La Plume d'Aliocha

04/04/2014

Le meilleur de l’information….et le reste

Classé dans : Coup de chapeau !,questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 21:42

Vendredi matin, BFM TV était aux première loges. Pour le premier conseil des ministres de l’ère Hollande II, piloté par Manuel Valls. C’était un vendredi. Pas un mercredi. Quel changement ! Et l’on attendait les nouveaux venus. Jusqu’à ce que, ô miracle, Christiane Taubira surgisse. Un femme, de couleur, à vélo. Ministre. De la justice. Du gouvernement Hollande II. Médiatiquement, une merveille. La quintessence de l’exceptionnel.

Et pour celui qui regardait, l’horreur médiatique sans cesse renouvelée. L’effet attendu, la surenchère moisie, comme dans un mauvais film porno, où l’on sait d’avance que le réalisateur s’est mis en tête de surpasser tous les poncifs du genre, dans un poncif ultime, affligeant de mauvais goût et de sinistre prévisibilité.

Que les confrères de BFM TV me pardonnent, je sais qu’ils se savent prisonniers de l’exercice et qu’ils sont les premiers non pas à souffrir de l’information en continu, elle est nécessaire, mais de ses travers, qu’ils aperçoivent mais contre lesquels ils ne peuvent rien.

Pendant ce temps, il se passait autre chose. Par exemple, une journaliste politique de l’AFP donnait un pot d’adieu, en toute discrétion, offrant notamment à Hollande et Mélenchon l’occasion de se parler. C’est Daniel Schneidermann qui le raconte chez @si  (aux non-abonnés, je livre un extrait pour qu’ils suivent) : "au pot de départ de Sylvie Maligorne, chef du service politique de l’AFP, dont toutes les personnalités ci-dessus mentionnées ont loué le professionnalisme, l’impartialité, etc etc. Rien à redire au fait que le Tout-Etat se presse au pot de départ d’une journaliste de l’agence de presse nationale. Plus troublant est le fait que cette agence n’en dise pas un mot sur ses fils. Comme si c’était un événement privé. Un événement privé, ce rassemblement transpartis (à l’exception de tout représentant du FN, tiens tiens) dans les locaux de l’agence ? Evidemment non. Mais traité comme tel. Avec une discrétion qui trahit la crainte que les exclus (suivez mon regard) aillent y dénoncer la connivence de l’agence avec "l’UMPS". Et si bien protégé, donc, qu’à l’heure où furète le matinaute, rien ne transpire en ligne de la teneur des apartés, des plaisanteries, du "small talk" entre les uns et les autres. Malgré la densité de journalistes de la presse traditionnelle au mètre carré. Ou plutôt, à cause de cette densité".

Pendant ce temps, le superbe blog Making-of de la même agence s’interrogeait sur le journaliste spectateur de la souffrance, témoin vilipendé puis remercié, insupportable voyeur nécessaire. On peut adhérer ou non à la nécessité du témoin, c’est au fond accessoire, l’essentiel ici, c’est la qualité humaine qui conduit à se poser la question et la beauté d’avouer humblement que l’on doute, que l’on s’interroge, que l’on a mal et que parfois l’on pleure.

Pendant ce temps, Pascale Robert-Diard, la chroniqueuse judiciaire du Monde, racontait avec une infinie délicatesse l’histoire de Marcel, 93 ans, condamné à 10 ans de prison pour avoir tué une femme qui avait refusé de l’aimer. Et l’homme de conclure, nous renvoyant à notre insupportable abandon de nos anciens dans des lieux dédiés et aseptisés : « Mais après tout, je suis mieux ici, en prison, qu’en maison de retraite ». Je vous recommande tous les billets sur cette affaire. 

Pendant ce temps, la même journaliste décrivait la souffrance de la première épouse d’un accusé d’assassinat, Maurice Agnelet, tentant envers et contre toutes les campagnes médiatiques de dresser une forteresse d’amour autour de leurs enfants. Enfants martyrs, enfants sacrifiés. Au sort de leur père, à la justice, au médias.

A un ami très cher qui me demandait pourquoi je n’écrivais pas de roman, j’ai répondu en lui citant le billet de Pascale sur Marcel : quand la vie offre de telles histoires, à quoi bon chercher à en inventer d’autres ?

C’est la beauté du journalisme de s’imposer jour après jour la mission de regarder le monde et de le raconter. Ce journalisme là est celui dont on dit qu’il est la condition de la démocratie. Il est plus simplement une main tendue par-dessus l’incompréhension, les préjugés, les haines et le désespoir, il est ce regard indispensable sur les autres qui nous révèle, millimètre par millimètre, la magnifique étoffe, infiniment précieuse, de notre humanité commune. Cessons de nous gaver jusqu’à l’overdose d’information en continu pour nous plaindre ensuite des médias. Il en va de la nourriture intellectuelle comme de celle du réfrigérateur, elle doit être consommée avec discernement. Parfois, nous avons besoin de BFM TV, d’autres fois, des articles de Pascale. Face à l’offre quasi-illimitée d’information, il n’y a pas de bons ou de mauvais supports mais simplement des citoyens plus ou moins responsables dans leur manière d’appréhender l’information.

 

20/03/2014

Vous avez dit bizarre ? Donc c’est bizarre !

J’ai écouté hier la passionnante interview d’Eva Joly dans laquelle elle fait des révélations à Canal Plus sur l’affaire Kerviel. La vidéo est ici (c’est la deuxième de l’article). Puisque nous allons en commenter une partie, je vous invite à la regarder avant, pour vous faire votre propre opinion, puis a revenir ici (si vous le souhaitez).

"C’est la figure de la lutte anti-corruption , elle a fait trembler les puissants en France, aujourd’hui elle s’intéresse de près, de très, très près à l’affaire Kerviel. L’eurodéputée a des révélations à nous faire !" lance le présentateur pour introduire son sujet. On salive. La juge d’instruction la plus célèbre de France s’est penchée sur le dossier Kerviel, la lumière est proche. Surtout qu’elle a passé des heures et des heures sur le dossier.

Mais avant de l’entendre, on nous propose un petit reportage sur le pénitent de la finance.

Et là, scoop ! Jérôme Kerviel (notez sa tenue noir et rouge aux couleurs de son ex-banque) livre à la caméra amicale et tutoyante de Canal Plus (mode : on est cool, on dézingue la justice, les banque toussa, toussa, on rigole) une nouvelle présentation du dossier qui vaut son pesant de speculos.

En fait, Kerviel a fait gagner de l’argent à sa banque. Si !

- "Je leur ai fait gagner 1,4 milliards", dit-il. C’est vrai. Au 31 décembre 2007, il a investi deux fois 30 milliards (mars-juillet puis août-novembre) et gagné 1,4 milliards d’euros au total. Croyez-vous qu’il ai sauté de joie sur le desk, exigé un bonus proportionnel à ce gain gigantesque ? Du tout. Croyez-vous que ses supérieurs, dont on nous dit qu’ils savaient tout, aient débouché le champagne et enregistré le milliard et demi dans la case bénéfice du groupe en 2007 ? Encore moins. Vous savez pourquoi ? Parce que le trader a caché ce gain. Oui. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est lui qui le raconte dans son livre. Il est embêté, c’est trop gros. Il a beau se rassurer en se disant que personne n’a jamais été viré pour avoir fait gagner de l’argent à sa boite, il flippe de l’annoncer.  La clef du dossier est là : on ne cache pas ce qui est connu de tous. C’est cette insurmontable incohérence dans la défense du trader qui explique la sévérité des juges à son endroit. Mais revenons aux pertes. En invoquant le gain de 1,4 milliard, le trader oublie un détail : la position de 50 milliards prise en janvier 2008 qui va occasionner 6,3 milliards de pertes. C’est en soustrayant le gain de 1,4 milliard -réalisé à l’insu de la banque mais non contesté par celle-ci dans son existence – qu’on obtient la perte nette de 4,9 milliards.

