Il n’aura échappé à personne je suppose que le 14 juillet fut l’occasion pour notre président, largement épaulé par mes confrères de la télévision, de mener une opération de séduction en montrant sa grande armée et sa jolie épouse. De quoi faire oublier la crise, le chômage et le reste.
Ah! Qu’il est doux d’être français le 14 juillet.
J’avais manqué ces grands moments de journalisme pour cause de déconnexion totale avec le monde. J’aurais préféré je crois ne jamais voir cela. Mais puisque c’est fait, voyons ce que l’on peut en dire.
L’art de passer à la télévision sans danger
Nicolas Sarkozy a, dit-on, souhaité rompre avec le traditionnel discours du 14 juillet, jugé ringard. Dont acte. Je ne suis pas certaine pour autant d’apprécier la modernité qu’il nous propose. Quelle meilleure façon en effet d’éviter les sujets qui fâchent que de faire diffuser sur France 5 un reportage glorifiant, avant de profiter du défilé pour assimiler son image à l’idée de puissance, pour laisser place ensuite à la contemplation de la reine douce et belle, puis à un show de Drucker bête à pleurer. Du pain et des jeux. La recette est connue depuis l’antiquité. Ce qui l’est moins, et que j’ai découvert à la justice avec Rachida Dati, c’est d’occuper l’antenne sans jamais répondre aux journalistes. Je vous explique.
Le joli tour de passe-passe !
J’ai connu en tout six gardes des sceaux : Toubon, Guigou, Lebranchu, Perben, Clément et Dati. Les 5 premiers avaient l’habitude d’organiser régulièrement des conférences de presse à la chancellerie à chaque fois qu’un événement le justifiait, le plus souvent l’annonce d’une réforme ou une réaction sur l’actualité. Ils se prêtaient donc au feu nourri des questions de la presse. Avec Dati tout a changé. Les conférences de presse se sont réduites à moins de 5 en deux ans, d’ailleurs peu prisées par les journalistes. "Comment ? songerez-vous mais pourtant on la voyait souvent à la télévision ! ". En effet, on la voyait en déplacement parlant aux uns et aux autres, visitant ceci, s’exprimant là, mais jamais ou presque face à des journalistes. Pour les journalistes, il y avait l’admirable directeur de la communication qui répondait avec une bonne volonté louable à toutes les questions, techniques comme politiques, à croire que c’était lui en réalité le garde des sceaux.
Les journalistes seuls coupables
Vous saisissez l’intérêt de la manoeuvre ? Occuper le terrain médiatique dans ce qu’il a de plus favorable, l’image, et fuir ses dangers, les questions. J’ai bien peur que l’Elysée ne verse dans le même stratagème. "Haro sur le président !" crieront les anti-sarkozistes, "quelle honte" s’indigneront mes confrères. Au risque de décevoir, j’ai bien du mal à reprocher au chef de l’Etat son talent médiatique. Il n’est pas fautif. Ceux qui sont fautifs, c’est nous les journalistes, et personne d’autre. Sommes-nous menacés d’emprisonnement si nous résistons ? Risquons-nous nos vies ? Que nenni, nous risquons nos jobs tout au plus, mais surtout de déplaire, de n’être plus en cour, de nous faire brocarder lors d’une conférence de presse et peut-être même humilier. Oui, et alors ? Je crains malheureusement que nous risquions au final bien plus que cela, quelque chose qui nous dépasse, dont nous sommes les dépositaires provisoires, pour tout dire je crains que nous ne risquions l’avenir du journalisme.
Lâcheté collective
La vérité c’est que nous sommes d’une immense et désespérante lâcheté collective. La vérité c’est que l’individualisme nous mène quotidiennement à supporter l’humiliation de l’un d’entre nous en nous félicitant secrètement que la foudre soit tombée juste à côté, sans saisir que c’est nous tous qu’on insulte. La vérité c’est qu’on critique ceux qui sont déjà à genoux avec l’illusion que nous, bien sûr, nous sommes encore debout. L’illusion, l’illusion seulement. Quant à ceux qui se croient très forts en pratiquant l’antisarkozisme de principe, ils me semblent être en réalité les premières victimes du système. Leurs critiques aussi systématiques qu’aveugles ne sont pas plus pertinentes que les léchages de pompe des autres. Dans les deux cas, la passion éloigne d’une critique distante et raisonnée.
Je crois au fond que nous payons notre refus déjà ancien d’avoir un conseil ou un ordre de journalistes. Faute d’avoir une structure qui nous rassemble, chacun défend sa vision du métier, sa carrière, ses intérêts propres. Et les rares fois où il s’agit de s’exprimer de façon collective, comme lors des Etats généraux de la presse, alors les seuls représentants que trouve l’Etat, ce sont quelques patrons de presse plus soucieux de l’avenir de leur groupe, voire seulement de leur poste que de celui de leur métier (sauf rares exceptions). C’est pourquoi je nourris beaucoup d’espoir à l’égard du futur code de déontologie. Non pas que j’y vois la promesse d’une profession entièrement vertueuse à brève échéance, la solution miracle à la crise que nous traversons, ou bien une quelconque marque de supériorité à l’égard des journalistes amateurs qui fleurissent sur la toile, mais parce que c’est l’espoir de pouvoir développer enfin un esprit commun autour de valeurs partagées. Cet esprit collectif qui nous fait aujourd’hui si cruellement défaut. L’initiative vient de la présidence de la République me répondra-t-on, elle est forcément viciée à la base. Allons, Sarkozy n’a rien inventé, ça fait des décennies qu’on en parle. Ne sombrons pas une fois de plus dans le piège de la haine irraisonnée. C’est un chantier nécessaire. A nous d’en profiter pour marteler le principe d’indépendance, c’est lui qui est le plus en danger, comme vient de l’illustrer cet étrange 14 juillet qui fut loin d’être le symbole de notre liberté.