Qu’est-ce qu’on communique à notre époque ! Entre nous, c’est merveilleux les progrès technologiques. Non, franchement.
Tenez hier, j’ai reçu une soixantaine de mails. Comme d’habitude. Des tas de gens que je ne connais pas m’écrivent ainsi tous les jours. Certains à titre professionnel, des attachées de presse surtout, pour me vendre une énième analyse sur la crise, un sondage sur le moral des chefs d’entreprise, une conférence, une interview, un nouveau service, la croissance externe d’une boite. Et puis il y a ceux que je ne connais toujours pas mais qui ont le bon goût de me proposer des distractions pour me donner envie de les rencontrer. Ainsi, ce soir, si j’avais voulu, j’aurais pu m’entraîner au tir. Voui. Quelque part dans un quartier chic de Paris. Je m’y vois déjà, avec l’arme lourde et froide dans la main, guidée par un professionnel que j’imagine tout droit sorti d’un épisode du Commissaire Moulin, assourdie par le fracas de l’arme et sans doute secouée par le recul. Entre nous, ça m’aurait bien plu, mais je n’ai pas le temps. Pas plus que je n’irai d’ailleurs au cocktail qui suivra la remise du prix du meilleur article financier de l’année. D’autres essaient de me vendre des choses étrangères à mon exercice professionnel. Par exemple, le site Amoureux m’indique : « Aliocha un homme t’attend ! » Tiens donc, c’est qui celui-là ? Et puis ça veut dire quoi exactement « un homme t’attend » ? Ayant la fâcheuse habitude d’être en retard, je suis souvent attendue par les gens que je connais, mais si maintenant ceux que je ne connais pas se mettent aussi à m’attendre, on n’est pas sortis. Au milieu de tout ce fatras, il y a parfois des messages qui m’intéressent. Un copain hier qui me félicitait pour un article, une amie qui voulait aller au théâtre, les voeux tardifs d’une lointaine relation. Encore faut-il les identifier ces mails parmi des dizaines de propositions ineptes envoyées par de parfaits inconnus. C’est vrai quoi, avant on recevait du courrier de gens qu’on connaissait, pas beaucoup, et plus souvent des lettres désagréables qu’on appelait « factures » adressées par des gens avec lesquels on entretenait des relations marchandes plus ou moins cordiales. Fini tout ça, terminé l’insupportable isolement, maintenant chacun compte pour quelqu’un et même pour beaucoup de monde. Non, franchement, je vous le dis, on y a gagné. On n’est plus seuls.
Le défaut, car il y en a un, c’est qu’avec toutes les facilités du virtuel, on se voit moins, et puis on se parle moins aussi. D’ailleurs, c’est pour cela qu’on reçoit de plus en plus de mails. Tenez, hier encore, j’appelle la secrétaire d’un monsieur important que je veux interviewer. L’attachée de presse n’ayant pas répondu à mon mail envoyé il y a une semaine, je me suis dit, « allez hop, on zappe la dinde qui n’a même pas eu la politesse de me répondre et on va directement au contact ». Voilà qui me mettait en joie, chic un coup de téléphone, j’allais entendre la voix d’un humain, un truc de dingue. Je me lance donc dans une synthèse de ma demande taillée au poil de grenouille près pour éclairer la secrétaire sans abuser de son temps. Devinez ce qu’elle m’a lancé au milieu de ma deuxième phrase ? « Le mieux c’est que vous m’envoyiez un mail ! » et elle a raccroché. Fin de ma petite détente avec un vrai humain. Je lui ai envoyé son fichu mail, ça lui en fera un de plus et je parie tout ce que vous voulez qu’elle va le forwarder à son boss, ce qui lui évitera une explication de vive-voix. Avant de se plaindre à ses copines du nombre de mails qu’elle reçoit tous les jours….par mail, bien sûr, c’est plus drôle. Et hop, deux conversations d’évitées, c’est pas beau ça ? D’ailleurs, s’il est d’accord son boss, je gage qu’il me renverra un mail, peut-être même qu’il me proposera de la faire par mail l’interview, mais là je peux vous garantir que ce sera non. Faut pas déconner quand même. J’entre en résistance, voyez-vous, j’en ai un peu marre du virtuel. J’ai envie d’entendre des gens, de les voir, ceux que je connais et même ceux que je connais pas d’ailleurs. Et hop, un petit bain de foule dans le métro aux heures de pointes, ça me fera des vacances, ça me rappellera comment c’était A-vant.
