La Plume d'Aliocha

18 février 09

Sécurité, sécurité chérie !

Classé dans : Coup de griffe — laplumedaliocha @ 11:28

Ah ! Comme elle était révélatrice du climat entretenu par la politique pénale du gouvernement, l’émission “Faites entrer l’accusé” diffusée hier soir sur le jugement des fous. Christophe Hondelatte a fait ce qu’il pouvait et il l’a fait plutôt bien, mais le résultat était couru d’avance. Les invités ? L’excellentissime avocat Eric Dupont-Moretti, le psychiatre Daniel Zagury, le politique Georges Fenech (ancien magistrat), le juge Christophe Regnard et des victimes.

Silence, on pleure !

Que s’est-il passé ? D’un côté, le politique, n’écoutant que son instinct médiatique, s’est rangé du côté des victimes, soutenant leur douleur, appuyant leurs arguments, étalant sous leurs yeux rougis de larmes l’immense travail du gouvernement pour leur faire justice. De l’autre côté, un avocat si bouillant de colère que j’ai cru qu’il allait quitter le plateau. Mais qu’est-ce qui l’énervait tant Eric Dupont-Moretti ? Je vais vous le dire. L’idée qu’il allait encore entendre le même discours victimaire et qu’il ne pourrait rien y faire. C’est exactement ce qui s’est produit. Il faut dire que les professionnels sur le plateau n’avaient aucune chance de convaincre qui que ce soit. Et ils l’ont dit, à plusieurs reprises. Face à la douleur de la victime, il n’y a rien à répondre, rien à défendre et surtout pas la raison. C’est le pari impossible. Surtout quand le politique pèse de tout son poids sur le terrain favorable de l’émotion et de l’empathie. Mais les spécialistes partaient avec un autre handicap, la complexité de la justice et de la psychiatrie et les préjugés qui les accompagnent. L’avocat ? Il défend les coupables donc forcément, il est contre les victimes. Rappelons au passage que l’avocat défend les “coupables” comme les victimes et qu’il se trouve que les “coupables” ne le sont pas toujours comme l’a montré l’affaire Outreau, mais ça, tout le monde l’a déjà oublié. De même qu’on oublie que nous avons choisi de vivre en démocratie et qu’en démocratie on ne lynche pas, on juge, et on le fait selon des principes tels que le droit à un procès équitable, lequel vaut pour tout le monde. Le juge ? Ce notable corporatiste qui parle une langue que personne ne comprend et applique des règles ésotériques qui font toujours au moins un mécontent ? Pas crédible non plus. Et le psychiatre, ah ! parlons-en du psychiatre, celui-là même qui conseille de relâcher ces fous qui tuent les gens ? Allons soyons sérieux, tous ces gens ne savent pas ce qu’ils font. En fait, ils manient des disciplines complexes, dont l’explication ne peut pas se résumer en une phrase choc façon slogan publicitaire, alors personne ne veut les entendre. D’ailleurs, si c’est compliqué, c’est forcément douteux, n’est-ce pas ?

Le goût des choses simples

En revanche, le politique, lui, il sait. Il comprend quand on lui dit qu’on n’est pas content. Il est d’accord, il dit des choses simples et même, il change le nom des choses quand on lui dit qu’on ne les aime pas ces noms-là. Par exemple ce non-lieu insupportable qui signifie que les choses atroces n’ont pas eu lieu. Hop, on fait une réforme, c’est tellement plus populaire que de se fendre d’une explication sur le fait que non-lieu ne signifie pas que les faits n’ont pas existé mais qu’il n’y a pas lieu à statuer parce qu’on ne peut pas juger un fou. Pendant ce temps, on détricotte tranquillement nos droits et libertés au profit de la sécurité dans l’indifférence générale. Il est heureux que la peine de mort ait été abolie, sinon, dans le contexte actuel, je gage qu’on aurait rétabli le supplice de la roue. Un groupe de travail planche actuellement à la Chancellerie sur la réforme de la procédure pénale. Il est rempli d’experts, quelle erreur ! Organisons une belle émission de télé-réalité et faisons voter les réformes par les téléspectateurs comme à la Star’ac: vous êtes pour les criminels, tapez 1, vous êtes contre, tapez 2. Vous pensez que je caricature ? Même pas. Présenté par le politique, le traitement pénal des malades mentaux se résume ainsi : vous êtes pour ou contre les fous dangereux dans la nature ? Et le public répond contre, forcément. Moi aussi je réponds contre, tout le monde est contre. A question simpliste, réponse simpliste. Du coup, quand les spécialistes disent : “attention, c’est plus compliqué, prenons garde, ne faisons pas n’importe quoi”, ils ont le mauvais rôle et personne ne les écoute.  Et si c’était vous demain, qu’on accusait injustement, ou bien l’un des vos proches qu’on enfermait à vie dans un hôpital psychiatrique ? Tout le monde peut un jour être victime d’un acte criminel, mais tout le monde peut aussi se retrouver en position d’accusé, on l’oublie, ça. Dommage. Imaginez-vous accusé de pédophilie par un de vos voisins et placé en détention provisoire. Vous y êtes ? Fort bien, maintenant répondez à ces questions : vous êtes pour la protection des droits fondamentaux ? Tapez 1, contre ? tapez : 2. Vous êtes pour l’avocat-qui-défend-les-coupables ? Tapez 1, contre : tapez 2. Vous êtes pour l’amélioration des conditions de détention ? Tapez 1, contre, tapez 2. La justice est un équilibre subtile entre des forces opposées. Il est parfaitement légitime d’évaluer et de débattre de cet équilibre. Il est tout aussi légitime de vouloir faire évoluer ses règles, elles n’ont cessé de se transformer au fil des âges. Encore faut-il le faire avec un minimum d’objectivité et de profondeur, pas dans l’urgence et sous le coup de l’émotion. Les professionnels de la justice ne disent pas autre chose. Il serait sans doute temps de les écouter, je crois.

