La Plume d’Aliocha

6 juillet 09

Hors sujet

Classé dans : Débats — laplumedaliocha @ 12:10

Ainsi donc, deux étudiants de l’Ecole supérieure des arts décoratifs de Strasbourg ont trompé la confiance de Paris Match en remportant le prix du grand reportage étudiant avec des photos bidonnées, lesquelles ont été publiées par le magazine. J’imagine déjà les détracteurs de Match, nombreux, se féliciter. Ah ! enfin, l’insupportable magazine est pris les doigts dans la confiture. Depuis le temps qu’il nous assène avec complaisance des images insoutenables (et depuis le temps que nous les regardons, sinon comment le saurions-nous ?). Le très fanfaron discours auto-justificatif des auteurs de la fraude, qui est ici, nous informe sur le fait que les situations décrites par les photos sont réelles, mais que les photos elles-mêmes ont été mises en scène avec des acteurs. L’objectif de la manip’, à part ennuyer Match et fausser un concours ?

- Souligner que le faux ne s’oppose pas au vrai,

- dénoncer les rouages d’un système médiatique reposant sur la complaisance et le voyeurisme,

- éveiller la confiance sur la fragilité, la force et l’ambiguïté des images d’information.

L’exercice ne me semble pas convainquant.  Le faux ne s’oppose pas au vrai, disent-ils ? En art, sans doute pas en effet, mais en journalisme, si. Or, ces étudiants ont fait poser des acteurs dans des situations qu’ils ont inventées. Ce qui vicie à mon sens toute la démonstration. D’abord parce qu’ils ont triché, ce qui n’est jamais honorable. Ensuite parce que le rapport du journalisme à la vérité ne se pose pas sur le terrain du mensonge, cas pathologique marginal, mais sur celui de la perception de la réalité et de la capacité à en rendre compte. Daniel Cornu (oui, c’est ma bible du moment) rappelle l’affaire de l’histoire de Tarzan, ce routier devenu l’emblème médiatique de la grève de 1992. A ce sujet, Florence Aubenas notait :

“Il colle à la situation, il la condense depuis son surnom jusqu’à ses tatouages, depuis sa grande gueule jusqu’à ses tee-shirts échancrés. Il est LE routier en colère. Un journal fait son portrait, puis un autre. Deux mois plus tard, Tarzan devenu vedette est tout naturellement invité à Matignon pour négocier la sortie de crise. Le problème est que Tarzan ne représentait le symbole des routiers qu’aux yeux des journalistes. Les chauffeurs, eux, ne se sont pas reconnus dans le miroir tendu”.

Icône médiatique

Le public a-t-il été trompé ? Etait-ce un imposteur ? Non, c’était une icône médiatique tout simplement, une incarnation symbolique et  parcellaire de la réalité. Si l’artiste a la possibilité de modifier la réalité, voire de s’en extraire totalement,  pour exprimer un message, les journalistes en revanche sont astreints à la respecter. C’est une véritable gageure et c’est pourquoi la quête journalistique de la vérité  puis son expression en direction d’un public rencontre des difficultés bien plus notables,et plus subtiles aussi, que la grossière contrefaçon. Le journaliste comprend-il l’événement ? Peut-il tout dire ? N’est-il pas abusé lui-même ? Le récit qu’il en fait est-il objectif, impartial ou simplement honnête, selon le mot que l’on préfère ?  Elles sont là, les vraies questions.

Vous avez dit voyeurisme ?

Nos étudiants voulaient aussi dénoncer  la complaisance et le voyeurisme de la presse. Convenons que l’idée n’est pas d’une fracassante originalité. Il n’est pas niable que la presse souffre parfois de voyeurisme, mais ce travers mérite d’être mis en perspective. Quand un reporter de guerre rentre avec des photos très dures, il entend alerter, provoquer une prise de conscience. Que les magazines suivent et publient, c’est heureux, car si ce n’était pas le cas, il faudrait dire adieu à cette forme de journalisme qui est pourtant la plus remarquable. Ceux qui s’indignent de ces publications ne s’en veulent-ils pas à eux-mêmes d’avoir eu la curiosité de les regarder ? Ou bien ne s’agacent-ils pas de voir une réalité qu’ils auraient préféré ignorer ? Daniel Cornu, toujours, relate cette autre anecdote. Nous sommes en 1973 juste après la guerre du Kippour. Jean-François Kahn alors éditorialiste sur Europe 1 raconte à ses auditeurs durant plusieurs jours les tortures effroyables infligées par les syriens à des prisonniers israéliens.

