travailleurs rassemblés dans la rue, avec quelle force ils défendent leurs droits, et comme le spectacle des drapeaux chatoyants est flatteur au regard ! Ce n’est pas moi qui m’éblouis ainsi de la beauté des manifestations mais François-Marie Banier, vous savez, l’ami de Liliane Bettencourt. Figurez-vous qu’il était dans la rue, hier, à Paris. Pas pour défendre les retraites, non, pour "illustrer", comme il dit, les événements, car "rien n’est plus beau", je le cite encore, "qu’un rassemblement populaire". Mais soudain voici qu’un manifestant lui abime son rêve en le traitant, devant les caméras de BFM, de "crapule qui pique le fric des travailleurs". Et l’artiste de s’insurger, car voyez-vous, tout ça, c’est la faute aux journalistes bien sûr et à l’ignoble campagne de presse dont il a été victime ! Il a raison au fond, si nous n’avions pas parlé de cette affaire, il aurait pu faire ses photos tranquillement, Monsieur Banier. Comme elles auraient intéressé dans les salons, comme ses riches amis auraient pu le féliciter de son talent, de l’exquise sensibilité avec laquelle il aurait su, c’est certain, saisir la fatigue, la colère, l’inquiétude sur les visages ou bien encore révéler toute la richesse chromatique du défilé. Car la vraie vie, ainsi qu’il le souligne, elle n’est pas dans les magazines. Que l’existence serait douce,  si tous ces charognards de journalistes disparaissaient. Ils n’aperçoivent pas, eux, la beauté des rassemblements populaires, ils  filment sans talent les cortèges, ne parlent que chiffres, s’embourbent dans des explications à périr d’ennui sur des réformes auxquelles personne ne s’intéresse. Ils ne mesurent pas non plus à quel point ils font du mal à étaler ainsi la vie privée des gens, à salir tout ce qu’ils touchent y compris les amitiés les plus nobles et les plus désintéressées.

Ah, les fâcheux, les vautours, les pisse-copies…

02/09/2010

Kessel, génial chroniqueur judiciaire

Classé dans : Salon littéraire — laplumedaliocha @ 09:49

Vous vous délectez des chroniques judiciaires de Pascale Robert-Diard ? Vous avez dévoré les grands procès racontés par les journalistes du Monde ? Alors ne manquez pas ce livre : Jugements derniers, Les procès Petain, de Nuremberg et Eichmann. L’auteur ? Joseph Kessel. Le journaliste a chroniqué ces procès pour France Soir. Et c’est avec fascination qu’on se plonge dans les 34 articles que rassemble le recueil. Ils ne s’enlisent jamais dans les aspects techniques des dossiers mais au contraire s’en émancipent  pour se concentrer sur l’humain, brossant le portrait des accusés et des juges ainsi que le ferait un peintre, décrivant les réactions de la salle, les émotions de l’auteur, ses interrogations. Ce n’est pas seulement le récit emprunt à la fois de hauteur et de sensibilité qui interpelle dans ces chroniques, c’est d’entendre la voix d’un observateur direct des événements, d’un homme qui n’a pas encore notre recul mais qui a pris la mesure de ce qui se joue devant lui. "Et nous tous qui, la gorge nouée, assistions dans l’ombre à ce spectacle, nous sentîmes que nous étions les témoins d’un instant unique dans la durée des hommes", conclut-il à la fin d’une audience lors du procès de Nuremberg.

Un képi lauré sur une table

Ainsi, le 24 juillet 1945, Pétain fit son entrée dans la salle d’audience : "Soudain, le silence…Par la petite porte, entre des gens assis, tassés les uns contre les autres et que des gardes écartent, paraît l’accusé. Il est en uniforme. Pour toute décoration, la médaille militaire. Il se tient droit. Il ne regarde rien, ni personne. Il va au vieux fauteuil, pose son képi lauré sur la petite table, s’assied. Le silence dure. On sent dans l’assistance une vibration, un frémissement, intenses. Quelle est la qualité de cette émotion ? Pitié ? Indignation ? Sympathie ? Haine ? Rien de tout cela il me semble. Mais une gêne, un malaise, une sorte de douleur abstraite qui ne s’adressent pas à l’homme qui vient de s’asseoir. Et qui le dépassent, et qui touchent à la gloire, au destin, à la patrie, aux grands symboles dont ce vieil homme assis dans ce vieux fauteuil porte le poids". De Laval, venu témoigner, il écrit un peu plus tard  : "Sa laideur est presque fascinante. Cette laideur qui, avec ses énormes oreilles, sa grosse lèvre fléchissante, ses yeux reptiliens, ses bras qui ne décollent jamais du corps et ses mains anormales, ses mains trop faibles et trop petites, fait songer à quelque animal sans noblesse. L’étrange créature". Et d’ajouter quelques lignes plus bas, impitoyable : "tout est non pas amoindri mais aveuli et comme déshonoré au sortir de cette bouche flasque, de cette lippe pendante". Le procès durera moins d’un mois et je vous laisse découvrir le récit extraordinaire du verdict, prononcé le 15 août 1945 à 4h30 du matin au terme d’une attente de plusieurs heures dans les couloirs du Palais de justice dont Kessel dira : "c’était une sorte de songe pesant. L’attente s’étirait sans mesure. La meule du temps broyant les instants de cette nuit avec une lenteur infinie".

