La Plume d'Aliocha

22 septembre 08

Quand la finance échappe aux financiers eux-mêmes !

Classé dans : Eclairage — laplumedaliocha @ 12:46

Allons, puisque nous sommes tous plongés dans la crise des subprimes, autant rester dans le sujet. Je voudrais faire une précision à l’attention de mes lecteurs. Je suis juriste de formation, pas économiste. La presse économique fait appel à mes services pour décrypter une réglementation, analyser un nouveau texte, débattre des mérites d’un projet de réforme. N’attendez pas de moi que je vous livre une analyse lumineuse et inédite de la crise. C’est hors de mon champ de compétence. Au demeurant, mes confrères spécialisés le font à longueur de colonnes ces derniers temps. Mon regard est celui d’une juriste qui doit comprendre son objet, ici la crise financière, pour mesurer l’intérêt  d’une réglementation. Mais comprendre justement, c’est ce qu’il y a de plus difficile aujourd’hui.   Vous vous souvenez que je vous ai parlé de l’extraordinaire complexité de la finance ? Voilà qui nécessite des explications complémentaires. Quand on parle de complexité, cela ne signifie pas que la finance est inaccessible au commun des mortels. C’est beaucoup plus inquiétant. En réalité, ce qu’on veut dire, c’est que les professionnels eux-mêmes ne maîtrisent plus rien.  Vous ne me croyez pas ? Et pourtant, l’une des propositions faites à Nicolas Sarkozy au début du mois par un très sérieux groupe de travail pour résoudre la crise et éviter une prochaine catastrophe consiste à limiter la complexité autorisée des produits financiers à leur compréhension par les conseils d’administration des banques. Oui, vous avez bien lu.  Voici l’extrait :

“A titre d’illustration, on notera que dans certaines banques, en raison du fonctionnement des systèmes d’information, les conseils ne sont plus informés des positions globales de trading mais des positions nettes. Ainsi, lors d’une crise, ils n’ont pas conscience de la totalité des sommes en jeu. On peut penser que si les systèmes de reporting avaient été mieux conçus, ils auraient pris les mesures prudentielles nécessaires et que l’exposition des banques aurait ainsi été moindre. Plus généralement, des produits devenus trop complexes pour être compris par le management d’une banque devraient attirer l’attention et, en conséquence, ne plus être utilisés”.

Avouez que ça donne le vertige non ? C’est à mon sens l’un des phrases les plus importantes de cet impressionnant document. Curieusement, elle est passée à peu près inaperçue.  Pourtant, elle reflète exactement l’état d’esprit actuel d’une grande partie des acteurs économiques. Le rapport est consultable ici : http://www.minefe.gouv.fr/directions_services/sircom/rap_ricol080905.pdf

20 septembre 08

Subprimes : Mille milliards de dollars !

Classé dans : Coup de griffe — laplumedaliocha @ 13:44

Allons, vous n’avez pas pu y échapper hier soir à cette nouvelle-là : les Etats-Unis ont annoncé un vaste plan de sauvetage des banques, du coup, la bourse de Paris a bondi de 9,27% en une séance, du jamais vu ! Tout ceci pourrait  coûter la bagatelle de 1000 milliards de dollars, peut-être plus. A partir d’un certain seuil, les chiffres n’ont plus de sens….

Hier soir j’ai reçu un appel d’un ami financier, peu après la clôture. Il a 63 ans, 40 ans d’expérience des marchés derrière lui, nous l’appellerons Oscar :

Oscar : Tu as vu le CAC Aliocha  ? Je n’ai jamais rien connu de pareil de toute ma vie, c’est de la folie. Nous entrons dans une nouvelle ère !

Aliocha : J’ai vu. Une preuve de plus de l’hystérie des marchés.

Oscar : Mais non, c’est formidable au contraire, ça y est, on est sortis d’affaire.

Aliocha : oui, peut-être, jusqu’à la prochaine fois.

Oscar (un peu déconfit) : ça, c’est clair qu’il va falloir interdire certains produits dérivés. Tout le monde a le sentiment que l’économie est sur-régulée, en réalité c’est le contraire. On a laissé faire n’importe quoi en se disant : “allons-y prenons des risques, l’essentiel c’est de surveiller”. En fait, on n’a rien surveillé du tout. Personne n’est capable de surveiller des produits pareils et surtout pas les régulateurs qui n’y comprennent rien.

Aliocha : Ah bon ? Mais n’est-ce pas toi qui me disais il y a encore pas si longtemps : qu’on nous foute la paix, tous ces petits fonctionnaires étriqués de Bruxelles et d’ailleurs sont des trouillards, ils ne comprennent rien aux marchés et à la finance, ils sont complètement hors sujet et passent leur temps à nous étouffer sous des contraintes ridicules, mais on est bien plus fort qu’eux.