Hier encore (oui, d’où ce billet ce matin, c’était concentré hier en termes d’expériences virtuelles, ou bien j’y étais particulièrement sensible, allez savoir), hier donc, l’un d’entre vous m’envoie un mail dans lequel il me demande de le mettre en contact avec un commentateur qui a disparu depuis plusieurs semaines. Ce sera fait, cher lecteur. Mais du coup je me suis dit : c’est quand même fou, on discute tous ensemble, on se connait sans se connaître, bien à l’abri derrière nos écrans et nos pseudos et si par hasard deux commentateurs du même blog veulent se parler en direct loin du blog, c’est pas possible. Il faut entrer dans un circuit complexe d’approche en faisant appel à l’intermédiaire obligé que je suis, c’est fou, non ? Avant tout ce cirque, c’était plus simple. On faisait connaissance en live, l’identité était première, l’affection seconde. Maintenant c’est l’inverse, on se parle sans se connaître, on finit par se connaître, mais sans s’identifier et puis parfois – très rarement – tout ceci débouche sur une vraie relation.
Et encore, fragile la relation, parce que c’est pas tout ça, mais il faut les gérer nos relations virtuelles et elles sont si nombreuses, si absorbantes, qu’on n’a plus vraiment le temps d’aller boire un verre avec les gens en 3 dimensions, vous savez les vrais, ceux qui bougent, qui font du bruit, qu’on peut voir et même toucher. Un truc de dingue vous dis-je la communication moderne. Ce d’autant plus qu’on ne les gère par forcément dans la douceur nos relations virtuelles. Parait qu’on n’a plus le temps avec tous ces mails qu’on reçoit. En tout cas c’est que me disait une consoeur la semaine dernière : « moi je ne mets plus de formules de politesse dans les mails, c’est trop long ». Elle a raison, taper « bonjour », « merci » et « bien cordialement » ou « bonne journée », ou « bises » selon les cas, c’est 20 secondes de perdues, vous imaginez ça, vous, 20 secondes ? Une folie si on les multiplie ces fichues 20 secondes par le nombre de mails auxquels on répond tous les jours. Vous me direz, à l’époque déjà ancienne du téléphone, il fallait composer le numéro, attendre qu’on décroche, puis guetter le fameux « allo ? » avant de dire bonjour, se présenter…ça prenait encore plus de temps quand on y pense, mais on pouvait se le permettre, puisqu’on ne recevait pas de mails et que rédiger un courrier, c’était carrément une aventure au long cours.