Le rire de Goering

Quelques mois plus tard s’ouvre le procès de Nuremberg. Et Kessel nous livre le récit de scènes hallucinantes. Comme ce rire fou dont furent saisis Goering et Ribbentrop en évoquant le 16 mars 1938, ce jour où, au lendemain de l’Anschluss ils discutaient des faux témoignages à fournir aux anglais alors qu’ils se savaient écoutés par les services secrets britanniques :"A ce moment-là, il se passa quelque chose d’incroyable. Sur le banc des accusés Goering releva la tête et se mit à rire. D’un rire plein, entier, débridé, impossible à contenir. Et par-dessus l’épaule de Hess, il regarda Ribbentrop. Et celui-ci dont les lèvres ravinées et serrées étaient nouées comme par un cordon, regarda Goering, détendit sa bouche et se mit à rire, à son tour, franchement, largement. Six années avaient passé et quelles années ! Plus rien ne restait à ces hommes que leurs vies menacées. Mais les deux compères tragiques riaient encore de la façon dont ils avaient berné le monde et triché au jeu des peuples et du sang". Mais c’est sans aucun doute le compte-rendu intitulé sobrement "Cinéma" qui marque le plus. Kessel y décrit la projection dans la salle d’audience d’un documentaire sur les camps de concentration. L’assistance est plongée dans une obscurité seulement éclairée par les images atroces qui défilent sur l’écran. Quand soudain surgit un second foyer lumineux, un projecteur qui illumine les 20 accusés. "Les accusés ne s’apercevaient pas que leurs visages se trouvaient tirés de l’ombre par une sorte de bain révélateur et que leur fresque hallucinante formait un point de mire obligé, une cible fatale". Et le journaliste dévore ces visages du regard, tentant de saisir une expression, un remord. Comme il avait observé Pétain et comme il regardera Eichmann, interdit face à l’incroyable décalage entre les actes de ces hommes du temps de leur toute puissance et l’image qu’ils offrent devant leurs juges. Ce mystère auquel tous les chroniqueurs judiciaires sont confrontés et qui n’est autre que celui de l’âme humaine. Le documentaire tire à sa fin,  Kessel évoque de manière poignante les bulldozers qui nettoient les champs de cadavres.  "Alors Goering, vice-roi du IIIème Reich, serra ses machoires livides à les rompre. Le commandant en chef Keitel, dont les armées avaient ramassé tant d’hommes promis aux charniers, se couvrit les yeux d’une main tremblante. Un rictus de peur abjecte déforma les traits de Streicher, bourreau des juifs. Ribbentrop humecta ses lèvres desséchées. Une sombre rougeur couvrit les joues de von Papen, membre du Herren Klub et serviteur d’Hitler. Frank, qui avait décimé la Pologne, s’effondra en sanglots".

Eichmann, l’homme araignée

En 1961 enfin, Joseph Kessel est appelé à couvrir le procès Eichmann à Jérusalem. Et il raconte le procès de celui qu’il appelle l’homme araignée, enfermé dans sa cage de verre  : "la maigreur réptilienne du corps, les arêtes à la fois aigues et fuyantes du visage, la bouche d’une minceur extrême, cruelle et fausse, les yeux cachés par les lunettes, mais attentifs, immobiles et aux aguets (…) Eichmann n’accorda par un regard à la salle, tira une chaise, s’assit. Toutefois ses mains ne trouvaient ni place ni repos. Ses lèvres effilées frémissaient sans cesse, et des crispations agitaient son visage émacié, livide". D’Eichamnn il nous décrit la glaçante intelligence administrative, ordonnée, méticuleuse, qui maitrise le dossier pourtant volumineux jusque dans ses moindres détails. Et puis il y a sa façon de se dresser au garde à vous lorsqu’entrent ses juges et la manière dont il tente de se présenter en ami des juifs qui aurait tout fait pour pour qu’ils aient une terre. Jusqu’à cet instant du procès où il se révèle. On évoque la conférence de Wannse où fut décidée la "solution finale" et Eichmann d’expliquer : "vous comprenez, il n’y avait dans le château que des hommes très supérieurs à moi par leurs fonctions et leurs titres. Naturellement, j’étais heureux de me voir admis par eux sur un pied d’égalité. J’ai pris la mesure de mon rang moral, de la valeur de ma personnalité à la lumière de cette conférence. Son objet ne m’importait pas. C’était les grands dignitaires présents, les papes des services intéressés qui avaient à donner les ordres. Je n’avais qu’à obéir. Ma satisfaction était donc pure. L’homme dans la cage de verre conclut avec un parfait naturel : j’avais le sentiment qu’a pu avoir Ponce Pilate".

Note : Jugements derniers, les procès Pétain, de Nuremberg et Eichmann – Texto, collection dirigée par Jean-Claude Zylberstein – 237 pages, 6,50 euros. Pour en savoir plus sur cette collection, je vous invite à visiter le site. Et pour information, Jean-Claude Zylberstein a commencé sa carrière en tant que journaliste au Nouvel Observateur avant de devenir avocat spécialisé en propriété intellectuelle. Il a lancé plusieurs collections dont la fameuse "Grands détectives".

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