Les nouvelles ne sont pas très bonnes pour la presse. Une étude récente de l’observatoire des métiers de la presse nous informe que le nombre de journalistes stagne en France, qu’ils vieillissent, que les salaires diminuent et que les femmes tardent à y trouver leur place. C’est ici. Pas étonnant quand on voit l’état des groupes de presse, lourdement aggravé cette année par la baisse des recettes publicitaires. Voyez à ce sujet le billet de Claude Soula du Nouvel Obs. Hier, Pascale Robert-Diard racontait en en temps réel les comparutions immédiates à la 23ème chambre du tribunal correctionnel de Paris dans le cadre de la journée des blogs du Monde. C’est le journalisme que l’on aime, celui dont on a impérativement besoin pour connaître et comprendre le monde dans lequel on vit. Seulement voilà, la loi du marché en a décidé autrement. Car ce n’est pas ce journalisme là qui est le plus rentable, en tout cas pour l’instant, non, ce qui est vraiment rentable ce sont les articles “spécial sexe” du site Elle.fr dont je vous parlais hier. Vous connaissez mon optimisme indéfectible, depuis que nous nous fréquentons ici. Je ne crois donc pas un instant que le journalisme disparaîtra, mais je crains en revanche qu’il ne devienne un produit réservé à une élite. Si j’évoque nos difficultés, c’est pour attirer l’attention sur une évolution de société dont nous sommes tous acteurs et responsables, moi comprise lorsque je préfère regarder une émission imbécile à la télévision plutôt que lire un journal ou me plonger dans une émission savante sur Arte.
“Si, naguère, les directeurs de journaux, de stations de radio ou de télévision étaient d’illustres rédacteurs, des enthousiastes qui défendaient une cause, aujourd’hui ce sont des hommes d’affaires ordinaires. Ils n’ont rien à voir avec le journalisme et n’ont nullement l’intention d’avoir affaire à lui ! L’information est passée des mains de défenseurs de la vérité à celles d’hommes d’affaires qui, loin de se soucier de la vérité, du sérieux ou de la qualité de l’information, n’ont à l’esprit que sa valeur attractive. Aujourd’hui l’information doit être un produit bien emballé pour être mieux vendu. Le changement de critères selon lequel la vérité est remplacée par l’attractivité constitue une immense révolution culturelle dont nous sommes tous témoins, acteurs et en partie victimes. Le chef ne demande pas si c’est la vérité mais si ça e vend, si c’est propice à la publicité, car il vit de ce commerce. Les grands médias détournent notre attention des problèmes essentiels et l’orientent vers des problèmes techniques. L’essentiel c’est que ça aille vite, que ce soit coloré, que ce soit ou non virtuel, qu’on ait une relation satellite, directe ou une retransmission ; l’essentiel, c’est que le public ait le moins de temps possible pour réfléchir”.
Ce diagnostique, opéré par le journaliste polonais Ryszard Kapuscinski dans “Autoportrait d’un reporter” (Plon 2008), est malheureusement exact. On observera au passage que tous ceux qui analysent l’état du journalisme sur Internet et tentent de dessiner son avenir partagent la même obsession pour la technique, la rapidité de circulation de l’information, son caractère attractif, facile à consulter et à diffuser. Ceux-là m’inquiètent. Il est évident que les journalistes doivent être formés aux nouvelles technologies, que le champ de développement de l’information via le web semble riche de potentialités infinies. Ils oublient néanmoins une chose fondamentale, le journalisme, ce sont des hommes qui observent d’autres hommes et qui racontent ce qu’ils voient pour nous permettre de comprendre un peu le monde dans lequel on vit. Cela ne se confondra jamais avec la seule technique de diffusion de l’information, car si tel était le cas, on commettrait alors avec Internet les mêmes erreurs que celles qui ont mené la télévision où elle en est aujourd’hui. C’est le grand dérapage de l’information vers le divertissement, c’est-à-dire un outil d’abrutissement et de manipulation.
Que les éditeurs de presse n’aient pas senti le vent tourner, qu’ils aient manqué la révolution Internet, c’est certain. Ils y viendront, nécessairement, mais si la gratuité d’accès s’impose comme beaucoup semblent le penser, alors il faudra bien que le journalisme se finance par la publicité. Dès lors, la dépendance aux annonceurs et par conséquent aux sujets racoleurs ne sera plus partielle comme c’est le cas aujourd’hui dans un système de financement mixte (ventes, abonnements, pub), mais total. Quant aux solutions de mécénat envisagées par certains, j’ai des doutes. En quoi un mécène serait-il plus désintéressé qu’un actionnaire ? De quelle indépendance peut-on se réclamer lorsqu’on mendie les moyens de son existence ? Les mirages de la technique et de la gratuité cachent un avenir bien sombre…
L’attachée de presse
Aujourd’hui, j’ai envie de vous faire découvrir un curieux petit animal, aussi charmant que désopilant : l’attachée de presse. Son rôle ? Faire l’interface entre son boss ou son client et les journalistes, organiser des rencontres et tenter d’obtenir des articles dans les journaux.
En réalité, il y a deux catégories d’attachées de presse. La première, minoritaire, est fortement diplomée, voire issue du secteur ou de l’activité qu’elle a choisi de vendre à la presse. Celle-là est très professionnelle, passionnée par son sujet et souvent au moins aussi compétente que les gens qu’elle est chargée de faire rencontrer aux journalistes. Pour un peu on serait tenté de l’interviewer elle, car elle est moins politique que ses employeurs et plus encline à dévoiler le dessous des cartes.
