La Plume d'Aliocha

10 décembre 08

Ah ! La communication politique

Classé dans : Eclairage — laplumedaliocha @ 12:53

Je vous avais promis un droit de suite au sujet du rapport confidentiel de la cour des comptes sur les dépenses de l’Assemblée nationale. Pour mémoire, le JDD avait révélé il y a quelques semaines le contenu de ce document mettant en cause la gestion par l’Assemblée nationale de son budget. Voici un court extrait des débats à ladite assemblée le 13 novembre sur la question précisément de son budget.

Extrait :

La parole est à M. Jean Launay, rapporteur spécial de la commission des finances, de l’économie générale et du Plan pour les pouvoirs publics.

M. Jean Launay, rapporteur spécial de la commission des finances, de l’économie général et du Plan pour les pouvoirs publics. Mes chers collègues, la dotation de l’Assemblée nationale avait été inscrite dans le projet de loi de finances et évaluée conformément aux règles en vigueur au mois de juin dernier. Après les travaux de la commission élargie, la commission des finances s’est réunie et a eu un débat long, riche et intéressant sur ce sujet. L’ensemble des députés présents a alors approuvé l’initiative prise par M. le président Accoyer et les trois questeurs, qui proposaient de stabiliser la dotation au niveau de 2008, ce qui entraînera une économie de 20,29 millions d’euros pour le budget de l’État. Le contexte économique ayant été bouleversé depuis la prévision initiale, il apparaissait important que notre assemblée montre l’exemple en matière de maîtrise des dépenses publiques.

M. André Santini, secrétaire d’État. Le projet de loi de finances pour 2009 prévoyait une augmentation de 20 millions d’euros du budget de l’Assemblée nationale. Compte tenu du contexte économique, élus de la majorité comme de l’opposition proposent à présent de maintenir sa dotation budgétaire pour 2009 au niveau de 2008. Nous ne pouvons que saluer le caractère exemplaire de cette proposition qui va de pair avec la volonté du Gouvernement de maîtriser la dépense publique.

Tout en nous en remettant à la sagesse de votre assemblée, notre avis est favorable.

M. le président. La parole est à M. François Loncle.

M. François Loncle. Ces amendements, nous les voterons, même s’ils sacrifient quelque peu à une mode démagogique…

M. François Rochebloine. Très juste !

M. François Loncle. …qui veut que nous soyons trop dépensiers. Regardons plutôt les dépenses des parlements des démocraties voisines, comme l’Allemagne.

Mais, plus grave, au moment où nous consentons cet effort, le Sénat va exactement en sens inverse.

M. François Rochebloine. C’est vrai !

M. François Loncle. Nous devons donc souligner que notre assemblée donne l’exemple, tandis que d’autres continuent, en dépit des promesses de tel ou tel candidat à la présidence, à augmenter indéfiniment le budget de la Haute assemblée, sans pour autant rembourser ce qui est dû à l’État. Je tiens à le souligner ici.

M. le président. La parole est à M. Richard Mallié, premier questeur.

M. Richard Mallié. Je ne comptais pas intervenir, préférant laisser le soin au rapporteur spécial de défendre cette proposition. Mais je tiens à rappeler à M. Loncle, sans entrer dans la polémique, qu’il existe un parallélisme des formes dans la préparation des budgets de l’Assemblée et du Sénat. Ils ont tous deux été préparés au mois de mai, adoptés par les bureaux respectifs de ces assemblées au mois de juin et inscrits par la Cour des comptes au mois de juillet. Depuis, une évolution a pu se produire, chez eux comme chez nous. Je vous rappelle, par exemple, que nous avons dû revenir sur les travaux du péristyle, que nous pensions plus avancés.

En tout état de cause, la décision prise d’un commun accord par le président de l’Assemblée nationale et les trois questeurs est simple. Compte tenu de la crise économique, il nous paraissait important de montrer à nos électeurs que nous savions, nous aussi, nous serrer la ceinture.

Enfin, monsieur Loncle, sachez que le Sénat commence à emprunter la même voie que nous. Le premier questeur du Sénat m’a ainsi écrit que les sénateurs comptaient eux aussi maintenir leur dotation au même niveau qu’en 2008″.

(Fin de l’extrait).

Vous observerez que la raison officielle invoquée, c’est la période de crise. Pas un mot sur le rapport de la Cour des comptes. Et pourtant, l’Assemblée aurait-elle été aussi vertueuse si le rapport n’avait pas existé ou s’il était demeuré confidentiel ? Notons que le JDD a sorti le scoop le 2 novembre, soit 5 jours avant la discussion du budget de l’assemblée en commission des finances et 11 jours avant le débat public. Quelqu’un aurait estimé qu’il fallait mobiliser l’opinion pour convaincre les députés récalcitrants, que cela ne m’étonnerait pas. Il faut toujours se demander, quand une information sort dans la presse, à qui  profite sa révélation…

Economie pour l’Etat : 20 millions d’euros.

Je vous résume ce joli looping de communication à triple vrille inversée avec récupération sur les auriculaires  :

Etape 1 : l’heure est aux économies, le président de l’Assemblée, Bernard Accoyer, commande un rapport à la cour des comptes en début d’année, lequel met en lumière le talent très relatif de l’institution en matière de gestion. Sur fond de crise, décision est prise d’arrêter la fuite en avant des dépenses. Encore faut-il convaincre les députés d’accepter de se serrer la ceinture…

Etape 2 : le JDD met son nez où il ne faut pas et révèle le contenu de ce brûlot sur les dépenses de nos représentants. L’opinion publique est alertée.

Etape 3 : Pour calmer l’indignation, le président de l’assemblée précise qu’il n’y a eu aucune malversation, (la gestion inattentive d’un budget n’est pas un délit pénal, c’est tout au plus un manque de respect pour l’argent public mais voilà qui ne bouleverse plus personne) et annonce que l’assemblée a de toutes façons renoncé  à son augmentation pour 2009. Dit-il, car le vote n’a pas encore eu lieu et le projet préparé en juin prévoit bien une augmentation de 20 millions. Mais il a désormais le public derrière lui.

