La Plume d'Aliocha

8 juillet 09

Un mea culpa pour rien

Classé dans : Débats — laplumedaliocha @ 11:49

J’ai enfin lu la fameuse interview de Nicolas Sarkozy parue dans le Nouvel’Obs qui agite la toile depuis bientôt une semaine. Pour mémoire, les journalistes de la rédaction de l’Obs’ sont furieux, à juste titre, que le directeur de la publication (Denis Olivennes) et le directeur de la rédaction (Michel Labro), aient réalisé l’interview sans les solliciter. Quant aux concurrents, ils ricanent sévère. Songez donc, un journal de gauche qui vous présente un nouveau président ayant enfin pris la mesure de son rôle et s’excusant toutes les deux lignes pour les multiples fautes qu’il a commises depuis son entrée en fonctions ! Si ce n’est pas du cirage de pompes, ça y ressemble.  L’attaque contre Joffrin ? Nicolas Sarkozy n’en est pas fier. La soirée au Fouquet’s ? Il regrette. Son côté bling-bling ? Une erreur de communication. Son manque de calme ? Il y pense tout le temps. Le plupart des erreurs commises ? Il ne s’était pas encore hissé à la hauteur de sa charge.

Fichtre, pour un mea culpa, c’en est un ! Ce n’est pas tout à fait neuf d’ailleurs puisque, si je me souviens bien, lors de sa dernière grande interview à l’Elysée (février dernier), il avait également exploré le registre des excuses. Je ne peux pas me défendre d’un sentiment de malaise en lisant cela. Avouez que c’est étrange un président qui avoue comme un écolier pris en faute qu’il a mal fait et qu’on ne l’y reprendra plus. Enfin…jusqu’à la prochaine fois. Il y a aussi quelques efforts de défense maladroite. Par exemple quand il dit “si je n’écoute personne, on me dit : “quel est ce dictateur ?”. Si j’écoute on me dit : “il a reculé.”. Oui, ça s’appelle la politique, il faut s’y résoudre. Au final, cette interview ne dresse pas le portrait d’un Sarkozy nouveau, mais d’un homme tiraillé entre son caractère hyper-actif et décomplexé qui se moque sur l’instant du qu’en dira-t-on et son besoin désespéré de plaire qui se désole d’être incompris. Plaire ou agir, il faut choisir.

Je doute que le lectorat de l’Obs ait eu soudain une révélation en lisant cet entretien et qu’il ait décidé, bouleversé par cette repentance, de l’absoudre. Quant à moi qui suis de droite et qui aurait voté pour lui si une étrange méfiance ne m’avait retenue au dernier instant, je reste dubitative. D’abord parce qu’au fond, les fautes avouées sont des fautes de communication. Il ne regrette pas ce qu’il a fait mais de n’avoir pas saisi que ce serait mal perçu, c’est très différent. Plutôt qu’à un nouveau Président, c’est donc à un nouveau mode de communication qu’il faut s’attendre. Vous me direz, dans notre société ultra-médiatique, c’est sans doute la même chose. Ensuite, je ne suis pas très rassurée. Car ce mea culpa me semble bien peu présidentiel. A tout prendre je préférais encore les mensonges éhontés de Mitterrand à cet exercice assez embarrassant de confession publique. Ah, mes bons amis, ce n’est pas le Général qui …oui, enfin bref.

Au fond, PPDA n’avait pas tort quand, fort maladroitement, il l’avait comparé à un petit garçon. C’est aussi le sentiment que je garde de cette interview.

Et si on revenait à la politique ? Ce serait tellement mieux que ce feuilleton à rebondissements fait de chagrins d’amour, de nouvelles noces, de grossesses mystérieuses, de querelles de cour, de coups bas et d’excuses, de strass, de yachts et de robes de gala. J’ai la nostalgie soudain des mines grises et sévères de nos anciens responsables, de leurs sages épouses et de leur dignité surannée.