Mais en fait non, grâce à JK, la banque a gagné aussi :

- 1,7 milliards. Il fait référence au crédit d’impôt lié à la perte de trading de 4,9 milliards. Comme celle-ci n’a pas été expertisée, Kerviel en déduit qu’elles n’existe pas et conclut donc que la banque grâce à lui a économisé 1,7 milliard d’impôts. CQFD. En fait, une grande banque française s’est amusée en pleine crise des subprimes à annoncer au marché qu’elle avait paumé 5 milliards, mais c’était pour rire. Très drôle en effet.

Une fois que le public est bien chauffé par la monstruosité de cette banque qui martyrise un petit breton, se gave de façon occulte de milliards d’euros et vole en plus 1,7 milliard dans la poche du contribuable (chauffe Marcel, chauffe !) on peut passer à l’interview-révélations-choc-attention-scoop-mondial-indignation-et-buzz-garantis :

"Ce qui est remarquable dans ce dossier, c’est "la mort civile"", commente Eva Joly. Qu’on me permette de noter avec amusement qu’elle s’est appropriée les éléments de vocabulaire de la défense Kerviel.  Je trouve étrange qu’une ancienne juge critique le travail de ses collègues sur la seule foi des dires d’une partie au procès, mais bon.  Cette condamnation a été prononcée sur la seule base d’une petite feuille format A4 sur laquelle la banque a écrit le montant de son préjudice, poursuit-elle. Petite feuille A4 dont on oublie de nous dire qu’elle renvoie à des pièces du dossier, aux comptes contrôlés par les auditeurs légaux, à l’enquête de la commission bancaire, et aux listings retraçant les opérations de débouclage. Mais bon.

"Très bizarrement, ils choisissent de vendre le lundi", jour où la bourse américaine est fermée, ils vont accentuer la perte, poursuit la députée.

Quelle joie pour moi d’être en mesure de rassurer la juge.

S’il y a bien quelque chose de parfaitement PAS bizarre dans ce dossier, c’est le timing du débouclage.

Rien de bizarre, absolument rien.

Flash back. Le vendredi 18 janvier 2008, la banque s’aperçoit enfin que quelque chose cloche du côté d’un de ses traders. Le lendemain samedi, elle le somme de venir s’expliquer sur la nature exacte de ses opérations. L’exercice débute à 18 heures, il est long et pénible car le trader, effrayé,  se tait. Aux alentours de minuit, on finit par retracer grâce à ses maigres déclarations mais surtout aux investigations internes, l’existence d’un gain de 1,4 milliards correspondant à des investissements non autorisés en 2007 (deux fois 30 milliards). Mélange d’inquiétude et de soulagement. En général, les rogue traders dissimulent des pertes. Celui-là, c’est pas banal, a dissimulé des gains. Quelqu’un alors pose la question mortelle : et s’il avait repris des engagements depuis le 2 janvier ? Les recherches, poursuivies toute la nuit, vont révéler le dimanche en milieu de matinée l’étendue de la catastrophe : le trader a misé 50 milliards sur le rebond des marchés alors qu’on n’est qu’au début de la crise des subprimes…. "Dommage, c’était une belle banque" murmure le patron Daniel Bouton quand on lui apprend la chose (récit d’Hugues Le Bret). Il ne sait pas alors que le CAC 40 va perdre 45% dans l’année, mais en tant que banquier il s’en doute. Le spectre de la faillite vient de faire irruption dans son bureau. Puis il se reprend et lance les opérations de sauvetage. Parallèlement, il prévient ses autorités de contrôle. En tant qu’établissement bancaire, Socgen relève de l’autorité de la Banque de France. En tant que société cotée, elle est sous la surveillance de l’Autorité des marchés financiers (AMF).

En principe, Socgen avait prévu  d’annoncer lundi au marché ses pertes sur les subprimes (2,2 milliards d’euros), conformément au souhait du gouverneur de la banque de France qui avait enjoint toutes les banques françaises de communiquer ces informations au marché. Problème, elle doit maintenant annoncer une nouvelle autrement plus grave. En tant que société cotée, elle n’a pas le choix, elle est tenue légalement de communiquer au marché immédiatement  toute information susceptible d’avoir un impact sur son cours de bourse (article 223-2 RGAMF en lien). Sauf si cette communication immédiate a pour effet d’aggraver la situation. Dans ce cas, un délai peut être accordé. Daniel Bouton va donc informer l’AMF et demander un délai pour informer le marché. Pourquoi ? Parce que s’il annonce le lendemain qu’il a une position non autorisée de 50 milliards qu’il doit céder, les fonds de pension vont jouer contre Socgen et c’est la faillite assurée. La seule solution consiste à céder les positions le plus normalement possible et annoncer ensuite au marché non pas une exposition aux conséquences incertaines, mais une perte nette et définitive. De toute façon, la position est illégale et ne peut être conservée. Sa taille est par ailleurs mortelle, ce qui est une raison supplémentaire de la couper. Sur les deux derniers points, je rappelle qu’à l’époque les fonds propres de la banque s’élèvent à 30 milliards. On dit que Daniel Bouton aurait réclamé 8 jours, l’AMF qui n’aime guère que l’on retienne des informations,  n’en accordera que 3. En clair, le dimanche soir Socgen sait qu’elle doit avoir soldé sa position au plus tard le mercredi soir suivant. Voilà pourquoi les opérations de débouclage ont débuté dès le lundi, malgré la fermeture de la bourse américaine et la situation calamiteuse des bourses asiatiques. Il n’y a là rien de bizarre. Il suffit de connaître un peu le droit boursier et un peu le dossier pour comprendre qu’il n’y avait absolument aucune autre solution.

"Si Socgen avait gardé les titres elle se serait considérablement enrichie"…lance le présentateur. Eva Joly acquiesce. A tort. Outre le fait que Mme Joly devrait savoir que la banque ne pouvait pas pour les raisons exposées ci-dessus conserver ces positions, lors du procès devant le tribunal correctionnel un tableau a montré que les positions prises par le trader pouvaient entraîner jusqu’à plusieurs dizaines de milliards de pertes selon la période de débouclage.

Pour conclure, je trouve consternant que l’on jette ainsi l’opprobre sur les banques et sur le système judiciaire avec des arguments aussi légers. Ce n’est évidemment pas propre au dossier Kerviel.  Il suffit désormais à n’importe qui de lancer dans le débat public un "c’est bizarre" pour immédiatement développer suspicion, complotisme et paranoïa. Les médias ont une responsabilité immense. Il serait temps qu’ils pensent à autre chose qu’à faire du buzz.

 

Note du 21 mars : pour les lecteurs occasionnels qui arrivent de Twitter sur ce billet, je signale que le récit complet de l’affaire depuis l’embauche du trader jusqu’au jugement de première instance est raconté dans "Kerviel, enquête sur un séisme financier" que j’ai publié en 2012 chez Eyrolles au terme de deux ans d’enquête. Par ailleurs, les 47 billets de ce blog consacrés à l’affaire sont accessibles ici

19/03/2014

Affaire Kerviel : l’arrêt surprise de la cour de cassation

Classé dans : Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 16:39
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La nouvelle est tombée à 14 heures : la Cour de cassation a confirmé la condamnation pénale de Jérôme Kerviel, mais cassé l’arrêt sur les 4,9 milliards d’euros de dommages intérêts. L’affaire sera donc rejugée d’ici un an ou deux par la Cour d’appel de Versailles. La Cour de cassation considérait jusqu’ici que celui qui inflige un dommage volontaire aux biens doit assurer la réparation intégrale du préjudice occasionné. Ici, elle déclare "lorsque plusieurs fautes ont concouru à la production du dommage, la responsabilité de leurs auteurs se trouve engagée dans une mesure dont l’appréciation appartient souverainement aux juges du fond" (page 42 de l’arrêt). En pur bon sens, on peut considérer que la décision est fondée dans la mesure où la condamnation à 4,9 milliards d’euros était absurde. Toutefois, pour les dossiers à venir, cela signifie qu’on place sur le même plan la faute du cambrioleur qui s’introduit par effraction dans une maison et l’éventuelle négligence de la victime qui n’avait pas suffisamment sécurisé son domicile. "Vous avez été cambriolé, tant pis pour vous. Il fallait acheter un bas rouge, pas un yorkshire" avait déclaré le parquet en première instance pour écarter la solution du partage du préjudice lors de ses réquisitions.