Etape 4 : lors de la discussion publique et officielle du budget, ce sacrifice, qui n’est pas sans soulever quelques réticences,  est présenté comme  un geste généreux et spontané inspiré à nos députés par la crise. Et le rapport de la Cour des comptes, songerez vous ? Mais de quoi parlez-vous, quel rapport ? 

C’est pas beau la communication politique, franchement, entre nous ?

Admirez par ailleurs l’accusation de démagogie lancée par un député contre ces économies et l’éternel argument, mon préféré, consistant à dire que nos voisins européens dépensent encore plus que nous…

 

Mise à jour : j’oubliais, pour les courageux, les débats parlementaires peuvent être consultés ici.

Parachutes dorés : les journalistes dérangent et c’est tant mieux

Classé dans : Débats — laplumedaliocha @ 11:38

Les grands patrons en ont assez des journalistes ! Je viens de découvrir cela en assistant ce matin à une conférence sur la crise. Quelques éminents spécialistes s’en sont pris aux journalistes présents. Au passage, je salue leur courage, je préfère encore cela aux flatteries hypocrites. Motif de leur courroux ? La pression médiatique autour des parachutes dorés. Eh oui, nous dérangeons, nous les journalistes quand nous parlons de cela. Avouez tout de même, faut-il être stupide pour s’indigner des pratiques de rémunérations actuelles à la tête des grands groupes cotés !

L’objet de la querelle

Mais voyons cela de plus près, car, comme toujours, les choses ne sont jamais aussi simples qu’on le souhaiterait. Ceux qui nous ont attaqués sont deux grands avocats d’affaires parisiens. Et comme ils sont tout sauf idiots, leur argumentation mérite qu’on s’y arrête.

Mettons-nous en situation. Voici un grand patron qui vient les consulter, ses contrats à la main, en leur expliquant qu’on veut le pousser à renoncer à ses indemnités diverses et variées pourtant parfaitement actées dans des documents juridiquement bétonnés et parfaitement conformes à la réglementation en vigueur. Comment réagit l’avocat ? En juriste bien sûr. Et il s’indigne. Songez donc, les accords sont formels, la loi est respectée, tout est conforme. Hélas, la presse agite l’opinion publique, laquelle fait pression sur le pouvoir, qui décide de mettre son grain de sel. Et voici que les beaux accords incontestables, ceux-là même qui ont poussé le grand patron à accepter son poste, sur lesquels il a compté pendant toute la durée de son mandat et dont il s’apprétait à recueillir les fruits, sont remis en cause par la volonté non pas de son conseil d’administration ou d’un juge, mais de l’opinion publique. Et ceci par la faute de journalistes qui n’ont pas pris la peine de se pencher sur lesdits contrats - les ignorants ! – et qui  crient néanmoins au scandale alors qu’il n’y en a pas, le droit est respecté. Je comprends la colère des avocats, elle s’inscrit dans une logique que je partage en vertu de ma formation de juriste : l’opinion publique n’est pas censée remettre en cause un contrat. Et si le contrat est valable, il convient de l’exécuter. Ce que je leur reproche, c’est d’être visiblement incapables de s’extraire de leur logique, de la distancier, d’admettre – si ce n’est de partager - une autre vision des choses que la leur.

Eternelle querelle entre le journaliste et l’expert qui aboutit invariablement à cette conclusion : nous sommes des imbéciles. Au passage, voici une nouvelle illustration de la raison pour laquelle je n’aime pas qu’on nous traite d’imbéciles, dès que j’entends cela, sauf faute évidente, je me demande qui on a bien pu déranger…

La réponse du journaliste

Fort heureusement, un grand journaliste TV présent à la conférence a décidé de rétorquer. Voici en subtance sa réponse à laquelle j’adhère entièrement : “Bien sûr vous préféreriez qu’on se taise. On vous dérange, n’est-ce pas ? Est-ce ainsi que vous concevez la démocratie ? Faut-il que nous disparaissions pour que vous soyez enfin tranquilles ? L’accusation du journaliste imbécile qui ne comprend rien, on la connait par coeur. Vous nous opposez le droit et nous accusez de manipuler l’opinion publique ?  Nous ne faisons pas l’opinion publique, pas plus d’ailleurs que nous ne lui obéissons, nous identifions simplement dans une société à un moment donné des interrogations et nous les relayons. Or la question de société aujourd’hui est la suivante : peut-on admettre en pleine crise que des dirigeants s’en aillent avec des parachutes dorés dont les sommes sont indécentes ? Voilà le sujet”.

“L’opinion publique, chassez la cette intruse, cette prostituée” disait le grand avocat Moro-Giafferi. Il parlait à l’époque des Assises. Voici qu’aujourd’hui les avocats réclament encore sa tête, mais ce sont désormais les avocats d’affaires et le prétoire qu’ils défendent, c’est l’univers luxueux et feutré du capitalisme français. Ils font leur métier, on ne saurait leur en vouloir, mais qu’ils nous laissent faire le nôtre et surtout qu’ils s’abstiennent de nous traiter d’imbéciles.

9 décembre 08

Aliocha dans Libé !

Classé dans : Eclairage — laplumedaliocha @ 11:45

Autant le dire tout de suite, il ne s’agit pas d’un coming out, inutile de vous jeter sur le journal, vous n’y trouverez pas ma photo ! Simplement, Libération m’a demandé l’autorisation de reproduire dans son édition papier du jour ce billet, ce que j’ai fait bien volontiers.  Je ne vous cache pas que cela me fait plaisir. Non pas de voir mon pseudo imprimé, voilà 12 ans que j’écris tous les jours dans différents journaux, des quotidiens nationaux, des publications spécialisées, des hebdomadaires…Bref, voir mon nom, fut-il d’emprunt, dans un journal est devenu une habitude.

En revanche, vous le savez j’aime profondément le journalisme et en particulier la presse écrite généraliste. Je suis donc honorée d’avoir retenu l’attention du journaliste en charge de la page contre-journal. Merci confrère !