Le mieux est encore d’en rire, en attendant que tout ceci nous rende définitivement dingues. Mais il y a quand même des situations dans lesquelles ça n’est pas drôle du tout. Allez donc lire ce papier sur Rue89. Il évoque l’ultime progrès technologique du moment, la pointe de la modernité : la justice par visioconférence. Plus de transfert de détenus entre la prison et le Palais, plus de fonctionnaires de police mobilisés pour rien ni de risque d’évasion sur le trajet. Et hop, une discussion par écran interposé entre une prisonnier derrière les barreaux et un juge à des kilomètres de là installé à son bureau. Jean-Pierre Dubois, président de la Ligue pour les droits de l’homme (LDH) s’insurge :« L’absence de confrontation physique est inquiétante. La justice sera rendue via un téléviseur, ce qui rend la procédure complètement virtuelle, hors de toute réalité. La visioconférence sera à la justice ce que la télé-réalité est à la télévision. C’est de la télé-justice. » Bah, au point où on en est…
Profession : chroniqueur judiciaire
Didier Specq est chroniqueur judiciaire au quotidien Nord Eclair depuis 20 ans. Il est une figure du Palais de justice de Lille. Certains d’entre vous le connaissent pour avoir lu ses commentaires chez Eolas ou sur ce blog. Comme nous avions parlé récemment de la chronique judiciaire à l’occasion de la parution des Grands procès du Monde, j’ai eu envie de l’interroger pour en savoir un peu plus sur le métier. Il m’a fait le plaisir d’accepter, voici donc le compte-rendu de notre discussion. Vous verrez que Didier Specq est assez sévère avec le traitement actuel des affaires judiciaires, dénonçant le manque de connaissance du terrain de certains de ses confrères qui contribue, à ses yeux, aux grands emballements médiatiques comme celui que nous avons connu dans l’affaire Outreau.
Aliocha : Comment êtes-vous devenu chroniqueur judiciaire ?
Didier Specq : J’ai commencé le journalisme en qualité de correspondant de Libération en 1975 à Lille, c’était la grande époque à Libé. Je couvrais toute l’actualité de la région et c’est là que j’ai commencé à m’intéresser de près à la justice. Il faut dire que les magistrats venaient de créer le Syndicat de la magistrature, un syndicat de gauche dont tous les membres ou presque étaient nommés, à titre de rétorsion, dans le Nord et plus particulièrement à Béthune. Ces juges instruisaient les affaires différemment des magistrats classiques. J’ai commencé à saisir que d’une manière générale, les juges étaient influencés par l’actualité, par les effets générationnels aussi, mais finalement pas tant que ça par les clivages politiques. C’était intéressant de voir que des juges de gauche pouvaient être plus sévères avec les délinquants que des juges plus conservateurs, simplement parce que ces derniers croyaient peut-être davantage à la réhabilitation. De même, dans les affaires de pédophilie, on voit bien que les juges plus âgés et censés plus conservateurs sont aussi moins durs, peut-être parce qu’ils sont plus attentifs à la preuve et moins sensibles aux effets de mode. Ensuite, je suis passé au Matin du Nord qui était une émanation du Matin de Paris puis à Nord Matin, un titre du groupe Hersant, et enfin à Nord Eclair, il y a 20 ans, où cette fois j’ai été embauché comme chroniqueur judiciaire.
Quelle place occupe la chronique judiciaire dans la presse quotidienne régionale ?
Disons qu’elle passe après la politique, l’économie et la culture, mais qu’elle est sans doute plus estimée que les faits divers ou les informations locales. Comme les journalistes judiciaires acquièrent une spécialité de fait, dans un domaine très spécifique, qui nécessite des contacts, une connaissance de l’univers judiciaire etc. on les laisse faire, ce d’autant plus que les journalistes ne se battent pas pour ce genre de postes.
Pourquoi à votre avis la chronique judiciaire fait-elle si peu d’émules ?
Parce que ce n’est pas là qu’est le pouvoir en région. Et les journalistes aiment bien être proches du pouvoir. En province, il existe de petites baronnies, qui se renouvellent très peu. A Lille, les responsables par exemple du PS sont les mêmes qu’il y a 20 ans, ils sont juste un peu plus âgés. A l’inverse, le monde judiciaire se renouvelle, les juges bougent. Quant aux avocats, ils travaillent beaucoup et sont, comme les magistrats, un peu en marge des cercles du pouvoir.
Comment travaillez-vous au quotidien ?
