La Plume d'Aliocha

19 novembre 09

Bloc-notes

Classé dans : Brèves — laplumedaliocha @ 17:39

L’actualité est riche, mais mon temps est compté. Tant pis, je m’en tiendrai à vous signaler en vrac quelques articles qui ont retenu mon attention.

D’abord cette réflexion (gratuit) de Daniel Schneidermann sur les aides d’Etat à la presse Internet. Vous verrez en le lisant ce qui fait la différence entre un patron de presse journaliste, comme c’est le cas d’@si , et un gestionnaire uniquement préoccupé de rentabilité. Les questions qu’il aborde sont fondamentales mais trop souvent tranchées aujourd’hui dans les groupes de presse par des gens qui refusent d’entendre les observations de la rédaction, notamment sur le terrain déontologique, et s’en tiennent à de pures considérations économiques. Il est évident qu’une entreprise, fut-elle de presse,  ne peut mépriser les impératifs d’une bonne gestion. Mais une entreprise de presse ne peut pas non plus faire l’impasse sur les questions abordées par Daniel Schneidermann relatives à l’indépendance.

Ensuite, ce papier au vitriol de Marianne 2 sur la journaliste Françoise Degois qui vient de quitter France Inter pour rejoindre Ségolène Royal. Et puisqu’il vaut mieux en rire, l’intervention des Fatals Flatteurs lors d’une interview de Florence Françoise Degois sur son livre est un grand moment de bonheur. Voyez également sur le même sujet l’article de Rue89 ainsi que ce cri du coeur de Télérama qui met en exergue un aspect important du sujet : l’attractivité de la communication sur les journalistes qui devient de plus en plus forte au fur et à mesure que la presse s’enfonce dans la crise. Sans oublier le dossier d’Arrêt sur images (payant). Cette affaire ne manquera pas, j’en suis sûre, d’attirer des commentaires peu laudateurs sur les journalistes en général. Je rappelle donc au passage que deux journalistes ont refusé la légion d’honneur au début de l’année. Alors évitons  les généralisations hâtives qui sont autant d’injustices à l’égard des professionnels rigoureux.

Mediatrend en profite pour rebondir sur la question du code de déontologie des journalistes et remarque notamment le faible intérêt que suscite le projet dans la presse. Il est vrai qu’il y a eu assez peu d’articles sur le sujet. Sans doute les titres de presse ont-ils considéré que cela relevait de la cuisine interne de la profession qui-n’intéresse-pas-les-français. Par nature, les journalistes sont plus curieux du monde que d’eux-mêmes. C’est pour cela qu’ils sont si mal connus et mal compris. Mais en l’espèce, c’est dommage car il me semble que le sujet concerne autant le public que nous.

Chez Marianne2 de nouveau, et toujours sous la plume de Regis Soubrouillard qui ne va pas se faire que des copains cette semaine, un article intéressant sur Christophe Barbier et la Sarkozie, en l’espèce, Philippe Courroye et Jean-Noël Tassez. Trop près, trop loin, éternelle question…

Et puis enfin, cet article d’Elisabeth Lévy que je trouve remarquable sur l’homoparentalité. Aucun rapport avec le journalisme, quoique…. Cela faisait un bout de temps qu’elle n’avait pas écrit et je m’ennuyais. J’ai donc bondi sur ce papier, tout en songeant que c’était sans doute cela un bon journaliste, quelqu’un dont on guette la signature avec impatience en sachant qu’on ne sera pas déçu, pas forcément parce qu’on est d’accord mais simplement parce que le sujet est traité de manière intelligente et sort des sentiers battus.

18 novembre 09

Think different…

Classé dans : détente — laplumedaliocha @ 12:17

L’un des problèmes auquel est confronté le journaliste en quête d’information pour ses gentils lecteurs,  c’est le barrage secrétaire qui empêche d’accéder au détenteur de la précieuse information recherchée.

Ce barrage est parfois volontaire, il s’agit pour l’intéressé(e) de défendre son ou sa boss contre les importuns. Objectif ô combien louable.  J’adorerais personnellement qu’on m’évite les appels de ces bastions de l’esclavagisme téléphonique installés au Maroc ou ailleurs, lorsqu’une voix lointaine et à peine audible s’exprimant avec une aisance très approximative au milieu d’une brouhaha infernal vous propose je-ne-sais-trop-quoi au plus mauvais moment avant de couper brutalement la communication quand vous dites, pourtant poliment, que vous êtes en rendez-vous.

Mais il y a aussi les barrages involontaires, ceux qui naissent d’une furieuse envie d’en faire le moins possible. C’est donc tout un art que de gérer ce “barrage”. Entre nous, comme j’aime communiquer, je me plie bien volontiers à toutes les précisions réclamées, allant jusqu’à vendre à mon interlocutrice le projet pour le plaisir d’abord d’un contact humain réussi et ensuite par souci d’efficacité. On ne vantera jamais assez les mérites de la gentillesse et de la courtoisie dans le travail. Dans 9 cas sur 10, ça fonctionne.

Seulement voilà, la dixième fois, quand on tombe sur un esprit disons, “original”, ça dérape…Et ça donne ce genre de choses :

Moi : Bonjour, je m’appelle Aliocha, je suis journaliste au Petit reporter illustré et je vous appelle parce que j’ai vu que Monsieur votre patron (intonation déférente) intervenait lors du colloque sur “L’avenir de l’apiculture en basse-provence, mythes et réalités”(ou “évolution et prospective”, tous les colloques ont les mêmes intitulés, c’est navrant de manque d’imagination). Je souhaiterais l’interviewer sur ce thème.

Elle (voix fraiche, légèrement alanguie, niveau de motivation : -10 sur une échelle de 200) : Ah ? Un colloque ? Quand ça ………? (hop, ça dérape ! )

Moi : Le 3 décembre.

Elle (toujours alanguie mais faisant semblant de réfléchir) : A Lille ?

Moi (Le hasard fait parfois mal les choses cocotte. C’est pas à Lille ) : Hum, non à Paris.

Elle : Ah bon………………………… et c’est à quelle heure ?

Moi  : Peu importe, le fait est que je voudrais l’interviewer sur l’apiculture pour Le Petit reporter illustré.

Elle : Et vous êtes journaliste où ?