6 juillet 09

Hors sujet

Classé dans : Débats — laplumedaliocha @ 12:10

Ainsi donc, deux étudiants de l’Ecole supérieure des arts décoratifs de Strasbourg ont trompé la confiance de Paris Match en remportant le prix du grand reportage étudiant avec des photos bidonnées, lesquelles ont été publiées par le magazine. J’imagine déjà les détracteurs de Match, nombreux, se féliciter. Ah ! enfin, l’insupportable magazine est pris les doigts dans la confiture. Depuis le temps qu’il nous assène avec complaisance des images insoutenables (et depuis le temps que nous les regardons, sinon comment le saurions-nous ?). Le très fanfaron discours auto-justificatif des auteurs de la fraude, qui est ici, nous informe sur le fait que les situations décrites par les photos sont réelles, mais que les photos elles-mêmes ont été mises en scène avec des acteurs. L’objectif de la manip’, à part ennuyer Match et fausser un concours ?

- Souligner que le faux ne s’oppose pas au vrai,

- dénoncer les rouages d’un système médiatique reposant sur la complaisance et le voyeurisme,

- éveiller la confiance sur la fragilité, la force et l’ambiguïté des images d’information.

L’exercice ne me semble pas convainquant.  Le faux ne s’oppose pas au vrai, disent-ils ? En art, sans doute pas en effet, mais en journalisme, si. Or, ces étudiants ont fait poser des acteurs dans des situations qu’ils ont inventées. Ce qui vicie à mon sens toute la démonstration. D’abord parce qu’ils ont triché, ce qui n’est jamais honorable. Ensuite parce que le rapport du journalisme à la vérité ne se pose pas sur le terrain du mensonge, cas pathologique marginal, mais sur celui de la perception de la réalité et de la capacité à en rendre compte. Daniel Cornu (oui, c’est ma bible du moment) rappelle l’affaire de l’histoire de Tarzan, ce routier devenu l’emblème médiatique de la grève de 1992. A ce sujet, Florence Aubenas notait :

“Il colle à la situation, il la condense depuis son surnom jusqu’à ses tatouages, depuis sa grande gueule jusqu’à ses tee-shirts échancrés. Il est LE routier en colère. Un journal fait son portrait, puis un autre. Deux mois plus tard, Tarzan devenu vedette est tout naturellement invité à Matignon pour négocier la sortie de crise. Le problème est que Tarzan ne représentait le symbole des routiers qu’aux yeux des journalistes. Les chauffeurs, eux, ne se sont pas reconnus dans le miroir tendu”.

Icône médiatique

Le public a-t-il été trompé ? Etait-ce un imposteur ? Non, c’était une icône médiatique tout simplement, une incarnation symbolique et  parcellaire de la réalité. Si l’artiste a la possibilité de modifier la réalité, voire de s’en extraire totalement,  pour exprimer un message, les journalistes en revanche sont astreints à la respecter. C’est une véritable gageure et c’est pourquoi la quête journalistique de la vérité  puis son expression en direction d’un public rencontre des difficultés bien plus notables,et plus subtiles aussi, que la grossière contrefaçon. Le journaliste comprend-il l’événement ? Peut-il tout dire ? N’est-il pas abusé lui-même ? Le récit qu’il en fait est-il objectif, impartial ou simplement honnête, selon le mot que l’on préfère ?  Elles sont là, les vraies questions.

Vous avez dit voyeurisme ?

Nos étudiants voulaient aussi dénoncer  la complaisance et le voyeurisme de la presse. Convenons que l’idée n’est pas d’une fracassante originalité. Il n’est pas niable que la presse souffre parfois de voyeurisme, mais ce travers mérite d’être mis en perspective. Quand un reporter de guerre rentre avec des photos très dures, il entend alerter, provoquer une prise de conscience. Que les magazines suivent et publient, c’est heureux, car si ce n’était pas le cas, il faudrait dire adieu à cette forme de journalisme qui est pourtant la plus remarquable. Ceux qui s’indignent de ces publications ne s’en veulent-ils pas à eux-mêmes d’avoir eu la curiosité de les regarder ? Ou bien ne s’agacent-ils pas de voir une réalité qu’ils auraient préféré ignorer ? Daniel Cornu, toujours, relate cette autre anecdote. Nous sommes en 1973 juste après la guerre du Kippour. Jean-François Kahn alors éditorialiste sur Europe 1 raconte à ses auditeurs durant plusieurs jours les tortures effroyables infligées par les syriens à des prisonniers israéliens.