J’ai une page réservée dans Nord Eclair, que j’alimente tous les jours et qui contient environ 5500 signes soit 4 ou 5 papiers avec un dessin d’illustration et le plus souvent une petite interview d’avocat. Nous sommes deux chroniqueurs judiciaires à avoir notre bureau au Palais de Lille, celui de la Voix du Nord et moi. Je passe donc ma journée au palais jusqu’aux alentours de 21h30, le temps d’assister aux audiences et ensuite d’écrire mes articles. Le journal boucle à minuit. Généralement, j’évoque 4 ou 5 affaires importantes qui ont été examinées dans la journée.
Dans une ville comme Lille, vous êtes amené à parler de gens que vous croisez dans la rue, cette proximité n’est-elle pas gênante ? N’avez-vous pas peur de représailles par exemple si un article déplait aux personnes mises en cause ?
Cela surprend les jeunes journalistes, mais je précise toujours l’identité complète des personnes condamnées à des peines de prison ferme. Pour les sursis, je m’en tiens au prénom. Evidemment quand il s’agit d’atteintes sexuelles sur mineurs, je ne donne pas le nom des parents, car cela reviendrait à porter atteinte à l’anonymat des victimes. Un jour j’avais été remplacé par un jeune confrère qui n’avait pas voulu préciser le nom d’un dealer. J’ai dû lui expliquer que c’était important de le dire aux lecteurs parce qu’il avait peut-être vendu de la drogue dans le square à côté de chez eux et qu’ils seraient soulagés de le savoir en prison. Dans la presse nationale, on donne rarement des détails précis comme le nom de la rue où une personne a été arrêtée ou la description détaillée d’un véhicule, mais dans la presse quotidienne régionale, ce sont des détails importants, car les lecteurs savent de quoi on parle exactement, c’est leur rue, leur quartier, leur voisin de palier. Jusqu’à présent, je n’ai jamais connu d’incident grave, quelques menaces, des engueulades qui durent 5 minutes, rien de plus.
Pensez-vous que la chronique judiciaire a évolué depuis que vous avez commencé à la pratiquer ? Par exemple, si vous deviez aujourd’hui chroniquer le procès Petiot, diriez-vous comme le journaliste du Monde à l’époque qu’il a « un faciès de batracien » ?
Bien sûr qu’elle a évolué, en même temps que la société. Je crois que nous sommes devenus plus neutres dans notre manière d’écrire. Dans les années 70, on ne se gênait pas pour surenchérir, mais c’était aussi l’époque ou un couple non marié était qualifié de « faux ménage » et où les psychiatres disaient encore que l’homosexualité était une maladie. Les mentalités ont évolué et la chronique judiciaire aussi, nous sommes sans doute plus respectueux de la présomption d’innocence et, plus généralement, des droits des personnes.
Vous avez fait partie des très rares journalistes qui, lors de l’affaire Outreau, ont osé émettre des doutes sur la culpabilité des accusés, pourquoi ?
Je n’ai pas couvert cette affaire, elle intéressait d’autres journalistes de la rédaction, je les ai laissé faire. Et puis très vite j’ai été ecoeuré par la tournure médiatique que prenait le dossier. Il est évident qu’il y avait un effet de mode autour de la pédophilie et que celui-ci était en train de fabriquer un consensus autour de l’idée qu’il fallait condamner, même en l’absence de preuves. Très vite, j’ai eu du mal à croire que des gens de 40,50,60 ans se révèlent soudainement être des pédophiles alors qu’ils n’avaient pas de casier et qu’à part la parole des enfants, aucun élément, si petit soit-il, ne venait conforter la thèse de l’accusation. C’est particulièrement vrai pour le curé, le chauffeur de taxi ou encore l’huissier. Il n’y avait pas le plus petit éléments matériel, pas même une collection de photos d’enfants qui, à défaut de prouver leur culpabilité, aurait constitué un élément matériel appuyant les témoignages des enfants. Rien. Je l’ai écrit, mais cela n’a intéressé personne à l’époque.
Cela pose la question du rôle du journaliste. Doit-il croire sur parole les policiers, les juges, les avocats ? Doit-il enquêter lui-même ?