Oscar (de plus en plus dépité) : Je te laisse, on m’appelle sur une autre ligne.

Je regarde mon écran où s’affiche la courbe du CAC 40 et je repense à ce que m’a dit Oscar il y a quelques mois alors que nous déjeunions dans un petit restaurant du centre de Paris : “Tu sais Aliocha, les politiques, ils me font bien rire avec leurs grandes déclarations, le pouvoir, ils l’ont perdu depuis longtemps, il est entre nos mains à présent. Que pèse Nicolas Sarkozy face aux pontes de la finance mondiale ? Tu vois l’homme assis là-bas, c’est un de mes anciens collaborateurs, il pèse plusieurs centaines de millions d’euros. Il n’a même plus de domicile, sa vie consiste à faire le tour de la planète en jet privé. Lui, il est vraiment puissant”. J‘étais restée interdite en regardant cet homme ordinaire, semblable à mille autres, qui déjeunait tranquillement à quelques pas de moi. 

C’est toujours ainsi qu’on raisonne dans l’économie et la finance. Tant que tout va bien, les politiques doivent rester à distance et dès qu’il y a un problème, on les appelle au secours. Les photos de banquiers déprimés, un carton dans les bras au pied de leurs établissements en faillite, me reviennent en mémoire. Vous avez remarqué cet air triste ? On aurait dit la mine d’un gamin qui vient de casser son camion rouge et qui ne comprend pas pourquoi il ne marche plus. Les pouvoirs publics américains viennent tout juste de leur promettre de réparer le jouet et les voilà d’un seul coup tout sourire, jusqu’à ce qu’ils le cassent à nouveau…..

Mais dîtes-moi, il ne vous rappelle rien ce chiffre hallucinant de 1000 milliards de dollars ? Moi si. Un excellent film d’Henri Verneuil dont c’est précisément le titre, sorti en 1982, avec Patrick Dewaere. Celui-ci y joue le rôle d’un journaliste qui met à jour un gigantesque scandale politico-financier. Si vous voulez comprendre le rapport de force entre le monde économique et les médias, regardez ce film. Vous y découvrirez comment un journaliste enquête, la manière dont on peut le manipuler, les risques qu’il prend, la peur qui s’empare du directeur du journal quand il faut dénoncer un scandale. C’est un monument.

18 septembre 08

Droit de censure ?

Classé dans : Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 12:38

Paralegal m’a posé hier plusieurs questions intéressantes sur les rapports entre la presse et les puissants. Et notamment celle-ci : faites-vous relire les citations et les interviews par leurs auteurs avant parution ? Grave question.

En réalité, cela dépend des types de presse. A ma connaissance, ce n’est pas la règle dans la presse généraliste. Ce serait même le contraire.  La presse que je connais le mieux est celle pour laquelle je travaille, c’est-à-dire la presse économique et la presse spécialisée. C’est donc de celle-ci que je vais vous parler.

Faisons-nous relire citations et interviews ?

Généralement oui. Les citations et interviews sont revues par les auteurs et validées avant parution. La raison que l’on peut avancer pour expliquer cet usage, c’est que nous écrivons dans des domaines très techniques où les risques d’erreur de vocabulaire, de chiffre, voire de raisonnement sont élevés. Cela étant, ce n’est qu’un usage, pas un droit pour celui qui est cité. Je tiens à le rappeler ici car souvent les personnes méprisent nos délais de bouclage, nos formats imposés, et nous causent bien du tracas alors qu’elles devraient au contraire être reconnaissantes que nous prenions la peine de solliciter leur accord. Faut-il s’en indigner au nom de l’indépendance ? Difficile de répondre. Disons qu’au vu des corrections que je reçois depuis 12 ans, je ne pense pas. Pour le journaliste, c’est un moyen de développer une vraie relation de confiance avec ses sources. Car la plupart des gens ont peur des journalistes, peur de la manière dont leurs propos vont être interprétés et retranscrits. Et je les comprends. Je n’aimerais pas que l’on déforme mes paroles et qu’on les diffuse à des dizaines, voire des centaines de milliers d’exemplaires. Cela peut faire très mal, non seulement à l’ego, mais parfois à une réputation ou à une carrière.

Vous avez dit censure ?