17 février 09

Faut-il juger les fous ?

Classé dans : Brèves — laplumedaliocha @ 17:27

Les bonnes émissions TV sont rares. Autant ne pas les manquer. “Faites entrer l’accusé” consacre un numéro spécial ce soir en prime time sur France 2 aux deux infirmières de l’hôpital psychiatrique de Pau tuées en 2004 par un schizophrène. Le document sera suivi d’un débat sur le thème : “que faire de nos criminels fous ?” Je n’ai pas vu l’émission, mais Christophe Hondelatte fait du bon travail habituellement. Quant au sujet, il est au coeur de la politique pénale du gouvernement et soulève des interrogations de société fondamentales.

Au passage, vous pouvez aller lire un article intéressant sur @si (accès libre) qui aborde la question du traitement journalistique des affaires criminelles. Peut-on réaliser une émission sur une affaire en cours ou faut-il s’en tenir aux dossiers définitivement jugés ? Cette question rejoint le débat autour de la possibilité de filmer les audiences. En France, c’est interdit, mais les exceptions sont de plus en plus nombreuses et la règle pourrait finir par être modifiée, ce d’autant plus que quelques pays, dont l’Espagne et les Etats-Unis, admettent aujourd’hui les caméras dans les prétoires.  La Cour d’appel de Paris a engagé une réflexion sur ce sujet l’an dernier. Cela pose beaucoup de questions techniques et éthiques sur le filmage en lui-même, la diffusion totale ou partielle au public, immédiate ou différée etc. Je renvoie ceux que le sujet intéresse à l’excellent rapport d’Elisabeth Linden, magistrate, remis au garde des Sceaux en 2005. Vous verrez que les rapports justice/médias sont infiniment complexes. Passionnant.

16 février 09

Séguéla popularise l’humour de riche

Classé dans : Mon amie la com' — laplumedaliocha @ 15:35

Aimez-vous l’humour de riche ? Moi, j’adore. Surtout celui de Jacques Séguéla. Après avoir révélé dans son livre les détails de la rencontre entre Nicolas Sarkozy et Carla Bruni, au grand dam de Philippe Bilger – Ah! messieurs, si vous étiez tous aussi romantiques que ce magistrat ! -,  voici qu’interrogé sur France 2 au sujet de la Rolex du président il déploie son inénarrable esprit taquin en répondant  : “comment peut-on lui reprocher d’avoir une Rolex, tout le monde a une Rolex, si on n’a pas de Rolex à 50 ans, on a raté sa vie”.

Et hop, voilà comment en une phrase on défend un ami et on soutient une marque. Voilà aussi comment on fait rire les téléspectateurs, parce que, bien sûr, ça vous fait rire n’est-ce pas, ce genre de blagues ? Tiens, ça me rappelle les admirables répliques d’un Lambert Wilson au sommet de son talent dans le film Jet Set :  “mais pourquoi donc les russes ne pensent-ils pas à mettre plus de caviar dans leurs pommes de terre, c’est tellement divin” ou bien “les pauvres se plaignent de ne pas avoir d’argent, ils n’ont qu’à en acheter”. Eh oui, c’est de l’humour de riches et de quoi rient les riches, à votre avis ? Eh bien des pauvres, comme les hommes rient des blondes, les français des belges etc.  D’où la naissance d’une nouvelle catégorie d’histoires drôles : les blagues de pauvres. Amis éditeurs, à vos marques, je sens le filon en or !

Non seulement la pauvreté les amuse, nos amis les riches, mais elle les incite à réfléchir comme en témoigne cette observation saisie au vol dans un bistrot, il y a quelques années. A côté de moi, une dame chic vante les mérites d’un hôtel Relais & Château et se prend soudain à philosopher : “c’est fou ce que le personnel de l’endroit est bien éduqué, mais je me demande à quoi leurs servent toutes ces belles manières à ces gens-là (prononcer “ces gens-là” avec un délicat froncement des ailes du nez et une moue dédaigneuse) quand ils rentrent le soir dans leurs HLM ? (terminez la phrase avec une expression d’interrogation sincère et inspirée) Hein, c’est profond ?  Du coup, ça me donne une idée, il faudrait peut-être songer à ouvrir des rayons librairie dans les boutiques de luxe, tant de belle intelligence laissée en friche, c’est vraiment dommage. Et puis, entre nous, je suis sûre qu’un recueil de blagues de pauvres préfacé par Séguéla se vendrait comme des petits pains. On s’ennuie tellement dans les dîners de riches…Sans compter qu’avec la crise, il est peut-être temps de sortir un “La pauvreté pour les nuls”. On y expliquerait où trouver l’heure quand on n’a plus de Rolex, comment faire ses courses dans les grandes surfaces (pas à l’épicerie du Bon Marché, j’ai dit une “grande surface”, genre Leclerc), l’art de survivre sans domestiques, le fonctionnement des machines qui vendent les tickets dans le métro etc. Ne riez pas, je viens de lire sur Marianne 2 qu’un site venait d’être créé pour permettre aux petites amies des traders ruinés de débattre de leurs tourments, c’est-à-dire plus de caviar à tous les repas, plus de cadeaux somptueux tous les deux jours et même plus de vie amoureuse…Sur ce-dernier point, je les plains, visiblement il vaut mieux avoir toujours été pauvre, ça évite au moins la panne de libido quand on le devient.