“Or, un beau matin, on apprit que ces mêmes soldats israéliens venaient d’être libérés, qu’ils étaient tous vivants, apparemment bien portants et qu’aucun mauvais traitement ne leur avait été infligé”. JFK avoue publiquement son erreur et s’interroge sur les réactions :  “Non seulement le mensonge était a priori absout, mais on jugea ici et là, saugrenu et même discutable que j’en ai fait l’aveu ! Pourquoi ? Parce que ce mensonge involontaire coïncidait à cette époque avec la vérité désirée”.

Voilà qui donne à réfléchir, non ?  Nos étudiants expliquent aussi qu’ils ont utilisé les codes de la photo de presse. Oui, il y a des codes, des photos plus expressives que d’autres, où est le problème ? Ils ont saisi l’esprit de l’exercice, ils l’ont appliqué, et ils ont gagné le concours. Ils auraient pu faire les mêmes photos, en vrai, et ils auraient gagné aussi, mais sans mentir.

Force et fragilité de la photo

Ils veulent encore éveiller sur la force, la fragilité et l’ambiguïté d’une photo d’information. Où est la nouveauté ? Attaquer le journalisme sur le voyeurisme relevait déjà d’un préjugé d’une banalité affligeante. Révéler qu’une photo n’est pas en soi un document ayant force de preuve, qu’elle doit être sourcée pour déterminer sa crédibilité, légendée, contextualisée, témoigne de la naïveté la plus ébouriffante. S’il est vrai qu’il y a un déficit d’éducation du public en France sur la manière de lire la presse, les journalistes n’en sont pas responsables.

Surtout, cette expérience passe à côté du problème du moment en matière de photographie : celui des corrections. L’apparition des logiciels type photoshop a été une révolution dans l’univers de la photo. Bien sûr les montages, mises en scène et autres aménagements avec la vérité, ce ne sont pas eux qui les ont inventés. Mais ils les ont tellement facilités et rendus invisibles qu’il y a un vrai danger. Les grands photoreporters ne jouent pas à cela. Mais que dire des autres photographes ? La question passionnante qu’auraient pu poser nos jeunes insolents était  de déterminer à partir de quand une photo devient mensongère à force d’être retravaillée ?

Non, décidément l’exercice n’est pas convainquant. Tout ce qu’il aura réussi à faire, c’est décrédibiliser un peu plus la presse en montrant que les journalistes avaient le pouvoir de mentir. Ils en ont le pouvoir en effet, tout le monde a le pouvoir de frauder. Le comptable peut trafiquer les chiffres, le pharmacien vous donner de faux médicaments, le boulanger faire passer une vulgaire levure chimique pour du levain. Et alors ? Le rapport entre journalisme et vérité ne doit pas être exploré au travers des cas pathologiques, encore une fois fort rares,  mais bien dans la complexité quotidienne de son observation de la réalité et de sa capacité à l’exprimer. Il était là le sujet, je crains que nos étudiants soient passés à côté.

Note : J’ai rédigé ce billet il y a une semaine. La question étant complexe, j’ai pris le temps de la laisser maturer, de lire les réactions des uns et des autres. Ainsi, Claude Soula du Nouvel Obs  s’irrite contre l’exercice tout en admettant qu’il interroge le journalisme sur ses clichés. Daniel Schneidermann y voit une réflexion intéressante sur la reconstruction journalistique du réel. En effet, à cette réserve près que le mensonge qui fonde l’exercice en obère considérablement la portée. Je viens enfin de visionner ce matin l’émission qu’a consacré @si à cette affaire.
@si avait invité les deux étudiants, Alain Genestar, ex-directeur de Match et patron du magazine Polka, ainsi que le photographe Patrick Robert. A propos des vérifications que n’auraient pas opéré Match avant de publier le reportage des lauréats, Genestar a expliqué qu’il ne s’agissait que d’un concours et que les processus de vérification étaient différents de ceux appliqués lors de la publication d’un reportage pro. Sur les pros, il a souligné que la valeur d’une photo dépendait de la signature du journaliste et de sa réputation. Si le journaliste est connu pour la qualité de son travail, nul besoin de vérification, dans le cas contraire, si. De son coté Patrick Robert a expliqué que la photo n’était jamais l’illustration de LA réalité mais d’une réalité. Daniel Schneidermann l’a notamment interrogé sur plusieurs de ses photos dans des pays en guerre où l’on voit une peluche dans les bras d’un enfant, d’un soldat ou encore dans les décombres, soupçonnant une mise en scène destinée à jouer sur l’émotionnel. A propos de celle où l’on voit un ours en peluche sur les décombres d’une maison, Patrick Robert a réfuté les accusations de mise en scène : “Il n’est jamais nécessaire de tricher, la réalité est suffisamment insupportable. En réalité, nous passons notre temps à l’adoucir pour la rendre publiable”. Des propos confirmés par Alain Genestar “les photos que nous recevons de photographes dans des pays en guerre sont souvent insoutenables. Si nous choisissons de montrer la peluche, c’est pour ne pas montrer le corps de l’enfant disloqué”.