Moi : Au petit reporter illustré donc…. (je l’ai déjà dit ça).

Elle : Ah oui à la sécurité sociale !

Moi :  Non, au Petit reporter illustré (depuis quand il y a des journalistes à la sécu, cocotte, t’as fumé ou quoi  ?)

Elle : Et vous vous appelez ?

Moi (à ce stade, vous admirez mon infinie patience, j’espère ?) : Aliocha

Là n’importe quel esprit normalement constitué commencerait à rédiger le message. C’est simplissime : nom, téléphone, objet : interview sur l’apiculture. Vous couronnez le tout d’un “je lui transmets, je vous rappelle” et hop emballé c’est pesé, tout le monde est content. Mais pas elle, trop originale sans doute.

Elle (prenant un ton profondément inspiré) : bon, euhhhhhhhhh……. eh bien………… je crois que le plus simple c’est que vous m’envoyiez un mail avec votre demande.

(Bon sang, c’est la nouvelle mauvaise habitude du moment ça, vous passez trois plombes à expliquer quelque chose au téléphone et au final on vous demande d’envoyer un mail. C’est le genre de réaction qui me fait monter des noms d’oiseaux aux lèvres et ….qui fait tressaillir mes potes de bureau quand je raccroche le téléphone et que les insultes peuvent enfin sortir en escadrille tandis que je tente de réparer le combiné téléphonique qui s’obstine, l’imbécile, à voler en éclats dès que je le brutalise un peu)

Moi ( ça t’ennuie tant que ça de bosser, cocotte ?) : Je crois que c’est préférable en effet. Donnez-moi votre e-mail.

Elle : maya@vivelesabeilles.com avec un”s” à abeilles, me précise-t-elle. (Je l’ai échappé belle, vu le niveau de la conversation je m’attendais à “tout-en-minuscules-et-sans-accent”)

Moi  : Merci, je vous envoie ça tout de suite.

Je vous avoue que j’avais un peu peur pour la suite. Ben pas du tout, elle m’a rappelée 1 heure après mon mail, dites donc !  Seulement voilà, elle était toujours aussi décalée dans son approche de la vie professionnelle.

Elle : je vous rappelle pour fixer un rendez-vous.

Moi (Alleluiah): Très bien, quand ?

Elle : ah………Ben……..c’est-à-dire……………………………(là, il faut que je vous précise une chose. Les secrétaires des gens IMPORTANTS ne sont pas impressionnées par qui que ce soit sauf par leur boss. En conséquence, elles vous disent généralement : “aïe, vu son agenda j’ai très peu de choses à vous proposer, Lundi à 6h du matin, ça vous irait ? Je n’ai que ça. Comptez dix minutes parce qu’ensuite il a une conf’call avant son petit déjeûner avec le ministre”. Souvent, c’est vrai que leur boss est  débordé, mais elles aiment bien en rajouter pour le valoriser, visiblement son boss à elle n’a rien à faire de ses journées et elle n’a même pas l’idée géniale de le dissimuler)

Moi : mercredi prochain par exemple ?

Elle : euhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhh……………………………….

Moi : à 10h ?

Elle : euhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhh……..plutôt 9h00, mais euhhhhhhhhhh ……………..10h ça vous arrange ?

Moi  ( Pas du tout cocotte, c’est même pour ça que j’ai proposé mercredi à 10h, parce que j’ai un empêchement majeur, je serai chez le dentiste, l’interview au téléphone  sur fond de bruit de roulette, avec les doigts du dentiste dans la bouche, ça me dit bien) : Oui, ça m’arrange.

Et c’est là que, dans un sursaut de professionnalisme parfaitement décoiffant, elle m’a asséné le coup de grâce :

D’accord. Auriez-vous par hasard une adresse mail pour que je vous confirme le rendez-vous ? (entre nous, le fait d’avoir une adresse mail à notre époque ne relève plus d’une improbable appétence pour l’ultime gadget high tech exclusivement vendu au Etats-Unis, que je sache. Mais là n’est pas le problème)

Moi (vaincue par l’épuisement) : C’est-à-dire que je viens de vous en envoyer un de mail, il y a une heure, c’est même comme ça que vous avez pu me rappeler.

Elle : ah oui…………!!!!!!!. Suis-je bête !

No comment.

17 novembre 09

Paresseux les journalistes ?

Classé dans : Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 11:13

Le journalisme est un métier où l’on compte à peu près tout, le temps qu’il nous reste avant le bouclage, le nombre de signes de nos articles, les pauvres sous qu’on touche en fin de mois, les gens qu’on se met à dos pour avoir osé dire des vérités désagréables, les centaines de communiqués de presse qu’on reçoit chaque jour, tout donc, sauf le temps qu’on consacre à explorer un sujet pour en rendre compte.

Alors, je me suis mise à compter dernièrement, comme ça, pour vous en parler. Je rends aujourd’hui une enquête de 15 000 signes qui occupera trois pages dans un journal. On ne m’avait laissé qu’un mois pour la réaliser et elle venait en plus de ma charge de travail habituelle, soit 3 papiers par semaine en moyenne. Eh bien voyez-vous, je me suis aperçue que j’avais interviewé 11 personnes, ce qui représente environ 15 heures d’entretien. De vrais entretiens, en face à face. Au préalable, j’avais passé 2 heures environ à réfléchir au sujet et 2 heures également à identifier les personnes à interroger et à les contacter. Les entretiens terminés, il a fallu retranscrire les notes (11 pages, soit deux heures), réfléchir au plan, écrire un premier draft (1 heure) puis un second qui sera la version définitive (4 heures). Le plus difficile est de trier au milieu de la masse d’informations recueillies celles qui sont importantes puis de leur donner forme. Mais pas n’importe quelle forme. L’angle a été déterminé à l’avance avec le rédacteur en chef, il faut donc le respecter, sauf à le redéfinir avec lui si au fil des investigations on s’aperçoit que l’idée de départ était mauavise. Mais surtout, il faut tout à la fois raconter le plus fidèlement possible ce qu’on a observé et en même temps essayer d’en exprimer le sens. Le 11 novembre aux alentours de 19heures, tandis que certains d’entre vous sans doute profitaient d’un repos bien mérité, je renvoyais à mes 11 interlocuteurs leurs citations.  Pour chacun, j’ai vérifié que je respectais fidèlement ses propos, que j’avais retenu l’essentiel du message, que ce que je lui faisais dire n’était pas susceptible d’être mal interprété en fonction de l’endroit où j’avais placé la phrase. Ils ont eu l’amabilité de me donner les informations que je cherchais, le moins que je puisse faire en retour, c’est de ne pas les placer dans une posture délicate. Or, voyez-vous, le problème avec un article de presse, c’est qu’il suscite au choix l’indifférence du lecteur ou une attention quasi-inquisitrice selon que celui qui vous lit se sent plus ou moins concerné par vos propos et ceux surtout des personnes que vous avez interviewées. Un mot de travers, une virgule mal placée et hop, c’est la curée. Ceci m’a encore pris une heure.