“Or, un beau matin, on apprit que ces mêmes soldats israéliens venaient d’être libérés, qu’ils étaient tous vivants, apparemment bien portants et qu’aucun mauvais traitement ne leur avait été infligé”. JFK avoue publiquement son erreur et s’interroge sur les réactions :  “Non seulement le mensonge était a priori absout, mais on jugea ici et là, saugrenu et même discutable que j’en ai fait l’aveu ! Pourquoi ? Parce que ce mensonge involontaire coïncidait à cette époque avec la vérité désirée”.

Voilà qui donne à réfléchir, non ?  Nos étudiants expliquent aussi qu’ils ont utilisé les codes de la photo de presse. Oui, il y a des codes, des photos plus expressives que d’autres, où est le problème ? Ils ont saisi l’esprit de l’exercice, ils l’ont appliqué, et ils ont gagné le concours. Ils auraient pu faire les mêmes photos, en vrai, et ils auraient gagné aussi, mais sans mentir.

Force et fragilité de la photo

Ils veulent encore éveiller sur la force, la fragilité et l’ambiguïté d’une photo d’information. Où est la nouveauté ? Attaquer le journalisme sur le voyeurisme relevait déjà d’un préjugé d’une banalité affligeante. Révéler qu’une photo n’est pas en soi un document ayant force de preuve, qu’elle doit être sourcée pour déterminer sa crédibilité, légendée, contextualisée, témoigne de la naïveté la plus ébouriffante. S’il est vrai qu’il y a un déficit d’éducation du public en France sur la manière de lire la presse, les journalistes n’en sont pas responsables.

Surtout, cette expérience passe à côté du problème du moment en matière de photographie : celui des corrections. L’apparition des logiciels type photoshop a été une révolution dans l’univers de la photo. Bien sûr les montages, mises en scène et autres aménagements avec la vérité, ce ne sont pas eux qui les ont inventés. Mais ils les ont tellement facilités et rendus invisibles qu’il y a un vrai danger. Les grands photoreporters ne jouent pas à cela. Mais que dire des autres photographes ? La question passionnante qu’auraient pu poser nos jeunes insolents était  de déterminer à partir de quand une photo devient mensongère à force d’être retravaillée ?

Non, décidément l’exercice n’est pas convainquant. Tout ce qu’il aura réussi à faire, c’est décrédibiliser un peu plus la presse en montrant que les journalistes avaient le pouvoir de mentir. Ils en ont le pouvoir en effet, tout le monde a le pouvoir de frauder. Le comptable peut trafiquer les chiffres, le pharmacien vous donner de faux médicaments, le boulanger faire passer une vulgaire levure chimique pour du levain. Et alors ? Le rapport entre journalisme et vérité ne doit pas être exploré au travers des cas pathologiques, encore une fois fort rares,  mais bien dans la complexité quotidienne de son observation de la réalité et de sa capacité à l’exprimer. Il était là le sujet, je crains que nos étudiants soient passés à côté.