3 juillet 09

Ah ! Le journalisme de cour

Classé dans : Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 12:49

L’interview de Nicolas Sarkozy par l’Obs ayant suscité l’ire d’une grande partie de ma profession, j’ai pensé amusant de remonter aux origines de notre cher journalisme de cour, si prisé en France.

On attribue la paternité de la presse française à Théophraste Renaudot. Issu d’une famille modeste, Renaudot est médecin de formation. Par le hasard des rencontres, il devient médecin ordinaire de Louis XIII et commissaire général des pauvres du royaume (avouez que l’expression est jolie).  En 1625, il entre au Conseil de Richelieu et c’est en 1631 qu’il lance la Gazette. Quelques mois auparavant, les libraires parisiens avaient sorti une feuille d’information. Mais Théophraste bénéficie du soutien de Richelieu qui a décidé de faire de son journal un organe de propagande (eh oui, déjà). Il décroche donc le monopole de cette innovation, la presse. La Gazette publie essentiellement des nouvelles des cours étrangères. Dans son excellent livre, “Les impatients de l’histoire”, Jean Lacouture explique ainsi ce choix de traiter l’actualité internationale : “Le père Joseph aussi bien que Richelieu, jugeaient moins risqué d’évoquer les querelles au sein de la Cour ottomane que celles qui agitent le Louvre, et les altercations entre princes rhénans que les foucades de Condé ou de Gaston d’Orléans. Plus d’Europe que de quartier latin, et de mamamouchis que de petits marquis”.  Songez donc qu’à l’époque, raconte Jean Lacouture, les lecteurs étaient éblouis que la nouvelle de la prise d’une ville proche de Babylone par le roi de Perse parvienne à Paris en moins de 50 jours  !

Allons, je dois avouer que je suis bien injuste de faire remonter le journalisme de cour à Renaudot. A son époque, une telle influence du politique était compréhensible. Je trouve intéressant de reproduire ici ses propos sur la presse, tels que rapportés par Jean Lacouture. Vous verrez qu’il s’interroge déjà sur des sujets qui continuent aujourd’hui de faire débat et notamment le rapport des journalistes à la vérité ou encore leur fâcheuse habitude de tout traiter en urgence. Ah ! Si Théophraste voyait ce que sa création est devenue !

“Guère de gens ne remarquent la différence qui est entre l’Histoire et la Gazette…l’Histoire est le récit des choses advenues ; la Gazette, seulement du bruit qui en court. La première est tenue de dire la vérité ; la seconde fait assez si elle empêche de mentir. Et elle ne ment pas, même quand elle rapporte quelque fausse nouvelle qui lui a été donnée pour véritable. Il n’y a donc que le seul mensonge qu’elle controuverait à dessein qui la puisse rendre digne de blâme…

En une seule chose ce céderai-je à personne : en la recherche de la vérité, de laquelle néanmoins je ne me fais pas garant, étant mal aisé qu’entre 500 nouvelles écrites à la hâte, d’un climat à l’autre, il n’en échappe quelqu’une à nos correspondants qui mérite d’être corrigée par son père le Temps ; mais encore se trouvera-t-il peut-être des personnes curieuses de savoir qu’en ce temps-là tel bruit était tenu pour véritable…

Cette liberté de reprendre n’étant pas le moindre plaisir de ce genre de lecture, et votre divertissement étant l’une des causes pour lesquelles cette nouveauté a été inventée, jouissez donc à votre aise de cette liberté française, et que chacun dise hardiment qu’il eût osé ceci ou changé cela….”(Théophraste Renaudot).

 

Note : Dans les impatients de l’histoire”, sorti cette année, Jean Lacouture dresse le portrait de 14 grands journalistes français, de Théophraste Renaudot  à Jean Daniel en passant par Camille Desmoulins, Beuve-Mery et Giroud. Un livre fort intéressant.

 

Mise à jour : Aïe, le torchon brûle à l’Obs !

1 juillet 09

A plat ventre ou debout ?

