Un coup d’oeil sur Boursorama m’apprend que le CAC 40 amorce un rebond à la suite du sauvetage d’AIG. Mais pour combien de temps ? La crise n’est pas soldée. Elle a déjà fait bien du dégât depuis l’été 2007. Elle en fera encore. Une terrible question rôde dans mon esprit : et si la presse économique avait manqué à ses obligations ? Et si nous, journalistes spécialisés étions coupables de n’avoir pas suffisamment dénoncé les errances du système ?
Ce que nous savions
Aux lecteurs qui se demanderaient si nous savions que cette crise allait survenir, la réponse est non. Nous ne savions pas que les crédits hypothécaires américains allaient, par un effet de domino, engloutir la finance mondiale dans leur naufrage. Nous ne pouvions pas le savoir. Pour une raison simple : elle a pris de court les professionnels eux-mêmes, banquiers, économistes, régulateurs etc. Mais il y a une chose en revanche que les journalistes économiques savaient, et depuis longtemps. C’est que la finance était en train de devenir folle. En se déconnectant de l’économie qu’elle est censée servir pour se mettre à fonctionner de manière autonome, elle a versé dans la spéculation pure. Et l’immense édifice, bâti sur du sable, voire du vent, ne pouvait que s’effondrer. Quand une entreprise est rachetée 4 fois de suite par des fonds différents qui s’offrent à chaque fois une belle culbute financière via le mécanisme dit du “LBO” (pour leverage buy-out : un rachat de société par endettement), on se dit que quelque chose ne va pas. Quand les jeunes loups de la finance qui pilotent ces opération touchent des millions d’euros de bénéfice alors qu’ils n’ont rien créé, ni richesse économique, ni emplois, on se dit que ça ne peut pas durer très longtemps. Voilà, ça nous le savions, c’était un peu maigre, mais nous le savions. Ce qui pose une autre question.
L’a-t-on assez dit ?
Voilà une question délicate qui nécessite d’expliquer comment fonctionne la presse économique. La plupart des journalistes sont des spécialistes des matières qu’ils traitent. Certains simplement diplômés d’économie, d’autres anciens traders, auditeurs, contrôleurs de gestion, bref, on ne s’improvise pas journaliste économique, il faut une formation spécifique et parfois même une expérience professionnelle. Et pour cause, l’économie et la finance ont atteint de tels seuils de complexité qu’il faut nécessairement des spécialistes pour en parler. D’ailleurs, cette presse là est rarement accusée d’incompétence, elle est même plutôt respectée. Là où le bât blesse, c’est sur le plan de l’indépendance. Vous vous souvenez de la vente de La Tribune il y a quelques mois par Bernard Arnault qui avait décidé de racheter Les Echos ? Les journalistes ont tenté alors d’attirer l’attention sur les dangers pour un journal économique d’appartenir à un groupe industriel, qui plus est de cette dimension. Sans succès. Dommage, car la question était d’importance : peut-on admettre qu’un journal économique soit détenu par l’un des plus puissants groupes français, peut-on affirmer que cela ne nuira pas à son indépendance ? Mais l’actionnaire principal est loin d’être la seule menace qui pèse sur l’indépendance d’un journal économique. Un journal vit aussi de publicité. Or, qui fait de la publicité dans les pages des titres économiques ? Les acteurs dont cette presse a vocation à parler. Il y a en a encore une autre menace. Un journal économique peut-il prendre le risque de se fâcher avec les principaux acteurs de son secteur d’intervention ? Si l’on veut de l’information, il faut entretenir de bons rapports avec ceux dont on est amené à parler. Sinon, ils ne disent rien, ou vont s’exprimer ailleurs. Prendre le risque de la critique n’est pas aisé, il faut être sûr de soi, courageux et techniquement irréprochable.
Indépendance intellectuelle ?