Note : J’ai rédigé ce billet il y a une semaine. La question étant complexe, j’ai pris le temps de la laisser maturer, de lire les réactions des uns et des autres. Ainsi, Claude Soula du Nouvel Obs  s’irrite contre l’exercice tout en admettant qu’il interroge le journalisme sur ses clichés. Daniel Schneidermann y voit une réflexion intéressante sur la reconstruction journalistique du réel. En effet, à cette réserve près que le mensonge qui fonde l’exercice en obère considérablement la portée. Je viens enfin de visionner ce matin l’émission qu’a consacré @si à cette affaire.
@si avait invité les deux étudiants, Alain Genestar, ex-directeur de Match et patron du magazine Polka, ainsi que le photographe Patrick Robert. A propos des vérifications que n’auraient pas opéré Match avant de publier le reportage des lauréats, Genestar a expliqué qu’il ne s’agissait que d’un concours et que les processus de vérification étaient différents de ceux appliqués lors de la publication d’un reportage pro. Sur les pros, il a souligné que la valeur d’une photo dépendait de la signature du journaliste et de sa réputation. Si le journaliste est connu pour la qualité de son travail, nul besoin de vérification, dans le cas contraire, si. De son coté Patrick Robert a expliqué que la photo n’était jamais l’illustration de LA réalité mais d’une réalité. Daniel Schneidermann l’a notamment interrogé sur plusieurs de ses photos dans des pays en guerre où l’on voit une peluche dans les bras d’un enfant, d’un soldat ou encore dans les décombres, soupçonnant une mise en scène destinée à jouer sur l’émotionnel. A propos de celle où l’on voit un ours en peluche sur les décombres d’une maison, Patrick Robert a réfuté les accusations de mise en scène : “Il n’est jamais nécessaire de tricher, la réalité est suffisamment insupportable. En réalité, nous passons notre temps à l’adoucir pour la rendre publiable”. Des propos confirmés par Alain Genestar “les photos que nous recevons de photographes dans des pays en guerre sont souvent insoutenables. Si nous choisissons de montrer la peluche, c’est pour ne pas montrer le corps de l’enfant disloqué”.

3 juillet 09

Ah ! Le journalisme de cour

Classé dans : Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 12:49

L’interview de Nicolas Sarkozy par l’Obs ayant suscité l’ire d’une grande partie de ma profession, j’ai pensé amusant de remonter aux origines de notre cher journalisme de cour, si prisé en France.

On attribue la paternité de la presse française à Théophraste Renaudot. Issu d’une famille modeste, Renaudot est médecin de formation. Par le hasard des rencontres, il devient médecin ordinaire de Louis XIII et commissaire général des pauvres du royaume (avouez que l’expression est jolie).  En 1625, il entre au Conseil de Richelieu et c’est en 1631 qu’il lance la Gazette. Quelques mois auparavant, les libraires parisiens avaient sorti une feuille d’information. Mais Théophraste bénéficie du soutien de Richelieu qui a décidé de faire de son journal un organe de propagande (eh oui, déjà). Il décroche donc le monopole de cette innovation, la presse. La Gazette publie essentiellement des nouvelles des cours étrangères. Dans son excellent livre, “Les impatients de l’histoire”, Jean Lacouture explique ainsi ce choix de traiter l’actualité internationale : “Le père Joseph aussi bien que Richelieu, jugeaient moins risqué d’évoquer les querelles au sein de la Cour ottomane que celles qui agitent le Louvre, et les altercations entre princes rhénans que les foucades de Condé ou de Gaston d’Orléans. Plus d’Europe que de quartier latin, et de mamamouchis que de petits marquis”.  Songez donc qu’à l’époque, raconte Jean Lacouture, les lecteurs étaient éblouis que la nouvelle de la prise d’une ville proche de Babylone par le roi de Perse parvienne à Paris en moins de 50 jours  !

Allons, je dois avouer que je suis bien injuste de faire remonter le journalisme de cour à Renaudot. A son époque, une telle influence du politique était compréhensible. Je trouve intéressant de reproduire ici ses propos sur la presse, tels que rapportés par Jean Lacouture. Vous verrez qu’il s’interroge déjà sur des sujets qui continuent aujourd’hui de faire débat et notamment le rapport des journalistes à la vérité ou encore leur fâcheuse habitude de tout traiter en urgence. Ah ! Si Théophraste voyait ce que sa création est devenue !