Hier soir enfin, j’ai repris tous les mails de réponse que j’ai reçus et qui corrigent un mot ici, en ajoutent un là. Il n’y a eu aucune censure, aucune phrase dont le sens ait été modifié, mais presque tous ont jugé nécessaire d’apporter un petit amendement. Ensuite, il a fallu tout relire, vérifier les noms, les dates, rédiger un titre, un chapeau (phrase d’introduction entre le titre et le corps du papier), des intertitres et relire encore pour améliorer le style, éviter les redondances, m’assurer que ce que j’avais écrit correspondait le plus fidèlement possible à ce que j’avais observé (3 heures). Et puis envoyer le texte enfin et goûter quelques instants d’une sublime sensation de libération.

Réponse du rédacteur en chef il y a une heure alors que je passais déjà à un autre papier : “c’est bien, les témoignages sont intéressants, mais il y a un moment où tu fais du sur place, il faut revoir un peu les articulations”. Il a raison, c’est tout l’intérêt voyez-vous d’une relecture par un tiers. Quand on a porté un papier trop longtemps, on ne voit plus clair. Je songe souvent à l’admirable nouvelle “Le chef d’oeuvre inconnu” de Balzac sur ce sujet. Le jeune Nicolas Poussin y rend visite au peintre Phorbus, lequel lui explique qu’il travaille depuis 10 ans sur son chef d’oeuvre, le portrait d’une femme grâce auquel il espère atteindre enfin la perfection qu’il a recherchée toute sa vie.  Mais quand il dévoile son travail, ce n’est qu’un amas de couleurs informe. La toile a tellement été reprise, améliorée, corrigée, qu’elle est illisible. Il n’y a qu’un petit pied de femme dans un coin du tableau qui a survécu à la folie de l’artiste. Seulement, c’est le plus joli pied de femme qu’on n’ait jamais peint.

Je vais donc revoir ma copie en essayant de ne pas la transformer en une bouillie illisible.  Au total, j’y aurai consacré une trentaine d’heures. Entre nous, c’est beaucoup par rapport à certains articles qui ne nécessitent que 2 ou 3 heures parce qu’on connaît bien le sujet, parce qu’il n’y a pas d’enquête à réaliser mais tout au plus quelques coups de fil à passer pour éclairer le sens d’une information, faire valoir des points de vue contradictoires, proposer une brève analyse. Mais ce n’est rien au regard des enquêtes au long cours que mènent certains de mes confrères durant des semaines, des mois, voire des années….Ce n’est au fond qu’un article parfaitement ordinaire.

13 novembre 09

Au fil de mes lectures…

Classé dans : Réflexions libres — laplumedaliocha @ 16:34

Je n’ai toujours pas le temps d’alimenter le blog comme je le souhaiterais. Mais je voulais quand même partager avec vous une réflexion du journaliste polonais Ryszard Kapuscinski dont je suis en train de lire le livre-testament :

“Pour pratiquer le journalisme, il faut avant tout être bon. Les gens mauvais ne peuvent pas être de bons journalistes. Seul un homme bon essaie de comprendre les autres, leurs intentions, leur foi, leurs intérêts, leurs difficultés, leurs tragédies. Et immédiatement, dès le premier instant, de s’identifier à leur vie”.

(Ryszard Kapuscinski – Autoportrait d’un reporter – Plon 2008)

11 novembre 09

Il était une fois un président…

Classé dans : Débats, Mon amie la com' — laplumedaliocha @ 11:35

Tiens, on dirait bien que mon amie la com’ officielle a des problèmes. Un conseiller de Nicolas Sarkozy se serait un peu trop empressé de raconter une belle histoire sur la page Facebook du président, une histoire selon laquelle notre Président aurait justement participé à l’Histoire, autrement dit aurait assisté à la chute du mur de Berlin le 9 novembre 1989.

Vrai, pas vrai ? Je n’en sais strictement rien. Les éléments évoqués par le journaliste de Libération,  par le nouveau blog du Monde et par Arrêt sur Images sont en effet troublants. Plus troublantes encore, les explications embarrassées et pour tout dire emberlificotées d’Alain Juppé et de François Fillon. Quand on  assiste à un événement de cette ampleur, on s’en souvient, non ? On ne se demande pas 20 ans plus tard si c’était le jour même, le lendemain ou une semaine après, que je sache.

Toujours est-il que Daniel Schneidermann s’interrogeait hier, un brin déprimé, sur l’importance réelle de l’affaire, vu qu’elle ne semble pas bouleverser les médias traditionnels. D’accord, ce n’est pas le Watergate. D’accord, nous vivons tellement dans l’ambiance “politiques tous pourris”  qu’on n’est plus à ça près. D’accord la chute du mur est autrement plus importante que nos querelles franco-françaises d’agenda. D’acord c’est la crise et on a autre chose à penser.

Mais tout de même. Quand je lis ici et là en commentaires sous les articles que ce ne serait qu’une agitation-médiatique-qui-n’intéresse-pas-les-français, j’en viens à me demander si on ressent encore un attachement aux valeurs républicaines dans ce pays ? Raconter qu’on a senti dès le matin qu’il allait se passer des choses importantes et qu’on a filé à Berlin alors que de l’avis général ce fut un événement totalement imprévu, ça pose un problème.