Celui qui relit sa citation ou son interview est conscient qu’il se décrédibilisera s’il n’assume plus ses propos une fois retranscrits. Les corrections les plus fréquentes portent donc sur le vocabulaire, une tournure de phrase, la modération d’un propos jugé un peu trop simpliste ou brutal. Vous voyez, il n’y a pas de quoi s’affoler et parler de censure. Quoique. La censure ou plutôt l’auto-censure intervient en amont. Vous avez sans doute remarqué que l’on voit toujours à peu près les mêmes intervenants dans la presse. Et pour cause. Ce sont généralement ceux qui savent et qui aiment communiquer. Ceux-là ont l’habitude de l’exercice et déterminent avant de répondre ce qu’ils ont envie de dire et ce qu’ils préfèrent taire. L’auto-censure joue également à l’échelle du journaliste qui sait ce qu’il pourra retranscrire et ce qui ne passera pas. Au passage, je livre un petit truc de métier à mes confrères débutants : mieux un propos est reproduit, plus il a de chances d’être assumé par son auteur, même s’il est un peu limite….J’ai publié bien des déclarations qui auraient dû disparaître à la correction parce que leurs auteurs se disaient que, finalement, ça les valorisait de dire ça et de le dire aussi bien. Ah ! L’amour-propre.

Que deviennent les propos “censurés” ?

C’est le fameux off. Quand on nous dit “c’est off” ou bien “cela reste entre nous”, cela signifie dans la majorité des cas que l’auteur du propos a bien envie que l’information soit diffusée mais qu’il n’entend pas en assumer la responsabilité. Dans un article émaillé de citations, vous trouverez donc sous la plume du journaliste ces fameuses informations que l’on amène soit naturellement comme si elles venaient de nous, ce qui nous donne l’air fort intelligent (!), soit en évoquant les fameux “proches du dossier”, soit encore en précisant que l’auteur de la phrase préfère rester anonyme.

Faisons-nous relire les articles ?

Jamais. Enfin presque. On me dit que certains de mes confrères le font parfois, d’autres souvent. C’est un signe de paresse et/ou de manque d’assurance. On ne le fait pas parce que c’est là que se situent les limites qui protègent notre indépendance et auxquelles nous tenons farouchement. La manière dont on relate un événement, l’analyse que l’on en fait, les conclusions qu’on en tire n’appartiennent qu’à nous. Au surplus, si nous le faisions, les journaux ne paraîtraient pas tous les jours. J’imagine déjà l’un se plaignant que l’autre a une citation plus longue, le méticuleux demandant 48 heures de délai pour relire alors que l’article doit être rendu dans une heure, le service de communication ordonnant que l’on ajoute telle ou telle précision aussi valorisante qu’hors sujet etc. Ce serait infernal.

 

Si j’ai choisi de répondre à cette question, c’est parce que j’accorde beaucoup de prix à la transparence. C’est aussi pour lever un “malentendu”. J’entends parfois des auteurs de propos sulfureux tenus dans la presse économique ou technique, se défendre en disant : “c’est le journaliste qui n’a rien compris !”. C’est possible. Possible que certains journalistes ne fassent pas relire, possible qu’une correction faite hors-délai soit passée à la trappe, possible encore qu’une retouche réalisée directement sur la maquette aboutisse finalement à ajouter une erreur. Mais bien souvent il s’agit d’un mensonge éhonté destiné à rejeter la faute sur “ces imbéciles de journalistes”. C’est si facile.

17 septembre 08

Crise des subprimes : la presse économique en question ?

Classé dans : mea culpa — laplumedaliocha @ 09:52

Un coup d’oeil sur Boursorama m’apprend que le CAC 40 amorce un rebond à la suite du sauvetage d’AIG. Mais pour combien de temps ? La crise n’est pas soldée. Elle a déjà fait bien du dégât depuis l’été 2007. Elle en fera encore.  Une terrible question rôde dans mon esprit : et si la presse économique avait manqué à ses obligations ? Et si nous, journalistes spécialisés étions coupables de n’avoir pas suffisamment dénoncé les errances du système ?  

Ce que nous savions

Aux lecteurs qui se demanderaient si nous savions que cette crise allait survenir, la réponse est non. Nous ne savions pas que les crédits hypothécaires américains allaient, par un effet de domino, engloutir la finance mondiale dans leur naufrage.  Nous ne pouvions pas le savoir. Pour une raison simple : elle a pris de court les professionnels eux-mêmes, banquiers, économistes, régulateurs etc.  Mais il y a une chose en revanche que les journalistes économiques savaient, et depuis longtemps. C’est que la finance était en train de devenir folle. En se déconnectant de l’économie qu’elle est censée servir pour se mettre à fonctionner de manière autonome, elle a versé dans la spéculation pure. Et l’immense édifice, bâti sur du sable, voire du vent, ne pouvait que s’effondrer. Quand une entreprise est rachetée 4 fois de suite par des fonds différents qui s’offrent à chaque fois une belle culbute financière via le mécanisme dit du “LBO” (pour leverage buy-out : un rachat de société par endettement), on se dit que quelque chose ne va pas. Quand les jeunes loups de la finance qui pilotent ces opération touchent des millions d’euros de bénéfice alors qu’ils n’ont rien créé, ni richesse économique, ni emplois, on se dit que ça ne peut pas durer très longtemps. Voilà, ça nous le savions, c’était un peu maigre, mais nous le savions. Ce qui pose une autre question.

