La Plume d'Aliocha

09/06/2009

Et s’il ne restait que la nature et l’homme ?

Classé dans : Réflexions libres — laplumedaliocha @ 14:26

J’ai lu ici et là que certains s’interrogeaient sur le succès inattendu des Verts en pleine crise économique. Comme si au fond il existait d’autres urgences en ce moment que de se préoccuper de la survie des espèces menacées ou de l’état de la couche d’ozone. La question mérite en effet d’être posée, même si on a peu de chances de lui trouver une réponse satisfaisante. Je ressens toujours une doute, au lendemain des élections, lorsque je lis les plus ou moins savantes psychanalyses collectives censées expliquer le succès de telle formation politique et le cuisant échec de telle autre. Ainsi donc, Bayrou aurait été sanctionné pour son comportement inacceptable à l’égard de Cohn-Bendit. Drôle de pays qui se prendrait à voter pour un candidat dans l’unique but de le consoler de s’être fait rappeler qu’il avait écrit des choses douteuses sur la sexualité des enfants, il y a quelques dizaines d’années. Voilà qui cadre fort mal avec la grande peur collective de la pédophilie révélée par l’affaire Outreau. Entre nous, je n’y crois guère à cet argument là. Ce d’autant plus que lors de cette fameuse émission, ils se sont tous mal tenus, de Mélenchon à Marine Le Pen, en passant par De Villiers qui s’égosillait sur on ne sait trop quoi et Martine Aubry qui, en fait de discours sur l’Europe, s’en est tenue à : Bertrand est un menteur et le gouvernement aussi.  Seuls Bertrand justement et Besancenot ont su résister à ce climat d’hystérie en cultivant un calme tout à fait louable. C’est le film Home, expliquent d’autres, qui serait à l’origine de cette percée des Verts. De l’art de prendre les électeurs pour des imbéciles qui voteraient aux européennes comme à la Star Ac’, sous le coup de l’émotion, pour repécher le candidat malheureux ou propulser celui qui les a bouleversés. Entre nous, si c’est cela, alors rétablissons d’urgence le système censitaire, voire pourquoi pas la monarchie, on a déjà le roi et sa cour.

Défendre la nature, c’est défendre l’homme

les racines du cielJe ne vous proposerai donc pas d’explication au vote Vert, mais juste une idée, comme ça, qui vaut ce qu’elle vaut. Je n’ai commencé à comprendre réellement le combat écologique qu’il y a 4 ans, en lisant "Les racines du ciel" de Romain Gary. Ce fut l’une de mes très grandes rencontres littéraires de ces vingt dernières années. J’avais tourné jusque là autour de l’auteur sans jamais y toucher. Allez savoir pourquoi. Un livre c’est toujours une rencontre, il faut être prêt à l’accueillir. C’est pour cela que, au grand dam de mon entourage, je résiste souvent aux conseils de lecture. Ils me font le même effet que ces dîners où l’on convie deux célibataires avec le secret espoir de les marier.  Une rencontre, ça ne se provoque pas.

Impossible de vous raconter "Les racines du ciel", on ne résume pas un roman de Gary, trop d’idées, trop de masques, trop d’idéalisme et de dérision. Disons que c’est le combat d’un français en Afrique pour sauver les éléphants. On le croit fou, on l’imagine à la solde d’intérêts politiques, il prend les armes. Prix Goncourt en 1956, sacré premier roman écologiste, ce livre est bien plus que cela. Au fond, c’est peut-être une histoire dans l’histoire qui résume le mieux le propos de Gary. Nous sommes dans un camp de concentration en Allemagne. Pour survivre, une poignée de déportés  s’évadent de l’horreur en imaginant qu’ils parcourent l’Afrique en compagnie de troupeaux d’éléphants. C’est leur irréductible espace de liberté, ce qui les fait tenir, jour après jour. Jusqu’au moment où l’un d’entre eux flanche, il ne veut plus se battre. Alors il confie à son compagnon d’infortune le soin de veiller sur Rodolphe, son éléphanteau. Comme il dit, c’est bête d’appeler un éléphant Rodolphe. L’autre sait que son ami va mourir, mais il lui promet de s’en occuper, le temps qu’il faudra et de le lui rendre, quand ça ira mieux. Il n’en aura pas l’occasion.

Je défie quiconque d’achever ce chapitre sans avoir la gorge nouée, tout comme je défie n’importe quel lecteur de refermer le livre sans avoir pris la vraie dimension du combat écologiste.  Vous l’aurez compris, pour Gary, défendre la nature, c’est défendre l’homme et la liberté. Avouez que vu ainsi, il y a peut-être un lien avec la crise financière. L’idée que le temps est sans doute venu de penser autrement le rapport de l’homme avec ce qui l’entoure. De mettre fin à toute cette folie collective.

 

A lire sur les élections :  j’aime bien les doutes de Daniel Schneidermann concernant toutes les savantes analyses des votes, qu’il a exprimés ici, et . J’ai lu aussi avec intérêt le papier de Régis Soubrouillard chez Marianne 2 sur les incohérences des Verts. Etant à mon sens, bien plus qu’une simple défense de la nature, l’écologie peut aisément défendre un programme politique complet. Il n’empêche, certains sujets, comme la défense, sont en effet difficiles. Bonne lecture.

Mise à jour 14h48 : voyez aussi le billet de mon ami Philarête. Son regard de philosophe est particulièrement éclairant.

Mise à jour 19h36 : on en finit plus sur le sujet de l’altercation entre Bayrou et Cohn-Bendit. Daniel Schneidermann a reçu aujourd’hui un appel de François Bayrou le félicitant d’avoir retrouvé et mis en ligne une vieille émission d’Apostrophe dans laquelle Cohn-Bendit jouait semble-t-il la provocation (c’est ici, payant). A lire aussi l’excellent dossier de Justine Brabant (payant) rappelant l’historique de cette affaire, de la publication du "Grand bazar" en 1975 dans lequel figurent les propos contestés jusqu’à la polémique en 2001 née dans la presse allemande, et reprise en France.

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