A mes yeux c’est important d’éclaircir cette histoire pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’on a déterré un lièvre et que maintenant il faut aller jusqu’au bout. Je ne sais pas vous, mais moi ça me dérange qu’on puisse me vendre des mensonges historiques à l’Elysée. Et ça me dérange tout autant qu’on puisse croire qu’il y a mensonge si tel n’est pas le cas. On se disputerait sur la date du 15 ou du 16 novembre, je trouverais cela parfaitement dénué d’intérêt. Mais la question est beaucoup plus intéressante que cela. La question c’est : mon amie la com’ joue-t-elle à enjoliver le portrait du Président au mépris du plus élémentaire respect de la vérité factuelle en voulant faire croire qu’un instinct politique hors norme l’aurait poussé à se rendre sur place le jour même ? Si oui, alors cela signifie que l’on est prêt à prendre toutes les libertés avec toutes les vérités. Sans pudeur et jusqu’à l’absurde. Observez le déluge d’incohérences auquel cela a donné lieu. Voyez l’embarras de politiques de la carrure de Juppé ou de Fillon. Tout est si embrouillé qu’on ne sait même plus qui était où, quand et à quelle heure. D’aucuns parlent d’un voyage en train, d’autres en avion de ligne, ou bien encore en jet privé,  le 9, le 10 ou bien le 16 novembre. Je ne crois pas au trou de mémoire collectif en ce qui concerne un événement aussi important, par conséquent, il y a des menteurs.  Ensuite, nous assistons ici à un conflit entre presse et com’ officielle qui devrait je crois interpeller le public pour peu qu’on l’alerte sur les enjeux de société qui s’y attachent. Bah, ça vous regarde vous les journalistes, me répondrez-vous. Ah bon ? Mais pour qui croyez-vous qu’on bosse ? Pour le public justement et pour une certaine idée de la démocratie. Et en l’espèce pour qu’on ne s’amuse pas à tripoter l’histoire dans le but de bâtir une légende aussi ridicule. Au fond voyez-vous nous retrouvons ici encore le sempiternel débat sur l’objectivité journalistique. Comme je l’ai expliqué, elle ne prétend pas s’appliquer à la présentation des événements, mais à la vérité factuelle sur laquelle s’appuie cette présentation. On ne joue pas avec les faits. C’est toute la différence entre l’information journalistique et la pub, le marketing, la com’ officielle. Il est regrettable que nous les journalistes n’ayons pas suffisamment expliqué l’importance de notre rôle en la matière. Au final, non seulement on ne saisit pas la valeur de notre travail, mais en plus, on laisse prospérer dans l’indifférence généralisée l’image chaque jour reconstruite d’un univers de plus en plus factice. Cette affaire n’intéresse pas les français ? C’est bien dommage.

9 novembre 09

Sans acrimonie

Classé dans : Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 16:58

Le propre des écrits intelligents, c’est qu’ils amènent le lecteur à réfléchir, que l’on soit d’accord ou non avec l’auteur. A ce propos, je viens de lire un billet de Philippe Bilger qui m’a plongée dans de profondes médiations. Celui-ci regrette que, lors d’une récente émission, le journaliste Nicolas Demorand n’ait pas fait preuve de la même acrimonie à l’égard d’Henri Guaino que de Marine Le Pen.

Acrimonie. Voilà un mot peu usité de nos jours. Il m’a interpellée, ce mot. Je lui trouve une sorte d’élégance pointue et menaçante. Vous sentez ce A majestueux qui tout de suite se crispe, grince et s’aiguise comme une lame ? C’est étrange parfois les mots, il suffit de les entendre, de les goûter en les prononçant pour ressentir leur sens. Il arrive d’ailleurs qu’on se trompe et que l’on cultive longtemps cette erreur originelle. C’est pourquoi, avant de vous parler de l’acrimonie appliquée à l’art de l’interview, j’ai été en vérifier le sens pour m’assurer que je le comprenais correctement. Je l’avais bien senti ce mot dont on me dit qu’il signifie “mauvaise humeur qui s’exprime par des paroles acerbes”. Philippe Bilger a raison de dire que si un journaliste fait preuve d’une humeur acerbe à l’encontre de Marine Le Pen, il n’y a pas de raison pour qu’il n’en fasse de même avec Henri Guaino, sauf à considérer qu’il y aurait d’un côté un politique labellisé et donc respectable et de l’autre une sorte de sous-politique que l’on invite à s’exprimer tout en signifiant qu’un traitement spécial doit lui être réservé.

La curiosité pure

Pour autant, je ne crois pas qu’un journaliste doive être acrimonieux envers qui que ce soit. L’humeur, bonne ou mauvaise, n’a pas sa place dans une interview. Le journalisme est avant affaire de curiosité, une curiosité neutre, émancipée de tout jugement de valeur, factuelle. Précisément parce qu’on nous demande de relater des faits, pas d’exprimer nos préférences ou nos dégoûts.

Entre l’acrimonieux et le beni-oui-oui, il y a je crois une place pour la curiosité pure, celle qui ne s’embarrasse ni de préjugés ni de jugement de valeur, qui questionne pour savoir, comprendre, éventuellement révéler ce qui est caché. Et qui revient à la charge si besoin est, jusqu’à obtenir des réponses ou bien un silence définitif, lequel, à défaut d’être une réponse, constitue une information. L’acrimonie, ou au contraire la sympathie, n’ont d’autre effet que de polluer l’exercice, de l’extraire du factuel objectif pour le faire entrer dans la sphère glissante du rapport personnel et subjectif. Le risque est grand alors de perdre de vue l’information que l’on cherche pour s’embourber dans une querelle d’ego entre interviewer et interviewé en prenant le public à témoin de ce qui vire souvent assez vite au combat de catch, avec tout ce que ce sport peut avoir de scénarisé et de factice. Ou bien en cas de sympathie à cette collusion trop souvent critiquée par le public entre gens de presse et politiques.

