La Plume d'Aliocha

18/04/2009

En finir avec Acrimed

Classé dans : Débats — laplumedaliocha @ 17:12

Certains ici m’ont reproché de ne pas discuter sur le fond l’article d’Acrimed. J’ai peur qu’ils ne regrettent cette provocation. J’ai lu cet article, plusieurs fois, avec toujours dans l’idée de comprendre les critiques émises contre Le Monde et en passant sur l’orientation idéologique flagrante de ce texte. C’est ça, à mon sens, la curiosité intellectuelle, dépasser les clivages idéologiques qui peuvent nous séparer de nos interlocuteurs pour s’attacher au fond et aux faits. Mais puisqu’on me cherche sur ce sujet, je viens de réaliser une lecture critique de l’article sur le même modèle que la lecture des articles du Monde qu’il prétend effectuer, en m’attachant au vocabulaire et surtout à la "mise en scène". L’exercice est édifiant.

Un lecteur conditionné d’entrée de jeu par un déluge de préjugés

L’article totalise 26 000 signes hors les notes. Sur ce total nous commençons par 1500 signes environ de conditionnement du lecteur, il faut que celui-ci comprenne bien : "Dans la presse écrite, la morgue et le mépris qui ont, peu ou prou, été déversés par les préposés aux commentaires sur la plupart des mobilisations sociales contre les réformes néolibérales depuis 1995…". Vous relevez les termes de "morgue" et de "mépris", nous sommes d’entrée de jeu dans le jugement de valeur dicté par la très classique allergie des minorités vis à vis de la presse qui ne leur réserve pas la place qui leur est due. Le Front national pense exactement la même chose que le NPA sur ce sujet.

Puis on continue d’enfoncer le clou sur le mode (ici c’est moi qui résume) "la presse n’aime ni les pauvres ni les grévistes mon bon Monsieur". Et vous allez voir qu’elle n’aime pas non plus les grévistes hauts placés dans la hiérarchie sociale, mais n’anticipons pas. "Plus d’un an plus tard le quotidien, grand communicateur de toutes les « réformes » gouvernementales, est confronté à de nouvelles « réformes » dont la plupart poursuivent la grande « rénovation » néo-libérale entreprise par le gouvernement" nous explique Acrimed. Toujours pas l’ombre d’un fait objectif, rien que du jugement de valeur. Vous observerez la répétition de "néo-libéral". Nous sommes ici dans une guerre idéologique qui n’a strictement rien à voir avec l’analyse du traitement médiatique de la réforme de l’université qui nous était annoncée. Ni faits, ni statistiques, ni exemples, rien. Et pour cause, la condamnation est déjà prononcée, elle ne sera pas démontrée mais illustrée, c’est très différent, encore faut-il être attentif pour s’en apercevoir. A ce stade, on continue à conditionner le lecteur. 

Acrimed "décrypte" l’infamie du Monde

Enfin l’article commence, on va peut-être apprendre  quelque chose de tangible. D’entrée de jeu, Acrimed écrit que Le Monde "informe", (ce sont les guillemets qui sont importants) pour faire comprendre aux lecteurs qu’en réalité il n’informe pas. Première phrase : "Quand Le Monde « informe » sur ce conflit, c’est, le plus souvent, non pour présenter les arguments en présence, mais pour jauger la mobilisation d’un regard en surplomb et l’ausculter du point de vue du ministère". Comme vous l’aurez compris, on commence sur le Monde comme on avait débuté l’article, par un jugement de valeur. Vient ensuite une attaque sur le strabisme du journal, laquelle n’est étayée par….rien. Toujours du jugement de valeur, les faits tardent à arriver. Mais pour les auteurs ce n’est pas grave, l’essentiel est de continuer à conditionner le lecteur. Avançons donc rempli de l’espoir fou d’accéder enfin à du concret.  Nous finissons par apprendre enfin que Le Monde traite du conflit, mais que très vite, les auteurs jugent ce traitement mauvais. Vous savez pourquoi ? Parce que la journaliste du Monde se demande quand la réforme va "enfin" aboutir. C’est "enfin" qui dérange, convenons en effet qu’un journaliste qui se demande si et quand une réforme annoncée va trouver à s’appliquer est un journaliste vendu (mode ironique). Cette question est absolument non pertinente et outrageusement orientée.   Et attendez vous ne savez pas tout, un article du Monde écrit que les enseignants "ont le sentiment". Bon sang mais quelle horreur un enseignant n’a pas de sentiment, il pense et au terme d’un raisonnement imparable aboutit à une conclusion irréfutable qui a force de preuve. Il faut vraiment être un imbécile de journaliste pour ne pas le comprendre et qualifier de "sentiment" ce qui est une vérité  (mode ironique toujours). 

Crime de vocabulaire

De telles horreurs mériteraient déjà que le journal disparaisse des kiosques, mais venons-en au coeur des critiques, celles qui ont valu au Monde le grand bûcher. Le Monde a-t-il menti, lancé de fausses nouvelles, ignoré la grève, nié l’existence d’une contestation? Non, du tout. Il a juste utilisé des mots qui déplaisent aux auteurs de la critique.  Et puisque le lecteur a été bien conditionné jusque là, il est prêt à recevoir enfin l’ignominie journalistique en pleine face  : la journaliste a employé les mots "grogne" et "fronde" pour désigner le magnifique élan qui a motivé nos  enseignants chercheurs à se dresser contre notre ignoble gouvernement pour sauver la recherche et l’avenir de nos enfants. Quel crime de lèse majesté, mon Dieu. 

