La Plume d'Aliocha

11 novembre 08

Debout la presse !

Classé dans : Débats — laplumedaliocha @ 13:48

Il s’en faudrait de peu pour que les cassandres prédisant la mort du journalisme ne finissent par m’atteindre. Dieu qu’ils sont tristes à nous expliquer sentencieusement que tout est perdu, que les annonceurs foutent le camp, que les lecteurs désertent, que la confiance est définitivement rompue, qu’Internet est en train de clouer notre cercueil, que c’est ainsi dans le monde entier, que les jours du papier sont comptés, j’en passe et des meilleurs, ou des pires, c’est au choix. Il est quand même piquant d’entendre qu’à l’heure de la société de l’information, ceux qui font précisément métier d’informer seraient devenus une sorte de prolétariat en passe de disparaître. Il y a comme une légère contradiction, vous ne trouvez pas ? Allons, il est vrai que dans notre très estimé pays, le cynisme est toujours considéré comme une preuve d’intelligence quand l’optimisme n’attire que des sourires condescendants. Ceux qui annoncent les pires fléaux sont salués pour leur lucidité. Les autres moqués pour leur naïveté. Qu’importe, moi je continue de croire au Journalisme, envers et contre tout. Encore faut-il qu’on lui donne enfin ses lettres de noblesse et qu’on le laisse s’exprimer. 

L’urgence déontologique

On nous dit que la confiance est rompue, qu’on ne distingue plus bien la communication de la presse, que les lecteurs ne nous croient plus, pire, qu’on ne les intéresse plus ? Qu’attendons-nous pour nous doter d’un code de déontologie. Il existe me répondra-t-on. Bien sûr, un vieux texte poussiéreux que 90% des journalistes ignorent, plus quelques déclarations d’intention à l’échelon international qui ont autant de valeur en pratique que des règles monastiques dans une maison close. Cette situation est d’autant plus étonnante que l’éthique se répand partout comme une nécessité incontournable. Les grands groupes internationaux ont bien compris qu’ils devaient se ranger à ces règles pour valoriser leur image. Il n’y a pas d’établissement bancaire qui n’ait son déontologue et ses règles éthiques, pas de nouvelle profession qui n’apparaisse sans immédiatement se doter de règles de comportement destinées à attirer la confiance de ses futurs clients. Sans compter bien sûr toutes les grandes professions d’avocats, de notaires ou de commissaires aux comptes qui depuis longtemps cultivent l’indépendance, le secret, et tout un tas de règles d’exercice et de déontologie qui font la valeur de leur prestation et assurent dans le même temps leur légitimité. Veut-on leur imposer une activité contraire à leurs valeurs et ils se dressent, brandissent leur déontologie avec fierté et rappellent à l’ordre les contrevenants. Quelle incroyable force puisent-ils dans ce qui fait leur identité et leur colonne vertébrale ! Et les journalistes dans tout cela ? Rien. Silence radio. Ils ne sont pas une profession organisée, ne sont soumis à aucune déontologie obligatoire, n’encourent aucune sanction en cas de dérapage. Quand allons-nous comprendre que face à l’offensive de la communication, il ne nous reste plus que la déontologie pour nous distinguer ? Quand allons-nous comprendre qu’une proclamation solennelle de ce que nous sommes ajoutée à la création d’un système de sanction nous permettra de redresser la tête et de dire fièrement : je suis journaliste, voilà quel est mon métier, voilà les obligations auxquelles je suis astreint et voilà la qualité du travail que je m’impose pour vous servir amis lecteurs ? Sincèrement, j’espère que cette conclusion fera partie des principales recommandations des Etats généraux de la presse, sinon ils n’auront servi à rien. Qui ferait confiance à un avocat non soumis à l’indépendance et au secret professionnel ? Qui irait le voir sachant qu’il risque de l’entendre raconter dans les dîners en ville les secrets confiés quelques heures plus tôt dans le cabinet. Personne. Nous avons, nous journalistes, le même problème. Sauf que plus personne ne nous croit, parce que nous n’avons aucune raison à avancer pour justifier de notre crédibilité.

