Ainsi donc, deux étudiants de l’Ecole supérieure des arts décoratifs de Strasbourg ont trompé la confiance de Paris Match en remportant le prix du grand reportage étudiant avec des photos bidonnées, lesquelles ont été publiées par le magazine. J’imagine déjà les détracteurs de Match, nombreux, se féliciter. Ah ! enfin, l’insupportable magazine est pris les doigts dans la confiture. Depuis le temps qu’il nous assène avec complaisance des images insoutenables (et depuis le temps que nous les regardons, sinon comment le saurions-nous ?). Le très fanfaron discours auto-justificatif des auteurs de la fraude, qui est ici, nous informe sur le fait que les situations décrites par les photos sont réelles, mais que les photos elles-mêmes ont été mises en scène avec des acteurs. L’objectif de la manip’, à part ennuyer Match et fausser un concours ?
- Souligner que le faux ne s’oppose pas au vrai,
- dénoncer les rouages d’un système médiatique reposant sur la complaisance et le voyeurisme,
- éveiller la confiance sur la fragilité, la force et l’ambiguïté des images d’information.
L’exercice ne me semble pas convainquant. Le faux ne s’oppose pas au vrai, disent-ils ? En art, sans doute pas en effet, mais en journalisme, si. Or, ces étudiants ont fait poser des acteurs dans des situations qu’ils ont inventées. Ce qui vicie à mon sens toute la démonstration. D’abord parce qu’ils ont triché, ce qui n’est jamais honorable. Ensuite parce que le rapport du journalisme à la vérité ne se pose pas sur le terrain du mensonge, cas pathologique marginal, mais sur celui de la perception de la réalité et de la capacité à en rendre compte. Daniel Cornu (oui, c’est ma bible du moment) rappelle l’affaire de l’histoire de Tarzan, ce routier devenu l’emblème médiatique de la grève de 1992. A ce sujet, Florence Aubenas notait :
“Il colle à la situation, il la condense depuis son surnom jusqu’à ses tatouages, depuis sa grande gueule jusqu’à ses tee-shirts échancrés. Il est LE routier en colère. Un journal fait son portrait, puis un autre. Deux mois plus tard, Tarzan devenu vedette est tout naturellement invité à Matignon pour négocier la sortie de crise. Le problème est que Tarzan ne représentait le symbole des routiers qu’aux yeux des journalistes. Les chauffeurs, eux, ne se sont pas reconnus dans le miroir tendu”.
Icône médiatique
Le public a-t-il été trompé ? Etait-ce un imposteur ? Non, c’était une icône médiatique tout simplement, une incarnation symbolique et parcellaire de la réalité. Si l’artiste a la possibilité de modifier la réalité, voire de s’en extraire totalement, pour exprimer un message, les journalistes en revanche sont astreints à la respecter. C’est une véritable gageure et c’est pourquoi la quête journalistique de la vérité puis son expression en direction d’un public rencontre des difficultés bien plus notables,et plus subtiles aussi, que la grossière contrefaçon. Le journaliste comprend-il l’événement ? Peut-il tout dire ? N’est-il pas abusé lui-même ? Le récit qu’il en fait est-il objectif, impartial ou simplement honnête, selon le mot que l’on préfère ? Elles sont là, les vraies questions.
Vous avez dit voyeurisme ?
Nos étudiants voulaient aussi dénoncer la complaisance et le voyeurisme de la presse. Convenons que l’idée n’est pas d’une fracassante originalité. Il n’est pas niable que la presse souffre parfois de voyeurisme, mais ce travers mérite d’être mis en perspective. Quand un reporter de guerre rentre avec des photos très dures, il entend alerter, provoquer une prise de conscience. Que les magazines suivent et publient, c’est heureux, car si ce n’était pas le cas, il faudrait dire adieu à cette forme de journalisme qui est pourtant la plus remarquable. Ceux qui s’indignent de ces publications ne s’en veulent-ils pas à eux-mêmes d’avoir eu la curiosité de les regarder ? Ou bien ne s’agacent-ils pas de voir une réalité qu’ils auraient préféré ignorer ? Daniel Cornu, toujours, relate cette autre anecdote. Nous sommes en 1973 juste après la guerre du Kippour. Jean-François Kahn alors éditorialiste sur Europe 1 raconte à ses auditeurs durant plusieurs jours les tortures effroyables infligées par les syriens à des prisonniers israéliens.
