L’actualité est riche, mais mon temps est compté. Tant pis, je m’en tiendrai à vous signaler en vrac quelques articles qui ont retenu mon attention.
D’abord cette réflexion (gratuit) de Daniel Schneidermann sur les aides d’Etat à la presse Internet. Vous verrez en le lisant ce qui fait la différence entre un patron de presse journaliste, comme c’est le cas d’@si , et un gestionnaire uniquement préoccupé de rentabilité. Les questions qu’il aborde sont fondamentales mais trop souvent tranchées aujourd’hui dans les groupes de presse par des gens qui refusent d’entendre les observations de la rédaction, notamment sur le terrain déontologique, et s’en tiennent à de pures considérations économiques. Il est évident qu’une entreprise, fut-elle de presse, ne peut mépriser les impératifs d’une bonne gestion. Mais une entreprise de presse ne peut pas non plus faire l’impasse sur les questions abordées par Daniel Schneidermann relatives à l’indépendance.
Ensuite, ce papier au vitriol de Marianne 2 sur la journaliste Françoise Degois qui vient de quitter France Inter pour rejoindre Ségolène Royal. Et puisqu’il vaut mieux en rire, l’intervention des Fatals Flatteurs lors d’une interview de Florence Françoise Degois sur son livre est un grand moment de bonheur. Voyez également sur le même sujet l’article de Rue89 ainsi que ce cri du coeur de Télérama qui met en exergue un aspect important du sujet : l’attractivité de la communication sur les journalistes qui devient de plus en plus forte au fur et à mesure que la presse s’enfonce dans la crise. Sans oublier le dossier d’Arrêt sur images (payant). Cette affaire ne manquera pas, j’en suis sûre, d’attirer des commentaires peu laudateurs sur les journalistes en général. Je rappelle donc au passage que deux journalistes ont refusé la légion d’honneur au début de l’année. Alors évitons les généralisations hâtives qui sont autant d’injustices à l’égard des professionnels rigoureux.
Mediatrend en profite pour rebondir sur la question du code de déontologie des journalistes et remarque notamment le faible intérêt que suscite le projet dans la presse. Il est vrai qu’il y a eu assez peu d’articles sur le sujet. Sans doute les titres de presse ont-ils considéré que cela relevait de la cuisine interne de la profession qui-n’intéresse-pas-les-français. Par nature, les journalistes sont plus curieux du monde que d’eux-mêmes. C’est pour cela qu’ils sont si mal connus et mal compris. Mais en l’espèce, c’est dommage car il me semble que le sujet concerne autant le public que nous.
Chez Marianne2 de nouveau, et toujours sous la plume de Regis Soubrouillard qui ne va pas se faire que des copains cette semaine, un article intéressant sur Christophe Barbier et la Sarkozie, en l’espèce, Philippe Courroye et Jean-Noël Tassez. Trop près, trop loin, éternelle question…
Et puis enfin, cet article d’Elisabeth Lévy que je trouve remarquable sur l’homoparentalité. Aucun rapport avec le journalisme, quoique…. Cela faisait un bout de temps qu’elle n’avait pas écrit et je m’ennuyais. J’ai donc bondi sur ce papier, tout en songeant que c’était sans doute cela un bon journaliste, quelqu’un dont on guette la signature avec impatience en sachant qu’on ne sera pas déçu, pas forcément parce qu’on est d’accord mais simplement parce que le sujet est traité de manière intelligente et sort des sentiers battus.

Paresseux les journalistes ?
Le journalisme est un métier où l’on compte à peu près tout, le temps qu’il nous reste avant le bouclage, le nombre de signes de nos articles, les pauvres sous qu’on touche en fin de mois, les gens qu’on se met à dos pour avoir osé dire des vérités désagréables, les centaines de communiqués de presse qu’on reçoit chaque jour, tout donc, sauf le temps qu’on consacre à explorer un sujet pour en rendre compte.