Ni trop près, ni trop loin

Et puisque je vous parle d’interview, avançons un peu dans l’exploration de l’exercice. Ces deux dernières semaines, j’ai réalisé en moyenne 3 interviews par  jours sur trois dossiers différents. Dans mon cas, il ne s’agissait pas de publier ces interviews en tant que telle sous la forme d’un article appelé “interview”, mais de recueillir la matière première nécessaire à la rédaction de 3 articles. Je sais que c’est souvent une épreuve pour celui qui est interviewé. Qui est le journaliste en face de lui, qu’attend-il, que fera-t-il des propos recueillis, comprend-il seulement ce qu’on lui dit ?  On sait moins en revanche ce que pense le journaliste. Pour nous, c’est un exercice épuisant. Nouer le dialogue avec quelqu’un suppose de se ”brancher sur la fréquence de l’interlocuteur”, de comprendre comment il fonctionne. Il faut, je crois,  entrer dans la logique et j’oserais même dire dans l’esprit de l’autre. Mais une fois qu’on est là, se pose alors une difficulté, celle de conserver la distance nécessaire à la critique. Rien n’est plus périlleux en effet que d’entrer sur le terrain de l’autre. C’est à partir de là qu’on peut se faire balader, perdre ses repères, se laisser engloutir dans la langue de bois ou dans une stratégie de manipulation. Trop près ou trop loin, c’est l’éternelle question de la distance pour le journaliste, l’une des plus difficiles à résoudre.

Une réalité si difficile à appréhender

Si vous voulez comprendre la complexité de l’exercice, je vous recommande la lecture de ce billet de Maître Mô. Il s’agit du témoignage d’un pédophile, lequel a attiré d’ailleurs d’autres confidences similaires. Si vous avez le temps, lisez les commentaires. La plupart des commentateurs se prêtent à l’exercice de la curiosité, sans acrimonie justement, en essayant simplement de comprendre. En ce sens, ils se comportent un peu comme des journalistes qui enquêtent sur un sujet. Je salue au passage l’opportunité ainsi offerte d’instaurer un dialogue avec des personnes habituellement stigmatisées et de découvrir cette part d’humanité commune qui nous lie tous, quelque soit le côté de la loi où l’on se situe.  Mais vous verrez aussi qu’à force de comprendre, certains en viennent presque à cautionner non pas la pédophilie en général, mais le raisonnement de leur interlocuteur, par humanité, par empathie, parce qu’ils ne sont plus face d’un concept mais de la complexité d’un être humain. Voilà à quoi nous sommes confrontés quotidiennement nous les journalistes. A cette fichue réalité toujours beaucoup moins caricaturale que l’idée que l’on s’en fait. Au passage, c’est pour cette raison que je ne crois pas au “journalisme en pyjama”, autrement dit à un journalisme de commentaire derrière un écran. Il faut se “colleter” à la réalité pour en mesurer toute l’infinie complexité. Mais revenons au sujet. En lisant le billet et les commentaires, vous comprendrez pourquoi il peut y avoir des erreurs, des biais, de la subjectivité, des influences dans un récit journalistique. Simplement parce que la réalité est infiniment complexe à appréhender, mouvante, incertaine, contradictoire. Nous avons parlé dans un billet précédent de l’objectivité journalistique et certains m’ont rétorqué qu’elle n’existait pas et que c’était une fumisterie de prétendre le contraire. Ce n’est pas vrai, la quête de la vérité est simplement un chemin long, difficile, semé d’embuches. Nous ne faisons jamais au mieux que l’effleurer. Ceux qui prétendent avec arrogance détenir la vérité objective simplement parce qu’ils sont journalistes ont tort. Ceux qui nient la possibilité d’atteindre à une certaine forme d’objectivité ou de présentation équilibrée et contradictoire de plusieurs vérités risquent à mon sens de cautionner involontairement bien des dérives. Je crois au fond qu’il faut conserver cette exigence de représentation au plus juste de la réalité en sachant qu’on n’y arrivera jamais totalement. Cela nécessite beaucoup d’écoute, d’humilité et surtout  un travail acharné.

5 novembre 09

Manipulation

Classé dans : Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 10:11

J’apprends en lisant @si ce matin qu’un petit groupe de journalistes privilégiés a rencontré notre président hier, lequel leur a fait des confidences en off, sans l’être totalement. En fait, si j’ai bien compris, ils devaient  raconter ce matin dans leurs journaux les humeurs du président sans préciser toutefois que c’était lui-même qui leur en avait parlé. La jolie chose journalistique que voilà.  Cela fait quelques temps déjà que les pratiques du gouvernement actuel en matière de relations avec la presse m’inquiètent. Quel flair me direz-vous ! Allons, ne soyez pas insolents avec moi. Je ne vous parle pas des évidences, des fausses interviews de l’Elysée qui ne sont en réalité que des mises en scène télévisuelles permettant d’éviter un long monologue ennuyeux. Je ne parle pas non plus de l’affaire de la vidéo volée à France3 ni de l’art en général que développe notre président pour rouler la presse dans la farine. Non, je vous parle de la personnalisation des rapports avec les journalistes. Je n’ai jamais vu aussi peu de conférences de presse à la Chancellerie  que depuis l’élection de Nicolas Sarkozy. Au début, j’ai pensé, et je l’avais dit ici, que Rachida Dati fuyait ces séances de questions-réponses collectives toujours un peu délicates, préférant recevoir quelques journalistes pour leur parler de sa vie. Pratique qui avait donné lieu notamment à cet exercice de haute voltige en matière de cirage de pompes dans Le Point. Mais il se trouve que Michèle Alliot-Marie qui lui a succédé est tout aussi invisible. Vu la réelle carrure politique de cette femme, je ne pense pas qu’elle soit du genre à fuir les journalistes. So what ? A la Chancellerie aussi on se serait mis aux “plans médias” ? On aurait décidé de choisir les journalistes que l’on rencontre ? Un son ici, un plateau télé-là ? Une interview dans tel quotidien ? Ce serait fini les grandes explications collectives sur le budget du ministère, ou sur le lancement d’une réforme ? Evidemment, il est toujours plus simple d’organiser des réunions en petit comité, ça flatte la vanité des heureux élus et c’est la meilleure façon de mettre les journalistes à la botte.

Je bavardais hier avec une spécialiste de la communication, qui, dans l’une des très grandes affaires médiatiques du moment, m’expliquait avec une charmante naïveté comment, depuis des mois, elle travaillait au corps ses journalistes préférés, le nombre de rencontres off qu’elle avait organisées, les autorisations qu’elle avait données à certains et pas à d’autres de publier des informations, le choix de telle émission plutôt que telle autre, de ce journaliste-là parce qu’il fallait bien lui renvoyer l’ascenseur sur une précédente affaire. “On ne sait plus au fond qui manipule qui” m’a-t-elle confié en fin d’entretien avec un sourire qui se voulait une excuse. Ah ? Moi je vois bien qui manipule qui, ça me saute aux yeux même, tellement je suis allergique à la manipulation. Tout cela me donne la nausée.