Des journalistes au service exclusif des lecteurs

Quand nous aurons fait cela, si nous y parvenons, alors il sera temps de dire aux journaux qui nous emploient, libérez-nous de vos contraintes passéistes, de toutes ces vieilles règles surannées qui nous empêchent de nous adresser aux lecteurs comme nous le devrions. Regardez le web, observez les blogs qui attirent les lecteurs, analysez le ton qui séduit, les informations qui intéressent et repensez vos titres en conséquence. Vos modèles sont dépassés et engendrent une confusion malheureuse dans l’esprit des journalistes. Ils pensent que leur métier est mort quand ce ne sont que les lieux où il s’exerce qui s’acheminent vers le cimetière. Je crois à un nouveau pacte de confiance avec le lecteur fondé sur un journalisme critique qui dévoile désormais les mécanismes de la communication, moque les travers de la langue de bois, révèle les mensonges et les approximations. Tout cela nous le cachons à l’heure actuelle, nous livrons aux lecteurs le produit fini après avoir dégagé avec peine l’information sous le tombereau d’âneries qui la recouvrait. Il est sans doute temps de montrer ce travail. Non seulement nous restaurerons la confiance mais nous tiendrons en respect les communiquants. Car je trouve qu’ils se sentent si à l’aise en ce moment qu’ils en perdent toute pudeur et ne font même plus semblant de nous craindre ou de nous respecter. La seule façon de faire cesser cela, c’est de révéler au public la manière dont fonctionne réellement le système. Il me semble qu’il est là le grand tournant que nous devons amorcer et je crois bien que c’est une question de survie. Rassurez-vous, amis patrons de presse, ceci ne nécessite aucun investissement, les modifications à apporter son mineures, c’est juste une question de ton, de style et de courage. Mais les annonceurs songerez-vous, cette journaliste est folle, ils vont nous lâcher ! Allons, nous savons bien qu’ils ont besoin de nous. Si nous menons cette révolution tous ensemble et qu’ils n’ont plus le choix qu’entre un titre indépendant et…un titre indépendant, ils resteront. Et l’actionnaire ? Eh bien l’actionnaire est avant tout un investisseur qui a tout intérêt à gagner de l’argent, c’est son métier et c’est sa raison de vivre. Or, en l’état, la presse papier ne cesse d’en perdre. Je rêve songez-vous ? Et si c’était vous qui rêviez ? Il ne me semble pas que la déontologie empêche les avocats de travailler, bien au contraire, il ne me semble pas que les groupes du CAC 40 investiraient dans des programmes de compliance s’ils n’espéraient à terme éviter la destruction de valeur via la survenance d’un risque éthique. Or, nous n’en sommes plus dans la presse à un risque de perte de valeur, nous l’avons déjà perdue. Notre travail n’est qu’une longue série de compromissions pour tenter d’accorder autant que faire se peut nos règles éthiques et professionnelles avec les impératifs de survie économique. On peut continuer ainsi à perdre un peu plus de terrain chaque jour et l’on peut en mourir. Ou bien organiser un gigantesque sursaut et réinstituer la déontologie au coeur de notre métier. En faire une valeur hautement rentable car elle correspond exactement à l’attente des lecteurs de même que le secret professionnel de l’avocat correspond à l’exigence de base de celui qui vient le consulter. Non, je ne rêve pas. C’est même tout le contraire. Il me semble qu’il faut être totalement hors des réalités pour croire que nous pouvons continuer de revendiquer le statut de quatrième pouvoir sans être en mesure de justifier d’une vraie déontologie. Et il faut aussi être totalement hors des réalités pour espérer faire revenir les lecteurs en continuant de leur servir la soupe indigeste que nous leur proposons. Un peu d’imagination et de courage, un peu de vraie lucidité, que diable, et nous triompherons !

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