“Or, un beau matin, on apprit que ces mêmes soldats israéliens venaient d’être libérés, qu’ils étaient tous vivants, apparemment bien portants et qu’aucun mauvais traitement ne leur avait été infligé”. JFK avoue publiquement son erreur et s’interroge sur les réactions : “Non seulement le mensonge était a priori absout, mais on jugea ici et là, saugrenu et même discutable que j’en ai fait l’aveu ! Pourquoi ? Parce que ce mensonge involontaire coïncidait à cette époque avec la vérité désirée”.
Voilà qui donne à réfléchir, non ? Nos étudiants expliquent aussi qu’ils ont utilisé les codes de la photo de presse. Oui, il y a des codes, des photos plus expressives que d’autres, où est le problème ? Ils ont saisi l’esprit de l’exercice, ils l’ont appliqué, et ils ont gagné le concours. Ils auraient pu faire les mêmes photos, en vrai, et ils auraient gagné aussi, mais sans mentir.
Force et fragilité de la photo
Ils veulent encore éveiller sur la force, la fragilité et l’ambiguïté d’une photo d’information. Où est la nouveauté ? Attaquer le journalisme sur le voyeurisme relevait déjà d’un préjugé d’une banalité affligeante. Révéler qu’une photo n’est pas en soi un document ayant force de preuve, qu’elle doit être sourcée pour déterminer sa crédibilité, légendée, contextualisée, témoigne de la naïveté la plus ébouriffante. S’il est vrai qu’il y a un déficit d’éducation du public en France sur la manière de lire la presse, les journalistes n’en sont pas responsables.
Surtout, cette expérience passe à côté du problème du moment en matière de photographie : celui des corrections. L’apparition des logiciels type photoshop a été une révolution dans l’univers de la photo. Bien sûr les montages, mises en scène et autres aménagements avec la vérité, ce ne sont pas eux qui les ont inventés. Mais ils les ont tellement facilités et rendus invisibles qu’il y a un vrai danger. Les grands photoreporters ne jouent pas à cela. Mais que dire des autres photographes ? La question passionnante qu’auraient pu poser nos jeunes insolents était de déterminer à partir de quand une photo devient mensongère à force d’être retravaillée ?
Non, décidément l’exercice n’est pas convainquant. Tout ce qu’il aura réussi à faire, c’est décrédibiliser un peu plus la presse en montrant que les journalistes avaient le pouvoir de mentir. Ils en ont le pouvoir en effet, tout le monde a le pouvoir de frauder. Le comptable peut trafiquer les chiffres, le pharmacien vous donner de faux médicaments, le boulanger faire passer une vulgaire levure chimique pour du levain. Et alors ? Le rapport entre journalisme et vérité ne doit pas être exploré au travers des cas pathologiques, encore une fois fort rares, mais bien dans la complexité quotidienne de son observation de la réalité et de sa capacité à l’exprimer. Il était là le sujet, je crains que nos étudiants soient passés à côté.
Note : J’ai rédigé ce billet il y a une semaine. La question étant complexe, j’ai pris le temps de la laisser maturer, de lire les réactions des uns et des autres. Ainsi, Claude Soula du Nouvel Obs s’irrite contre l’exercice tout en admettant qu’il interroge le journalisme sur ses clichés. Daniel Schneidermann y voit une réflexion intéressante sur la reconstruction journalistique du réel. En effet, à cette réserve près que le mensonge qui fonde l’exercice en obère considérablement la portée. Je viens enfin de visionner ce matin l’émission qu’a consacré @si à cette affaire.
@si avait invité les deux étudiants, Alain Genestar, ex-directeur de Match et patron du magazine Polka, ainsi que le photographe Patrick Robert. A propos des vérifications que n’auraient pas opéré Match avant de publier le reportage des lauréats, Genestar a expliqué qu’il ne s’agissait que d’un concours et que les processus de vérification étaient différents de ceux appliqués lors de la publication d’un reportage pro. Sur les pros, il a souligné que la valeur d’une photo dépendait de la signature du journaliste et de sa réputation. Si le journaliste est connu pour la qualité de son travail, nul besoin de vérification, dans le cas contraire, si. De son coté Patrick Robert a expliqué que la photo n’était jamais l’illustration de LA réalité mais d’une réalité. Daniel Schneidermann l’a notamment interrogé sur plusieurs de ses photos dans des pays en guerre où l’on voit une peluche dans les bras d’un enfant, d’un soldat ou encore dans les décombres, soupçonnant une mise en scène destinée à jouer sur l’émotionnel. A propos de celle où l’on voit un ours en peluche sur les décombres d’une maison, Patrick Robert a réfuté les accusations de mise en scène : “Il n’est jamais nécessaire de tricher, la réalité est suffisamment insupportable. En réalité, nous passons notre temps à l’adoucir pour la rendre publiable”. Des propos confirmés par Alain Genestar “les photos que nous recevons de photographes dans des pays en guerre sont souvent insoutenables. Si nous choisissons de montrer la peluche, c’est pour ne pas montrer le corps de l’enfant disloqué”.