Il ne faut pas toucher aux idoles…

Classé dans : Débats — laplumedaliocha @ 08:24

51dlyo8mol_sl500_aa240_1Bon, je l’ai enfin lu ce livre, vous savez, “Le Monde selon K”. Et j’ai du vérifier à plusieurs reprises que c’était bien de lui que j’avais entendu parler ces derniers jours. Il faut croire que oui, sauf à ce qu’un éditeur facétieux ait joué à glisser sous la jaquette un autre texte que celui d’origine. Je redoutais d’avoir à lire un pamphlet antisémite truffé de révélations fracassantes sur des pots de vin divers et variés. Avouez que c’est cela qui ressortait des débats autour de l’ouvrage. Eh bien croyez-moi sur parole ou allez vérifier, ce serait encore mieux, toute cette polémique relève de la caricature. Reprenons l’accusation d’antisémitisme : dans un livre de 324 pages elle repose sur un passage situé page 276 que je reproduis ici :

“En définitive, ce qu’il (Bernard Kouchner)ne cesse de partager et d’exprimer avec l’autre Bernard (BHL), c’est bel et bien la haine du gaullisme et de la philosophie politique qui le sous-tend : les valeurs de la Révolution française, de la Convention au Conseil national de la Résistance ; celles d’une indépendance nationale honnie au nom d’un cosmopolitisme anglo-saxon, droit-de-l’hommiste et néo-libéral, fondements de l’idéologie néoconservatrice que nos nouveaux philosophes ont fini par rallier”.

Avouez que l’actualité récente nous a confrontés à des déclarations autrement plus contestables. Ah, mais il y a le vilain mot “cosmopolitisme” me direz-vous.  En effet, un mot qui a eu le malheur d’être utilisé par des gens peu recommandables et qui serait donc devenu inutilisable.  Et puis quelques lignes au-dessus l’auteur désigne Bernard Henri Lévy non pas par ses fameuses initiales mais en l’appelant Lévy. Eh oui, l’auteur compare les deux Bernard, il n’est pas illogique que ça l’amène à écrire Kouchner et Lévy. 

Un autre aspect du Monde selon K qui a suscité la polémique a été levé par Jean-Michel Aphatie. Voilà qui me désole car je suis de nouveau en désaccord avec son analyse alors qu’au fond je partage sa haute vision du métier. C’est sur les méthodes pour parvenir à un journalisme éthique et de qualité que nous nous séparons. JMA s’étonne que Pierre Péan commence son livre par une scène à Trouville lors de la coupe du monde de Rugby en 2007 où le Ministre des affaires étrangères, invité avec son épouse au Women’s forum, se lève la main sur le coeur en entendant l’hymne national britannique et se rassoit au moment de la Marseillaise. Et Jean-Michel Aphatie de s’indigner qu’un livre commence sur une telle scène sans explications complémentaires. Et alors ? Pierre Péan propose dans son livre de révéler une facette inconnue du ministre au-delà de l’image médiatique qu’on connaît par coeur. Et il trouve que cette scène étonnante amorce bien son propos, mais comment pourrait-il l’expliquer, il n’est pas voyant. Au passage, nous retrouvons là l’étonnant réflexe qui consiste, lorsqu’un journaliste livre une information dérangeante, à le sommer de se justifier au lieu de demander des explications à celui qui est concerné. C’est tout de même étonnant cette tendance chez mes confrères à vouer aux gémonies tous ceux qui trouvent de l’information, donnant ainsi à penser que le seul journalisme admissible dans ce pays est la synthèse de communiqué de presse, la présentation du 20h ou l’interview radio. 

Mais revenons à la scène de Trouville, en fait, l’argument est le suivant : il suffit de rapprocher cet épisode du mot “cosmopolitisme” pour démontrer ce que le livre a, je cite, “de nauséabond, de frelaté, de louche”, comprendre d’antisémite. Fallait-il qu’il y ait peu d’éléments au soutien de cette thèse pour qu’on en soit réduit à ce genre de contorsions interprétatives. Un mot, une scène, l’usage d’un patronyme au lieu de trois initiales, le tout sur 324 pages, c’est quand même très peu pour étayer une accusation aussi grave, non ? En tout cas, le but est atteint, on a créé la suspicion.  Figurez-vous qu’après avoir lu les billets de JMA, j’étais convaincue qu’il avait raison. Il a fallu que je me plonge dans l’ouvrage pour constater par moi-même que je n’adhérais pas à cette approche. Mais combien ne le liront pas et véhiculeront sans la vérifier une analyse que, peut-être, ils n’auraient pas partagée s’ils avaient fait l’effort de s’en assurer….

Tous les professionnels de la communication savent qu’une fois qu’une information est lancée, vraie ou fausse, le mal est fait. On aura beau publier tous les démentis ensuite, seule la première idée restera gravée dans l’esprit du public. Pierre Péan a créé le doute sur l’éthique de Bernard Kouchner, mais au terme d’un long travail d’investigation et en avançant des faits, ce-dernier crée à son tour le doute sur la respectabilité des intentions de son accusateur. Un partout la balle au centre. Quoiqu’il advienne désormais, le public doutera à jamais des intentions de l’auteur et donc de la véracité de ce qu’il avance. Ainsi va notre société de communication. Toujours la forme l’emporte sur le fond, le préjugé  sur le raisonnement, l’idée simpliste sur l’observation des faits, les attaques ad hominem sur les débats de fond.

