Bruno Frappat a achevé la rédaction du code de déontologie des journalistes, lequel a été rendu public le 27 octobre dernier. Il faut encore que le texte soit discuté par les entreprises de presse et les syndicats de journalistes, mais un pas important a tout de même été franchi. L’annexion d’un code de déontologie à la convention collective répond à une demande ancienne des syndicats de journaliste, précise le SNJ (Syndicat national des journalistes) à l’AFP, mais jusqu’à présent les organisation patronales résistaient. Celles-ci aujourd’hui se veulent rassurantes, elles ne voulaient pas d’un texte rédigé par des journalistes, mais puisque ce code est le produit d’une collaboration entre éditeurs et journalistes, tout va bien. Ou presque. Le SNJ regrette en effet de n’avoir pas participé aux travaux, ce qui pourrait compliquer les négociations à venir.
Pourquoi un code ? Parce qu’il faut renouer avec la confiance du public souligne Bruno Frappat, et parce que l’apparition du numérique a changé les règles du métier. Alors il a préféré réunir un comité des sages et préparer un texte, plutôt que laisser l’Etat s’en occuper. On voit mal en effet le gouvernement Sarkozy prendre sa plume pour définir les obligations déontologiques des journalistes. Le procédé eût été choquant et le résultat inéluctablement rejeté par la profession. Au demeurant, dans tous les métiers, ce sont les professionnels eux-mêmes qui édictent leurs règles de déontologie.
Mais que dit donc ce projet de code ? Allez voir, il est ici. Vous pourrez le comparer utilement aux deux textes qui l’ont précédé : la Charte professionnelle des devoirs des journalistes français, adoptée en 1918 et la Charte de Munich de 1971 signée par l’ensemble des syndicats de journalistes européens. Voyez également cet article de wikipedia qui synthétise assez bien la question.
Mais alors, me direz-vous, quel peut être l’intérêt d’un nouveau code alors qu’il en existe déjà au moins deux, dont un français et un européen ? Cet intérêt est triple. D’abord en pleine crise de confiance, il n’est pas inutile de réfléchir sur les valeurs de la profession et de les acter dans un texte solennel. Ensuite depuis 1971, la profession a changé, notamment sous l’influence d’Internet. Il fallait donc moderniser les textes existants. Enfin, le projet de code a vocation à être annexé à la Convention collective des journalistes, ce qui lui conférera une force juridique supérieure à celle des chartes existantes.
En comparant les anciens textes avec le code de Frappat, on observe que les principes fondamentaux demeurent les mêmes depuis un siècle (vérité exactitude, indépendance, respect de la vie privée, devoir de rectification en cas d’erreur etc), simplement il nécessitaient d’être adaptés à notre époque et sans doute aussi mieux explicités. Une lecture attentive donne le sentiment que la rédaction du code est partie des critiques les plus habituelles contre la presse (journaliste manipulés, refusant de reconnaître leurs erreurs, se jouant du droit de réponse, portant inutilement atteinte à la vie privée, se complaisant dans l’émotionnel, le racolage….) pour redéfinir de façon très pratique les obligations professionnelles des journalistes. D’un point de vue formel, la grande innovation par rapport aux textes précédents consiste à définir le métier de journaliste. Signe des temps sans doute, et de la confusion qu’est susceptible d’introduire Internet dans l’appréhension du métier, dès lors que tout un chacun peut désormais s’improviser diffuseur et commentateur d’actualité via les blogs et autres.
“Le journaliste a pour fonction de rechercher, pour le public, des informations, de les vérifier, de les situer dans un contexte, de les hiérarchiser, de les mettre en forme, et éventuellement de les commenter, afin de les diffuser, sous toute forme et sur tout support.
Il le fait, au sein d’une équipe rédactionnelle, sous l’autorité de la direction de la rédaction et la responsabilité du directeur de la publication, dans le cadre d’une politique éditoriale définie”.
La définition du journalisme qui constitue le premier “chapitre” de la charte est suivie de trois autres chapitres : “le recueil et le traitement de l’information”, “la protection du droit des personnes”, et “l’indépendance du journaliste”. Vous observerez que ces 3 parties illustrent les interrogations de notre époque sur le métier. Ainsi par exemple, le journaliste est invité à être “attentif aux critiques et suggestions du public”. L’air de rien, c’est une innovation majeure car la voix du public fait officiellement son entrée dans notre déontologie, ce qui n’était pas le cas dans les déclarations précédentes. Autre signe de modernité, toute modification volontaire d’une image doit être signalée au public. Plus innovant cet article qui précise : ” Le journaliste rectifie dans les meilleurs délais et de la façon la plus visible les erreurs qu’il a pu commettre. Il doit avertir le public des manipulations dont il a pu être victime”. La charte pose également un principe que l’on pourrait qualifier “d’information responsable” et qui me parait particulièrement bienvenu : “Le journaliste doit toujours avoir conscience des conséquences, positives ou négatives, des informations qu’il diffuse”.