L’a-t-on assez dit ?

Voilà une question délicate qui nécessite d’expliquer comment fonctionne la presse économique. La plupart des journalistes sont des spécialistes des matières qu’ils traitent. Certains simplement diplômés d’économie, d’autres anciens traders, auditeurs, contrôleurs de gestion, bref, on ne s’improvise pas journaliste économique, il faut une formation spécifique et parfois même une expérience professionnelle. Et pour cause, l’économie et la finance ont atteint de tels seuils de complexité  qu’il faut nécessairement des spécialistes pour en parler. D’ailleurs, cette presse là est rarement accusée d’incompétence, elle est même plutôt respectée. Là où le bât blesse, c’est sur le plan de l’indépendance. Vous vous souvenez de la vente de La Tribune il y a quelques mois par Bernard Arnault qui avait décidé de racheter Les Echos ? Les journalistes ont tenté alors d’attirer l’attention sur les dangers pour un journal économique d’appartenir à un groupe industriel, qui plus est de cette dimension. Sans succès. Dommage, car la question était d’importance : peut-on admettre qu’un journal économique soit détenu par l’un des plus puissants groupes français, peut-on affirmer que cela ne nuira pas à son indépendance ?  Mais l’actionnaire principal est loin d’être la seule menace qui pèse sur l’indépendance d’un journal économique. Un journal vit aussi de publicité. Or, qui fait de la publicité dans les pages des titres économiques ? Les acteurs dont cette presse a vocation à parler.  Il y a en a encore une autre menace. Un journal économique peut-il prendre le risque de se fâcher avec les principaux acteurs de son secteur d’intervention ?  Si l’on veut de l’information, il faut entretenir de bons rapports avec ceux dont on est amené à parler. Sinon, ils ne disent rien, ou vont s’exprimer ailleurs. Prendre le risque de la critique n’est pas aisé, il faut être sûr de soi, courageux et techniquement irréprochable. 

Indépendance intellectuelle ?

La question de l’indépendance économique se double de celle de l’indépendance intellectuelle. Au fond, c’est peut-être là que se situe le coeur du problème. Face à l’incroyable complexité des sujets que l’on traite, notre degré de compréhension se limite bien souvent à la théorie. Ce qui nous oblige à faire confiance aux spécialistes ultra-diplômés auxquels nous nous adressons. Et le recoupement de l’information me direz-vous ? Oui, mais auprès de qui ? Quelle banque nous dira que le produit concurrent est trop complexe alors qu’elle prépare le même ? Quel fond s’indignera du comportement prédateur de son voisin alors qu’il s’apprête à déchiqueter lui-même une entreprise ? Restent les économistes. Mais vous connaissez la définition qu’en donnait Pierre Desproges :  un économiste, c’est un expert qui saura vous expliquer demain pourquoi ce qu’il avait prédit hier ne s’est pas produit ajourd’hui. En cas de difficultés, ils se séparent en deux groupes, les pessimistes qui annoncent les pires catastrophes et les optimistes qui rassurent tout le monde. Dans ces conditions, que peut-on faire de mieux que de relayer les deux théories? Ce qui n’avance pas à grand chose, nous sommes d’accord. En réalité, le monde financier n’a pas de vrai contre-pouvoir. Tout au plus des gardes-fous. Il y a bien en effet les autorités boursières et les régulateurs du secteur banque-assurance qui tentent d’encadrer ces activités, mais les acteurs qu’ils surveillent sont puissants, habiles à surmonter les obstacles réglementaires et puis ils ont un argument de poids : “n’entravez pas nos activités, répètent-ils à l’envie, vous risquez de nuire à notre développement, de freiner notre créativité, d’entraver notre compétitivité”. C’est ainsi que ces autorités passent leur temps à arbitrer entre la sécurité du système et sa compétitivité. Quant aux politiques, ils commencent seulement à se dire qu’ils doivent se mêler de tout cela. Gageons que dès qu’ils auront remis de l’ordre et seront passés à d’autres sujets, tout recommencera. 