1 novembre 09

Un code de déontologie moderne, enfin ! (2)

Classé dans : Débats, questions d'avenir — laplumedaliocha @ 15:21

Quelques mots dans le prolongement du billet précédent en réponse à un article de Paul Villach publié sur Agoravox. Celui-ci attaque le projet de code de déontologie de Bruno Frappat sous prétexte qu’il entretiendrait “trois erreurs traditionnelles qu’aiment à répandre les médias” (je sens poindre l’influence de Bourdieu et Chomsky). D’abord explique-t-il la distinction entre faits et commentaires sur laquelle s’appuie le code serait inopérante puisque on n’accède jamais qu’à la représentation des faits, non aux faits eux-mêmes. Certes. Si l’observation est intéressante, elle témoigne néanmoins d’une ignorance du journalisme qui serait pardonnable si elle ne se traduisait par des attaques un peu trop péremptoires à mon goût. Quand on pratique le journalisme, on sait fort bien distinguer ce qui relève de la description des faits selon la règle des 5 w (qui impose de répondre à ces 5 interrogations : who, where, when, what, why), du commentaire. Exemple : “Jean Sarkozy (who) a annoncé le 22 octobre (when) sur France 2 (where) son intention de renoncer à se porter candidat à la présidence de l’Epad (what) en raison des réactions suscitées par sa candidature (why). Rappelons que l’Epad est un organisme créé par le général de Gaulle etc. (mise en perspective). Il est heureux que ce-dernier ait enfin pris acte de la colère populaire déclenchée par un évident népotisme d’autant plus inadmissible que notre pays est en crise et, surtout, que de nombreux jeunes, eux très diplômés, ne trouvent pas d’emploi car leur père n’est pas à l’Elysée (commentaire). Alors je veux bien que l’on joue à faire de la philosophie en maniant l’exemple fameux du “ceci n’est pas une pipe” de Magritte, c’est aussi louable qu’intéressant, mais ça n’informe pas en pratique un journaliste sur ses obligations professionnelles. Or, l’objet du code est précisément de fixer des règles déontologiques susceptibles de guider les journalistes dans leur travail. Leur dire qu’ils n’accèdent jamais aux faits mais seulement à leur représentation n’apporte rien. En revanche, souligner qu’il faut s’en tenir aux faits et éviter de les mélanger avec les commentaires est tout à fait utile et même nécessaire. Rappelons à ce propos la remarquable observation d’Hannah Arendt :

“Les faits sont la matière des opinions, et les opinions, inspirées par différents intérêts et différentes passions, peuvent différer largement et demeurer légitimes aussi longtemps qu’elles respectent la vérité de fait. La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat”.

Osera-t-on me dire qu’Hannah Arendt véhiculait en écrivant cela le mythe journalistique de l’accès direct aux faits ?

Deuxième critique : le code procéderait à “une dénégation discrète de la loi d’influence” (ah, les vils journalistes manipulateurs ! ) en écrivant que le journaliste “refuse toute confusion entre information et promotion ou publicité”. L’auteur de l’article ne voit pas de différence entre information et publicité, estimant que toute communication, journalistique ou publicitaire,  emporte nécessairement une influence. C’est bien entendu exact. Mais la charte encore une fois ne fait pas de théorie de la communication, elle s’adresse d’un point de vue pratique aux journalistes et leur dit : “vous ne devez pas prêter votre plume à des opérations de publicité de quelque nature que ce soit”. Voyez à ce sujet ce billet dans lequel je relayais les inquiétudes de Laurent Habib, patron d’Havas au sujet du développement inquiétant de la publi-information. Par ailleurs, les lecteurs habituels d’@si ont dû ces derniers temps lire nombre d’articles à ce sujet chez Daniel Schneidermann. Non seulement le code ne nie pas la loi d’influence, mais au contraire il invite les journalistes à avoir conscience des conséquences positives ou négatives de ce qu’ils publient. N’est-ce pas une reconnaissance implicite de leur influence, assortie d’un appel à la responsabilisation ? La distinction entre information et publicité ne s’inscrit pas sur le terrain de l’influence mais sur celui de la différence entre rendre compte en toute indépendance d’un événement d’une part et vanter les mérites d’un produit contre rémunération ou sous la contrainte d’autre part. Chacun comprendra qu’il en va de la crédibilité de la presse.

Troisième critique : rien n’indique dans ce code ce qui fonde la décision de publier ou non une information. Si, je m’excuse, beaucoup d’éléments l’indiquent. L’obligation de hiérarchiser contenue dans l’article 1, par exemple, renvoie à la nécessité de trier ce qui est important de ce qui ne l’est pas. C’est un premier critère qui, en effet, peut prêter à discussion car il confère un pouvoir important à un organe de presse.  N’oublions pas toutefois que le pluralisme est censé corriger ce pouvoir dès lors que ce qui n’intéresse pas l’un excitera la curiosité de l’autre, sauf à croire au grand complot des médias qui se réuniraient tous les matins pour décider ensemble ce qu’ils vont cacher au public. Notez il y en a pour le penser, comme d’autres s’obstinent à considérer qu’on n’a jamais marché sur la lune. Ajoutons qu’Internet tempère de plus en plus les effets potentiellement négatifs de cette fonction attribuée à la presse. Outre l’importance ou non d’un fait qui pousse à l’évoquer ou à le taire, viennent une série de limitations à la liberté de publier une information liées au respect de la dignité, de la présomption d’innocence, de la vie privée, ou encore à l’interdiction de susciter haines, discriminations, préjugés. Sans compter l’article 3-1 qui enjoint de ne pas mettre en cause l’honneur d’autrui  sans information crédible sur les faits allégués. Tels sont les critères qui limitent la sortie d’une information. Ils ne satisferont pas les adeptes du grand complot médiatique, mais je gage que ceux-là n’auraient pas été davantage convaincus par des informations plus précises, à supposer d’ailleurs qu’elles puissent être fournies, ce dont je doute. Il n’y a que le gouvernement chinois qui sache parfaitement ce qu’il entend par important ou non en ce qui concerne l’information…

Ceux qui nient la différence entre information journalistique et publicité, ou bien encore contestent la possibilité de relater un fait de la manière la plus exacte, fidèle et objective possible au nom d’une vision idéalisée et assez théorique des choses, me donnent toujours envie de les envoyer observer durant quelques jours le fonctionnement de la justice. Ils verront que c’est une affaire humaine parfois bien éloignée d’une vision idéale de la Justice. Il n’empêche, des milliers de juges la rendent chaque jour, de même que des milliers de journalistes tentent avec plus ou moins de succès, de talent et d’éthique de rendre compte de l’actualité quotidiennement. Ils ne sont pas plus objectifs que les juges ne sont justes, mais ils tendent à l’objectivité, c’est leur mission et leur devoir. Un devoir qui est en passe d’être réaffirmé, et c’est tant mieux.