La question de l’indépendance économique se double de celle de l’indépendance intellectuelle. Au fond, c’est peut-être là que se situe le coeur du problème. Face à l’incroyable complexité des sujets que l’on traite, notre degré de compréhension se limite bien souvent à la théorie. Ce qui nous oblige à faire confiance aux spécialistes ultra-diplômés auxquels nous nous adressons. Et le recoupement de l’information me direz-vous ? Oui, mais auprès de qui ? Quelle banque nous dira que le produit concurrent est trop complexe alors qu’elle prépare le même ? Quel fond s’indignera du comportement prédateur de son voisin alors qu’il s’apprête à déchiqueter lui-même une entreprise ? Restent les économistes. Mais vous connaissez la définition qu’en donnait Pierre Desproges : un économiste, c’est un expert qui saura vous expliquer demain pourquoi ce qu’il avait prédit hier ne s’est pas produit ajourd’hui. En cas de difficultés, ils se séparent en deux groupes, les pessimistes qui annoncent les pires catastrophes et les optimistes qui rassurent tout le monde. Dans ces conditions, que peut-on faire de mieux que de relayer les deux théories? Ce qui n’avance pas à grand chose, nous sommes d’accord. En réalité, le monde financier n’a pas de vrai contre-pouvoir. Tout au plus des gardes-fous. Il y a bien en effet les autorités boursières et les régulateurs du secteur banque-assurance qui tentent d’encadrer ces activités, mais les acteurs qu’ils surveillent sont puissants, habiles à surmonter les obstacles réglementaires et puis ils ont un argument de poids : “n’entravez pas nos activités, répètent-ils à l’envie, vous risquez de nuire à notre développement, de freiner notre créativité, d’entraver notre compétitivité”. C’est ainsi que ces autorités passent leur temps à arbitrer entre la sécurité du système et sa compétitivité. Quant aux politiques, ils commencent seulement à se dire qu’ils doivent se mêler de tout cela. Gageons que dès qu’ils auront remis de l’ordre et seront passés à d’autres sujets, tout recommencera.
Mais, me direz-vous, quel rapport avec la crise des subprimes et le rôle de la presse économique ? C’est que nous avons répété, avec conviction, qu’un produit financier complexe n’était pas forcément dangereux, c’est que nous avons cru que le système bancaire était infaillible. Songez donc, les génies de la mathématique financière que nous avions en face de nous ne pouvaient pas se tromper, pas plus que les polytechniciens et les énarques qui occupent les postes clefs. C’est que nous avons pensé que le système financier mondial était sous contrôle. Et pour cause, vous n’imaginez pas l’avalanche réglementaire qui se déverse tous les jours sur le monde économique et financier, principalement en provenance de Bruxelles. Les acteurs de marché avaient beau jeu d’attirer notre attention sur ce phénomène et de crier à l’étouffement administratif ! Fumisterie. On sait aujourd’hui que c’est l’absence de réglementation d’une partie du secteur du crédit aux Etats-Unis qui a permis ce gigantesque dérapage. La sophistication du système nous a impressionnés et débordés comme elle a débordé ceux qui l’ont élaboré et en ont joué. Du coup, nous avons fait taire la petite voix qui nous disait que quelque chose clochait, par manque d’assurance et d’indépendance.
Faut-il boycotter la presse économique ?
Non bien sûr. Mais il faut en la lisant, garder présent à l’esprit que son indépendance est toute relative. Techniquement, elle est de haut niveau. Mais elle est moins un témoin objectif et critique du système qu’une émanation de ce système. Aujourd’hui que tout va mal, elle se complaît dans la description et l’analyse de la crise. Les mastodontes qui l’impressionnaient tant sont à terre, on peut les achever sans risque. Quand les marchés repartiront à la hausse, elle se félicitera avec les acteurs financiers d’assister à la fin de la tourmente. Je gage qu’elle ne verra pas venir la prochaine crise. Ce qu’on ne saurait vraiment lui reprocher. En revanche, n’est-il pas temps de tirer les leçons des subprimes et de relativiser sérieusement la crédibilité des acteurs de l’économie et de la finance ? De prendre ses distances et de développer un peu d’esprit critique ? Je crois que si.
Droit de censure ?
Paralegal m’a posé hier plusieurs questions intéressantes sur les rapports entre la presse et les puissants. Et notamment celle-ci : faites-vous relire les citations et les interviews par leurs auteurs avant parution ? Grave question.
En réalité, cela dépend des types de presse. A ma connaissance, ce n’est pas la règle dans la presse généraliste. Ce serait même le contraire. La presse que je connais le mieux est celle pour laquelle je travaille, c’est-à-dire la presse économique et la presse spécialisée. C’est donc de celle-ci que je vais vous parler.
Faisons-nous relire citations et interviews ?