Classé dans : Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 14:04

Il est 10 heures du matin. J’assiste à la deuxième conférence de presse de la journée. Soudain, mon portable se met à bourdonner dans mon sac. Eh oui, les journalistes n’éteignent jamais leurs portables, il y a toujours un bouclage en cours, une info urgente, un événement inattendu susceptible de nous tomber dessus. Mon téléphone indique “Numéro inconnu”. Tant pis, l’importun attendra, la conférence est bientôt finie.

10h30 : je sors et j’écoute mes messages. C’est l’assistante d’un haut personnage de l’Etat. “Oui mademoiselle Aliocha, je vous appelle au sujet de l’interview prévue cet après-midi. Monsieur untel pourra vous parler de tel et tel sujet, en revanche, il préférerait ne pas avoir à intervenir sur ce dossier car il n’est pas très à l’aise”.

Voilà l’exemple typique de coup de fil qui m’insupporte. C’est de la manipulation en douceur, la pire. On fait appel à vos bons sentiments sur le mode “s’il-te-plait-excuse-moi-de-te-demander-pardon-mais-si-tu-pouvais-éviter-d’embarrasser-mon-chef”. Ben oui en effet, ça serait tellement mieux. Donc, si je comprends bien, je viens, je pose les questions qui font plaisir, mon interlocteur s’offre à peu de frais une page de com’ labellisée journalistique et tout le monde est content, moi comprise puisqu’on aura sans doute l’audace de me féliciter pour la qualité de l’interview-qui-n’a-pas-dérangé. Voilà comment on instrumentalise la presse au quotidien,  en utilisant ses compétences de communication et sa diffusion pour faire passer des messages et en osant en plus lui dénier avec de plus en plus de décontraction le droit de décider des questions qu’elle pose.

Comme si ça ne suffisait pas, il faut que je rappelle, pour que mon interlocutrice soit bien sûre que j’ai compris. Il ne faudrait pas qu’une maladresse de ma part lui vaille une engueulade retentissante. Est-ce mon interlocuteur qui lui a donné ces consignes au mépris du plus élémentaire respect de l’indépendance de la presse, ou son attachée de presse qui prend sur elle de protéger son chef et donc son propre poste ? Allez savoir. Comme je suis une chic fille, ça m’embarrasse ce genre de démarche. C’est vrai que je n’aime pas déplaire, que je comprends qu’on puisse être au top sur certains sujets et moins à l’aise sur d’autres, qu’en l’espèce il n’y a pas mort d’homme, ni scandale sous caillou. Alors à quoi bon indisposer n’est-ce pas ? Heureusement, j’ai des gardes-fous. Le premier c’est que je n’aime pas qu’on me prenne pour une gourde. Le deuxième, et le plus important, c’est que je respecte mon métier. Alors je la poserai, ma question et advienne que pourra.  Après tout, ce n’est pas mon problème.

Pourquoi je vous reconte cela ? Pour vous montrer que dans les démocraties aussi la presse doit défendre sa liberté. Mais contre une menace douce, insidieuse, fondée sur la courtoisie, le relationnel, les invitations discrètes à ne pas déplaire et le chantage sous-jacent du boycott ou du procès. C’est la pire des menaces, on ne prend pas les armes pour se battre contre ce genre de choses. On peut céder facilement, par lassitude, découragement, en se disant qu’au fond, ça n’est pas si important.

Tenez, allez donc lire à ce sujet sur Rue 89 la très belle lettre de Joseph Tual à Nicolas Sarkozy. C’est le journaliste de France3 convoqué demain par la police au sujet de la vidéo du président filmé avant son interview sur la chaîne publique et diffusée par Rue89. Je n’aime pas le tutoiement qu’il emploie. En revanche, la manière dont il balance ses médailles de reporter de guerre à la face de son illustre interlocuteur a bien du panache !

Décidément, le journalisme debout, ça a quand même plus de chic.

 

Pour ceux qui voudraient en savoir plus sur l’affaire de la vidéo du chef de l’Etat, voir l’excellente analyse d’arrêt sur images (payant)

Mise à jour du 2 juillet : le compte-rendu de l’audition de Joseph Tual est ici.

“Un journal doit élever le niveau culturel”

Classé dans : Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 10:49

L’un d’entre vous m’a adressé le lien vers le texte ci-dessous. Qu’il en soit remercié. Il s’agit du discours de départ en retraite de Dominique Gerbaud, rédacteur en chef à La Croix, prononcé le 25 juin dernier. Si j’en reproduis ici des extraits, c’est pour montrer qu’il y a de grands journalistes qui ont une haute idée de leur métier.