Reste les conflits d’intérêt liés à l’activité de consultant. Tous ceux qui connaissent le couple Kouchner-Ockrent savent qu’ils sont ambitieux, mènent parfaitement leur barque et sont conscients de leur valeur qu’ils monnayent au plus juste de leurs intérêts. Après tout ils ont parfaitement raison, tant qu’ils ne dérapent dans le conflit d’intérêt. Pourquoi se taisent-ils tous ces témoins ? Pourquoi si peu de voix s’élèvent-elles pour soutenir Péan qui a eu le courage de révéler tout haut ce que tout le monde sait mais se contente de murmurer dans les dîners en ville ? A savoir que derrière l’image humanitaire de Bernard Kouchner et celle de journaliste intransigeante à l’américaine de son épouse, il y a une réalité économique qui, peut-être n’est pas tout à fait conforme à l’image idyllique qu’en a le public ? Parce que le couple les fait trembler, tous. Songez donc, l’un est au sommet de la politique, l’autre au sommet des médias, voilà de quoi tenir tout le monde en respect. Et lorsque ces informations finissent quand même par sortir sous la plume téméraire d’un journaliste, alors la réaction est immédiate, mieux vaut prendre parti contre celui qui a brisé l’omerta, il pèse mille fois moins lourd que les gens qu’il met en cause. Et les mêmes qui défendent officiellement le ministre se réjouissent secrètement à l’idée qu’enfin tout ceci se retrouve sur la place publique. C’est beau le courage. 

Allons, quittons le joyeux univers de la polémique stérile à la française pour évoquer le coeur du livre, autrement dit ce qui occupe 288 pages sur 324 et dont personne ou presque ne parle : le fameux droit d’ingérence humanitaire défendu par Bernard Kouchner tout au long de sa carrière. C’est là-dessus que Péan se penche en suivant les grands combats, du Biafra au Kosovo en passant par le Rwanda ou le Darfour. Cette conviction qu’il faut intervenir partout ou des gens souffrent, sans se soucier ni des obstacles matériels, ni des enjeux politiques et militaires, ni même des risques d’erreur ou de récupération. Une démarche sous-tendue par un humanisme réel, mais aussi une vision profondément manichéenne du monde : il y a les bons et les méchants, les victimes et les bourreaux. Comme si les choses étaient aussi simples, en particulier les guerres. Tout au long du livre,  Pierre Péan montre l’agacement du quai d’Orsay, la réticence des militaires, les protestations des associations humanitaires face aux coups d’éclats de Bernard Kouchner dont l’impact médiatique est décrit dans certains cas comme inversement proportionnel à l’efficacité sur le terrain. Et il invite le lecteur à réfléchir au-delà des apparences séduisantes. On referme le livre avec l’image en tête d’un Don Quichotte, monté sur un camion rempli de sacs de riz et suivi par une meute de journalistes, traversant des villages semés de cadavres sous le regard de quelques survivants affamés. C’est beau, c’est noble, mais est-ce la bonne manière de faire ? Faut-il adhérer ou non à ce droit d’ingérence humanitaire ? Vaste question.

Au fond, il n’y a qu’une ombre pour moi dans ce livre, c’est le conflit personnel que l’auteur avoue à deux ou trois reprises entretenir avec l’objet de son enquête. Mais justement, il le dit, et c’est honnête. Le lecteur est ainsi en mesure de se faire son opinion.

Comme l’écrivait Flaubert : “Il ne faut pas toucher aux idoles, la dorure en reste aux mains”. 

15 février 09

Editeurs de presse, qu’avez-vous fait du journalisme ?

Classé dans : Eclairage — laplumedaliocha @ 11:33

La presse vous le savez est en crise. Crise économique d’abord, crise d’identité ensuite – quand on ne gagne plus d’argent, forcément on doute de soi – crise d’évolution enfin, avec la question que lui pose le web sur son avenir. Voilà bientôt 7 ans que, par les hasards de la vie, j’observe de près quelques professionnels de la presse participer à des projets de lancement de magazines, à des brainstormings sur l’avenir d’un groupe, la réorganisation d’un autre, le rapport papier/web. Et ce que je vois me fout le bourdon.

Quand la culture fric dévore la presse

Comme tous les secteurs en crise, la presse est obsédée par l’argent. Il fut un temps où celui qui lançait un journal, une nouvelle formule ou simplement prenait la tête d’un titre, celui-là donc avait une vision, un certain amour du métier, et surtout une culture profonde du journalisme. C’est un état d’esprit qui mêle curiosité, goût de l’observation du monde, esprit critique, insolence, méfiance à l’égard des pouvoirs de toute sorte etc…Et puis peu à peu, cet esprit à été dévoré par l’argent. Savez-vous comment on lance un nouvel organe de presse aujourd’hui, cela vaut pour le papier, mais vous verrez que cela s’applique aussi au web ? On vous annonce un beau projet avec des termes flatteurs, on vous fait croire à l’inspiration. La vérité est toute autre et tout ceci n’est qu’une singerie pitoyable de ce que fut la presse en d’autres temps. En réalité, on identifie une cible ou un marché publicitaire et on observe qui est positionné dessus, et s’il reste de la place. Globalement, soit on vise une population faible en nombre mais à hauts revenus, soit on se positionne sur un marché le plus large possible. Ensuite on identifie les besoins, les préoccupations, les attentes des lecteurs et on leur taille sur mesure un journal à grands renforts de “tests lecteurs”. Avouez qu’on est loin de Françoise Giroud n’est-ce pas ? Ces projets sont conçus généralement par des gens qui n’ont pour toute inspiration que celle de la cible publicitaire et autant l’esprit journalistique que moi j’ai celui de la géométrie spatiale. Il y en a même qui sont passés professionnels dans le lancement de magazines qui ne dépasseront pas le troisième numéro, rien que pour bénéficier des aides à la presse. “Ah, me disait-on quand j’ai débarqué dans cet univers, mais tu es journaliste, tu es une rêveuse, on les connaît les projets des journalistes, ils ne sont pas viables économiquement”. Au début, je me taisais, et puis j’ai observé les échecs de ces projets lancés en grande pompe. Aujourd’hui quand on m’attaque sur le fait que je n’y connais rien et que je rêve, je réponds goguenarde, “mais vos brillants projets, vos business plan de gens à qui on ne la fait pas, pourquoi ils ne marchent pas d’après vous ? Vous êtes sûrs que j’ai tort ?”. Et là, les regards se tournent, gênés. On allègue de la crise, on répond que les gens n’ont plus le temps de lire etc. Je vais vous dire au fond, la presse a souffert comme nombre de domaines de la culture fric de ces dernières années et elle le paie, au prix fort, comme la finance. Un projet presse, c’est avant tout une inspiration, une idée, une vision, qu’il faut ensuite rendre viable économiquement. Ce n’est pas juste un projet fric destiné à attirer la pub.  Je regardais il y a quelques jours un reportage sur Dany Boon qui revenait sur l’extraordinaire succès des Chtis. D’après vous, pourquoi de grosses productions réunissant les acteurs préférés des français, avec des budgets faramineux et un sujet en or (Asterix par exemple) se traînent en queue de box office et pourquoi un film comme les Chtis éclate tous les records ? Parce que le premier est conçu pour attirer les spectateurs sur la base d’une conception marketing quand le second propose un travail personnel inspiré. Ce qui démontre qu’au fond, le public sent la sincérité et la récompense tandis qu’il se détourne du mensonge. En tout cas c’est ma conviction et je crois que cela vaut dans bien des domaines, y compris dans la presse. 