Généralement oui. Les citations et interviews sont revues par les auteurs et validées avant parution. La raison que l’on peut avancer pour expliquer cet usage, c’est que nous écrivons dans des domaines très techniques où les risques d’erreur de vocabulaire, de chiffre, voire de raisonnement sont élevés. Cela étant, ce n’est qu’un usage, pas un droit pour celui qui est cité. Je tiens à le rappeler ici car souvent les personnes méprisent nos délais de bouclage, nos formats imposés, et nous causent bien du tracas alors qu’elles devraient au contraire être reconnaissantes que nous prenions la peine de solliciter leur accord. Faut-il s’en indigner au nom de l’indépendance ? Difficile de répondre. Disons qu’au vu des corrections que je reçois depuis 12 ans, je ne pense pas. Pour le journaliste, c’est un moyen de développer une vraie relation de confiance avec ses sources. Car la plupart des gens ont peur des journalistes, peur de la manière dont leurs propos vont être interprétés et retranscrits. Et je les comprends. Je n’aimerais pas que l’on déforme mes paroles et qu’on les diffuse à des dizaines, voire des centaines de milliers d’exemplaires. Cela peut faire très mal, non seulement à l’ego, mais parfois à une réputation ou à une carrière.
Vous avez dit censure ?
Celui qui relit sa citation ou son interview est conscient qu’il se décrédibilisera s’il n’assume plus ses propos une fois retranscrits. Les corrections les plus fréquentes portent donc sur le vocabulaire, une tournure de phrase, la modération d’un propos jugé un peu trop simpliste ou brutal. Vous voyez, il n’y a pas de quoi s’affoler et parler de censure. Quoique. La censure ou plutôt l’auto-censure intervient en amont. Vous avez sans doute remarqué que l’on voit toujours à peu près les mêmes intervenants dans la presse. Et pour cause. Ce sont généralement ceux qui savent et qui aiment communiquer. Ceux-là ont l’habitude de l’exercice et déterminent avant de répondre ce qu’ils ont envie de dire et ce qu’ils préfèrent taire. L’auto-censure joue également à l’échelle du journaliste qui sait ce qu’il pourra retranscrire et ce qui ne passera pas. Au passage, je livre un petit truc de métier à mes confrères débutants : mieux un propos est reproduit, plus il a de chances d’être assumé par son auteur, même s’il est un peu limite….J’ai publié bien des déclarations qui auraient dû disparaître à la correction parce que leurs auteurs se disaient que, finalement, ça les valorisait de dire ça et de le dire aussi bien. Ah ! L’amour-propre.
Que deviennent les propos “censurés” ?
C’est le fameux off. Quand on nous dit “c’est off” ou bien “cela reste entre nous”, cela signifie dans la majorité des cas que l’auteur du propos a bien envie que l’information soit diffusée mais qu’il n’entend pas en assumer la responsabilité. Dans un article émaillé de citations, vous trouverez donc sous la plume du journaliste ces fameuses informations que l’on amène soit naturellement comme si elles venaient de nous, ce qui nous donne l’air fort intelligent (!), soit en évoquant les fameux “proches du dossier”, soit encore en précisant que l’auteur de la phrase préfère rester anonyme.
Faisons-nous relire les articles ?
Jamais. Enfin presque. On me dit que certains de mes confrères le font parfois, d’autres souvent. C’est un signe de paresse et/ou de manque d’assurance. On ne le fait pas parce que c’est là que se situent les limites qui protègent notre indépendance et auxquelles nous tenons farouchement. La manière dont on relate un événement, l’analyse que l’on en fait, les conclusions qu’on en tire n’appartiennent qu’à nous. Au surplus, si nous le faisions, les journaux ne paraîtraient pas tous les jours. J’imagine déjà l’un se plaignant que l’autre a une citation plus longue, le méticuleux demandant 48 heures de délai pour relire alors que l’article doit être rendu dans une heure, le service de communication ordonnant que l’on ajoute telle ou telle précision aussi valorisante qu’hors sujet etc. Ce serait infernal.
Si j’ai choisi de répondre à cette question, c’est parce que j’accorde beaucoup de prix à la transparence. C’est aussi pour lever un “malentendu”. J’entends parfois des auteurs de propos sulfureux tenus dans la presse économique ou technique, se défendre en disant : “c’est le journaliste qui n’a rien compris !”. C’est possible. Possible que certains journalistes ne fassent pas relire, possible qu’une correction faite hors-délai soit passée à la trappe, possible encore qu’une retouche réalisée directement sur la maquette aboutisse finalement à ajouter une erreur. Mais bien souvent il s’agit d’un mensonge éhonté destiné à rejeter la faute sur “ces imbéciles de journalistes”. C’est si facile.