Un code de déontologie moderne, enfin ! (1)

Classé dans : questions d'avenir — laplumedaliocha @ 15:20

Bruno Frappat a achevé la rédaction du code de déontologie des journalistes, lequel a été rendu public le 27 octobre dernier. Il faut encore que le texte soit discuté par les entreprises de presse et les syndicats de journalistes, mais un pas important a tout de même été franchi. L’annexion d’un code de déontologie à la convention collective répond à une demande ancienne des syndicats de journaliste, précise le SNJ (Syndicat national des journalistes) à l’AFP, mais jusqu’à présent les organisation patronales résistaient. Celles-ci aujourd’hui se veulent rassurantes, elles ne voulaient pas d’un texte rédigé par des journalistes, mais puisque  ce code est le produit d’une collaboration entre éditeurs et journalistes, tout va bien. Ou presque. Le SNJ regrette en effet de n’avoir pas participé aux travaux, ce qui pourrait compliquer les négociations à venir.

Pourquoi un code ? Parce qu’il faut renouer avec la confiance du public souligne Bruno Frappat, et parce que l’apparition du numérique a changé les règles du métier. Alors il a préféré réunir un comité des sages et préparer un texte, plutôt que laisser l’Etat s’en occuper. On voit mal en effet le gouvernement Sarkozy prendre sa plume pour définir les obligations déontologiques des journalistes. Le procédé eût été choquant et le résultat inéluctablement rejeté par la profession. Au demeurant, dans tous les métiers, ce sont les professionnels eux-mêmes qui édictent leurs règles de déontologie.

Mais que dit donc ce projet de code ? Allez voir, il est ici. Vous pourrez le comparer utilement aux deux textes qui l’ont précédé :  la Charte professionnelle des devoirs des journalistes français, adoptée en 1918 et la Charte de Munich de 1971 signée par l’ensemble des syndicats de journalistes européens. Voyez également cet article de wikipedia qui synthétise assez bien la question.

Mais alors, me direz-vous, quel peut être l’intérêt d’un nouveau code alors qu’il en existe déjà au moins deux, dont un français et un européen ? Cet intérêt est triple. D’abord en pleine crise de confiance, il n’est pas inutile de réfléchir sur les valeurs de la profession et de les acter dans un texte solennel. Ensuite depuis 1971, la profession a changé, notamment sous l’influence d’Internet. Il fallait donc moderniser les textes existants. Enfin, le projet de code a vocation à être annexé à la Convention collective des journalistes, ce qui lui conférera une force juridique supérieure à celle des chartes existantes.

En comparant les anciens textes avec le code de Frappat, on observe que les principes fondamentaux demeurent les mêmes depuis un siècle (vérité exactitude, indépendance, respect de la vie privée, devoir de rectification en cas d’erreur etc), simplement il nécessitaient d’être adaptés à notre époque et sans doute aussi mieux explicités. Une lecture attentive donne le sentiment que la rédaction du code est partie des critiques les plus habituelles contre la presse (journaliste manipulés, refusant  de reconnaître leurs erreurs, se jouant du droit de réponse, portant inutilement atteinte à la vie privée, se complaisant dans l’émotionnel, le racolage….) pour redéfinir de façon très pratique les obligations professionnelles des journalistes. D’un point de vue formel, la grande innovation par rapport aux textes précédents consiste à définir le métier de journaliste. Signe des temps sans doute, et de la confusion qu’est susceptible d’introduire Internet dans l’appréhension du métier, dès lors que tout un chacun peut désormais s’improviser diffuseur et commentateur d’actualité via les blogs et autres.

“Le journaliste a pour fonction de rechercher, pour le public, des informations, de les vérifier, de les situer dans un contexte, de les hiérarchiser, de les mettre en forme, et éventuellement de les commenter, afin de les diffuser, sous toute forme et sur tout support.

Il le fait, au sein d’une équipe rédactionnelle, sous l’autorité de la direction de la rédaction et la responsabilité du directeur de la publication, dans le cadre d’une politique éditoriale définie”.

La définition du journalisme qui constitue le premier “chapitre” de la charte est suivie de trois autres chapitres : “le recueil et le traitement de l’information”, “la protection du droit des personnes”, et “l’indépendance du journaliste”. Vous observerez que ces 3 parties illustrent les interrogations de notre époque sur le métier. Ainsi par exemple, le journaliste est invité à être “attentif aux critiques et suggestions du public”. L’air de rien, c’est une innovation majeure car la voix du public fait officiellement son entrée dans notre déontologie, ce qui n’était pas le cas dans les déclarations précédentes. Autre signe de modernité, toute modification volontaire d’une image doit être signalée au public. Plus innovant cet article qui précise : ” Le journaliste rectifie dans les meilleurs délais et de la façon la plus visible les erreurs qu’il a pu commettre. Il doit avertir le public des manipulations dont il a pu être victime”. La charte pose également un principe que l’on pourrait qualifier “d’information responsable” et qui me parait particulièrement bienvenu : “Le journaliste doit toujours avoir conscience des conséquences, positives ou négatives, des informations qu’il diffuse”. Celui-ci se décline dans le respect de la vie privée, de la dignité et de la présomption d’innocence mais aussi sur le terrain des haines, discriminations et préjugés : “Le journaliste veille à ne pas nourrir la haine, les discriminations ou les préjugés à l’égard de personnes ou de groupes. Il ne relaie pas des réactions de lecteurs, d’auditeurs, de téléspectateurs ou d’internautes qui risquent d’entretenir ces mêmes sentiments”.