Sur les conséquences pratiques de l’arrêt qui vient d’être rendu, Jérôme Kerviel va être en principe convoqué par un juge d’application des peines pour déterminer les conditions d’exécution de ses trois ans de prison ferme. Cela risque d’être compliqué par le fait qu’il se trouve en Italie sans adresse fixe.  Quant aux intérêts civils, ils seront réexaminés et éventuellement réduits. Admettons que ce soit de moitié, il ne devra plus que 2,5 milliards d’euros. Belle avancée ! Gageons que la défense va surtout accentuer la pression pour obtenir l’expertise du préjudice de 4,9 milliards d’euros invoqué par la banque.

L’arrêt peut être consulté en intégralité ici (PDF). Pour les non juristes, la Cour résume sa décision dans ce communiqué de presse (PDF). 

Mise à jour 20/03 : je vous invite à lire les explications très complètes de Stéphane Durand-Souffland du Figaro , de Pascale Robert-Diard du Monde et de Valérie de Senneville aux Echos. Tous trois sont des chroniqueurs judiciaires aguerris qui ont suivi l’affaire depuis le départ. Ils en savent donc nettement plus que les Zola de carnaval qui depuis quelques mois hurlent à l’erreur judiciaire. J’y reviendrai. Merci aux habitués du blog de m’avoir signalé ces articles.

14/03/2014

Affaire Buisson : l’innocence du dictaphone

C’était prévisible. Le tribunal de grande instance de Paris a considéré, dans deux jugements rendus ce jour, que les enregistrements réalisés par Patrick Buisson constituaient une atteinte à la vie privée,  de même que leur diffusion par le site Atlantico et ordonné le versement par Patrick Buisson à Nicolas et Carla Sarkozy de 10 000 de provision pour dommages intérêts chacun et Atlantico à retirer et ne plus republier les propos concernés. Si le volet Carla Sarkozy ne soulevait guère de doute concernant l’atteinte à la vie privée au vu des propos reproduits et de sa qualité de "simple" épouse du Président en fonction, en revanche, le tribunal a souligné l’intérêt particulier suscité par le Chef de l’Etat, avant d’écarter la justification tirée de l’intérêt de l’information :

"Si la liberté d’expression et le droit corrélatif du public à être informé des questions d’intérêt général sont expressément prévus et protégés par l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme, le droit garantissant à toute personne l’espérance légitime de ne pas voir rendre publique une conversation tenue confidentiellement et pourtant enregistrée à son insu, lequel forme une modalité de la protection de la vie privée au sens de l’article 8 de la Convention, peut justifier une restriction de la liberté d’expression en application de l’article 10§2 de la Convention.

La prévalence invoquée en défense du principe de la liberté d’expression sur la préservation de ce droit dont la violation est pénalement sanctionnée est d’abord subordonnée au fait que l’information délivrée relève d’une question d’intérêt général.

S’il est certain que la révélation selon laquelle les conversations privées d’un Président de la République en fonction font l’objet d’enregistrements effectués à son insu par un de ses proches conseillers, est concevable, il n’est pas établi que le contenu de ces propos, tenus librement et ayant manifestement un caractère confidentiel, présente un intérêt tel, qu’il soit légitime de les diffuser en leur intégralité par souci d’information du public, étant observé qu’au jour de la publication, M. Buisson ne contestait plus l’existence des enregistrements, comme cela résulte d’un article publié sur le site Atlantico.fr à la date du 5 mars 2014 sous le titre "Sarkoleaks :  les trois trahisons de Patrick Buisson (4ème extrait) ; Il y a lieu en conséquence de faire droit à la demande de retrait présentée par M. Nicolas Sarkozy". 

Pour comprendre le dernier paragraphe, il faut se souvenir que l’un des arguments des journalistes en défense consistait à dire que la publication des propos avait le double intérêt de prouver l’existence des enregistrements et de renseigner sur le climat et les influences à la veille d’un remaniement. Le tribunal répond que les propos n’ont pas d’intérêt suffisant pour justifier l’atteinte à la vie privée et que par ailleurs l’aveu de Patrick Buisson ne rendait plus nécessaire de prouver par un verbatim l’existence des enregistrements.

Dans le prolongement de la décision Goudard prononcée mardi, celle-ci confirme la volonté de la justice d’endiguer la tentation des enregistrements clandestins et celles des journalistes d’exploiter cette mine d’informations.

En ce qui concerne l’argument de Patrick Buisson selon lequel le dictaphone se serait déclenché tout seul, le tribunal rejette cette défense en observant : "que ce n’est pas par inadvertance et de manière involontaire que l’enregistrement a eu lieu, dès lors que M. Buisson était en possession d’un appareil dissimulé à la vue de tous".

12/03/2014

Vie privée, défense d’enregistrer

On se demandait lundi si le Canard et Atlantico avaient eu raison ou tort de publier des extraits des enregistrements  réalisés par le dictaphone de Patrick Buisson, le tribunal de grande instance de Paris statuant en référé à la demande de Jean-Michel Goudard a répondu mardi matin. Aux yeux des juges, ils ont eu tort. Voyons pourquoi.

L’opinion personnelle relève de la vie privée

S’agissant de savoir si l’enregistrement en soi constitue une atteinte à la vie privée dès lors qu’il est clandestin, indépendamment de la nature des propos captés et diffusés, étant précisé que lesdits propos ont été saisis dans la voiture de l’intéressé à son insu mais qu’ils portent sur des sujets de nature professionnelle, le tribunal répond :

"M. Buisson a en tout état de cause enregistré des propos qui sont des opinions personnelles émises dans une conversation privée au sortir d’une réunion de travail entre deux personnes se connaissant et se faisant confiance, dans des conditions qui autorisait la confidence, opinions que l’intéressé ne souhaitait pas formuler en dehors de cette sphère, alors que l’expression de ses opinions ou sentiments, quelle qu’en soit la forme, appartient à sa vie privée".

Le tribunal s’inscrit ici dans le prolongement des arrêts Bettencourt de la Cour de cassation : l’enregistrement est répréhensible en raison de sa clandestinité, peu importe la nature des propos concernés. Il prend soin toutefois d’ajouter que les opinions exprimées en privé relèvent de la vie privée, même si elles sont liées à une réunion de travail.

Pour autant, les juges auraient pu considérer que les informations publiées étaient utiles au débat public et donc écarter la responsabilité des organes de presse. Hélas, ils ne partagent pas l’analyse du Canard sur l’intérêt de ces éléments…

"Si cet organe de presse a pu considérer que la révélation de ce qu’il analyse comme étant “un espionnage” au plus haut niveau de l’Etat constituait une information précise dont la publication relève de l’intérêt général, il ne rapporte pas la preuve que les propos de M Goudard dont il est dit qu’il était un conseiller non rémunéré de l’ancien président de la République, concernant telle ou telle personnalité ait un intérêt quelconque pour le public et contribue au débat démocratique. Les commentaires de fin de journée de cette personne, ne constituent ni une information nécessaire ni un élément de nature à éclairer le public sur les conditions dans lesquelles son interlocuteur indélicat avait l’habitude d’enregistrer les conversations tenues en sa présence, en utilisant un enregistreur qu’il savait pouvoir déclencher discrètement sans manoeuvre de sa part par la seule détection de la parole".

