La Plume d'Aliocha

11/03/2010

L’obéissance extrême

Classé dans : Débats — laplumedaliocha @ 10:24

Parmi les nombreuses mauvaises habitudes qui affectent les journalistes, il en est une particulièrement détestable qui consiste à ne jamais revenir sur un sujet, ou très rarement, dès lors qu’on estime l’avoir traité, fut-ce imparfaitement. A notre décharge, l’actualité est si riche qu’elle nous absorbe dans sa course folle, une course sans fin où un sujet chasse l’autre, effaçant en une fraction de seconde de nos mémoires ce qui nous avait passionné quelques heures auparavant. Et ce n’est pas avec Internet que ça va s’arranger dès lors que ce nouvel outil nous pousse à raisonner non plus en jours mais en heures, voire en minutes. Je soupçonne toutefois le public d’être lui-même avide de nouveauté et, entre nous, je doute que ce billet attire autant de commentaires que le précédent.

"L’état agentique"

Qu’importe. Puisque j’ai lu le livre "L’expérience extrême" que j’évoquais dans ce billet, autant vous en dire quelques mots.  Je le recommande à plus d’un titre.

D’abord il a le mérite de souligner en introduction la surenchère de violence qui caractérise les émissions de téléréalité, révélant ainsi à quel point le spectacle de l’humiliation, de la souffrance, des imprudeurs, obscénités ou provocations est susceptible de modifier notre rapport à l’autre et les valeurs qui y président. Imposer à un candidat d’avaler un cafard vivant par exemple ou bien observer des couples se déchirer dans l’Ile de la tentation n’a rien d’un spectacle recommandable. C’est d’autant plus inquiétant que la tyrannie de l’audimat et donc de la rentabilité pousse les producteurs à aller toujours plus loin. A quand, un meurtre en direct ? Rien que pour cela, le livre mérite attention.

Ensuite, les auteurs décrivent par le menu l’organisation de l’émission expérimentale, et l’on comprend mieux du coup les terrifiants résultats de l’expérience (80% des candidats ont accepté d’infliger un choc électrique violent dans le cadre d’un jeu à une personne qu’il ne connaissaient pas) : tout a été pensé pour que les candidats aient très peu de marge de manoeuvre pour se rebeller.  De fait, les auteurs se concentrent moins sur le soi-disant tortionnaire frustré qui sommeillerait en chacun de nous et n’attendrait qu’une occasion de se réveiller, que sur la capacité de manipulation du comportement qu’une autorité qui sait jouer sur l’obéissance peut développer. Ce qui rejoint le commentaire de Philarête sous le précédent billet. Car c’est bien d’elle qu’il s’agit, l’obéissance, celle-là même qui plonge les candidats dans un conflit intérieur intense entre leurs valeurs et la consigne qui leur est donnée. L’expérience révèle également un autre mécanisme, plus obscur, le désir narcissique d’être le candidat idéal, celui qui satisfera pleinement les attentes des organisateurs. Obéissance et narcissisme, voilà qui répond à l’interrogation de Fantômette, en tout cas je crois. C’est l’état agentique décrit par Milgram : "je ne suis pas un individu doué de libre arbitre en train de torturer un homme. Je suis le dernier maillon d’une chaine de commandement, un pur agent, un élément d’un système que je risquerais de rompre en me rebellant". Le récit complet des prestations de plusieurs candidats est tout à fait intéressant dès lors qu’il permet de cerner les mécanismes psychologiques que nous mettons en oeuvre pour continuer d’obéir ou au contraire résister. Au passage, les auteurs se gardent d’encenser les rebelles et de stigmatiser les autres. Tout au plus apprend-on que la capacité de désobéissance n’est liée ni au niveau d’étude, ni à la profession, ni au sexe. Sans doute faut-il en rechercher les raisons dans le parcours personnel de chacun et peut-être aussi dans l’éducation.

La télévision, nouveau pouvoir

Au fond, le propos du livre consiste à montrer que si nous avons appris à résister aux pouvoirs traditionnels, ce qui nous confère une fausse impression de force et de liberté, nous sommes susceptibles de devenir les jouets de nouveaux pouvoirs insoupçonnés et d’autant plus pernicieux, en particulier de celui de la télévision devant laquelle nous passons en moyenne 3h30 par jour, soit 14 ans de notre vie. Je sais que nous avons ici débattu de l’influence de la télévision, notamment sous un précédent billet consacré aux messages publicitaires et à leur contenu sexuel et que certains  ont quelque peu tempéré la puissance de manipulation des esprits que je dénonçais. Je reste toutefois convaincue qu’on ne passe pas impunément 14 ans de sa vie face à un écran au pouvoir  hypnotique sans être influencé par les messages reçus, consciemment ou inconsciemment. Et l’Expérience extrême me confirme dans ce sentiment. C’est d’ailleurs la conclusion des auteurs : "On aurait pu continuer longtemps à renvoyer dos à dos les anti-télévision et les pro-télévision, les personnes convaincues aujourd’hui que la télévision rend violent et les apôtres de sa fonction cathartique. Désormais nous disposons d’une expérimentation qui répond aux critères de scientificité et qui démontre que nous nous soumettons davantage à l’autorité d’une animatrice qu’à celle d’un scientifique". J’émettrais cependant une réserve au sujet du livre. Le pouvoir de la télévision ne vient pas de nulle part, les valeurs que véhiculent les émissions de télé-réalité ne sont pas celles de la télévision qui n’est qu’un outil, mais plus généralement d’une société de consommation entièrement aux mains des marchands. Il me semble donc que la réflexion sur le pouvoir de la télévision ne peut se cantonner à celle-ci mais doit s’élargir aux raisons qui font qu’elle devenue, en l’espace de quelques décennies, ce qu’elle est aujourd’hui. Faute de quoi, c’est le prochain pouvoir qu’on ne verra pas venir, ou plutôt c’est le réel pouvoir qu’on ne verra pas, celui, encore et toujours plus puissant et envahissant, de l’argent.

L’émission sur cette expérience sera diffusée sur France 2 le 17 mars. Je gage qu’elle sera aussi intéressante que dure à regarder. Les auteurs racontent dans le livre qu’ils ont vu un cameraman pleurer sur le plateau durant le tournage.

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