Libérons le journalisme

Ce qui me fait au moins autant plaisir, c’est de constater que mon intuition est juste : si l’on veut sauver la presse, il faut changer le journalisme ou plus exactement, le libérer. J’ai rédigé ce billet à la suite des confidences d’un confrère frustré de ne pouvoir écrire cela lui-même dans son journal. Et je l’ai fait parce que tout ce qu’il me racontait ne faisait que résonner en écho de ce que j’avais moi-même observé et entendu. Exercice ô combien libérateur quand on a pris l’habitude de s’auto-censurer depuis si longtemps. Mais en même temps, je me demande s’il est encore acceptable de devoir écrire sur un blog et sous pseudo, qui plus est en anonymisant les informations, ce qui devrait être dans les colonnes de la presse ? N’est-il pas temps de libérer le journalisme ?

La communication, ce vampire

Il est pour l’instant enserré dans les griffes de la communication, ce vampire qui suce le sang de l’information et ne nous laisse plus présenter que des concepts creux, des événements si nettoyés, émasculés, relativisés qu’ils en perdent tout sens. Soi-disant par souci de modération, d’exactitude, de précision technique, et nous cédons, par peur des représailles, de se tromper, d’être blacklisté. Au fond, j’ai toujours pensé que l’information, à de rares exception près, est publique. Qu’il s’agit moins de faire des investigations poussées que de la trouver et de savoir ensuite la lire, faire des recoupements, des mises en perspectives, dégager son sens profond. C’est un métier, cela s’appelle le journalisme. C’est notre métier. Je ne sais plus quel écrivain disait fort justement : “ils regardent ce que je regarde mais ne voient pas ce que je vois”.

Critique de la communication pure

Or, la communication s’emploie à polluer ce regard, elle a ainsi tué l’information et nous a mis gravement en péril en détournant les lecteurs de nous.  Je crois que notre rôle, aujourd’hui, demain au plus tard, va consister non plus à relayer la communication, fut-ce du bout de nos claviers fatigués et écoeurés, mais à la critiquer systématiquement. Nous ne sommes plus le passage obligé entre l’information détenue par une poignée et le public, la communication nous déborde, passe au-dessus de nos têtes, interpelle le public directement, formidablement relayée, boostée, par Internet. L’air de rien, cela pose la question de notre rôle dans la démocratie, car jusqu’à présent notre mission consistait précisément à être ce relais. Alors, il ne nous reste plus qu’une solution, qui correspond je crois à l’attente des citoyens : trier, enquêter, démonter ces procédés, les moquer au besoin. Bref, faire jaillir la vraie information en traquant sans pitié la langue de bois, les mensonges, les concepts creux, les manipulations. C’est ce que je tente de faire ici, de même que nombre de mes confrères qui ouvrent un blog. Bien sûr, il reste des titres qui font aussi ce travail, le Canard, Libé, l’Obs, Marianne, mais ils sont en nombre insuffisants, trop isolés dans leur démarche, trop fragiles.

Le journalisme doit faire sa révolution. Les perspectives sont immenses, la demande réelle, le travail à accomplir énorme, qu’attendons-nous ? Il faut y aller maintenant.

8 décembre 08

Affaire de Filippis : l’analyse d’un policier

Classé dans : Eclairage — laplumedaliocha @ 09:29

Samedi soir, j’ai rencontré un policier. Plus précisément, un commissaire. Et comme l’affaire de Filippis me trottait encore dans le tête, j’ai sauté sur l’occasion pour lui demander son avis. Deux précisions importantes. La première, il n’était pas en charge de l’affaire et n’en connait que ce qu’ont relaté les journaux. La deuxième, c’est un flic profondément humain, un flic de terrain, à mille lieues du  cow boy, à mille lieues aussi du psycho-rigide qui voit des délinquants partout et en particulier du côté des journalistes de gauche.  Voici un résumé de notre discussion :

Aliocha : quel scandale l’affaire de Filippis, comment peut-on traiter un journaliste ainsi dans notre pays !

Le policier : Pourquoi un scandale, il a été traité comme tout un chacun.

Aliocha : Mais alors c’est la procédure qu’il faut changer ! Ces deux fouilles à corps sont inadmissibles.

Le policier : elles font partie de la procédure, il y a une fouille à l’entrée du dépôt et une fouille à la sortie, c’est une règle impérative de sécurité.

Aliocha : les policiers auraient pu faire preuve de discernement, un journaliste ce n’est pas un grand délinquant, qu’aurait-il bien pu cacher sur lui de dangereux ?

Le policier : d’abord, c’est la procédure pour tout le monde. Ensuite, ce sont souvent les gens qui n’ont pas l’habitude d’être arrêtés qui présentent le plus de risques, notamment pour eux-même. Une arrestation, c’est très traumatisant, il est impossible de prévoir comment la personne va réagir. C’est pourquoi ces fouilles sont impératives, tant pour la sécurité des personnes mises en cause que pour la nôtre. En cas de problème, on viendra rechercher notre responsabilité.  

Aliocha : il n’empêche, que risquiez-vous d’un journaliste, franchement ?

Le policier : il y a quelques années, mes hommes avaient arrêté un individu soupçonné de harcèlement. Comme il était calme, ils n’avaient fait qu’une palpation rapide, quand il est arrivé dans mon bureau, il a sorti un revolver qu’il avait caché dans son slip. Il a tiré, la balle m’est passé à quelques centimètres de la tête. On ne peut jamais prévoir les réactions des gens.

Aliocha : Mais pourquoi une arrestation à 6h40 du matin chez lui ?

Le policier : Parce que le juge l’a demandé. J’imagine qu’il était préférable d’aller le chercher chez lui que de se rendre à la rédaction de Libération. Vous imaginez le cirque si des policiers avaient débarqué dans le journal ?

Aliocha (rire) : Oui, j’imagine sans mal en effet ! Mais n’y avait-il pas un moyen d’éviter les insultes des policiers qui lui ont dit qu’il était “pire que la racaille” devant ses enfants, même si je veux bien croire qu’il les aient très mal reçus ?