Mais, me direz-vous, quel rapport avec la crise des subprimes et le rôle de la presse économique ? C’est que nous avons répété, avec conviction, qu’un produit financier complexe n’était pas forcément dangereux, c’est que nous avons cru que le système bancaire était infaillible. Songez donc, les génies de la mathématique financière que nous avions en face de nous ne pouvaient pas se tromper, pas plus que les polytechniciens et les énarques qui occupent les postes clefs. C’est que nous avons pensé que le système financier mondial était sous contrôle. Et pour cause, vous n’imaginez pas l’avalanche réglementaire qui se déverse tous les jours sur le monde économique et financier, principalement en provenance de Bruxelles. Les acteurs de marché avaient beau jeu d’attirer notre attention sur ce phénomène et de crier à l’étouffement administratif ! Fumisterie. On sait aujourd’hui que c’est l’absence de réglementation d’une partie du secteur du crédit aux Etats-Unis qui a permis ce gigantesque dérapage.  La sophistication du système nous a impressionnés et débordés comme elle a débordé ceux qui l’ont élaboré et en ont joué. Du coup, nous avons fait taire la petite voix qui nous disait que quelque chose clochait, par manque d’assurance et d’indépendance.

 

Faut-il boycotter la presse économique ?

Non bien sûr. Mais il faut en la lisant, garder présent à l’esprit que son indépendance est toute relative. Techniquement, elle est de haut niveau. Mais elle est moins un témoin objectif et critique du système qu’une émanation de ce système. Aujourd’hui que tout va mal, elle se complaît dans la description et l’analyse de la crise. Les mastodontes qui l’impressionnaient tant sont à terre, on peut les achever sans risque. Quand les marchés repartiront à la hausse, elle se félicitera avec les acteurs financiers d’assister à la fin de la tourmente. Je gage qu’elle ne verra pas venir la prochaine crise. Ce qu’on ne saurait vraiment lui reprocher. En revanche, n’est-il pas temps de tirer les leçons des subprimes et de relativiser sérieusement la crédibilité des acteurs de l’économie et de la finance ? De prendre ses distances et de développer un peu d’esprit critique ? Je crois que si.

15 septembre 08

Gourmandises

Classé dans : Coup de chapeau ! — laplumedaliocha @ 14:19

J’aime bien la librairie Delamain. Vous savez,  c’est celle qui se trouve en face de la Comédie française. Contrairement aux grandes enseignes de distribution, les librairies comme celles-ci n’ont pas tout. Faute de place, elles doivent se concentrer sur le meilleur et c’est bien ainsi. Combien de trésors ai-je découvert en flânant chez ces libraires qui m’auraient sans doute échappés dans les temples modernes de la culture où l’on vous inflige avec une exhaustivité parfaitement ennuyeuse les nouvelles parutions par piles de 100 exemplaires ? Dans ces endroits-là, tout est sur le même plan et par conséquent plus rien n’a d’importance. Les mémoires d’une obscure starlette voisinnent avec une nouvelle traduction du Guépard au rayon littérature tandis que l’étal spiritualité mêle joyeusement les élucubrations d’un bidulologue avec les très sérieux écrits des pères de l’église.

Bref, en flânant à la librarie Delamain vendredi soir, j’ai trouvé un trésor: la “Petite anthologie des mots rares et charmants” de Daniel Lacotte. Je vous avoue que je ne connaissais pas cet auteur, j’ai donc, de retour à la maison,  fureté sur Internet. Wikipedia m’apprend que Daniel Lacotte est un poête qui a eu la chance de côtoyer Prévert et Soupault. C’est aussi un homme de presse. Il a été directeur pédagogique au Centre de formation  des journalistes de Paris et rédacteur en chef de plusieurs grands journaux.  Son anthologie est un bijou. On y trouve tous ces mots un jour croisés chez les grands écrivains d’antan et qu’on a fini par oublier, faute de les utiliser. Tenez par exemple, qui traite encore un enfant de “sacripant” ? Avez-vous récemment qualifié une rencontre de passage de “mijaurée”, de “freluquet”, ou de “mirliflore” ? Non bien sûr, d’ailleurs, mon correcteur d’orthographe vient de souligner le mot en rouge. Il ne le reconnaît pas. Voyons la définition qu’en donne Lacotte : “Jeune, maniéré et imbu de sa personne, le mirliflore se pique d’une élégance parfaite. Il ressemble comme deux gouttes d’eau aux infatués freluquets et autres gandins dont la suffisance n’a d’égale que l’insuffisance”.  N’est-ce pas  savoureux ? Et tant que nous y sommes,  savez-vous ce que signifie “clabauder”, “endêver” ou encore “riboter” ? Désolée, je ne vous le dirai pas. Il me faudrait pour cela résumer les définitions de l’auteur et elles perdraient tout leur charme. Allons, un petit cadeau quand même. A propos du verbe tintinnabuler, Daniel Lacotte nous explique  qu’il évoque  “les délicieuses sonorités acidulées d’une clochette secouée avec précaution par une main délicate et experte”. Et l’auteur de mettre en garde : il ne faut surtout pas confondre le doux son de la clochette avec “le cliquetis métallique du grelot”. La première  produit une sonorité argentine lorsque son battant frappe ses parois en bronze, quand le grelot, lui, se contente d’agiter une petite bille à l’intérieur d’une boule creuse. Et dire que j’ai confondu les deux durant tant d’années !