Alors, je me suis mise à compter dernièrement, comme ça, pour vous en parler. Je rends aujourd’hui une enquête de 15 000 signes qui occupera trois pages dans un journal. On ne m’avait laissé qu’un mois pour la réaliser et elle venait en plus de ma charge de travail habituelle, soit 3 papiers par semaine en moyenne. Eh bien voyez-vous, je me suis aperçue que j’avais interviewé 11 personnes, ce qui représente environ 15 heures d’entretien. De vrais entretiens, en face à face. Au préalable, j’avais passé 2 heures environ à réfléchir au sujet et 2 heures également à identifier les personnes à interroger et à les contacter. Les entretiens terminés, il a fallu retranscrire les notes (11 pages, soit deux heures), réfléchir au plan, écrire un premier draft (1 heure) puis un second qui sera la version définitive (4 heures). Le plus difficile est de trier au milieu de la masse d’informations recueillies celles qui sont importantes puis de leur donner forme. Mais pas n’importe quelle forme. L’angle a été déterminé à l’avance avec le rédacteur en chef, il faut donc le respecter, sauf à le redéfinir avec lui si au fil des investigations on s’aperçoit que l’idée de départ était mauavise. Mais surtout, il faut tout à la fois raconter le plus fidèlement possible ce qu’on a observé et en même temps essayer d’en exprimer le sens. Le 11 novembre aux alentours de 19heures, tandis que certains d’entre vous sans doute profitaient d’un repos bien mérité, je renvoyais à mes 11 interlocuteurs leurs citations. Pour chacun, j’ai vérifié que je respectais fidèlement ses propos, que j’avais retenu l’essentiel du message, que ce que je lui faisais dire n’était pas susceptible d’être mal interprété en fonction de l’endroit où j’avais placé la phrase. Ils ont eu l’amabilité de me donner les informations que je cherchais, le moins que je puisse faire en retour, c’est de ne pas les placer dans une posture délicate. Or, voyez-vous, le problème avec un article de presse, c’est qu’il suscite au choix l’indifférence du lecteur ou une attention quasi-inquisitrice selon que celui qui vous lit se sent plus ou moins concerné par vos propos et ceux surtout des personnes que vous avez interviewées. Un mot de travers, une virgule mal placée et hop, c’est la curée. Ceci m’a encore pris une heure.
Hier soir enfin, j’ai repris tous les mails de réponse que j’ai reçus et qui corrigent un mot ici, en ajoutent un là. Il n’y a eu aucune censure, aucune phrase dont le sens ait été modifié, mais presque tous ont jugé nécessaire d’apporter un petit amendement. Ensuite, il a fallu tout relire, vérifier les noms, les dates, rédiger un titre, un chapeau (phrase d’introduction entre le titre et le corps du papier), des intertitres et relire encore pour améliorer le style, éviter les redondances, m’assurer que ce que j’avais écrit correspondait le plus fidèlement possible à ce que j’avais observé (3 heures). Et puis envoyer le texte enfin et goûter quelques instants d’une sublime sensation de libération.
Réponse du rédacteur en chef il y a une heure alors que je passais déjà à un autre papier : “c’est bien, les témoignages sont intéressants, mais il y a un moment où tu fais du sur place, il faut revoir un peu les articulations”. Il a raison, c’est tout l’intérêt voyez-vous d’une relecture par un tiers. Quand on a porté un papier trop longtemps, on ne voit plus clair. Je songe souvent à l’admirable nouvelle “Le chef d’oeuvre inconnu” de Balzac sur ce sujet. Le jeune Nicolas Poussin y rend visite au peintre Phorbus, lequel lui explique qu’il travaille depuis 10 ans sur son chef d’oeuvre, le portrait d’une femme grâce auquel il espère atteindre enfin la perfection qu’il a recherchée toute sa vie. Mais quand il dévoile son travail, ce n’est qu’un amas de couleurs informe. La toile a tellement été reprise, améliorée, corrigée, qu’elle est illisible. Il n’y a qu’un petit pied de femme dans un coin du tableau qui a survécu à la folie de l’artiste. Seulement, c’est le plus joli pied de femme qu’on n’ait jamais peint.
Je vais donc revoir ma copie en essayant de ne pas la transformer en une bouillie illisible. Au total, j’y aurai consacré une trentaine d’heures. Entre nous, c’est beaucoup par rapport à certains articles qui ne nécessitent que 2 ou 3 heures parce qu’on connaît bien le sujet, parce qu’il n’y a pas d’enquête à réaliser mais tout au plus quelques coups de fil à passer pour éclairer le sens d’une information, faire valoir des points de vue contradictoires, proposer une brève analyse. Mais ce n’est rien au regard des enquêtes au long cours que mènent certains de mes confrères durant des semaines, des mois, voire des années….Ce n’est au fond qu’un article parfaitement ordinaire.