Ah ! L’oiseau des îles
Et puis il y a l’autre catégorie, majoritaire, celle de ce que j’appelle quand je suis de bonne humeur les “oiseaux des îles”. Dans cette aimable catégorie, l’attachée de presse est choisie exclusivement sur son physique. Elle a entre 25 et 40 ans grand maximum, se passionne pour …..son look et annonce en général son arrivée par le léger tintinabulement des multiples colifichets qui l’ornent de la tête aux pieds, quand ce n’est pas par son parfum capiteux ou ses petits babillements joyeux. Regardez-là, si, si, c’est elle là-bas, la jolie créature en mini-jupe qui virvolte autour de son patron. Elle déplace beaucoup d’air inutile mais c’est pour ça qu’on l’a choisie et son boss, un peu emprunté, semble tout à fait ravi d’avoir son oiseau des îles à ses côtés. Ravie, elle l’est plus encore que lui, il y a des journalistes partout, c’est son univers la presse, elle y est comme un poisson dans l’eau. Croit-elle. Parce que les journalistes en réalité, elle les irrite au plus haut point à balancer des banalités ponctuées d’exclamations enthousiastes.
“C’est tellement sympa d’être venue !”
Aïe, elle s’approche ! On aimerait la prévenir que son sourire forcé risque un jour de rider son joli minois, à moins qu’elle ne se retrouve figée à jamais dans une grimance à force de se torturer ainsi les zygomatiques, mais après tout c’est son problème. La voilà qui vous saute dans les bras avec un “Bonjouuuuuur” sucré à vous en rendre diabétique.“Comment vas-tuuuuuuuuuuu????? C’est tellement sympa d’être venue, j’adore ton sac à main !!!!!!!!!!!!!!”. Si elle savait ce que je m’en fous qu’elle aime mon sac à main, je suis là pour bosser. En plus, il n’y a aucune chance qu’elle l’aime mon sac à main, vu que je m’intéresse autant à la mode qu’elle à la situation du Darfour. C’est le truc préféré de l’attachée de presse, ça, jouer sur l’affect. Combien m’ont sauté au cou avec la même affection débordante qu’un chien qui voit rentrer son maître en fin de journée alors qu’on ne se connaissait même pas. “Ah ouiiiiiiiii, Aliochaaaaaaaaaaaaa, je suis si contente qu’on se rencontre !”. Heureusement, comme cette catégorie d’attachée de presse n’a strictement rien à dire, la conversation tombe vite à plat, ce qui me permet généralement de fuir m’installer pour lire le dossier de presse avant que la conférence ne débute, tandis que déjà elle accueille avec la même effusion de joie factice mes autres confrères.
Que faire quand on s’ennuie ?
La conférence commence et là j’observe mon oiseau des iles. Il faut vous dire que pendant une conférence de presse, l’attachée de presse s’ennuie, à mourir. Certes, elle pourrait suivre la manifestation puisque c’est elle qui l’a organisée, vérifier que tout se passe bien, que les journalistes sont intéressés, bref, s’impliquer. Mais non, elle préfère s’ennuyer. Ayant rangé son sourire devenu inutile, elle tente néanmoins de s’occuper. Ce qui se traduit le plus souvent par un inventaire complet de sa tenue. Hop, elle tend légèrement la jambe sous la table pour contempler ses escarpins. Impeccables. Elle a bien fait de craquer pour cette paire de chez Machin en soldes l’année dernière. Ensuite, elle tire un peu sur sa jupe, qu’elle a choisi trop courte, faut ce qu’il faut. Et puis elle passe aux ongles, c’est fou ce qu’un travail de bureau, si modeste soit-il peut être risqué pour le vernis à ongles. Il faudra qu’elle pense à réserver une manucure lors de son rendez-vous bi-hebdomadaire chez le coiffeur. Ensuite, elle passe aux multiples petits bracelets qui ornent ses poignets, avant de tendre un peu la main pour faire jouer la lumière dans la pierre d’une de ses bagues. Tout ceci lui a pris environs 20 minutes, la conférence évidemment n’est pas terminée alors elle recommence. Elle peut faire ça des heures, l’attachée de presse. Pour un peu, ça me rendrait admirative. Dans le meilleur des cas, elle pianote vaguement sur son portable, enfin maintenant sur son i-phone, et prend un air inspiré quand il vibre. Parfois, l’appel a l’air si important qu’elle se lève et, en trottinant sur ses talons aiguilles, le portable vissé à l’oreille, elle quitte la salle comme si on venait de la prévenir que la troisième guerre mondiale était déclarée. En fait, elle va juste prendre l’air sous un prétexte futile en en profitant pour faire croire à tout le monde qu’elle est Dé-bor-dée !
Bon, tout cela est bien mignon mais l’essentiel a été dit et j’ai un autre rendez-vous dans un quart d’heure. Je m’éclipse discrètement avant la fin, en espérant qu’elle ne me verra pas. Loupé, elle est déjà sur mes talons. “Merci d’être venuuuuuuuuuuue, si tu veux une interview, surtout n’hésites pas, ça t’a intéresséeeeeeeeeeeeeee? Tu vas faire un papier ?!!!”. Je cours déjà vers la sortie en lançant un elliptique “je vais voir avec mon redac’chef” tout en me disant que si elle avait écouté la conférence, elle aurait peut-être saisi que ça ne présentait aucun intérêt. Allez savoir.