Un brin de liberté sauvé !

Fort heureusement, le tribunal rejette la demande consistant à interdire pour l’avenir toute exploitation des enregistrements concernant M. Goudard.

"S’agissant de la demande tendant à voir interdire dans l’avenir à ce journal de publier toute retranscription desdits enregistrements, M. Goudard ne justifie pas d’un péril imminent au sens de l’article 809 alinéa 2 précité, résultant de la publication de données – éventuellement issues des mêmes enregistrements – qui ne serait pas justifiée par un intérêt légitime. Dès lors, la demande ne peut être accueillie".

Rappelons que dans l’affaire Bettencourt, constamment citée dans les débats en raison de la similitude des dossiers (publications dans la presse d’enregistrements effectués à l’insu des personnes concernées), le TGI de Paris avait estimé dans sa décision du 1er juillet 2010 :

"Le seul fait que les propos tenus par Liliane Bettencourt et ses interlocuteurs aient été enregistrés sans leur consentement n’étant pas nécessairement source d’un trouble manifestement illicite, seul le contenu des informations ainsi révélées peut caractériser l’atteinte alléguée".

Le tribunal avait ensuite rappelé que le droit au respect de la vie privée pouvait céder devant la liberté d’informer, en particulier s’agissant de personnes impliquées dans un fait divers. L’examen des informations publiées dans la presse à l’aune de ces principes avait alors conduit le tribunal à rejeter la demande présentée par Mme Bettencourt de retrait des informations du site Mediapart et le versement de dommages intérêts. Hélas le 6 octobre 2011, la première chambre civile de la Cour de cassation va totalement invalider ce raisonnement en posant ce principe :

"Constitue une atteinte à l’intimité de la vie privée, que ne légitime pas l’information du public, la captation, l’enregistrement ou la transmission sans le consentement de leur auteur des paroles prononcées à titre privé ou confidentiel".

Et c’est ce même raisonnement qu’on retrouve dans la décision Goudard. Autant dire que l’affaire Bettencourt a été l’occasion pour la justice de donner un sérieux tour de vis à la liberté de la presse. 

Mais alors, un journaliste destinataire d’un enregistrement contenant des informations capitales pour le public ne pourrait plus rien en faire ? Appelée à rejuger l’affaire Bettencourt/Mediapart suite à la cassation, la cour d’appel de Versailles a répondu indirectement à cette question. Pour les juges, les journalistes auraient dû utiliser ces informations comme base d’une enquête d’investigation et non pas les publier à l’état brut : 

"Que l’exigence de l’information du public dans une société démocratique énoncée à l’article 10 de la convention susvisée, qui aurait pu être satisfaite par un travail d’investigation et d’analyse mené sous le bénéfice du droit au secret des sources, ne peut légitimer la diffusion, même par extraits, d’enregistrements obtenus en violation du droit au respect de la vie privée d’autrui, affirmé par l’article 8 de ladite convention".

Prochain épisode ?

La décision du TGi de Paris (dans une autre formation que celle ayant jugé le dossier Goudard) sur l’action engagée par Nicolas et Carla Sarkozy contre Atlantico sera rendue vendredi à midi. Il serait surprenant qu’elle se démarque de celle prononcée dans le dossier Goudard…

11/03/2014

Qui ose tirer sur les avocats ?

Classé dans : Coup de griffe,Droits et libertés,Justice — laplumedaliocha @ 11:42
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Sans doute faut-il en rire. Rire de l’étonnant déballage d’affaires qui finit par donner le vertige. Rire des rôles convenus d’une gauche vertueuse dressée la main sur le coeur face à une UMP indignée qui trépigne et hurle. Rire de trop bien comprendre qu’on ne comprend rien à cette partie de tontons flingueurs qui se joue à poil dans les palais de justice et les médias, sauf que l’enjeu est de nature électorale et concerne plusieurs futures élections, dont  la présidentielle. Sans doute faut-il se résigner à ce que la politique ne soit rien d’autre ou presque que cette guignolerie….Jusqu’au moment où l’on découvre que la défense des principes de base d’un système démocratique deviennent inaudibles, même portés par des personnalités aussi  incontestables qu’Henri Leclerc, le familier des grandes causes politiques, ou Eric Dupont-Moretti dont le verbe sert plus souvent à arracher un acquittement aux forceps qu’à défendre des idées désincarnées sur les plateaux de télévision. Même ceux-là cessent d’être écoutés et respectés dès lors que l’enjeu de leur discours touche de près ou de loin Nicolas Sarkozy. Alors on se dit qu’il n’est plus temps de rire, qu’il faut chausser ses lunettes et tâcher de comprendre.

Libé fait le procès des avocats

"Secret professionnel, le mauvais procès des avocats" tonne la Une de Libération ce matin. Il y a de quoi s’étrangler. Comment un journal comme celui-ci qui est censé avoir compris depuis belle lurette que les chiens de garde de la démocratie et les avocats partagent la même culture des droits et libertés, le même attachement à la démocratie, la même distance critique à l’égard des pouvoirs, comment un tel journal peut-il ainsi condamner les avocats quand ceux-ci dénoncent avec autant de force et d’unanimité une atteinte à un principe fondamental. Du coup on achète le journal pour comprendre. A l’intérieur, trois pages pour expliquer doctement en substance que oui le secret professionnel doit être protégé, mais pas là. Et pourquoi pas là ? Parce qu’on fait semblant de croire que les avocats réclament un privilège insupportable. Parce que la ministre de la justice l’a dit.  Et surtout parce qu’ il est évident que le clan Sarkozy agite la théorie du complot pour faire écran de fumée. Le raisonnement en réalité est assez transparent. Sarkozy est mauvais. Intrinsèquement et irrémédiablement mauvais. C’est le mal politique incarné. Donc tout argument qui, sans avoir pour objet de le défendre peut en avoir l’effet, est forcément mauvais. Par conséquent les avocats qui s’indignent du fait que leur confrère défendant le mauvais Sarkozy ait été écouté et perquisitionné sont forcément dans l’erreur, le complot ou la réaction corporatiste.

Chère indépendance…

Mais il n’y a pas qu’à Libé que les repères ont la bougeotte. Tenez par exemple, depuis hier notre garde des sceaux ne cite plus Aimé Césaire en dessinant un monde meilleur à coups de jolies phrases gorgées de beaux sentiments. Non, elle vient asséner sur un plateau télévisé que les avocats ne doivent bénéficier d’aucune imunité. Et elle en profite pour rappeler, dans un exercice qui ressemble à s’y méprendre à un placement produit, qu’elle travaille à l’indépendance de la justice, qu’elle ne peut pas intervenir, qu’il faut que justice se passe. S’agissant de l’indépendance de la justice, on se souvient en effet de la tentative d’écarter le procureur général de Paris François Falletti, ou encore de la réforme de l’indépendance du parquet qui ne verra sans doute jamais le jour si l’on en croit les syndicats de magistrats. On découvre en outre en lisant Libé que l’ouverture d’une information pour trafic d’influence contre Nicolas Sarkozy est le premier acte fort d’Eliane Houlette, le nouveau procureur financier  créé fin 2013 en réponse au scandale Cahuzac et qui a pris ses fonctions le 1er février dernier. Et l’on se souvient des confidences de magistrats lors de son installation qui s’inquiétaient de ce qu’un tel poste puisse devenir  une arme de guerre politique pour faire sortir ou enterrer les dossiers selon les convenances du moment. On ne dira pas ici que c’est le cas, mais l’hypothèse que cela se produise un jour n’apparait plus totalement excentrique, il faut bien l’avouer.