Puisqu’on nous interdit désormais de fumer, de boire et même de manger, sous peine d’encourir les pires maux, voici enfin un plaisir auquel on peut se livrer sans modération !  Je me dois juste de vous mettre en garde contre un effet secondaire un peu gênant mais sans danger : vous risquez durant quelques jours de vous exprimer bizarrement. Ils sont si savoureux ces mots-là, on est si heureux de les retrouver ou de les découvrir, qu’on ne peut s’empêcher de les glisser dans la conversation. Par pure gourmandise.

A propos, quand je vous dis qu’il y a des professionnels épatants dans la presse, vous voyez bien que je ne vous raconte pas de carabistouilles !

Daniel Lacotte “Petites anthologie des mots rares et charmants” Albin Michel 2007, 297 pages, 12 euros.

12 septembre 08

Le juste ton

Classé dans : Coup de chapeau ! — laplumedaliocha @ 16:59

La chaine i-télé lance aujourd’hui sa nouvelle formule. Et ça tombe bien parce que j’avais envie depuis longtemps de lancer un coup de chapeau. Pas à la chaine, que j’apprécie au demeurant, mais à un journaliste qui y travaille : Laurent Bazin. Vous le trouverez tous les matins du lundi au vendredi entre 6h et 9h. C’est lui qui présente la matinale que je regarde tous les jours depuis 2 ans. Deux ans que j’entends ce journaliste interviewer des politiques et deux ans que je me dis qu’il a la plus précieuse des qualités  : le juste ton.

L’interview est un art

C’est un exercice difficile l’interview. Dans les écoles de journalisme, on vous apprend qu’il faut poser trois types de questions : celles qu’on a envie de poser en tant que journaliste, celles que le public attend et, enfin, celles que l’interviewé a envie qu’on lui pose. Un peu simpliste omme approche, mais nous y reviendrons. Toujours est-il qu’avec cette méthode, l’apprenti-journaliste n’est pas sorti d’affaire. Car il reste à savoir ensuite quel ton adopter. Vous avez sûrement remarqué que certains de mes confrères optent pour la franche agressivité. Ils en sont fiers d’ailleurs, ça les valorise sur le mode du “moi je suis journaliste, on ne me la fait pas”. Le problème avec ce type d’interview, c’est qu’on comprend bien ce que pense le journaliste, mais on a peu de chances de savoir en revanche ce qu’avait à dire l’interviewé. Car soit c’est un timide (on n’interviewe pas que des politiques !) et il n’arrive pas à parler ou craint de le faire, soit c’est un habile et il déjoue les pièges au lieu de répondre, soit enfin c’est une grande gueule et la discussion tourne au pugilat. Il y a ensuite la catégorie des journalistes courtois (majoritaire). Ceux-là ont peur de dire une bêtise, redoutent de fâcher et, souvent, passent à côté de l’interview. Et puis il y a une dernière catégorie, celle des vicieux. Ils sont tout sucre mais leurs questions sont empoisonnées.   Du coup, celui qui est en face passe plus de temps à essayer de déjouer les pièges qu’à répondre aux questions. Bref, chacun sa stratégie. Mais justement, si la vraie stratégie était de ne pas en avoir ? Si l’interview consistait tout simplement à travailler et à poser de vraies questions, celles qui ont surgi naturellement tandis qu’on planchait sur le dossier ? C’est ce que fait Laurent Bazin, en toute simplicité. Il questionne sincèrement, sans a priori, et si on ne lui répond pas, il repose la question,  jusqu’à ce qu’il obtienne l’information. Futurs journalistes, oubliez les leçons de l’école et regardez-le travailler, vous apprendez bien davantage.