Ensuite, les interprétations des article frappées au coin de la mauvaise foi la plus criante abondent. Je cite Acrimed  : "Le même jour, sous le titre « Quand les dossiers de M. Darcos et Mme Pécresse agrègent les contestations »Le Monde nous propose « un éclairage » de Luc Cédelle : « Mme Pécresse a beau tenter d’arrondir les angles  », soupire-t-il, « ses détracteurs durcissent leur position » . Depuis quand un journaliste soupire-t-il dans ses articles ? Où Acrimed a-t-il trouvé des indications de scène évoquant un quelconque soupir de l’auteur de l’article ? On peut lire la phrase exactement dans le sens inverse et considérer que son auteur ricane des efforts désespérés du gouvernement en se félicitant intérieurement que les universitaires résistent. Les deux interprétations sont parfaitement valables. Et ça continue dans la métaphore théâtrale : "Très tôt, donc, les personnages et le scénario du conflit sont en place. Les journées de mobilisation et de manifestations des 5, 10, 19, 26 février et 5 mars ne parviendront pas à altérer cette présentation du conflit".  La métaphore théâtrale est fort bien choisie car elle suggère une fiction organisée : attention, on vous manipule, tout ceci est pensé selon un scénario pervers mis en place par la rédaction du journal pour soutenir le gouvernement et décrédibiliser la contestation !

Donner la parole  aux enseignants,  c’est inadmissible.

Arrive alors une nouvelle faute impardonnable du Monde : il donne la parole aux enseignants en leur offrant des tribunes dans ses colonnes. Très exactement 17 fois entre le 20 janvier et le 5 mars (selon Acrimed). Oui, vous avez bien lu, n’est-ce pas que c’est scandaleux ? Et là vous vous indignez, non pas parce que objectivement le procédé est odieux, mais parce qu’on vous excite depuis la première ligne contre le journal alors vous êtes mûr. Sauf que c’est quand même difficile d’en vouloir à un journal de permettre aux enseignants d’exprimer leurs critiques contre la réforme. Ce d’autant plus que, croyez-moi, les gens qui rêvent de s’exprimer dans Le Monde sont légion, il y a donc beaucoup de candidats et peu d’élus. Quand Le Monde donne la parole à un intervenant, c’est qu’il l’a choisi parmi des dizaines d’autres, seulement ça, on se garde bien de vous le dire chez Acrimed, ça nuirait à la démonstration. On se contente de qualifier la publication des tribunes des enseignants "d‘information par transfert".  Suivent quelques explications confuses sur les différentes causes de contestation que les auteurs de l’article d’Acrimed, pourtant bien informés puisqu’ils donnent des leçons aux journalistes, sont dans l’incapacité totale d’expliquer clairement, c’est dire….

Je passe sur les critiques contre l’article de Luc Cedelle à propos des prolongements du conflit via Internet, celui-ci s’est fort bien expliqué à ce sujet et, par ailleurs, Jérôme Valluy a admis dans l’émission Arrêt sur images, que les universitaires avaient sans doute eu tort de mener la bataille sur le web au lieu d’organiser une communication claire en direction des médias. 

Louangeuse désinvolture

Vient le dernier axe de la critique. Comme le lecteur a été conditionné par les 20 000 signes de diatribe qui précédent, on peut lui faire avaler tranquillement que lorsque Le Monde parle de la "désinvolture" du gouvernement, il témoigne ainsi de son…soutien au gouvernement !    Je reproduis ici le morceau d’article du Monde qui démontre selon Acrimed sans doute possible que le journal soutient le pouvoir : « Le premier geste maladroit du gouvernement a été d’ordre financier … L’annonce d’un budget 2009 en hausse, mais qui ne profite pas à tous les établissements, a provoqué des crispations… Ce sentiment s’est trouvé renforcé par l’annonce de la suppression de postes, près de 1000 selon les syndicats, 250 selon le ministère, semant le doute sur les intentions du gouvernement … L’exécutif … paie aujourd’hui les fruits de sa désinvolture . » Ce n’est rien de plus qu’une très classique contextualisation du conflit.

Ah ! Et voyez comme Le Monde est gravement critique à l’égard des enseignants quand il écrit :  « Les derniers plans d’envergure […] ont été lancés respectivement en 1990 et 1998, et concernaient surtout l’immobilier. Depuis, plus rien, ou pas grand chose, jusqu’à la réforme Pécresse . Mais celle-ci est vécue comme un rattrapage , et le compte n’y est pas. Les personnels ont eu l’impression de porter seuls le fardeau d’une population étudiante en forte croissance » Et s’ils« pouvaient encore se rassurer en s’appuyant sur leur réputation d’excellence en matière de recherche, par des comparaisons internationales, que contestent la plupart des chercheurs, le président de la République vient de contrarier cet espoir  ». 

Et puis vient l’ultime pirouette. Acrimed rappelle que dans un autre de ses articles il avait relevé qu’il valait mieux être cadre ou enseignant qu’éboueur pour être entendu par la presse. Nous retrouvons là la fameuse dialectique des minorités politiques. C’est vrai que la presse écrite et télévisuelle ne parle jamais, mais alors jamais des grèves (toujours en mode ironique). Enfin passons. En fait, ils sont bien embarrassés nos amis d’Acrimed puisqu’ils viennent de démontrer que Le Monde n’entendait pas les enseignants pourtant bien placés dans cette élite-qui-plaît-aux-médias. Il leur faut résoudre cette contradiction qui vicie quelque peu leur raisonnement. Simple : on laisse les enseignants écrire dans le journal parce qu’on drague leur lectorat mais sans reprendre leurs arguments parce qu’ils sont anti-gouvernementaux. C’est l’ultime procès d’intention, on n’est plus à ça près…

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