Des indignés au-dessus de tout soupçon

Mais me direz-vous, alors, si l’on met de côté l’épouvantail Sarkozy, ils sont corporatistes ou non les avocats ? J’sais pas. Regardez. Regardez qui s’indigne et dites-moi si Leclerc ou Dupont-Moretti ont l’air de rigolos défendant leur petit pré-carré pour des raisons d’argent ou de vanité. Ils volent au secours de leurs potes, répondrez-vous. "La confraternité, cette haine vigilante et souriante", écrivait un juriste d’autrefois. Les avocats c’est un peu comme les journalistes, derrière le copain sommeille le concurrent, alors l’amitié…Et puis la lettre qu’ils ont écrite a déjà recueilli 500 signatures. Il en a des potes, dites-moi, l’ami Herzog. Ils sont victimes de déformation professionnelle, tenterez-vous encore d’objecter. Très juste, mais il faut l’aimer et la protéger leur déformation professionnelle, parce qu’elle s’appelle Liberté. Ils hurlent déjà depuis plus de dix ans contre Bruxelles qui tente au nom de la lutte contre le blanchiment de leur imposer de dénoncer leurs clients. Et aujourd’hui, ils luttent en France pour que l’on ne puisse pas mettre tout le monde en taule en écoutant quelques avocats soigneusement choisis. A chaque fois, il y a toujours une soi-disant bonne raison pour rogner leur secret professionnel et par voie de conséquence les droits de chaque citoyen à avoir à ses côtés, dans les moments difficiles de son existence, quelqu’un qui fait écran entre lui et la brutalité de l’Etat. En réalité, la soi-disant bonne raison de toucher à leur secret ne résiste jamais à l’analyse.  Encore faut-il arrêter de servir le corporatisme à toutes les sauces et admettre l’impérieuse nécessité de donner à celui qui est attaqué les droits permettant de se défendre, à commencer par celui de tout confier à son avocat sans que cela puisse être révélé et se retourner contre lui.

Je ne sais même pas comment il est possible qu’un gouvernement de gauche parvienne à brouiller les esprits au point d’arriver à  ridiculiser leur indignation sur ce sujet, voire même à les humilier. Enfin si, je devine, parce que la basse politique est sur le point de tout emporter, à commencer par ce qu’elle prétend défendre : nos valeurs les plus fondamentales.

Affaire Buisson : faut-il sanctuariser la vie privée ?

Classé dans : Droits et libertés,Justice — laplumedaliocha @ 00:06

En publiant des extraits des fameux enregistrements de Patrick Buisson datant de 2011, le Canard Enchainé et Atlantico ont-ils porté une atteinte insupportable à la vie privée des personnes enregistrées ? C’est à cette question que le tribunal de grande instance de Paris va devoir répondre deux fois cette semaine. Ce lundi matin le tribunal examinait la demande en référé de Jean-Michel Goudard l’ex-conseiller en communication de Nicolas Sarkozy visant à interdire toute nouvelle publication d’enregistrements le concernant.  L’après-midi, c’était au tour de Nicolas Sarkozy et son épouse Carla Bruni de présenter la même demande, assortie d’une astreinte et d’une réparation de un euro pour les articles déjà publiés par Atlantico (et de 30 000 euros contre Patrick Buisson).

Extension du domaine de la vie privée ?

En réalité, l’issue de ces deux dossiers et donc d’une certaine manière la définition de ce qui autorisé ou non à la presse  dépendra de la conception que retiendront les juges de la vie privée. Deux analyses s’affrontent sur la question des enregistrements sauvages. Dans une acception restrictive de la vie privée, on considère que celle-ci n’est violée que si les propos concernés portent sur un sujet relatif à la vie privée, par exemple la santé ou la vie amoureuse. Jusqu’à récemment, c’est ainsi que raisonnait la jurisprudence. Dans une acception plus large, on estimera que l’enregistrement d’une personne à son insu suffit à caractériser la violation de la vie privée, quelle que que soit la nature du propos considéré.  En l’espèce, Jean-Michel Goudard se plaint d’une conversation captée dans sa voiture à son insu par Patrick Buisson. C’est cette deuxième conception qui a été retenue dans l’affaire Bettencourt et a aboutit à 4 arrêts de cassation qui affirment en 2011 : "constitue une atteinte à l’intimité de la vie privée, que ne légitime pas l’information du public, la captation, l’enregistrement ou la transmission sans le consentement de leur auteur des paroles prononcées à titre privé ou confidentiel". Précisons à ce stade que l’affaire Bettencourt n’est pas encore définitivement jugée puisqu’un nouveau pourvoi est en cours (et une QPC de Mediapart vient d’être rejetée). Ici donc, les juges devront dire si l’atteinte à la vie privée est constituée par le seul fait de l’enregistrement clandestin des conversations, ou bien entrer dans l’analyse des discussions concernées pour déterminer si elles relèvent ou non de la vie privée. Rappelons qu’en première instance, le tribunal de grande instance de Paris avait jugé s’agissant des enregistrements Bettencourt, que leur publication sur les sites du Point et de Mediapart relevaient de l’intérêt général.

Le droit de desserrer la cravate en paix

A supposer même qu’il y ait atteinte à la vie privée, les juges pourraient néanmoins refuser de sanctionner les publications intervenues et interdire d’autres publications à venir en estimant que les informations relèvent de l’intérêt public. Les avocats se sont également battus sur ce terrain. Les victimes des enregistrements  ont revendiqué la protection du droit de "desserrer la cravate" en privé et de dire des sottises sans avoir à craindre de voir ses propos immédiatement diffusés dans le public. Leurs avocats ont souligné le peu d’intérêt des propos reproduits et qualifié le journalisme consistant à publier des verbatim d’enregistrements sauvages de "journalisme de caniveau". Le Canard enchainé et Atlantico ont rétorqué  que la publication des extraits avait deux objectifs. D’abord prouver les révélations journalistiques relatives à des faits d’espionnage au sein même de l’Elysée. Ensuite, montrer en public le rôle trouble des conseillers en communication en pleine période de remaniement.  Ils ont souligné que les passages publiés avaient été sélectionnés de sorte à ne contenir aucun élément de vie privée et produit le compte-rendu intégral des bandes en leur possession pour permettre aux juges de vérifier les choix effectués. Sans surprise, l’avocat du Canard a rappelé deux affaires dans lesquelles le volatil s’est illustré : l‘affaire Calvet qui a valu à la France en 1999 sa première condamnation pour violation de la liberté d’expression (le Canard avait été injustement condamné pour avoir publié des avis d’imposition du PDG de PSA), mais aussi celles dite des "plombiers" en 1973 où le Canard, se plaignant d’être espionné, s’était vu envoyé sur les roses par un juge estimant alors que la vie privée n’englobait pas l’exercice professionnel.

L’avocat de Patrick Buisson, William Goldnadel, a livré un argument pour le moins inattendu  lors des débats en soutenant que selon son client le magnétophone à déclenchement vocal s’était mis en marche à son insu et qu’il n’avait donc jamais eu l’intention d’enregistrer des conversations privées dans une voiture, l’appareil ne servant en principe qu’à mémoriser des séances de travail.