Celui-ci se décline dans le respect de la vie privée, de la dignité et de la présomption d’innocence mais aussi sur le terrain des haines, discriminations et préjugés : “Le journaliste veille à ne pas nourrir la haine, les discriminations ou les préjugés à l’égard de personnes ou de groupes. Il ne relaie pas des réactions de lecteurs, d’auditeurs, de téléspectateurs ou d’internautes qui risquent d’entretenir ces mêmes sentiments”.
Sur le terrain de l’indépendance enfin, je trouve particulièrement bien vue la rédaction de cet article : “Le journaliste garde recul et distance avec toutes les sources d’information et les services de communication, publics ou privés. Il se méfie de toute démarche susceptible d’instaurer entre lui-même et ses sources un rapport de dépendance, de connivence, de séduction ou de gratitude”. C’est à mon sens l’un des points les plus importants du texte car il traite de l’influence la plus pernicieuse qui puisse s’exercer à l’encontre d’un journaliste, l’excessive proximité avec les sources et notamment avec les services de communication. On vous manipule de la pire des manières qui soit, sur le terrain de la flatterie, de la confiance, de la complicité, du respect de la parole donnée etc.
Globalement, ce texte me parait intelligent. En partant très concrètement des fautes stigmatisées par le public, il aboutit à un code aussi pragmatique que peut l’être ce type d’exercice. Néanmoins, j’observe qu’il n’est nulle part fait mention de l’obligation au secret professionnel alors que celle-ci fait partie des devoirs essentiels énoncés dans la déclaration française de 1918 ainsi que dans la charte de Munich. Etrange… Le SNJ regrette pour sa part qu’en face des devoirs, il n’y ait pas l’affirmation des droits des journalistes comme c’est le cas dans la charte de Munich. Ces droits sont au nombre de 5 dans la charte de 1971: l’accès aux sources, le refus de toute subordination contraire à la ligne générale de l’entreprise, l’impossibilité d’être contraint à faire quoique ce soit de contraire à sa conscience, le droit pour l’équipe rédactionnelle d’être informée des décisions de nature à affecter l’entreprise, et enfin le droit à la sécurité matérielle et morale au sein de l’entreprise. Cette absence de “droits” en contrepartie des devoirs méritera un débat, en effet. On peut toutefois considérer que l’affirmation des devoirs des journalistes implique nécessairement de la part de leurs employeurs que ceux-ci leur garantissent le moyen de les respecter. Quant au droit d’accès aux sources, il me semble être le corollaire nécessaire du droit du public à l’information. Cela étant, si ça va sans dire, on m’objectera avec raison que c’est encore mieux en le disant….
NB : Quand on cherche sur Google le code de Frappat, on tombe assez vite sur un article d’Agoravox extrêmement critique avec le projet. J’y réponds dans le billet suivant afin de ne pas allonger inutilement celui-ci.
Et merci à Paul de m’avoir alertée sur la sortie du texte au moment où je vous annonçais ma désertion provisoire du blog pour excès de travail!


Sans acrimonie
Le propre des écrits intelligents, c’est qu’ils amènent le lecteur à réfléchir, que l’on soit d’accord ou non avec l’auteur. A ce propos, je viens de lire un billet de Philippe Bilger qui m’a plongée dans de profondes médiations. Celui-ci regrette que, lors d’une récente émission, le journaliste Nicolas Demorand n’ait pas fait preuve de la même acrimonie à l’égard d’Henri Guaino que de Marine Le Pen.
Acrimonie. Voilà un mot peu usité de nos jours. Il m’a interpellée, ce mot. Je lui trouve une sorte d’élégance pointue et menaçante. Vous sentez ce A majestueux qui tout de suite se crispe, grince et s’aiguise comme une lame ? C’est étrange parfois les mots, il suffit de les entendre, de les goûter en les prononçant pour ressentir leur sens. Il arrive d’ailleurs qu’on se trompe et que l’on cultive longtemps cette erreur originelle. C’est pourquoi, avant de vous parler de l’acrimonie appliquée à l’art de l’interview, j’ai été en vérifier le sens pour m’assurer que je le comprenais correctement. Je l’avais bien senti ce mot dont on me dit qu’il signifie “mauvaise humeur qui s’exprime par des paroles acerbes”. Philippe Bilger a raison de dire que si un journaliste fait preuve d’une humeur acerbe à l’encontre de Marine Le Pen, il n’y a pas de raison pour qu’il n’en fasse de même avec Henri Guaino, sauf à considérer qu’il y aurait d’un côté un politique labellisé et donc respectable et de l’autre une sorte de sous-politique que l’on invite à s’exprimer tout en signifiant qu’un traitement spécial doit lui être réservé.
La curiosité pure
Pour autant, je ne crois pas qu’un journaliste doive être acrimonieux envers qui que ce soit. L’humeur, bonne ou mauvaise, n’a pas sa place dans une interview. Le journalisme est avant affaire de curiosité, une curiosité neutre, émancipée de tout jugement de valeur, factuelle. Précisément parce qu’on nous demande de relater des faits, pas d’exprimer nos préférences ou nos dégoûts.