Le policier : s’il y a une erreur, elle est sans doute là. Nous sommes habitués à ce genre de réactions, nous ne devons jamais perdre notre calme.

Aliocha : Pensez-vous que les policiers savaient qui ils arrêtaient ?

Le policier : Bien sûr qu’on sait qui on va arrêter, surtout s’il s’agit d’un journaliste, c’est une personnalité sensible.

Aliocha : On pouvait peut-être utiliser une procédure moins lourde…

Le policier : La juge pouvait en effet lui éviter le dépôt, il suffisait qu’elle demande à ce qu’il lui soit amené immédiatement.

Aliocha : Pensez-vous qu’elle l’a fait exprès ?

Le policier : si, comme on l’a dit, le journaliste n’a pas répondu à ses convocations, c’est possible.

Aliocha : revenons aux fouilles à corps, c’est tout de même humiliant.

Le policier : humiliant mais nécessaire. Si vous croyez que ça nous amuse de regarder les fesses des gens, surtout qu’ils ne sont pas tous d’une hygiène irréprochable (sourire). Je précise que c’est toujours réalisé par une personne du même sexe. Et si la fouille doit être plus poussée, nous avons l’obligation de faire appel à un médecin. C’est le cas par exemple quand nous soupçonnons une femme de dissimuler de la drogue dans son vagin. Si elle possède une dose de stupéfiants, qu’elle la consomme en cellule et qu’elle meurt, c’est notre responsabilité qui est engagée.

Aliocha : je comprends mieux la situation. Mais ce faisant, je m’étonne qu’on n’ait pas entendu la police s’expliquer ?

Le policier : devoir de réserve. Il n’y a que les syndicats qui s’expriment publiquement, j’imagine ici que le dossier était trop sensible. La hiérarchie a dû le penser aussi…

Aliocha : si tout ceci est normal et justifié par la sécurité des uns et des autres, pourquoi le Président de la République a-t-il lancé une commission d’enquête et annoncé des réformes ?

Le policier : Pour calmer le jeu, je suppose…

6 décembre 08

Hommage aux sentinelles de la liberté

Classé dans : Coup de chapeau ! — laplumedaliocha @ 12:00

La rentrée du Barreau de Paris a eu lieu hier après-midi. C’est une manifestation annuelle que je ne manquerais pour rien au monde. On peut y entendre les deux premiers secrétaires de la conférence montrer leurs talents d’orateurs en défendant une cause de leur choix. Intéressant spectacle songerez-vous ? Mieux que cela, l’antidote absolue aux horreurs que je vous racontais dans les deux précédents billets. Contrairement à la finance, ici on parle de droits et de liberté, on cultive l’irrévérence, l’humour, le défi, une manière de penser à mille lieux de la pensée unique. Contrairement à la communication, on n’hésite pas à utiliser de vrais mots, des mots puissants qui font mal ou rire, qui interpellent, dérangent. L’espace d’une heure, deux brillants avocats vous emportent et vous font réfléchir. J’y ai connu de gigantesques  éclats de rire, il m’est arrivé aussi de refouler mes larmes. 

 

Extrait du discours du 1er secrétaire de la conférence, Augustin d’Ollone, consacré à  Tristan Bernard. L’écrivain s’est essayé au métier d’avocat, mais il a eu peur, il faut dire que sa première plaidoirie ne fut guère convaincante :

“Il est avocat stagiaire. C’est sa première affaire : son client vieux vagabond récidiviste a volé…un canari. Circonstance aggravante ou atténuante ? Ce fut pour le manger ! Tristan plaide comme il peut. Sous sa robe, son éternel pantalon forme des bosses au-dessus des genoux. Des miettes de son dernier repas se sont nichées dans son immense barbe : “Monsieur le président, la vue de ce canari lui était insupportable. Il a voulu achever ses souffrances. Pour un canari, la seule liberté c’est la mort. Je demande la même chose pour mon client. Enfin non, je ne veux pas dire la mort, mais la liberté”. On comprend qu’il ait arrêté le métier ! Et pourtant “: Tristan toute sa vie a répété qu’il fallait voir le beau côté des choses. Il aimait les fleurs du mal, la pureté qui surgit du fumier, il aurait trouvé de la grandeur dans la petitesse de ces hommes et de ces femmes. Du charme à ces curieux mensonges qui transforment les minables en poètes, les clochards en victimes de complots internationaux, les violeurs…en violettes”. (…) “Seul face à l’ordre, la morale et la bienséance, Tristan aurait aimé être cet avocat idéal, cet avocat malpoli qui crée ce doute sur le droit qui sauve le droit”.

Le deuxième secrétaire de la conférence, Romain Ruth, a évoqué la première affaire de corbeau à Tulle, en 1917. Au bout de 4 ans, alors que la ville se déchire, on arrêtera une vieille fille, une trentenaire mal aimée, elle sera condamnée. Mais pour l’avocat qui raconte cette histoire, c’est tout le monde qui était condamnable, tous ceux qui ont écouté la rumeur, qui l’ont faite circuler, qui s’en sont repus. Ce d’autant plus que la maladie ne disparait jamais, qu’elle est réapparue durant l’occupation et qu’elle court toujours mais cette fois sur Internet.

“Oh ! comme il est lointain le bon vieux temps des lettres empoisonnées. Notre petit village est devenu global. Les corbeaux excités croassent en coeur sur les forums. Ils haranguent la foule qui s’y presse la bave aux lèvres : on vient en masse. On y sert tous les jours un brouet de détails sordides, d’intimité violée et de secrets révélés. Musique langoureuse des croassements complices, battements d’aile.(…) Le ciel s’est obscurci, un orage est venu. Une horde de corbeau vole un peu bas. Dans les villes électriques et les champs déserts, ils butinent des charognes en secouant leurs plumes. La part d’ombre est nourrie, l’auditoire complice, notre siècle a trouvé de nouveaux artifices”.