Il m’arrive d’enquêter mais il ne faut pas se leurrer, les informations qu’on recueille sont très parcellaires. Disons qu’il faut écouter les uns et les autres et savoir cultiver le doute. En 1998 par exemple, une affaire a fait grand bruit, on l’a appelée « l’affaire de la maison maudite ». Il s’agissait d’une jeune femme, violée par ses frères, qui auraient ensuite tué ses enfants à la naissance. Le parquet parlait d’au moins 4 nourrissons assassinés. Les avocats contestaient ce chiffre. Et il se trouve que quelques semaines plus tard, un médecin a conclu que cette jeune femme n’avait jamais été enceinte ! Voilà pourquoi le chroniqueur judiciaire doit apprendre à cultiver le doute et mettre en garde ses lecteurs contre les jugements à la va-vite. Voyez l’affaire Florence Cassez, plusieurs journalistes ont pris fait et cause pour elle au motif que la justice mexicaine serait forcément nulle et partiale. Au nom de quoi ? Le Mexique est un grand pays, si sa justice estime qu’il y a lieu à poursuites, on ne peut pas traiter cette décision par le mépris. Je ne dis pas qu’elle est coupable ou innocente, je n’en sais rien, simplement il faut laisser la justice suivre son cours et ne pas condamner la justice mexicaine, juste parce que c’est un pays qui prétend juger une de nos compatriotes. Je trouve qu’aujourd’hui, les journalistes vont trop vite, que leurs informations sont insuffisamment sourcées, qu’ils ne sont plus assez sur le terrain et surtout qu’ils tentent de faire entrer l’actualité dans un moule, dans un cliché qui correspond à ce qu’ils croient savoir du public, dans les sujets à la mode.
Dans un très beau billet, Benedicte Desforges, l’auteur du blog Police etc., lance un cri de colère contre l’indifférence des médias à l’égard de la mort d’un de ses collègues. Pensez-vous que cela ait un rapport avec cette volonté des journalistes de faire entrer l’actualité dans un moule ?
Evidemment. La mort d’un policier ne fait malheureusement pas partie des sujets à la mode. Par ailleurs, c’est un thème fortement connoté Front National, par conséquent les médias n’en parlent pas. Le grand sujet en ce moment, ce sont les femmes battues. Vous observerez que lorsqu’on a lancé le sujet, on nous disait qu’une femme mourait sous les coups de son mari tous les 4 jours, aujourd’hui on nous dit tous les 2 jours et demi. D’où viennent ces chiffres ? Il faut bien qu’il y ait des faits divers, des femmes retrouvées mortes, des enquêtes pour déterminer les causes de la mort, des coupables arrêtés. Je devrais donc voir ce type d’affaires aux Assises de Douai, or il n’y en a quasiment pas. Je ne dis pas que ça n’existe pas et encore moins que ce n’est pas un sujet grave, j’observe simplement que c’est un sujet dans l’air du temps, qui plait aux médias et sur lequel on entend tout et n’importe quoi. Je n’ai pas le sentiment personnellement que les relations entre hommes et femmes se caractérisent par une violence généralisée. Or, c’est bien l’impression que donne ce battage médiatique.
Les affaires judiciaires mettent souvent en scène des drames humains. N’est-ce pas difficile à vivre pour le chroniqueur judiciaire d’être ainsi le témoin régulier des « pathologies » de la société ?
Je suppose que les médecins sont heureux d’aller tous les matins exercer à l’hôpital, et pourtant ils sont confrontés à la maladie et à la mort, pourquoi le chroniqueur judiciaire ne serait-il pas heureux d’aller au palais ? Vous savez, c’est un lieu où se déroulent des drames certes, mais où l’on rit aussi beaucoup. En plus la communauté judiciaire est assez brillante, vivante, intéressante, le palais est un endroit que j’aime beaucoup.