Pour Richard Malka, l’avocat de Carla Bruni-Sarkozy, face à l’extrême facilité avec laquelle chacun aujourd’hui peut se transformer en espion et l’incroyable puissance des moyens de diffusion, cette affaire doit être l’occasion pour les juges de sanctuariser la vie privée. Au-delà du scandale politique et de l’étendue de la liberté de la presse, c’est donc une question de société qui se pose dans ces dossiers : existe-t-il encore une vie privée et si oui, convient-il de renforcer sa protection quitte à sacrifier en partie l’appétit de plus en plus exigeant pour la transparence ?

Jugement mardi 10 heures dans l’affaire Goudard et vendredi 14 à midi dans le dossier Sarkozy.

07/03/2014

Des dangers de l’approximation et aussi du silence

Classé dans : Affaire Kerviel,Comment ça marche ?,Coup de griffe — laplumedaliocha @ 13:47
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C’est intéressant d’observer une erreur au microscope puis de la suivre à la trace pour étudier la manière dont elle peut contaminer une information.  Tenez, prenons les derniers rebondissements de l’affaire Kerviel avec la visite au Vatican suivie d’un pèlerinage jusqu’à Paris. Pour ceux qui n’ont pas suivi, l’intérêt de Jérôme Kerviel pour le Pape s’est manifesté médiatiquement pour la première fois le 10 février dans le cadre d’une interview accordée au site catholique Aleteia et plus précisément au journaliste espagnol Jesus Colina. La phrase de titre « Je suis le monstre créé et recraché par la finance » va très vite tourner en boucle sur les réseaux sociaux. On retiendra aussi de cette "interview" très empathique cette formule à propos du Pape : "C’est pour moi l’image d’un phare qui montre un cap, seul à même de moraliser le système et de mettre en échec l’insupportable relégation de l’humain au second plan". Le même jour, l’auteur de l’interview publie un autre article : les 3 leçons à tirer de l’affaire Kerviel. Précisons au passage que la première est fausse. Non, on ne l’a pas laissé faire tant qu’il gagnait vu qu’en juillet 2007 il avait engagé 30 milliards et perdait déjà plus de 2 milliards, or on ne l’a stoppé qu’en janvier 2008.   Décidément passionné par le dossier, le site publie un troisième article  le 18 février qui évoque à juste titre la question de la cupidité dans la finance et la situation humaine compliquée de Jérôme Kerviel mais n’apporte rien de fondamental.

Un rendez-vous, une entrevue, une audience ?

On en était là quand le mercredi 19 février on apprend sur RTL,  (David Koubbi, l’ avocat de Jérôme Kerviel,  est proche de l’animateur vedette de la station, Fogiel de sorte que la radio relaie souvent les arguments de la défense), bref, on apprend donc que : "Après avoir écrit au pape François, Jérôme Kerviel et son avocat ont été invités au Vatican ce mercredi matin. Un rendez-vous au cours duquel ils ont rencontré le souverain pontife". Un court sujet du journaliste Jean-Alphonse Richard explique que la "rencontre" était organisée par le journaliste Arnaud Bedat – qui prépare par ailleurs un livre sur le Pape François- et que le Pape et Jérôme Kerviel accompagné de son avocat se sont parlé une bonne minute. C’était bouleversant, note le journaliste. Au passage, c’est lui qui a signé la photo qui a été reprise dans les médias, ainsi qu’en témoigne le crédit-photo sur cet article du Figaro.  Immédiatement, tous les sites de presse reproduisent l’information. L’Express annonce que : "D’après RTL Jérôme Kerviel, l’ancien trader de la Société Générale, aurait décroché une entrevue avec le pape François ce mercredi". Pour Ouest France  : "Jérôme Kerviel aurait été convié, en compagnie de son avocat, au Vatican ce mercredi matin selon RTL. Il aurait au cours de cette visite pu rencontrer le pape François. L’ancien trader de la Société générale avait auparavant écrit une lettre au souverain pontife". Le site du journal La Vie est plus précis sur le cadre de la rencontre (l’audience générale et non pas un rendez-vous), mais cite le comité de soutien et du coup retourne dans le flou :

"Jérôme Kerviel, l’ancien trader de la Société Générale accusé d’avoir fait perdre 4,9 milliards d’euros à la Société Générale, s’est brièvement entretenu avec le pape François le 19 février 2014, à l’issue de l’audience générale place Saint-Pierreselon l’AgenceImedia qui a constaté la rencontre. Jérôme Kerviel était accompagné au Vatican de son avocat, Me David Koubbi, qui a également parlé avec le souverain pontife.

Dans un tweet, son comité de soutien explique que le Breton "avait écrit au pape la semaine dernière. Une lettre suffisamment convaincante pour que ce dernier le reçoive et s’entretienne avec lui."

C’est Le Figaro qui le lendemain va apporter le correctif nécessaire dans des termes particulièrement clairs, évoquant un "coup médiatique" :

"Kerviel n’a pas été «reçu» par le Pape

Présenter «l’audience» que le pape François aurait accordée mercredi à Jérôme Kerviel et son avocat comme un geste particulier du Pape à leur égard, relève de la récupération d’image. Cet avocat et son client ont tout simplement réussi, lors de l’audience générale du mercredi qui accueillait 40.000 personnes, à se glisser au premier rang pour se faire photographier. Vérification faite par Le Figaro auprès du service concerné du Vatican, Kerviel ne se trouvait pas dans le carré des personnalités diverses à qui le Pape, sans toujours savoir à qui il s’adresse, sert la main, sous l’oeil des caméras et appareils photos. C’est donc un joli ou un désespéré coup médiatique qui a eu lieu plus qu’une bénédiction papale".

C’est ainsi qu’un information lancée de façon approximative  et reprise ensuite par tous les sites de presse peut fabriquer dans l’esprit des lecteurs l’idée que le Pape a reçu et apporté son soutien au trader dans le cadre d’une affaire judiciaire en cours, condamnant de facto non pas "la finance" mais la Société Générale et au passage la justice française. C’est impensable sur le terrain diplomatique si on y réfléchit cinq minutes, mais qu’importe, le message, bien qu’ absurde, est passé.

Kerviel, propulsé messager du Pape par les médias

L’histoire aurait pu (du ?) s’arrêter là. Sauf que une semaine plus tard, nouveau rebondissement. C’est le quotidien gratuit 20 minutes qui donne le "la" en lançant l’information avec ce titre :

"Jérôme Kerviel marche entre Rome et Paris pour relayer la parole du Pape". On y apprend qu’il a démarré à pied de Rome le 24 février et qu’il compte parcourir les 1400 kilomètres qui le séparent de Paris au rythme de 15 à 30 kilomètres par jour en faisant escale chez l’habitant pour dormir.  Source de l’article ? Des proches de Jérôme Kerviel. 20 Minutes a eu droit à une exclusivité. Dans le courant de la journée, une autre formule journalistique fait le tour des réseaux sociaux. "De retour du Vatican, Jérôme Kerviel entame une "marche contre la tyrannie des marchés"". Puis viennent les honneurs du NY Times. Comme le remarque le site Arrêt sur images en fin de journée, on en vient à penser que Jérôme Kerviel est le porte-parole du Pape.

Au point que le Vatican se sent obligé de réagir ainsi que le rapporte le journal La Croix : 

"Si Jérôme Kerviel a pu s’approcher le 19 février du pape François, à l’occasion de l’audience publique donnée chaque mercredi place Saint-Pierre, et brièvement échanger avec lui, celui-ci ne lui a jamais accordé une audience, a rappelé mercredi 5 mars à La Croix l’entourage du pape, qui aurait lui-même été irrité de cette utilisation des images.

Chaque mercredi, après son audience générale, le pape s’attarde longuement sur la place Saint-Pierre, conversant un instant avec les personnes se trouvant sur son passage.

Le 19 février dernier, l’ex-courtier de la Société générale, Jérôme Kerviel, accompagné de son avocat, avait ainsi pu saluer le pape, réussissant même à s’entretenir brièvement avec lui, alors même qu’il n’était pas dans le carré réservé aux personnes présentées officiellement au pape en fin d’audience".