Voilà qui fait réfléchir, n’est-ce pas ? C’est cela le mérite de la cérémonie.

Et puis le bâtonnier de Paris, Christian Charrière-Bournazel, a pris la parole. Il y aurait bien des extraits de son discours à citer. Mais je songeais en écoutant ces avocats qu’ils inspiraient, comme les journalistes,  la même fascination répulsion aux yeux du public. On nous traite de pisse-copie, ils sont surnommés les bavards, on nous accuse d’être des imbéciles, on moque parfois leurs effets de manche, on nous soupçonne d’être des charognards tout en se demandant comment eux, les avocats, peuvent défendre des criminels, n’est-ce pas le signe qu’ils sont sans morale ?  On dit que nous sommes privilégiés, on les croit encore notables et on les accuse d’être cher. Etrange et funeste réputation qui pèse sur les épaules de ceux qui sont si indispensables à la démocratie. Pourquoi tant de rage, contre eux et contre nous ? L’incompréhension sans doute, il est si facile de critiquer ce qu’on ne connait pas. Alors, le mieux est encore que je vous laisse en compagnie du bâtonnier qui vous ouvre son coeur et en même temps l’âme de son métier :

“Praticien du droit et de la justice, je ne prétends me faire ni philosophe, ni théoricien. Simplement trente cinq années de vie professionnelle m’ont convaincu que les qualités auxquelles nous devons aspirer sont l’humanité et l’humilité. L’humanité parce que nous n’existons que pour les autres au service desquels nous sommes unis. Ils demandent au droit et à la justice protection, sécurité, mieux-être. Le sens de l’humain est indissociable du service rendu à ceux qui divorcent dans la douleur, aux salariés licenciés, aux entreprises en difficultés, aux dirigeants soucieux d’une bonne gouvernance, aux prévenus comme aux condamnés. Juges du siège, parquetiers, avocats, nous avons en dépôt sacré la détresse ou la faute de nos contemporains ; entre nos mains mal assurées se trouve remis le “misérable bétail humain écrasé sous le pressoir”. Nous ne devrions jamais cesser de nous redire le fabuleux vers du poète : “ô insensé qui crois que je ne suis pas toi” L’humilité soeur de l’humanité, s’impose à nous tous en raison de la faiblesse même du droit. Contrairement à l’ordre du monde qui préexistait il y a plusieurs milliards d’années, l’intelligence humaine, l’ordre du droit sont le produit de notre conscience. Il est donc variable, contingent, éphémère (…) la justice est une passion ardente, absolue, brûlant au coeur du plus petit comme du vieillard. Mais l’institution humaine qui porte son nom, si elle est déclarative et punitive, n’est que rarement réparatrice. Et encore ne l’est-elle qu’à demi. Son service est à la fois des plus nécessaires et des plus décevants. telle est notre condition d’être portés par un idéal que nous servons de toutes nos forces, tout en sachant que nous ne pouvons l’atteindre”.

Voilà qui nous change de la novlangue, vous ne trouvez pas ? Voyez-vous au fond, on accuse souvent la justice de s’enfermer dans un vocabulaire ésotérique et d’échapper ainsi à la compréhension du public. Ne nous méprenons pas. Dans un monde qui n’appelle plus les choses par leur nom, où l’on cultive la pensée unique, ou pire la pensée à la mode du moment, les juristes sont les gardiens d’un temple particulièrement précieux, celui du sens des mots, car ils savent que les mots sont graves, et pourtant ils n’en ont pas peur. Oui en justice les mots peuvent ouvrir ou fermer la porte d’une prison, ruiner ou enrichir, réparer ou punir. Mais ils sont aussi et surtout les sentinelles de nos libertés, de toutes nos libertés, en particulier celle de penser. Car les vrais mots ont fini par devenir infiniment subversifs aujourd’hui tant nous sommes endormis par la communication. Il ne faut donc pas en vouloir aux juristes de tenir à leur vocabulaire, c’est l’ultime rempart contre la novlangue.

 

Les discours en version intégrale sont ici.

En principe, ceux de l’année précédente peuvent aussi être consultés sur le même site en cliquant sur 2007, ils étaient magnifiques. Pour l’instant le lien ne marche pas, je vais me renseigner lundi et vous tiendrai au courant.

Mise à jour du 8/12 : voici le lien vers les discours de la rentrée 2007.

5 décembre 08

Novlangue blues

Classé dans : Coup de griffe — laplumedaliocha @ 10:30

Je viens d’assister à une conférence de presse donnée par un grand groupe international de conseil dans un lieu branché du 8 ème arrondissement de Paris. Des experts mondialement renommés qui proposent de l’audit, des services juridiques et tout un tas d’autres conseils sophistiqués. La crème de la crème, leur signature vaut de l’or. La séance aurait sans doute été intéressante, si mon amie la communication n’y avait mis son grain de sel. J’avais en face de moi une dizaine de quinquagénaires en costumes sombres, mine sévère et cravate discrète. Ce ne sont pas des drôles les auditeurs, la com’ aurait dû les entraîner à s’exprimer, elle a préféré les briefer pour qu’ils s’expriment en novlangue, autrement dit qu’ils se taisent. C’est le fin du fin pour la com’, convoquer des journalistes pour occuper l’espace médiatique tout en ne disant absolument rien.

L’objet de la réunion ? Présenter les résultats annuels du réseau. Ces firmes clôturent au 30 juin, d’où le décalage de leur communication financière. Si vous saviez, mes amis, cette langue de bois qu’on nous a servie. C’est la crise ? Mais non bien sûr. Les résultats de la firme sont en croissance dans toutes les branches d’activité. Vous ne me croyez pas ? Je vous explique donc la mécanique.

De la com’ à la réalité

Bien sûr que c’est la crise. Mais en communication, on apprend à brouiller les messages. Ici, il s’agissait de faire passer en douceur l’idée que la grande entreprise continuait de prospérer. C’est ainsi que chaque associé de département a annoncé des progressions de chiffre d’affaires comprises entre 4% et 18% ! Ce faisant, on signifie : “les autres vont mal, nous ça va !” Et on nous explique que c’est parce qu’on est meilleurs que les autres.