“Guère de gens ne remarquent la différence qui est entre l’Histoire et la Gazette…l’Histoire est le récit des choses advenues ; la Gazette, seulement du bruit qui en court. La première est tenue de dire la vérité ; la seconde fait assez si elle empêche de mentir. Et elle ne ment pas, même quand elle rapporte quelque fausse nouvelle qui lui a été donnée pour véritable. Il n’y a donc que le seul mensonge qu’elle controuverait à dessein qui la puisse rendre digne de blâme…

En une seule chose ce céderai-je à personne : en la recherche de la vérité, de laquelle néanmoins je ne me fais pas garant, étant mal aisé qu’entre 500 nouvelles écrites à la hâte, d’un climat à l’autre, il n’en échappe quelqu’une à nos correspondants qui mérite d’être corrigée par son père le Temps ; mais encore se trouvera-t-il peut-être des personnes curieuses de savoir qu’en ce temps-là tel bruit était tenu pour véritable…

Cette liberté de reprendre n’étant pas le moindre plaisir de ce genre de lecture, et votre divertissement étant l’une des causes pour lesquelles cette nouveauté a été inventée, jouissez donc à votre aise de cette liberté française, et que chacun dise hardiment qu’il eût osé ceci ou changé cela….”(Théophraste Renaudot).

 

Note : Dans les impatients de l’histoire”, sorti cette année, Jean Lacouture dresse le portrait de 14 grands journalistes français, de Théophraste Renaudot  à Jean Daniel en passant par Camille Desmoulins, Beuve-Mery et Giroud. Un livre fort intéressant.

 

Mise à jour : Aïe, le torchon brûle à l’Obs !

1 juillet 09

A plat ventre ou debout ?

Classé dans : Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 14:04

Il est 10 heures du matin. J’assiste à la deuxième conférence de presse de la journée. Soudain, mon portable se met à bourdonner dans mon sac. Eh oui, les journalistes n’éteignent jamais leurs portables, il y a toujours un bouclage en cours, une info urgente, un événement inattendu susceptible de nous tomber dessus. Mon téléphone indique “Numéro inconnu”. Tant pis, l’importun attendra, la conférence est bientôt finie.

10h30 : je sors et j’écoute mes messages. C’est l’assistante d’un haut personnage de l’Etat. “Oui mademoiselle Aliocha, je vous appelle au sujet de l’interview prévue cet après-midi. Monsieur untel pourra vous parler de tel et tel sujet, en revanche, il préférerait ne pas avoir à intervenir sur ce dossier car il n’est pas très à l’aise”.

Voilà l’exemple typique de coup de fil qui m’insupporte. C’est de la manipulation en douceur, la pire. On fait appel à vos bons sentiments sur le mode “s’il-te-plait-excuse-moi-de-te-demander-pardon-mais-si-tu-pouvais-éviter-d’embarrasser-mon-chef”. Ben oui en effet, ça serait tellement mieux. Donc, si je comprends bien, je viens, je pose les questions qui font plaisir, mon interlocteur s’offre à peu de frais une page de com’ labellisée journalistique et tout le monde est content, moi comprise puisqu’on aura sans doute l’audace de me féliciter pour la qualité de l’interview-qui-n’a-pas-dérangé. Voilà comment on instrumentalise la presse au quotidien,  en utilisant ses compétences de communication et sa diffusion pour faire passer des messages et en osant en plus lui dénier avec de plus en plus de décontraction le droit de décider des questions qu’elle pose.

Comme si ça ne suffisait pas, il faut que je rappelle, pour que mon interlocutrice soit bien sûre que j’ai compris. Il ne faudrait pas qu’une maladresse de ma part lui vaille une engueulade retentissante. Est-ce mon interlocuteur qui lui a donné ces consignes au mépris du plus élémentaire respect de l’indépendance de la presse, ou son attachée de presse qui prend sur elle de protéger son chef et donc son propre poste ? Allez savoir. Comme je suis une chic fille, ça m’embarrasse ce genre de démarche. C’est vrai que je n’aime pas déplaire, que je comprends qu’on puisse être au top sur certains sujets et moins à l’aise sur d’autres, qu’en l’espèce il n’y a pas mort d’homme, ni scandale sous caillou. Alors à quoi bon indisposer n’est-ce pas ? Heureusement, j’ai des gardes-fous. Le premier c’est que je n’aime pas qu’on me prenne pour une gourde. Le deuxième, et le plus important, c’est que je respecte mon métier. Alors je la poserai, ma question et advienne que pourra.  Après tout, ce n’est pas mon problème.