Petits secrets entre amis

Comme j’avais décidé de vous parler de Laurent Bazin aujourd’hui, j’ai fait quelques petites recherches, histoire d’étayer mon jugement avant de vous le livrer. Et j’ai appris qu’il avait tenu un blog pendant…4 mois. Ouvert en octobre 2006, fermé en janvier 2007. C’est court, qu’a-t-il bien pu se passer ? Dans son dernier billet, il  explique  : “Il m’est en effet impossible de continuer l’exercice de transparence que je m’étais imposé le 16 novembre dernier en entamant ce dialogue avec vous. Je réalise aujourd’hui, sans doute trop tard, qu’en vérité on ne peut pas “tout publier”. Formidable naïveté de ma part, presqu’inquiétante diront certains après vingt ans de métier”. http://canalplusblog.typepad.com/bazin/.Voilà, il a essayé de raconter les coulisses de l’information et ça n’a pas plu. Dommage. Car en faisant cela, il rappelait une règle de base qu’on a tendance à oublier ces derniers temps : les journalistes sont au service de l’information et au service de ceux à qui ils s’adressent, qu’ils soient lecteurs de presse écrite, téléspectateurs, auditeurs de radio ou internautes. Dès lors, la presse ne devrait rien avoir à cacher, elle devrait elle aussi s’imposer cette transparence qu’elle exige si souvent des autres. Las ! Admettre cette transparence, c’est accepter de révéler les petits compromis et les grandes lâchetés qui font aussi ce métier. Visiblement, certains n’y sont pas prêts. Auraient-ils quelque chose à cacher ?

Cette affaire de blog m’a confortée dans mon idée, Laurent Bazin fait bien son travail. Il a su se tenir éloigné de bien des pièges du métier, le star système qui transforme les journalistes TV en pipoles vaniteux, l’ambition effrenée qui incite certains  à plier l’échine pour plaire aux puissants, l’agressivité stérile qui console ces mêmes ambitieux une fois arrivés d’avoir, pour réussir, accepté tant de compromis et de reniements. Allez donc sur i télé, vous ne serez pas déçus.

11 septembre 08

“Un sourire de diamant….”

Classé dans : Coup de griffe — laplumedaliocha @ 13:41

Les relations entre les journalistes et les politiques sont complexes et la bonne distance difficile à trouver. Trop loin, on n’obtient pas les informations que l’on souhaite, trop près, on risque de tomber sous influence. Le dossier du Point publié le 4 septembre sur “Le mystère Dati” en est une illustration.

C’était samedi dernier. Après avoir passé la semaine à écrire des articles, je pouvais prendre enfin le temps de lire mes confrères. Et en particulier ce dossier du Point sur Rachida Dati que j’avais mis précieusement de côté. Rachida Dati, c’est un peu “ma” ministre car je suis spécialisée dans le domaine du droit et de la justice. J’ai mon idée sur elle, mais voyons ce qu’en pensent mes confrères. Je feuillette le dossier histoire de me faire une idée de la manière dont il est conçu et, ô surprise, je tombe sur une photo ainsi légendée : “Ce soi-là, Dati sculptée dans une robe de gala grège défiait le protocole d’un sourire de diamant”. Fichtre, on dirait du Gala ! Me serais-je trompée de magazine ? Après vérification, il s’agit bien du Point. Et je me dis : “ce doit être le secrétaire de rédaction qui en pince pour la jolie ministre”.

Mystérieux SR

Et oui, amis lecteurs, puisque je me suis mis en tête de vous raconter comment marche la presse, arrêtons nous ici quelques instants. Contrairement à ce qu’on pense généralement, ce n’est pas le journaliste auteur de l’article qui s’occupe de sa mise en page, des photos, des titres, inter-titres, phrases d’exergue etc. Non, ça c’est le rôle d’un autre journaliste, le secrétaire de rédaction, ou “SR” en langage journalistique, dont le métier consiste à mettre en valeur le texte, à l’habiller, à le rendre agréable à lire. Il faut beaucoup de talent pour faire ce métier, et notamment pour synthétiser en quelques mots dans un titre le sujet traité. Cela étant précisé, revenons à notre dossier. Le premier article d’une page, m’explique en substance que Rachida Dati est un cas, que c’est la première garde des Sceaux musulmane, que le président la soutient envers et contre tout. Bon….tout cela ne m’apprend pas grand chose. Le deuxième est plus conséquent, 4 pages intitulées : “l’affranchie”. Je m’attends à y lire un récit du parcours qui l’a menée à la politique et à l’UMP, des éclaircissements sur ses diplômes, son passé de magistrate, ses mentors, ses amis, ses ennemis et, surtout, sur sa vision de la justice, du rôle de l’Etat et pourquoi pas de la situation de la France. Point du tout. On m’explique simplement qu’elle est belle, qu’elle a perdu 10 kilos depuis son entrée en fonction puis qu’elle les a repris, qu’elle est affranchie et libre. Et je tombe sur la fameuse phrase que j’attribuais injustement au secrétaire de rédaction. Bon, la journaliste est tombée sous le charme, je n’apprendrai rien. Le troisième et dernier article est rédigé par le spécialiste de la justice au Point. Il retrace les réformes déjà réalisées, celles qui restent à faire. C’est tout. Pas un mot sur leur intérêt, les polémiques qu’elles ont soulevées, la manière dont elles s’inscrivent dans l’évolution des réformes de la justice intervenues ces dix dernières années. Rien.