Décryptage  de cette incroyable bonne santé : ce cabinet repose à 45% sur l’audit, lequel relève quasiment de la vente forcée, c’est une obligation légale et les acteurs du marché capables d’auditer les comptes des grands groupes cotés ne sont que 4 . Bien sûr, la rentabilité est modeste, mais les mandats qui les lient aux entreprises durent six ans, donc c’est un confort proche du fonctionnariat en terme de business. Songez donc, ils ont facturé plus de 600 millions d’euros d’honoraires aux sociétés du CAC 40 en 2007 rien que pour contrôler leurs comptes !

Ce qui met du beurre dans les épinards ? Le conseil, 55%. Celui-là aussi se porte bien, pour l’instant. Je vous explique pourquoi : d’abord parce que les compte sont arrêtés au 30 juin alors que la situation a dérapé franchement en septembre. Ensuite, parce que les effets d’une crise se répercutent en un ou deux ans sur le secteur du conseil. Il faut laisser le temps aux entreprises de tailler dans leurs budgets, de finir de boucler leurs opérations et de payer les factures. Cela étant, c’est moi qui souligne, car évidemment, on ne nous l’a pas précisé.

Autre signe de bonne santé ? Les recrutements. Il y en a eu plus de 1000. Traduction de la com’: nous sommes en pleine santé. Vérité : l’audit est la valeur refuge des jeunes diplômés en période de crise. Ces cabinets qui sont fortement concurrencés en temps normal par les banques d’affaires peuvent en ce moment faire leur marché tranquillement, ils en profitent. Quitte à trier ensuite pour ne garder que les meilleurs qu’ils auront embauchés sans doute à prix cassés compte-tenu du contexte.

Ah ! la novlangue

Pour le reste, on m’a servi un discours auquel je n’ai rien compris malgré dix ans de pratique intensive de l’exercice. Il faut dire que je développe une allergie violente à la novlangue. Je vous cite quelques uns de ces mots creux :

- organisation en silo : très à la mode aussi dans les banques, incompréhensible bien qu’imagé,

- niche de proximité : n’ayant ni jardin ni chien, je ne comprends pas,

- matriciel : ésotérique appliqué à une organisation d’entreprise, j’ai interrogé un ami ingénieur spécialisé en management, il a éclaté de rire, le mot n’a aucun sens, c’est bien ce que je pensais !

- approche communautariste des clients : là je peux vous expliquer, en fait c’est du conseil mais le conseil n’est plus différent de vous, il devient votre double, votre jumeau, il est Vous, n’est-ce pas que c’est innovant ? Vous avez aussi, si vous le souhaitez, la version plus sophistiquée : approche de partage réel communautaire. La juriste que je suis ne peut s’empêcher de songer sadiquement : et si la boite conseillée fait faillite, le conseil par approche communautaire s’associe spontanément au règlement du passif en puisant sur sa cassette personnelle, je présume ?

Chaque directeur de département a fait le bilan de son activité en ces termes. J’avais mal pour eux. Et lorsqu’ils ne s’exprimaient pas assez fort, la dir’com, qui s’ennuyait un peu dans sa mini-jupe,  les rappelait à l’ordre, histoire de mettre en valeur son immense science de la communication : pour être entendu par une assemblée, il faut parler à haute et intelligible voix ! Avouez que je vous ouvre des perspectives infinies en vous révélant pareil scoop. Eh oui, c’est une vraie science la communication. Entre nous, ces mots-là, ils auraient bien pu les hurler façon Johnny à Bercy en duo avec Lara Fabian, je ne les aurais pas mieux compris, ils n’ont aucun sens.

Du coup, nous les journalistes en face on a eu bien du mal à poser des questions. Et c’est çà, la grande force de la communication : paralyser les esprits. Comment voulez-vous penser sans mots, raisonner sur des concepts creux, réagir en posant des questions si on ne vous a rien dit ? Personne ne comprend de quoi on parle, même les chiffres n’ont plus de sens. Quel dommage, nous traversons une période difficile, certes, mais passionnante. Et ces gens, dont le métier est d’être au chevet des entreprises, qui sont implantés dans le monde entier,  avaient sans doute plein de choses passionnantes à dire. Mon amie la com’ en a décidé autrement. Elle les a obligés à exprimer en novlangue le fait qu’ils étaient les meilleurs et que la crise n’avait aucune incidence sur eux. Comme ils nous auraient intéressés pourtant s’ils avaient parlé franchement. Comme nous aurions aimé, nous les journalistes, débattre avec eux pour vous expliquer ensuite, amis lecteurs, la manière dont ces spécialistes analysaient les effets de la crise et les conséquences sur leur activité de conseil. Et le mieux, c’est que ça les aurait vraiment valorisés. 

En sortant sous la pluie glacée, j’avais le blues, ce n’est pas pour assister à de telles pitreries que je suis devenue journaliste…Je n’écrirai pas d’article, pour dire quoi d’ailleurs, le communiqué de presse est en ligne sur le site de la boite, c’est amplement suffisant.

3 décembre 08

Les banquiers se rebellent

Classé dans : Eclairage — laplumedaliocha @ 16:18

Je bavardais ce matin avec un confrère qui a eu la joie récemment de dîner avec les cadres d’une grande banque française. C’est un dîner annuel traditionnel dédié aux journalistes où l’on y parle de joyeusetés bancaires. Vous voyez le personnage de Sylvestre dans les Guignols de l’info ? C’est cela, en moins drôle et sans doute aussi en plus inquiétant.

Croyez-vous que cette année les banquiers en question aient décidé de faire profil bas ? Du tout. Croyez-vous qu’ils se soient interrogés sur leur rôle et leur avenir ? Pas davantage. D’après mon ami, et je le crois sur parole, ils ont surtout pleuré sur le sort de leurs copains en faillite. Vous ne compatissez pas ? C’est que vous n’avez pas de coeur.