Pourquoi je vous reconte cela ? Pour vous montrer que dans les démocraties aussi la presse doit défendre sa liberté. Mais contre une menace douce, insidieuse, fondée sur la courtoisie, le relationnel, les invitations discrètes à ne pas déplaire et le chantage sous-jacent du boycott ou du procès. C’est la pire des menaces, on ne prend pas les armes pour se battre contre ce genre de choses. On peut céder facilement, par lassitude, découragement, en se disant qu’au fond, ça n’est pas si important.

Tenez, allez donc lire à ce sujet sur Rue 89 la très belle lettre de Joseph Tual à Nicolas Sarkozy. C’est le journaliste de France3 convoqué demain par la police au sujet de la vidéo du président filmé avant son interview sur la chaîne publique et diffusée par Rue89. Je n’aime pas le tutoiement qu’il emploie. En revanche, la manière dont il balance ses médailles de reporter de guerre à la face de son illustre interlocuteur a bien du panache !

Décidément, le journalisme debout, ça a quand même plus de chic.

 

Pour ceux qui voudraient en savoir plus sur l’affaire de la vidéo du chef de l’Etat, voir l’excellente analyse d’arrêt sur images (payant)

Mise à jour du 2 juillet : le compte-rendu de l’audition de Joseph Tual est ici.

“Un journal doit élever le niveau culturel”

Classé dans : Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 10:49

L’un d’entre vous m’a adressé le lien vers le texte ci-dessous. Qu’il en soit remercié. Il s’agit du discours de départ en retraite de Dominique Gerbaud, rédacteur en chef à La Croix, prononcé le 25 juin dernier. Si j’en reproduis ici des extraits, c’est pour montrer qu’il y a de grands journalistes qui ont une haute idée de leur métier.

“Je voudrais vous parler du métier de journaliste parce que la presse est mal en point. Parce qu’elle va trop vite, parce que le visuel et l’émotion sont en train de prendre le dessus sur la réflexion et la raison. Pas partout, bien sûr, pas ici notamment, mais je suis tout de même inquiet quand je vois qu’un journal télévisé, ce n’est plus qu’une série de petites émotions d’une minute 30.
 
Si je suis inquiet, c’est parce que l’un des plus grands dangers, dans une démocratie, c’est qu’on ne croit plus ce qu’il y a dans les journaux.
 
Ce risque existe, y compris chez nous en France. Vous tous, journalistes, qui avez en main ce bien si cher, ne le gâchez pas. Le texte qui se prépare, grâce à Bruno Frappat, sur la déontologie ne sera pas de trop, ce sera sûrement un rappel et un premier pas.
 
Pour moi, un journal doit élever le niveau culturel de ses lecteurs pour en faire des citoyens responsables.  Et aussi pour créer du lien social – c’est aussi pour cela que j’attache de l’importance à la presse régionale – pour apporter plus de concorde que de discorde.
 
Pour donner envie de vivre et envie de se battre pour un monde meilleur, plus juste. Nos lecteurs, on le dit souvent entre nous et ce n’est pas facile à mettre en place, on besoin de bonnes nouvelles.
 
A vous de jouer, vous qui êtes journalistes, à nous tous citoyens d’être vigilants, exigeants et de défendre une certaine idée de la presse et avant toute chose un vraie liberté de la presse”.

 

Le texte intégral est ici.

Par ailleurs, l’allusion à Bruno Frappat concerne le code de déontologie de la presse que ce-dernier a été chargé de rédiger. Pour en savoir plus, voyez cette interview du Monde.


« Page précédente

Publié sur WordPress.