Ah ! Le journalisme de cour
L’interview de Nicolas Sarkozy par l’Obs ayant suscité l’ire d’une grande partie de ma profession, j’ai pensé amusant de remonter aux origines de notre cher journalisme de cour, si prisé en France.
On attribue la paternité de la presse française à Théophraste Renaudot. Issu d’une famille modeste, Renaudot est médecin de formation. Par le hasard des rencontres, il devient médecin ordinaire de Louis XIII et commissaire général des pauvres du royaume (avouez que l’expression est jolie). En 1625, il entre au Conseil de Richelieu et c’est en 1631 qu’il lance la Gazette. Quelques mois auparavant, les libraires parisiens avaient sorti une feuille d’information. Mais Théophraste bénéficie du soutien de Richelieu qui a décidé de faire de son journal un organe de propagande (eh oui, déjà). Il décroche donc le monopole de cette innovation, la presse. La Gazette publie essentiellement des nouvelles des cours étrangères. Dans son excellent livre, “Les impatients de l’histoire”, Jean Lacouture explique ainsi ce choix de traiter l’actualité internationale : “Le père Joseph aussi bien que Richelieu, jugeaient moins risqué d’évoquer les querelles au sein de la Cour ottomane que celles qui agitent le Louvre, et les altercations entre princes rhénans que les foucades de Condé ou de Gaston d’Orléans. Plus d’Europe que de quartier latin, et de mamamouchis que de petits marquis”. Songez donc qu’à l’époque, raconte Jean Lacouture, les lecteurs étaient éblouis que la nouvelle de la prise d’une ville proche de Babylone par le roi de Perse parvienne à Paris en moins de 50 jours !
Allons, je dois avouer que je suis bien injuste de faire remonter le journalisme de cour à Renaudot. A son époque, une telle influence du politique était compréhensible. Je trouve intéressant de reproduire ici ses propos sur la presse, tels que rapportés par Jean Lacouture. Vous verrez qu’il s’interroge déjà sur des sujets qui continuent aujourd’hui de faire débat et notamment le rapport des journalistes à la vérité ou encore leur fâcheuse habitude de tout traiter en urgence. Ah ! Si Théophraste voyait ce que sa création est devenue !
“Guère de gens ne remarquent la différence qui est entre l’Histoire et la Gazette…l’Histoire est le récit des choses advenues ; la Gazette, seulement du bruit qui en court. La première est tenue de dire la vérité ; la seconde fait assez si elle empêche de mentir. Et elle ne ment pas, même quand elle rapporte quelque fausse nouvelle qui lui a été donnée pour véritable. Il n’y a donc que le seul mensonge qu’elle controuverait à dessein qui la puisse rendre digne de blâme…
En une seule chose ce céderai-je à personne : en la recherche de la vérité, de laquelle néanmoins je ne me fais pas garant, étant mal aisé qu’entre 500 nouvelles écrites à la hâte, d’un climat à l’autre, il n’en échappe quelqu’une à nos correspondants qui mérite d’être corrigée par son père le Temps ; mais encore se trouvera-t-il peut-être des personnes curieuses de savoir qu’en ce temps-là tel bruit était tenu pour véritable…
Cette liberté de reprendre n’étant pas le moindre plaisir de ce genre de lecture, et votre divertissement étant l’une des causes pour lesquelles cette nouveauté a été inventée, jouissez donc à votre aise de cette liberté française, et que chacun dise hardiment qu’il eût osé ceci ou changé cela….”(Théophraste Renaudot).
Note : Dans les impatients de l’histoire”, sorti cette année, Jean Lacouture dresse le portrait de 14 grands journalistes français, de Théophraste Renaudot à Jean Daniel en passant par Camille Desmoulins, Beuve-Mery et Giroud. Un livre fort intéressant.
Mise à jour : Aïe, le torchon brûle à l’Obs !