Et demain sur le web ?

Comme il semble que la pub se déplace aujourd’hui sur le web, vous n’allez pas tarder à voir fleurir les pure players comme on dit, d’ailleurs, ça commence déjà. Ce d’autant plus qu’un statut d’entreprise de presse dédié au web est en préparation. Je sais pour l’avoir observé à de très nombreuses reprises que les projets presse papier ou les nouvelles formules dictées exclusivement par des visions fric, sans vision journalistique derrière, sans intelligence, avec un tiroir-caisse en guise de ligne éditoriale se cassent la figure dans 100% des cas à plus ou moins longue échéance. Sur le web en revanche, j’ai un doute, personne ne sait encore comment tout cela va fonctionner. Mais ce que je vois clairement se dessiner, c’est d’un côté cet esprit journalistique qui s’obstine chez Mediapart, Arrêt sur image, rue 89, Bakchich ou encore Marianne 2 et, de l’autre, des gens qui vont s’installer pour faire des “coups” financiers et attraper la pub qui pointe son museau. Si le web fonctionne comme le papier, les lecteurs auront vite fait la différence entre les uns et les autres. Mais vous imaginez que le goût du fric additionné au brouillage de cartes soigneusement entretenu par certains entre journalisme et non-journalisme, entre information et communication, autrement dit la dilution des valeurs journalistiques est très inquiétante. Plus j’anime ce blog et plus je m’aperçois à quel point mon métier est mal connu et les dangers auxquels cette incompréhension l’expose.

Restaurons l’éthique et l’amour du métier

Depuis que le journalisme existe, il est attaqué, c’est normal, personne n’aime se voir dans un miroir, personne n’aime non plus entendre de mauvaises nouvelles et l’on confond alors dans un rejet commun celui qui diffuse le message et le message lui-même. Nous y sommes habitués. Tant que la presse n’était pas en crise et avec elle le journalisme, ces attaques n’étaient pas si graves.  Il est regrettable néanmoins qu’on ait si peu pensé et défendu le journalisme, si peu parlé de ses valeurs, qu’ont l’ait trop souvent ausculté quand il dérapait et qu’on ignore ce qu’il apporte chaque jour. L’ombre de la communication et du marketing plane sur le web, elle a déjà repéré le courant du journalisme citoyen qui entend transformer chaque internaute en journaliste et elle se réjouit. Elle sait aussi que certains professionnels de la presse vont se traîner à ses pieds et renier leur métier pour obtenir ses bonnes grâces. Cela fait tant d’années qu’elle attendait ça, tant d’années qu’elle se heurte à des rédactions qui lui opposent leurs règles professionnelles et jouent la stratégie du camp retranché. Mais si les frontières tombent, si chaque individu seul dans son coin, non identifié, est propulsé sur la scène de l’information, quelle aubaine ! Et si des éditeurs voyous la courtisent, c’est le fantasme pur. Enfin, la fichue barrière entre journalisme et communication va sauter. Surtout qu’Internet n’aime pas les règles, que les blogueurs qui aspirent au statut de journaliste hurlent dès que notre profession parle d’éthique, y voyant un réflexe corporatiste pour les exclure, comme si nous n’avions que cela comme souci. Quel orgueil de leur part et quelle erreur. Je suppose que je vais encore me faire attaquer avec ce billet, je m’en fous. D’abord il n’est pas venu celui qui m’empêchera de défendre mes convictions. Ensuite j’estime avoir le droit en tant que journaliste de réfléchir sur mon métier. Et j’attends celui qui osera me dire en face que le combat de l’éthique est un mauvais combat. Surtout quand je lis sous la plume d’un blogueur que sur six blogueurs interviewés au sujet de leur expérience de publi-information, trois ne voient aucun problème à se faire payer pour écrire des article à la gloire d’un produit. Au fond, les blogueurs auraient tout intérêt à nous rejoindre, j’espère qu’ils vont s’en rendre compte. Le défi que nous lance aujourd’hui le web est plus que jamais d’ordre moral et se résume ainsi : face à l’impossible casse-tête de la rentabilité dans un univers qui cultive le mythe de la gratuité, notre modèle de double financement par les abonnements et la pub est totalement remis en cause. Certains optent pour le gratuit financé par la pub, avec les risques d’indépendance que nous connaissons, d’autres pour le payant avec le risque de rejet des internautes. Nous verrons bien. Je n’ai pas la solution miracle, mais ce que je sais, c’est que lorsqu’on vend son âme dans ce métier, on meurt. 