Un sentiment de malaise

Le sourire de diamant trotte dans ma tête et me donne un sentiment de malaise. O je vous entends penser amis lecteurs “les journalistes et les politiques, tous copains”. Je ne peux pas vous donner tort, sauf que c’est un peu plus compliqué que cela. Pour connaître un politique et pouvoir en parler, il faut s’approcher  le plus près possible. Le problème, c’est que les politiques séduisent, c’est leur métier. Et ceux qui composent ce gouvernement ont élevé l’exercice au rang d’un art. Ils sont pour certains jeunes, beaux, atypiques….et donc particulièrement dangereux pour celui qui entend les observer en conservant son objectivité. Il me semble que mes confrères se sont approchés un peu trop près de la ministre. Du coup, ce n’est plus un portrait, mais un auto-portrait, rédigé sous influence, lisse, flatteur, et au final dénué d’intérêt. Perdre ses distances pour un journaliste c’est déjà fâcheux, mais il y a autre chose qui m’agace. C’est que je soupçonne mes confrères dans cette affaire de s’être fait plaisir. C’est agréable quand on est journaliste politique de s’évader des questions sérieuses pour batiffoler dans les secrets de cour et puis ça a le mérite de montrer aux autres journalistes qu’on est proche, tout proche du pouvoir, bien plus qu’eux, qu’on est entré dans le saint des saint. Mais le lecteur, ne l’aurait-on pas oublié ? On lui avait promis de lui révéler la vraie Rachida Dati, non ? Est-ce que par hasard le journal, envieux du succès de la presse people, n’aurait pas considéré que les lecteurs s’intéressaient finalement moins à la grande politique qu’aux secrets pas si secrets que cela des pensées intimes de nos dirigeants ? Si c’est cela, quelle erreur !

Un dernier mot. Je gage que la ministre a dû ressentir un mélange de soulagement et de satisfaction à la lecture du dossier. Pas de sujets qui fâchent, pas de débat, de révélations ni de polémique. Quant aux services de communication du ministère, ils se seront sans doute félicités d’entretenir de si bonnes relations avec la presse. Est-ce réellement une victoire ? Je m’attendais à découvrir une femme politique, je n’ai trouvé qu’une star médiatique. ll y avait certainement mieux à écrire. Encore eût-il fallu que le journalisme prenne le pas sur la communication, car la communication, c’est un peu comme le maquillage, un peu, ça sublime un visage, trop, on sombre dans le grand guignol…..

9 septembre 08

La passion de la presse

Classé dans : Coup de griffe — laplumedaliocha @ 17:00

La presse française va mal, ce n’est pas un scoop ! Pour autant, il ne faut pas désespérer. Des journalistes passionnés par leur métier, il en reste et même beaucoup. Des titres qui affichent une santé florissante, il y en a. Le problème, c’est que l’univers des médias souffre aujourd’hui d’une image dévalorisée qui a, entre autres défauts, celui d’entretenir une confusion regrettable entre les bons et les mauvais, les passionnés et les fonctionnarisés, les courageux et les médiocres. Je suis journaliste depuis 12 ans. J’aime profondément mon métier et j’essaie de le faire bien. En flânant sur Internet et en particulier sur les blogs, j’ai découvert à quel point la presse était mal connue, mal comprise. J’ai lu beaucoup de critiques injustes qui m’ont révoltée. D’abord, parce que j’ai horreur de l’injustice. Ensuite, parce que les faux procès ont une fâcheuse tendance à occulter les vrais problèmes. L’ambition de ce blog est simple : vous emmener  dans l’univers de la presse pour que vous appreniez à la comprendre et à l’aimer. Et à la critiquer aussi, quand c’est nécessaire, mais en toute connaissance de cause. La clef de notre avenir est entre vos mains.  Si vous soutenez les titres qui font bien leur travail et que vous tournez le dos aux autres, si vous récompensez le courage, l’indépendance et la compétence, la presse sortira grandie de cette crise. Dans le cas contraire, nous assisterons au triomphe de la publicité, du marketing et de la communication, autrement dit à la disparition du journalisme. Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais moi je refuse de laisser faire cela !

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