Le président du Tribunal de grande instance de Paris, Jacques Degrandi, a consacré son discours de rentrée il y a quelques jours aux rapports entre la justice et les médias, estimant qu’il fallait introduire davantage d’éthique pas seulement chez les journalistes mais aussi chez les juges et les avocats. Ses déclarations ont donné lieu à un article incendiaire sur Rue89. Qu’en pensez-vous ?
Je crois en effet qu’il y a un vrai problème dans la manière dont les médias traitent l’actualité judiciaire. Les journalistes débarquent pour une affaire médiatique, ils ne s’intéressent à rien d’autre et parfois, ils passent à côté du plus important. Prenons l’affaire de Lille plage par exemple. C’est un jeune homme un peu zinzin qui a agressé sexuellement un enfant de 7 ans. Il ne s’est rien passé de très grave mais ça a attiré l’attention des médias friands d’affaires pédophiles. Le même jour, dans la chambre du tribunal qui traite des crimes sexuels, il y avait plusieurs curés en soutane. Il s’agissait d’une affaire également de pédophilie mettant en cause des prêtres intégristes. Elle était autrement plus importante que l’affaire de Lille Plage, mais aucun journaliste venu sur place ne s’y est intéressé. Le procureur, qui a une vue d’ensemble des dossiers, aurait bien voulu relativiser l’importance de l’affaire Lille Plage mais il ne pouvait pas, il risquait qu’on ne retienne de ses réquisitions qu’une phrase donnant le sentiment que la pédophilie n’était pas grave aux yeux du parquet de Lille. On voit au passage l’influence que peut avoir la présence des journalistes sur le déroulement des débats eux-mêmes. Voyez l’affaire de l’enlèvement du petit Enis par Francis Evrard. Evidemment que c’est un problème de prescrire du viagra à un délinquant sexuel récidiviste. Mais il se trouve que, là encore, l’enfant n’a pas subi de sévices importants. Par conséquent, la surmédiatisation de l’affaire risque de faire bien plus de ravages que l’enlèvement. Etonnamment, personne n’a demandé le huis clos qui est pourtant de droit dans ce type d’affaires. Pas plus d’ailleurs que le huis clos n’a été réclamé dans l’affaire Outreau. Tout le monde voulait donner à ce procès un retentissement médiatique maximum. Le procureur a même fait visiter aux journalistes les installations qui leur étaient dédiées au tribunal de Saint Omer avant les débats, comme s’il se réjouissait à l’avance de préparer « un grand procès » !
Vous évoquez « les journalistes », comme si le chroniqueur judiciaire était différent de ses confrères. Pourtant, vous êtes aussi un journaliste ?
Bien sûr. Quand j’évoque les journalistes, je veux parler des généralistes qui débarquent quelque part, ne connaissent pas le contexte, et ne cherchent pas à le connaître, ce qui entraine un effet moutonnier et fabrique des emballements médiatiques comme celui auquel on a assisté à Outreau. Le chroniqueur judiciaire sait conserver ses distances, il apprend à douter mais aussi à relativiser à force d’observer tous les jours le fonctionnement de la justice, ce qui n’est pas le cas des journalistes non spécialisés qui débarquent pour un seul dossier. Ceux-là ont des avis à l’emporte-pièce sur tout, la main de Thierry Henry, l’innocence de Florence Cassez. Ils cherchent surtout la photo sur les marches du palais et ne s’intéressent à rien d’autre. L’essentiel dans ce métier, c’est le terrain, il faut y aller, et faire l’effort de le connaître et de le comprendre. Or, j’ai peur que ce soit de moins en moins le cas aujourd’hui.
Comment imaginez-vous l’avenir de la chronique judiciaire ?
Elle s’est étiolée ces dernières années, mais je pense que la presse, et en particulier la presse quotidienne régionale, va y revenir. C’est un lieu d’analyse du réel très important, un peu comme un conseil municipal, on y prend la température de la société.