Le Vatican aura donc été obligé d’opérer deux mises au point pour corriger les approximations médiatiques sur cette rencontre.

Et voilà comment, à coups de petites imprécisions disséminées ici et là, de faits un peu arrangés et d’événements indépendants les uns des autres mais habilement reliés entre eux, on parvient à dérouler une histoire.  Mais, objecterez-vous, le système s’est corrigé avec les mises au point réalisées par le Figaro et La Croix. En effet. Tard, bien trop tard. C’est la première impression qui compte, ensuite chacun passe à autre chose, en conservant à l’esprit un message biaisé. Seules les personnes particulièrement intéressées trouveront la bonne information. Et surtout, le correctif n’a pas surmonté la barrière de la langue si j’en crois l’article enamouré que consacre au sujet  le New-York Times. (Et qu’on ne vienne plus jamais me vanter le professionnalisme de la presse anglo-saxonne !).

Un si dangereux silence…

Cette affaire révèle une autre faille du système médiatique, fort inquiétante. Parmi les journalistes qui se sont intéressés à l’affaire depuis le départ et surtout qui ont suivi les deux procès, soit plusieurs dizaines de confrères, il n’y en a pas un seul qui ne sourie aujourd’hui à la vue de l’agitation médiatique orchestrée par la défense. Si je le dis, c’est parce que nous venons précisément  de nous réunir dans un cadre associatif et que nous avons discuté de ce sujet parmi d’autres puisqu’il faisait l’actualité. Pour ceux qui connaissent le dossier en effet, – et qui ont donc au minimum assisté aux deux procès qui ont duré trois semaines chacun et lu à peu près 300 pages de décisions de justice sans compter l’examen des pièces  et les interviews avec les parties, des experts etc. – l’intéressé a commis des infractions qu’il reconnait lui-même et a été condamné. C’est hélas ce qui arrive à des milliers de personnes chaque année en France. Si l’on s’en tient aux affaires de rogue traders, elles se finissent la plupart du temps en prison. Il n’y a donc ici rien d’exceptionnel, nulle trace avérée de de scandale, ni de complot. Seuls ceux qui débarquent en fin de dossier, de Jean-Luc Mélenchon à Denis Robert en passant par Martine Orange de Mediapart, et n’ont visiblement affaire qu’à une seule source, trouvent encore étranges, bizarres ou surprenants des éléments examinés par la justice sous toutes leurs coutures, en public et à deux reprises.  C’est Pascale Robert-Diard du Monde qui exprime le mieux  la différence de vues entre ceux qui ont travaillé sur l’affaire et les autres dans ce remarquable billet intitulé "Le paradoxe Kerviel". Le seul aspect discutable du dossier c’est la condamnation à indemniser la banque à hauteur du préjudice, soit 4,9 milliards d’euros. En principe, la réparation intégrale du dommage par celui qui l’a occasionné parait une règle parfaitement équitable. Mais il arrive que dans des cas exceptionnels, l’application du droit aboutisse à un résultat dont la pertinence interroge. C’est le cas ici. Et la situation se trouve aggravée par le fait que le trader refuse de négocier avec la banque – qui n’a aucun intérêt en termes d’image à lui réclamer cette somme absurde – car il continue de s’accrocher à la thèse de la complicité et de contester la réalité de la perte. Voilà pourquoi les journalistes sourient, parce qu’ils savent tout cela et qu’ils prennent donc la juste mesure de cette agitation.

Mais alors pourquoi n’écrivent-ils pas ce que vous nous expliquez là, me demanderez-vous ? Parce que d’autres sujets les absorbent. Parce que celui-ci est un non sujet. Il n’y a pas d’information, c’est de la communication pure à quelques jours de l’arrêt de cassation qui risque de rendre sa peine de prison exécutable. Parce que le silence leur parait encore la meilleure réponse à opposer à une agitation absurde et même à certains égards assez détestable quand elle s’emploie à rallier de force le Pape à la cause d’un plaideur dans le cadre d’un procès en cours. Seulement voilà. Leurs titres, eux, ont besoin de faire du remplissage. De fait, si les chroniqueurs judiciaires et les journalistes d’investigation des grands médias se taisent, d’autres voix et d’autres plumes des mêmes supports relaient la dépêche AFP et donnent ainsi une audience imméritée et absolument pas nuancée à une campagne de communication fort discutable. Il faut dire que cela permet de pondre un sujet à peu de frais. Il suffit de prendre la dépêche et d’y ajouter trois phrases tirées des déclarations du comité de soutien sur twitter. La presse étrangère embraye sans disposer d’informations contradictoires, ni en chercher par elle-même d’ailleurs – . C’est un autre travers du système. A part les journalistes spécialisés en matière de justice, les autres ignorent superbement le fait que dans un procès, il y a plusieurs parties et donc plusieurs versions de la réalité et qu’on ne saurait par conséquent n’ en relayer qu’une seule, sauf à livrer une information tronquée. Et voilà comment le silence des spécialistes d’un dossier contribue à laisser prospérer des informations de fort médiocre qualité pour ne pas dire franchement erronées.

27/02/2014

Et soudain…Bobin !

Classé dans : Salon littéraire — laplumedaliocha @ 11:47
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product_9782070144259_195x320Avez-vous remarqué à quel point nous lisons, depuis Internet ? Tout le temps, partout. Le visage rivé à nos écrans d’ordinateur au bureau, de smartphone partout ailleurs, nous lisons, encore et toujours. La preuve, vous êtes en train de me lire, et c’est en lisant, un tweet, un mail d’alerte, que sais-je encore que vous êtes arrivé ici avant de repartir ailleurs, lire autre chose. J’envie ceux qui ne sont pas saisis de lassitude à force d’être assaillis de mots jour et nuit. Des mots souvent criards, des mots usés, des mots de médias, creux et boursouflés, des mots insensés, des mots nausée.

J’en étais là quand j’ai décidé d’aller dans un musée de vieux mots de papier. On appelait cela une librairie en mon temps. Il en reste quelques unes qui ne vendent que des livres, mais les plus grandes proposent aussi des écrans, des affiches et des moules à gâteaux. Faut ce qu’il faut. Toujours est-il que mon musée de vieux mots de papier à St Germain-des-Prés contenait lui aussi tant de mots que j’ai failli ressortir. Ils hurlaient en silence sur leurs couvertures, étalés ou bien debout, sur face ou sur tranche, en vrai et en photos. J’avais envie de silence. C’est étrange n’est-ce pas de chercher un livre contenant du silence ? Je l’ai trouvé. Il s’appelle La Grande vie, il est signé Christian Bobin. "Les palais de la grande vie se dressent près de nous" raconte la quatrième de couverture. Vous entendez le silence abyssal de ces palais ? Je l’ai feuilleté. On y parle de la joie atomique qui monte à la gorge de l’oiseau juste avant de chanter. Avant de chanter. "Aujourd’hui on n’écrit plus de lettres. C’est comme s’il n’y avait plus d’enfant pour jeter sa balle de l’autre côté du mur. Le monde a tué la lenteur, il ne sait plus où il l’a enterrée" écrit le poète. A mon avis, le monde a aussi tué le silence. C’est en lisant Christian Bobin que j’ai compris ce que je cherchais dans mon musée de vieux mots de papier. Un écrivain qui sache poser des mots précieux sur un écrin de silence ou bien qui les propulse dans le ciel en les regardant danser. Les mots papillon du poète ont une âme, c’est ce qui les distingue des mots gris qui nous assaillent. "Je jette le filet de mes yeux sur les eaux du monde détruit, puis je le ramène à moi et je sauve les poissons d’or". Christian Bobin confie ici que l’écriture est une guérisonC’est vrai, le poète, ce poète, guérit le lecteur du bruit. Et puis il fait des pansements aux mots pour qu’ils cessent de saigner leur sens à en mourir à force d’être malmenés…

Christian Bobin, La Grande vie  - Gallimard 2014- 121 pages, 12,90 euros.