Ils ont eu aussi le bon goût de s’en prendre au gouvernement. Vous savez bien sûr que Nicolas Sarkozy leur a prêté de l’argent pour qu’à leur tour ils puissent prêter aux entreprises ? Ceci est surveillé par un médiateur du crédit dont l’action est relayée dans les département par les préfets. Le système fonctionne sans doute puisque c’est devenu le grand sujet d’agacement du jour dans les banques. On n’hésite pas à qualifier les préfets de “soviets” (sic!) et à s’indigner de devoir déférer à leurs convocations pour s’expliquer sur les crédits aux entreprises !  

Voilà qui fait frémir n’est-ce pas ? Vous aimeriez connaître le nom de la banque, je ne vous le dirai pas, je n’ai pas envie de me retrouver nue dans les caves d’un tribunal, il fait un peu trop froid en ce moment. Et puis au fond c’est sans importance, elles pensent toutes de la même façon.

Et les journalistes me direz-vous, pourquoi n’ont-ils rien raconté ? Allez savoir. Dans la presse économique, ils ne peuvent pas, quant aux autres, je l’ignore. Il y aurait sans doute beaucoup à dire, mais ces sauteries sont traditionnellement en off, et puis on y glane généralement rien de factuel, or, nous sommes tenus dans nos articles de raconter des faits, pas des impressions d’ambiance. Entre nous, il serait temps qu’on se rebelle contre ces séances à  vocation d’endoctrinement pur, lors desquelles on nous fait gober n’importe quoi en nous suggérant de nous taire, tandis qu’en face on ne s’interdit nullemment de se foutre de notre gueule. En l’état, nous gardons pour nous ces petites confidences entre amis et nous concentrons sur les faits bruts, chiffres d’affaires, pertes éventuelles, stratégie, mais je commence à me demander si nous ne devrions pas vous raconter les coulisses, car ici on voit bien que la dimension psychologique est essentielle à la compréhension de l’actualité. Cela étant, à supposer que l’un d’entre nous ose le faire, ils serait instantanément boycotté et si on s’y mettait à plusieurs, on nous bloquerait l’accès à l’information. Par conséquent, que faire ? Un blog peut-être, en attendant !

Mais revenons aux banques. On dit que Nicolas Sarkozy n’est pas dupe un instant de cet état d’esprit, qu’il est d’ailleurs depuis longtemps foncièrement allergique aux banques. On dit aussi, du côté des “proches du dossier” que la première qui dérapera risque de regretter le jour de son immatriculation au registre du commerce. Il parait qu’on n’attend que ça à l’Elysée. Libération n’y croit pas. Le journal a raison et tort à la fois. Raison parce que les hésitations dans les discours des uns et des autres permettent de douter. Tort parce que ces démentis auraient, dit-on, pour but d’éviter d’attirer l’attention des spéculateurs sur les banques concernées. Je vous laisse juge.

Mais voilà un état d’esprit qui m’inquiète pour la suite. Car au fond que révèlent les banquiers en confiant leurs pensées intimes ? A peu près ceci :

- qu’ils restent convaincus que la crise actuelle fait partie du fonctionnement normal d’un système capitaliste,

- qu’ils ne sont pas fautifs et ont d’ailleurs eux-mêmes beaucoup perdu,

- qu’il faut continuer de rémunérer de manière indécente les traders pour éviter de se les faire chiper par la concurrence,

- qu’ils n’entendent pas se concentrer de nouveau sur leur coeur de métier, à savoir dispensateurs de crédit, et qu’ils vont faire en sorte de pouvoir poursuivre leurs activités de marché beaucoup plus juteuses (pas en ce moment c’est vrai, mais c’est la faute aux marchés, pardon, c’est le fonctionnement normal du marché),

- que rien ni personne ne les empêchera de continuer à vendre des produits financiers toujours plus sophistiqués, ceux-là même que leurs concepteurs sont les seuls à comprendre,

- que tous ceux qui s’indignent de la situation sont des imbéciles qui n’ont rien compris au capitalisme,

- que les politiques sont esclaves de l’opinion publique et vont encore leur asséner des réglementations imbéciles qui au fond ne feront que provoquer la prochaine crise.

Le pire, c’est qu’ils sont profondément persuadés d’avoir raison. Et que même amoindris par la crise, ils conservent suffisamment de pouvoir pour se faire entendre.

Voilà en quelques mots l’état des lieux. Vous aurez compris que les hauts cadres bancaires français ne font que relayer les convictions de la finance internationale. Les contre-pouvoirs vont donc devoir être sacrément puissants et unis pour mettre en place une régulation mondiale et encadrer le système…

Et pendant ce temps, l’Etat français se bat avec Bruxelles pour faire admettre que l’aide de 10,5 milliards versée à 6 de ses banques n’est pas anti-concurrentielle. Y’a pas de justice.

2 décembre 08

La victoire en grinçant

Classé dans : Débats — laplumedaliocha @ 09:05

Ainsi donc, c’est très déçus que certains observent la mobilisation qui a entouré l’affaire du journaliste de Libération et ses conséquences notamment au travers des déclarations du Chef de l’Etat. Ce qui les contrarie ? Que l’évolution tant attendue, à savoir l’amélioration des conditions de traitement des personnes arrêtées, puisse devoir quelque chose non pas au noble combat en faveur des droits de l’homme, mais à l’expérience malheureuse de quelqu’un susceptible de se faire entendre et de mettre le pouvoir dans l’embarras. C’est regrettable en effet.

Pour autant, je crois qu’il faut s’en féliciter. Non pas de la méthode, mais du résultat. Car au fond, ce qui importe, c’est que les choses avancent, non ? Même pour des raisons décevantes ou contestables. On dit que l’enfer est pavé de bonnes intentions. J’ai toujours pensé que la réciproque devait être vraie, forcément, par simple parallélisme. Nous en avons ici un exemple. Un journaliste est mal traité, l’affaire fait du bruit, le pouvoir est obligé d’apporter une réponse sous la pression des média et de l’opinion et tout le monde va y gagner. Je comprends l’amertume de certains, je la partage. Mais au fond je ne suis pas surprise.