13 février 09

Le courage comme stratégie ?

Classé dans : Mon amie la com' — laplumedaliocha @ 10:22

Amusant. Je viens tout juste de recevoir un communiqué de presse sur la parution d’un livre intitulé “La stratégie du courage”. N’apercevant au début que le titre du mail, mon sang ne fit qu’un tour : enfin, me disais-je voilà un penseur, un philosophe, un sociologue ou un spychologue qui a observé notre société et déduit que journalistes, politiques, juges aussi peut-être, penseurs, citoyens, nous tous manquions de courage. Et j’adhérais déjà, par principe et par anticipation au propos du livre. Je l’aime bien cette idée de courage, c’est beau le courage, beau, mais rare.

Las, c’est un ouvrage de marketing ! Avouez que c’est pas de chance. Quel pied de nez  pour moi qui n’aime guère ces disciplines paillettes et leur fichue tendance à interférer dans mon travail.  Cela étant, comme je suis curieuse de tout, j’ai quand même voulu en savoir plus.  Il est signé de Patrick Mercier qui vient de monter son agence et publié chez Eyrolles. Allez donc lire l’introduction et le chapitre 1 sur le site de l’éditeur. On y découvre avec intérêt que la pression des médias, des consommateurs de mieux en mieux informés ainsi que d’Internet remet en cause toute la stratégie marketing des marques et les invite à ne surtout plus mentir sous peine de disparaître en cas de découverte de la trahison. Ce qui démontre au passage qu’on nous a menti et que, bonne nouvelle, ça pourrait s’arrêter ! Entre nous, ça ne m’empêchera pas de rester vigilante. Qui sait si le livre lui-même n’est pas une stratégie visant à faire croire à un marketing vertueux ? Tout est possible avec mon amie la com’. Allons, je plaisante…

Mais, me direz-vous ne diabolisons pas la com’. C’est que nous ne la côtoyez pas au quotidien, croyez-moi les inquiétudes que j’évoque ici ne sont pas les miennes mais celles de tous mes confrères dans la presse économique. On n’en peut plus de la com’. D’ailleurs, je viens de lire un billet intéressant qui relaie une interview de Télérama intitulé “Et si les journalistes disparaissaient ?”. Rick Edmonds, spécialistes des médias, exprime une crainte que j’ai maintes fois évoquée  : “je suis très inquiet du déséquilibre grandissant entre un petit nombre de journalistes débordés et multitâches, et, en face, un Etat, des administrations, des pouvoirs économiques capables de fabriquer une information sophistiquée avec des services de communication et de relations publiques forts”. 

Voilà pourquoi je plaide pour un journalisme offensif et pour un code d’éthique. Que les moyens déployés par la communication soient sans commune mesure avec ceux d’une presse malade économiquement, c’est une évidence. Et ça ne va aller qu’en s’aggravant. Mais ce combat de David contre Goliath n’est pas sans espoir. Il nous suffit de nous rappeler que nous avons une mission démocratique qui suppose une obligation de compétence et de déontologie. Il nous suffit de prendre conscience que plus cette com’ intoxiquera, plus il faudra des professionnels pour déjouer ses pièges. Il nous suffit de nous rappeler que face à l’endormissement généralisé que cultive cette discipline, endormissement des valeurs, du goût de la vérité, de l’esprit critique, il serait sans doute temps que nous fassions preuve de….courage, justement ! Et que le public nous suive, bien sûr. Longtemps notre mission a consisté à aller chercher l’information détenue par quelques uns pour la diffuser au plus grand nombre. Aujourd’hui la donne a changé, ce qui fait dire à certains qu’on n’a plus besoin de journalistes puisque l’information est partout disponible. Erreur, nous n’en avons jamais eu autant besoin car ce qu’on pense être de l’information est en réalité de la désinformation pure. A nous la presse de lui arracher systématiquement son masque. A nous d’aller chercher non pas la vérité c’est un objectif inaccessible, mais ce qui s’en approche le plus. Ou bien nous devrons nous habituer à vivre dans un monde où l’information ne sera plus qu’un gigantesque spot publicitaire…

12 février 09

Ah qu’il est beau M’sieur Hamon !

Classé dans : Brèves — laplumedaliocha @ 14:38

Et moi qui pensais que les politiques quittaient la com’ pour réinvestir le terrain…de la politique justement. Loupé ! Il  faut dire que mes confrères ne les aident pas non plus. Une interview de Benoît Hamon par Sud-Ouest me plonge dans le désespoir. C’est ici. Je vous résume cette merveille : on interroge le porte-parole du PS sur le fait qu’il est “beau gosse” (oui je sais, ne remuez pas le couteau dans la plaie, je suis mortifiée) et l’intéressé de répondre en substance que ce n’est pas cela qui peut l’autoriser à dire des âneries (nous sommes d’accord) et d’ajouter que  Nicolas Sarkozy n’est pas très beau mais que ça ne l’empêche pas d’être Président de la République.

Hein, franchement ? On en oublirait presque la crise dites-moi !