09/02/2014

L’avénement de "Libéland"

Classé dans : questions d'avenir — laplumedaliocha @ 14:30
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202549"Nous sommes un journal,

pas un restaurant,

pas un réseau social,

pas un espace culturel,

pas un plateau télé,

pas un bar,

pas un incubateur de start-up…" 

hurle la Une de Libération datée des 8 et 9 février.

Un Flore du 21ème siècle ?

A l’origine de cette  colère, se trouve le projet des actionnaires de Libération – sur fond de graves difficultés économiques – de déménager la rédaction du journal en banlieue et de transformer le siège historique, avec le concours du célèbre designer Philippe Starck, en un Café de Flore du 21ème siècle, "carrefour de toutes les tendances politiques, économiques et culturelles" qui serait porté, expliquent les actionnaires dans un lettre reproduite dans le journal  "par la puissance de la marque Libération, sa légitimé historique et graphique unique dans l’histoire de la presse française et peut-être mondiale, forme de synthèse entre les deux plus grandes révolutions sociétales et libertaires de l’histoire moderne que furent les années 60 et celles, actuelle, du numérique". Ces grandes manoeuvres stratégiques, annoncées vendredi, s’accompagnent d’une réduction des effectifs (départs en retraite non remplacés), de salaires revus à la baisse et autres joyeusetés du même ordre  dont l’annonce avait déjà déclenché une grève la veille. On comprend l’émotion de la rédaction. C’est le dépeçage du journal qu’on lui annonce. La symbolique est si lourde qu’on est tenté de s’interroger sur le point de savoir si les actionnaires ont compris un jour ce qu’était un journal et comment fonctionnaient les journalistes qui le conçoivent quotidiennement. Bref, envoyer les hommes et les femmes qui incarnent Libération en banlieue, leur serrer la vis de surcroît et leur annoncer que la marque, leur marque, celle d’un quotidien d’information générale, parce qu’elle est considérée comme le seul actif de valeur, sera désormais utilisée essentiellement pour couvrir des activités de parc de distraction pour bobos branchés, mazette ! On imagine sans difficultés ce que doivent penser les journalistes de ce projet qu’ils surnomment "Libéland" : ah, si seulement l’argent qu’on va dépenser à élaborer cette bouffonnerie était utilisé dans un vrai projet éditorial…

Libéland, what else ?

9782707146083Hélas, il se pourrait que les actionnaires aient raison, si ce n’est dans la méthode (calamiteuse humainement et donc économiquement), du moins en partie sur le fond. Pour le comprendre, il faut être entré une fois chez Nespresso. Le génie marketing de la marque a été de remplacer la vente d’un objet, ici un paquet de café, par la monétisation de l’accès à un univers, celui du café. C’est ainsi qu’elle a installé dans presque tous les foyers une machine sophistiquée, donnant accès à un espace infini d’expériences sensorielles présentées sous forme de capsules bariolées, elles-mêmes insérées dans des coffrets. Avec Nespresso, on ne boit plus du café, on pénètre, en qualité d’hôte de marque dans l’univers du Café avec un grand C. Cette nouvelle économie là, un intellectuel américain l’a théorisée dans un livre remarquable publié en 2000 : L’âge de l’accès. L’auteur, Jeremy Rifkin,  y explique ( avec de nombreuses mises en garde) que dans un Occident suréquipé, il n’y a plus rien à vendre, et surtout pas des objets (qui a besoin de 3 voitures et 4 presse-purée ?), non, tout ce qu’on peut encore imaginer monétiser, c’est l’accès à des expériences de vie dans des univers, et tout particulièrement dans le domaine culturel qui constitue le nouveau champ d’expansion du capitalisme. "Nous ne vivons pas seulement de pain et de vin mais d’idées et de pensées. Si l’ère industrielle a nourri notre être physique, l’âge de l’accès s’adresse essentiellement à notre être mental, émotionnel et spirituel. Du contrôle des échanges de biens, on est en train de passer au contrôle des échanges de concepts. Au 21ème siècle ce sont les idées qui font le plus en plus l’objet de transactions commerciales, et les individus doivent acheter l’accès à ces idées et aux supports physiques qui les véhiculent. La capacité de contrôler et de vendre des pensées est l’expression suprême du nouveau savoir-faire marchand".  Mais, objectera-t-on, dans ce cas les journaux devraient se porter mieux que jamais si les idées sont les dernières choses vendables dans nos contrées. Hélas, c’est plus compliqué, on ne peut plus vendre l’objet "journal", ni même la denrée immatérielle dénommée "information", il faut proposer l’accès à une expérience culturelle autour de l’information. Peu ou prou, les journaux français s’y mettent doucement via des services accessoires offerts à leurs abonnés. Chez les nouveaux médias, on observe du côté de Mediapart une vraie dynamique pour cristalliser une communauté de lecteurs autour d’une "culture Médiapart" à travers l’organisation d’événements et de débats divers et variés. L’abonné n’accède pas seulement à une information, il intègre un univers au sien duquel il est invité à partager une expérience de l’information vécue comme un engagement citoyen.

Une histoire de contenant et de contenu ?

Qu’ils le fassent en toute conscience ou de façon purement intuitive, la plupart des titres de presse écrite anciens ou modernes flirtent aujourd’hui avec ces pistes de développement. A ma connaissance, Libération est le projet qui va le plus loin dans cette direction. En lisant la présentation par les actionnaires de leur projet, on comprend que l’exploitation de l’immeuble historique est conçue comme un "relais de croissance" qui doit permettre de sauver l’entreprise et donc le journal. Toutefois, s’agissant de ce-dernier, rien n’est indiqué concernant une éventuelle nouvelle offre éditoriale. En revanche, les actionnaires notent que Libération s’inscrira "non plus comme un seul éditeur de presse papier, mais comme un réseau social, créateur de contenus, monétisable sur une large palette de supports multimédias (print, vidéo, TV; digital, forums, événements, radios…)". "Un réseau social créateur de contenus…"voilà l’exemple type de vocabulaire qui a sur un cerveau de journaliste l’effet d’un crissement de craie sur un tableau noir. Un journal, ce n’est pas un "contenant" qu’il s’agirait tous les jours de remplir de "contenu". Certes, il existe une maquette, rigide, dictant des formats de sorte que techniquement l’activité consiste en effet à remplir des cases vides et à présenter l’objet fini à la vente. Mais le "contenu", c’est un regard sur le monde, encadré par une déontologie, pétri de valeurs, c’est parfois du sang et des larmes, d’autres fois des idées qui peuvent faire basculer un tyran, c’est une photo qui vous arrache les tripes prise par un professionnel qui a failli y laisser sa peau, c’est le cri de rage d’un peuple opprimé, la dénonciation légitime d’un scandale politique, l’alarme d’un lanceur d’alerte. C’est cela le journalisme, pas toujours c’est vrai, pas tout le temps, mais quand même souvent.

De fait, s’il est un point faible, peut-être pas dans le projet mais au moins dans sa formulation, c’est le silence assourdissant concernant le coeur de Libération autrement dit, le journalisme. Nespresso a sans doute révolutionné le commerce du café, mais il vend du café, et du très bon. Libération-réseau-social-café-de-Flore n’a une chance de rencontrer le succès que s’il est clair pour ses actionnaires que l’information reste le coeur du projet, le sang de la marque, l’âme de sa patte graphique.

Bonne chance, confrères !

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