Dans notre pays qui ne raisonne  jamais de façon pratique mais en se réclamant d’idéologies et de grands principes, les cris de révolte nous dressent les uns contre les autres et n’aboutissent à rien. Tel représentant des droits de l’homme s’insurge, il est là pour ça, passons à autre chose. Tel avocat proteste, c’est son métier. Tel syndicat appelle à la révolte, il est formaté pour s’indigner, par conséquent il s’indigne. C’est sa mission, à quoi bon l’écouter ? Nous raisonnons par étiquettes, selon des clans, où chacun doit jouer un rôle et où l’autre sait que ce n’est qu’un rôle. Quelle comédie au fond. Puis surgit au milieu de tout cela un vrai rapport de force, ici le bruit déclenché par un journaliste. Enfin c’est du concret, un incendie que le pouvoir doit éteindre, un enjeu  pratique, immédiat. Et le pouvoir éteint l’incendie, il cède, annonce enfin la réforme attendue. C’est dommage que nos belles idées et nos débats de principe ne nous mènent jamais nulle part, que tout se résolve toujours par le rapport de force, mais c’est ainsi. Et cela nous pose une sacrée belle question de société.

Accessoirement, certains développent une sorte de rage à l’encontre du journaliste considéré par les uns comme un puissant qui aurait eu la chance d’être entendu, par les autres comme un naïf découvrant enfin ce que tout le monde sait. Aurait-on préféré qu’il se taise ? Ou bien, s’il était si puissant que cela, qu’il fasse appeler l’Elysée pour être relâché ? Non, il a écrit dans son journal, c’est cela sa force de journaliste, le pouvoir de se faire entendre, et ce pouvoir il le met régulièrement au service des citoyens ; exceptionnellement il évoque sa propre histoire et c’est encore bon pour les citoyens. Alors cessons de faire les esprits chagrins et félicitons-nous tout simplement que les choses bougent.

Mais qu’est-ce qui va changer me direz-vous ? 

- pour la presse : la dépénalisation du délit de diffamation. La diffamation sera toujours une faute mais elle relèvera du juge civil. Par conséquent, plus d’arrestation, plus de mise en examen et plus de fouilles à corps. Il est temps. Par principe, le journaliste dérange et nombreux sont ceux qui font appel au juge pénal pour sanctionner l’insolent qui a osé dire ce qu’on aurait préféré taire. Parfois il y a vraiment faute, parfois pas. Mais dans tous les cas, qu’une atteinte à la réputation de quelqu’un soit considérée comme une atteinte à des valeurs collectives fondamentales appelant une réponse de l’Etat ressemble fort à une privatisation de la justice pénale. En revanche, la commission Guinchard à l’origine de cette proposition précise : “En revanche, il convient bien évidemment de maintenir le caractère pénal de la diffamation ou injure commise à raison de l’appartenance de la personne à une ethnie, nation, race, religion, de son sexe, de son orientation sexuelle ou d’un handicap.”

- pour tous les citoyens : la question du traitement des personnes faisant l’objet d’une arrestation entre officiellement dans les sujets de réflexion du groupe de travail mis en place à la chancellerie en octobre dernier  pour refondre les codes pénal et de procédure pénale. Ce sera l’occasion sans doute de revoir l’utilisation des menottes, des fouilles à corps et en général de tous les traitements dont se plaignent régulièrement les avocats. A eux maintenant de recenser l’ensemble des réformes à accomplir.

1 décembre 08

Deux fouilles à corps pour une diffamation ?

Classé dans : Droits et libertés — laplumedaliocha @ 13:54

Selon un article du Monde, la ministre de la justice aurait déclaré ce matin devant le Sénat que la procédure suivie à l’encontre de l’ancien directeur de la rédaction de Libération était “tout à fait régulière”. Dont acte.

Je continue de penser que les menottes et la double fouille à corps slip baissé ne sont pas admissibles, journaliste ou pas journaliste, en règle générale et en particulier dans une affaire de diffamation.

Mais ainsi va la communication, on interroge sur des pratiques choquantes et l’on obtient pour toute réponse que la procédure a été respectée. J’observe néanmoins que dans d’autres affaires, on a convoqué les juges sur le champ pour avoir des explications. Deux poids, deux mesures ?

J’aimerais par ailleurs que l’on m’indique quelle est donc cette tarification, inconnue du code de procédure pénale et néanmoins en vigueur, qui vient sanctionner l’insubordination, au demeurant coupable, vis à vis de la justice ? Trois convocations judiciaires sans réponse : une visite policière dès potron-minet, deux fouilles à corps slip baissé, une mise en cellule et les menottes. Là, j’ai compris, mais le reste du barème, il est où ? Pas dans le code de procédure pénale d’après Eolas, dans une circulaire peut-être, ou bien un recueil de coutumes, ou encore une longue tradition non-écrite… 

L’expérience de Vittorio de Filippis me semble être une occasion unique de lever le voile sur ce mystère.

 

Mise à jour 14h46 : le premier président de la cour d’appel de Paris a demandé une enquête administrative, c’est ici.  Voyez par ailleurs le dossier très complet du jour dans Libération sur l’affaire. Il est heureux que les réactions se multiplient, mais cette affaire n’aura servi à rien si elle reste cantonnée au seul cas de ce journaliste. C’est le moment me semble-t-il de faire la lumière sur ces pratiques, ce d’autant plus que la Chancellerie vient d’ouvrir une vaste réflexion sur l’ensemble de notre droit pénal.

Mise à jour 19h40 : la réaction de Nicolas Sarkozy est ici. Elle est double. D’abord mettre en oeuvre la dépénalisation de la diffamation préconisée par le rapport Guinchard (p.290 du rapport), ensuite, il a rappelé les travaux en cours sur notre droit pénal que j’évoquais dans la précédente mise à jour. Qui sait si cette affaire ne va pas faire bouger les choses ?

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