Sur le terrain de l’indépendance enfin, je trouve particulièrement bien vue la rédaction de cet article : “Le journaliste garde recul et distance avec toutes les sources d’information et les services de communication, publics ou privés. Il se méfie de toute démarche susceptible d’instaurer entre lui-même et ses sources un rapport de dépendance, de connivence, de séduction ou de gratitude”. C’est à mon sens l’un des points les plus importants du texte car il traite de l’influence la plus pernicieuse qui puisse s’exercer à l’encontre d’un journaliste, l’excessive proximité avec les sources et notamment avec les services de communication. On vous manipule de la pire des manières qui soit, sur le terrain de la flatterie, de la confiance, de la complicité, du respect de la parole donnée etc.

Globalement, ce texte me parait intelligent. En partant très concrètement des fautes stigmatisées par le public, il aboutit à un code aussi pragmatique que peut l’être ce type d’exercice. Néanmoins, j’observe qu’il n’est nulle part fait mention de l’obligation au secret professionnel alors que celle-ci fait partie des devoirs essentiels énoncés dans la déclaration française de 1918 ainsi que dans la charte de Munich. Etrange… Le SNJ regrette pour sa part qu’en face des devoirs, il n’y ait pas l’affirmation des droits des journalistes comme c’est le cas dans la charte de Munich. Ces droits sont au nombre de 5 dans la charte de 1971: l’accès aux sources, le refus de toute subordination contraire à la ligne générale de l’entreprise, l’impossibilité d’être contraint à faire quoique ce soit de contraire à sa conscience, le droit pour l’équipe rédactionnelle d’être informée des décisions de nature à affecter l’entreprise, et enfin le droit à la sécurité matérielle et morale au sein de l’entreprise. Cette absence de “droits” en contrepartie des devoirs méritera un débat, en effet. On peut toutefois considérer que l’affirmation des devoirs des journalistes implique nécessairement de la part de leurs employeurs que ceux-ci leur garantissent le moyen de les respecter. Quant au droit d’accès aux sources, il me semble être le corollaire nécessaire du droit du public à l’information. Cela étant, si ça va sans dire, on m’objectera avec raison que c’est encore mieux en le disant….

NB : Quand on cherche sur Google le code de Frappat, on tombe assez vite sur un article d’Agoravox extrêmement critique avec le projet. J’y réponds dans le billet suivant afin de ne pas allonger inutilement celui-ci.

Et merci à Paul de m’avoir alertée sur la sortie du texte au moment où je vous annonçais ma désertion provisoire du blog pour excès de travail!

28 octobre 09

In god do we trust ?

Classé dans : Invités, Salon littéraire — laplumedaliocha @ 10:06

Me voyant débordée, Gwynplaine, fidèle lecteur de ce blog,  a décidé de voler à mon secours en rédigeant ce billet. Je suis heureuse d’accueillir sur le blog un passionné de lecture doublé d’un spécialiste de bande dessinée. Aliocha.

Par Gwynplaine

arton14624-a303fMarc-Antoine Mathieu est un cas à part dans la bande dessinée, ne faisant partie d’aucune chapelle, traçant son sillon à l’écart des bandes et des mouvements. Et pourtant il fait partie de ceux qui ont contribué, dans les années 90, à sortir cet art de l’ornière sous-littérature dans laquelle il reste trop souvent (en gros et bref, après la décennie des années 70 qui consacra la bd adulte – Futuropolis, L’Echo des Savannes, Métal Hurlant, Fluide Glacial, …, ça ronronnait un peu, rien de bien excitant ne s’étant produit dans les années 80), avec notamment sa série phare (et indispensable) : Julius Corentin Acquefacques, prisonnier des rêves. Une série dans laquelle il questionne la narration en bande dessinée, réfléchit sur sa construction, tout en nous racontant les hilarantes aventures onirico-kafkaïennes de Julius Corentin, employé au ministère de l’humour. Le fond par la forme en quelque sorte.

L’incarnation

Mais là n’est pas le propos, cette introduction n’étant là que pour situer l’auteur dans le paysage du neuvième art français pour les néophytes de la chose dessinée. Le propos est son album sorti récemment, dans lequel il traite de sujets intéressant au premier chef ma blogosphère personnelle (Aliocha et Philarête en tête) : l’emballement médiatique et Dieu en personne.

Le sujet est simple : Dieu en personne descend sur terre, il s’incarne parmi les humains. Une fois son identité établie de façon certaine, la (bonne ?) nouvelle se répand comme une traînée de poudre, et c’est un emballement médiatique sans précédent.

Mais que fait donc Dieu descendu sur terre ? Rien… Il parle, beaucoup plus qu’Il n’agit, et ça, c’est insupportable au monde qui avait mis tant d’espoir en Lui. On le rend responsable de tous les maux, et c’est bien logiquement qu’une sorte de class action à l’échelle mondiale le traîne devant le tribunal. Un procès[1] s’ouvre alors, fil rouge narratif de l’ouvrage, où l’accusation aura à cœur de prouver l’existence de Dieu pour engager sa responsabilité, tandis que la défense devra minimiser son rôle voire, peut-être remettre en cause son existence.

Le tour de Dieu en 120 pages

Parallèlement à ce procès, l’auteur envisage toutes les facettes du phénomène Dieu : scientifique, journalistique, sociologique, artistique et littéraire (ou plutôt éditoriale), publicitaire, Dieu est scruté sous toutes les coutures. Pourtant on ne verra jamais son visage. Et c’est la grande force de cette bd qui révèle Dieu sans vraiment le montrer (ou serait-ce l’inverse ?). Marc-Antoine Mathieu a de plus eu l’intelligence de parler du Dieu universel, et non celui d’une religion particulière (même si l’on sent bien qu’en matière de représentation, il vient quand même de la tradition judéo-chrétienne).

Bref une bd intelligente, philosophico-mystique, truffée de paradoxes et de nonsense, faisant réfléchir tout en proposant une vision extrêmement lucide de notre société dont le matérialisme confine souvent au ridicule, une vision un brin désabusée mais franchement drôle. Mais le rire n’est-il pas la politesse du désespoir ?[2]


[1] L’intrigue se déroulant dans une société “parallèle” pourrait-on dire, que les juristes n’y cherchent aucune orthodoxie judiciaire.

 

[2] Pour rendre la dimension humoristique de cette bd, il fallait bien une chute tarte à la crème.

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