Entre l’acrimonieux et le beni-oui-oui, il y a je crois une place pour la curiosité pure, celle qui ne s’embarrasse ni de préjugés ni de jugement de valeur, qui questionne pour savoir, comprendre, éventuellement révéler ce qui est caché. Et qui revient à la charge si besoin est, jusqu’à obtenir des réponses ou bien un silence définitif, lequel, à défaut d’être une réponse, constitue une information. L’acrimonie, ou au contraire la sympathie, n’ont d’autre effet que de polluer l’exercice, de l’extraire du factuel objectif pour le faire entrer dans la sphère glissante du rapport personnel et subjectif. Le risque est grand alors de perdre de vue l’information que l’on cherche pour s’embourber dans une querelle d’ego entre interviewer et interviewé en prenant le public à témoin de ce qui vire souvent assez vite au combat de catch, avec tout ce que ce sport peut avoir de scénarisé et de factice. Ou bien en cas de sympathie à cette collusion trop souvent critiquée par le public entre gens de presse et politiques.
Ni trop près, ni trop loin
Et puisque je vous parle d’interview, avançons un peu dans l’exploration de l’exercice. Ces deux dernières semaines, j’ai réalisé en moyenne 3 interviews par jours sur trois dossiers différents. Dans mon cas, il ne s’agissait pas de publier ces interviews en tant que telle sous la forme d’un article appelé “interview”, mais de recueillir la matière première nécessaire à la rédaction de 3 articles. Je sais que c’est souvent une épreuve pour celui qui est interviewé. Qui est le journaliste en face de lui, qu’attend-il, que fera-t-il des propos recueillis, comprend-il seulement ce qu’on lui dit ? On sait moins en revanche ce que pense le journaliste. Pour nous, c’est un exercice épuisant. Nouer le dialogue avec quelqu’un suppose de se ”brancher sur la fréquence de l’interlocuteur”, de comprendre comment il fonctionne. Il faut, je crois, entrer dans la logique et j’oserais même dire dans l’esprit de l’autre. Mais une fois qu’on est là, se pose alors une difficulté, celle de conserver la distance nécessaire à la critique. Rien n’est plus périlleux en effet que d’entrer sur le terrain de l’autre. C’est à partir de là qu’on peut se faire balader, perdre ses repères, se laisser engloutir dans la langue de bois ou dans une stratégie de manipulation. Trop près ou trop loin, c’est l’éternelle question de la distance pour le journaliste, l’une des plus difficiles à résoudre.
Une réalité si difficile à appréhender
Si vous voulez comprendre la complexité de l’exercice, je vous recommande la lecture de ce billet de Maître Mô. Il s’agit du témoignage d’un pédophile, lequel a attiré d’ailleurs d’autres confidences similaires. Si vous avez le temps, lisez les commentaires. La plupart des commentateurs se prêtent à l’exercice de la curiosité, sans acrimonie justement, en essayant simplement de comprendre. En ce sens, ils se comportent un peu comme des journalistes qui enquêtent sur un sujet. Je salue au passage l’opportunité ainsi offerte d’instaurer un dialogue avec des personnes habituellement stigmatisées et de découvrir cette part d’humanité commune qui nous lie tous, quelque soit le côté de la loi où l’on se situe. Mais vous verrez aussi qu’à force de comprendre, certains en viennent presque à cautionner non pas la pédophilie en général, mais le raisonnement de leur interlocuteur, par humanité, par empathie, parce qu’ils ne sont plus face d’un concept mais de la complexité d’un être humain. Voilà à quoi nous sommes confrontés quotidiennement nous les journalistes. A cette fichue réalité toujours beaucoup moins caricaturale que l’idée que l’on s’en fait. Au passage, c’est pour cette raison que je ne crois pas au “journalisme en pyjama”, autrement dit à un journalisme de commentaire derrière un écran. Il faut se “colleter” à la réalité pour en mesurer toute l’infinie complexité. Mais revenons au sujet. En lisant le billet et les commentaires, vous comprendrez pourquoi il peut y avoir des erreurs, des biais, de la subjectivité, des influences dans un récit journalistique. Simplement parce que la réalité est infiniment complexe à appréhender, mouvante, incertaine, contradictoire. Nous avons parlé dans un billet précédent de l’objectivité journalistique et certains m’ont rétorqué qu’elle n’existait pas et que c’était une fumisterie de prétendre le contraire. Ce n’est pas vrai, la quête de la vérité est simplement un chemin long, difficile, semé d’embuches. Nous ne faisons jamais au mieux que l’effleurer. Ceux qui prétendent avec arrogance détenir la vérité objective simplement parce qu’ils sont journalistes ont tort. Ceux qui nient la possibilité d’atteindre à une certaine forme d’objectivité ou de présentation équilibrée et contradictoire de plusieurs vérités risquent à mon sens de cautionner involontairement bien des dérives. Je crois au fond qu’il faut conserver cette exigence de représentation au plus juste de la réalité en sachant qu’on n’y arrivera jamais totalement. Cela nécessite beaucoup d’écoute, d’humilité et surtout un travail acharné.