Jusqu’à présent, ce genre de cucuterie était cantonné à une petite partie de la sphère politique féminine et c’était déjà beaucoup. Si les hommes s’y mettent au nom de l’égalité des sexes, on est foutu. Imaginez demain Borloo et Woerth confiant aux journalistes qu’ils font des virées chez Lanvin et Armani quand ils ont un coup de blues !

Du coup, je suis saisie d’un immense soulagement rétrospectif au sujet de la dernière interview présidentielle : ça aurait pu être pire. Genre : “pensez-vous Monsieur le Président que votre charme ravageur joue un rôle dans les négociations internationales ?” ou bien “croyez-vous qu’Angela Merkel soit sensible à votre physique, ce qui pourrait être un atout pour défendre les solutions françaises de la crise à l’échelon européen ?”Enfin, ne rigolons pas trop, ça pourrait arriver. La preuve.

Tiens, ça me rappelle Brel qui rêvait d’être “une heure, rien qu’une heure durant,
Beau, beau, beau et con à la fois”.

11 février 09

L’enfant, le juge et le corbeau

Classé dans : Réflexions libres — laplumedaliocha @ 10:19

France 2 a diffusé hier un numéro d’Enquête exclusive de l’excellente émission “Faites entrer l’accusé”sur l’affaire Gregory. Comme nous avions débattu toute la journée d’Outreau, je n’ai pu m’empêcher de faire un parallèle entre les deux affaires. Les points communs sont troublants. D’abord, un juge trop jeune dont les épaules à l’évidence ne sont pas taillées pour porter un tel dossier mais qui tente de faire bonne figure. Ensuite, un corbeau qui perturbe les enquêteurs et donne à l’enquête criminelle un aspect profondément sordide. Dans l’affaire Gregory, il enveloppe le clan d’une dimension maudite et incite à penser que tout est possible, en particulier le pire, l’inconcevable. Dans l’affaire Outreau, c’est bien entendu Myriam Badaoui. Elle n’est pas tout à fait un corbeau dès lors qu’elle n’est pas anonyme, mais elle fonctionne sur le même modèle, la dénonciation maladive qui esquisse le scénario d’une affaire monstrueuse. Et puis l’expert. L’expert qui confirme ou n’infirme pas l’ébauche du dossier, dans un cas en désignant Bernard Laroche puis Christine Villemin comme l’auteur des lettres anonymes, dans l’autre en validant la parole des enfants. Et le juge dans tout cela ? Que se passe-t-il dans son esprit pour qu’il adhère ainsi à la vision des faits qu’on lui présente ? Faut-il mettre sur le compte de la jeunesse une telle propension à vouloir concevoir l’inconcevable ? Dans l’affaire Gregory la mère qui tue son enfant, dans le dossier Outreau l’existence d’un réseau pédophile qui va jusqu’à englober un handicapé mental incapable de s’habiller seul mais jugé en mesure de violer un enfant. Voilà qui reste un mystère.

Dans les deux cas, les dossiers sont quasiment vides, les faits s’obstinent à démontrer le contraire des théories, les avocats hurlent mais personne ne les entend. Evidemment, il y a un autre point commun dans ces affaires, c’est l’enfant. Peut-être au fond que le fait de toucher un enfant équivaut à franchir une ligne au-delà de laquelle tout devient possible, où chacun perd le sens commun et se retrouve prêt à croire n’importe quelle horreur. Il y a dans ces affaires quelque chose qui demeurera à jamais mystérieux mais qui tourne sans doute autour de la fascination du mal. Toutes les peurs collectives, les préjugés, les croyances se cristallisent sur le dossier. Les protagonistes deviennent secondaires, la vérité accessoire, c’est le triomphe du fantasme. Rien n’illustre sans doute mieux le phénomène que la réaction de Marguerite Duras qui publia à l’époque de l’affaire Gregory un article dans Libération où elle imputa le meurtre à Christine Villemin, le qualifiant de “sublime, forcément sublime”. Elle y voyait en effet l’expression d’une révolte contre la condition féminine….De même que le juge sans doute croyait tenir l’affaire de sa vie, la presse un réservoir d’articles à sensation, le public une histoire à faire frissonner les âmes à l’heure du dîner.

On dit qu’il faut tirer les leçons d’Outreau, certes, mais lesquelles ?  “L’expérience est une lanterne que l’on porte accrochée dans le dos et qui ne sert qu’à éclairer le chemin déjà parcouru” dit un proverbe chinois. Le législateur est intervenu pour corriger tout cela et il y travaille encore. L’affaire est dans tous les esprits, la peur de la voir resurgir incite chacun à corriger son comportement. On ne croit plus les enfants, on pense à réformer l’instruction. Fort bien. Mais je crains que le mélange détonnant de peur collective et de dénonciation soit sans remède.

10 février 09

Cherchez les différences

Classé dans : Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 10:39

Vous êtes tous au courant du scandale qui agite actuellement le pays des Chtis. La Voix du Nord a reproduit les propos d’un haut magistrat sur les affaires de pédophilie, donnant le sentiment que le Nord était coutumier des soirées pédophiles. Je n’entends pas entrer dans le fond du dossier, je ne le connais pas. En revanche, il y a ici matière à vous expliquer un aspect délicat du métier de journaliste : la reproduction des propos de nos interlocuteurs. Je vous propose donc de comparer la version publiée par La Voix du Nord avec celle rectifiée par le magistrat et rapportée par l’AFP :

Dans la Voix du Nord :

“Nous connaissions ces soirées habituelles, à Boulogne ou à Avesnes-sur-Helpe (deux communes de la région Nord-Pas-de-Calais). Des soirées bières où on invite les voisins, on boit beaucoup, on joue aux cartes ou au jeu de l’oie, et où le gagnant peut choisir une petite fille, avec l’accord des parents”.

L’auteur précise à l’AFP les termes exacts de sa déclaration : 

Aujourd’hui conseiller à la Cour de Cassation, il a expliqué avoir parlé de “quelques procédures dans lesquelles des mineurs apparaissaient avoir été abusés sexuellement par des adultes faisant partie d’un cercle plus large que le cercle familial, au cours de soirées alcoolisées, après projection de films à caractère pornographique”.

Les soirées habituelles dans deux communes deviennent “quelques procédures” , “on invite les voisins” est transformé en “un cercle plus large que le cercle familial”, la “bière” n’est plus qu’un alcool indéterminé, le jeu de l’oie devient film pornographique et l’abus sexuel vient préciser ce qu’on n’osait imaginer en lisant “où le gagnant peut choisir une petite fille”. Au fond, nous passons du registre de la discussion à celui, plus châtié, de la déclaration officielle en langage juridique. Le propos est plus nuancé, mais le message reste le même.  

Ces paroles auraient été prononcées le 3 février lors d’une audience disciplinaire de Fabrice Burgaud. Le journaliste a-t-il “traduit” les déclarations du magistrat ou bien ce-dernier s’est-il laissé entraîner dans le feu de la conversation ? Toujours est-il que je n’aperçois qu’une différence notable entre la citation de la Voix du Nord et la citation rectifiée : les “quelques procédures” qui corrigent en effet judicieusement “les soirées habituelles” et la regrettable impression de généralité qu’on pouvait en tirer. 

Allons donc vérifier en lisant l’article original ce qui s’est passé réellement, c’est ici. Que découvre-t-on ? Que le journal a dénoncé délibérément les positions jugées extrémistes et caricaturales du magistrat. Voilà qui est plus clair. Vous observerez au passage la nécessité de toujours aller à la source. Je n’analyserai pas plus avant, simplement j’ai tendance à penser que les journalistes ont reproduit fidèlement la déclaration puisque c’est le coeur de l’article. Sauf à démontrer une volonté de nuire  au magistrat ou une déformation par la source si le journaliste n’était pas témoin direct, voir une sortie du contexte transformant totalement les propos.

Ce qui est intéressant ici à titre plus général,  c’est que cet exemple illustre à merveille les précautions que prennent ceux qui nous parlent, celles que l’on utilise généralement quand on écrit, et les risques que nous évitons grâce à cette prudence. Car si le magistrat avait dit d’entrée de jeu qu’il avait en tête quelques exemples de dossiers de pédophilie survenus dans cette région sans donner l’impression qu’ils lui étaient spécifiques et en plus qu’ils étaient habituels, il n’y aurait eu aucune polémique. En l’espèce, je trouve les propos tenus regrettables, mais c’est l’occasion de vous montrer une tendance générale à l’aseptisation des interviews, citations et informations pour éviter justement les polémiques et les attaques diverses et variées, voire les procès. Est-ce un bien ou un mal ? Difficile de trancher, cela s’évalue au cas par cas. Disons qu’à trop vouloir éviter de choquer, on finit vite par ne plus informer.

Mise à jour du 12 février  –  je reproduis ici un communiqué de l’association de la presse judiciaire publié le 10 février : “Les journalistes de l’Association de la presse judiciaire qui ont assisté à la comparution de Fabrice Burgaud devant le Conseil supérieur de la magistrature, affirment avoir entendu, de la bouche de Didier Beauvais, et noté, exactement les mêmes mots que ceux qu’Eric Dussart a retranscrits dans “La voix du Nord”.
Ils ont parfaitement saisi et le sens et le contexte dans lequel ils ont été tenus, contexte d’une manière générale propice au révisionnisme judiciaire. L’APJ exprime son plein soutien à Eric Dussart, journaliste scrupuleux et expérimenté, et dénonce le faux procès qui lui est intenté”. 
 

Le retour de la politique ?

Classé dans : Brèves — laplumedaliocha @ 09:04

Il fallait regarder Mots Croisés hier. L’émission, animée par Yves Calvi portait sur les solutions de Nicolas Sarkozy à la crise. D’un côté de la table, Eric Woerth, Jean-François Copé, Frédéric Saint Geours (UIMM), de l’autre Benoît Hamon, Jean-Luc Melenchon, Maryse Dumas (CGT). Le débat aurait pu être ennuyeux, policé, marketing. Il n’en fut rien. Comme l’a souligné Christophe Barbier, directeur de l’Express, qui était présent sur le plateau, la crise aura au moins eu l’effet positif de réanimer les clivages politiques en France. Et c’est bien à cela que nous avons assisté. Après des années de gavage de communication officielle, de langue de bois et de querelles d’image, nous avons vu réapparaître un vrai débat entre des politiques séparés par le clivage insurmontable de leurs convictions sur la manière de sortir de la crise. Evidemment, il y a eu des disputes, des invectives, pour un peu on se serait cru dans l’inoubliable Droit de réponse de Michel Polac. Mélenchon plaidait pour les manifestations, la révolution par les urnes et la refondation du modèle social français, Hamon s’affirmait au nom du parti socialiste et en opposition à Mélenchon sur la révolution, mais aussi à la politique de la droite, Copé et Woerth tentaient désespérément de leur faire admettre que le plan de soutien à l’automobile était une bonne chose. Relance par l’emploi ou le pouvoir d’achat, suppression de la taxe professionnelle, assujettissement à l’impôt sur le revenu, négociation sociale, emploi public ou privé, tout fut prétexte à un vrai débat politique.  Au point que Yves Calvi a eu bien du mal à tenir son plateau. Il y avait du nerf, des convictions dans cette émission et même l’esquisse d’une renaissance de l’opposition. Il était temps !

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