“Je voudrais vous parler du métier de journaliste parce que la presse est mal en point. Parce qu’elle va trop vite, parce que le visuel et l’émotion sont en train de prendre le dessus sur la réflexion et la raison. Pas partout, bien sûr, pas ici notamment, mais je suis tout de même inquiet quand je vois qu’un journal télévisé, ce n’est plus qu’une série de petites émotions d’une minute 30.
 
Si je suis inquiet, c’est parce que l’un des plus grands dangers, dans une démocratie, c’est qu’on ne croit plus ce qu’il y a dans les journaux.
 
Ce risque existe, y compris chez nous en France. Vous tous, journalistes, qui avez en main ce bien si cher, ne le gâchez pas. Le texte qui se prépare, grâce à Bruno Frappat, sur la déontologie ne sera pas de trop, ce sera sûrement un rappel et un premier pas.
 
Pour moi, un journal doit élever le niveau culturel de ses lecteurs pour en faire des citoyens responsables.  Et aussi pour créer du lien social – c’est aussi pour cela que j’attache de l’importance à la presse régionale – pour apporter plus de concorde que de discorde.
 
Pour donner envie de vivre et envie de se battre pour un monde meilleur, plus juste. Nos lecteurs, on le dit souvent entre nous et ce n’est pas facile à mettre en place, on besoin de bonnes nouvelles.
 
A vous de jouer, vous qui êtes journalistes, à nous tous citoyens d’être vigilants, exigeants et de défendre une certaine idée de la presse et avant toute chose un vraie liberté de la presse”.

 

Le texte intégral est ici.

Par ailleurs, l’allusion à Bruno Frappat concerne le code de déontologie de la presse que ce-dernier a été chargé de rédiger. Pour en savoir plus, voyez cette interview du Monde.


29 juin 09

Quand Michael Jackson éclipse l’Iran

Classé dans : Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 10:04

9782830913477FSL’attention portée au décès de Michael Jackson dans les journaux télévisés du matin, vendredi, m’avait déjà choquée. L’événement méritait-il de renvoyer toutes les autres actualités à plus tard comme si le monde soudain, s’était arrêté ? En rentrant le soir, j’ai constaté que TF1 et France 2 avaient joué la même partie, comme si ces deux chaînes, frustrées de s’être laissées déborder par la concurrence des chaînes d’information depuis l’aube, avaient décidé de surenchérir. Pour quelques heures, s’en était donc fini de l’Iran, de la crise économique et de  bien d’autres choses encore. Même le sacro-saint sport n’a pas survécu à la tornade Jackson. Comment est-ce possible ?

La réponse se situe peut-être dans un  remarquable ouvrage intitulé “Journalisme et Vérité” de Daniel Cornu. L’auteur est ancien rédacteur en chef de la Tribune de Genève. Il est aujourd’hui médiateur du groupe Edipresse et président du Comité d’éthique et de déontologie de l’Université de Genève. C’est de très loin le plus remarquable ouvrage de réflexion sur le métier de journaliste qu’il m’ait été donné de lire. Il faut dire que l’auteur convoque les plus grands philosophes au chevet de la presse et construit en 500 pages  une réflexion globale assez unique sur le journalisme. C’est ainsi qu’il évoque notamment  la mutation du paradigme journalistique mise en évidence par les travaux de Jean Charron et Jean de Bonville.

Et voici comment il résume leur pensée :

“Un premier changement s’est opéré à la fin du XIXème siècle, qui a vu l’évolution d’un journalisme d’opinion vers un journalisme d’information. Au passage du XXIème siècle, le journalisme moderne amorcerait une nouvelle mue vers un journalisme de communication“.

Quel rapport avec Michael Jackson me direz-vous ? J’y viens.

Pour ces auteurs, le journalisme d’opinion s’inscrivait dans le contexte d’une société rurale dotée d’une économie fondée sur l’agriculture et le commerce. Puis est survenu le journalisme d’information, lié à une société devenue urbaine et fonctionnant sur la base d’une économie tournée vers les produits de consommation. Aujourd’hui, le journalisme de communication émergerait d’une société fortement urabnisée s’appuyant sur la consommation intensive et le secteur tertiaire, particulièrement les loisirs. Les journaliste ajusteraient donc leur stratégie de légitimation au contexte social. Et Daniel Cornu d’observer :

“Une concurrence à outrance domine le marché des médias dès la fin du XXème siècle. Elle favorise un journalisme dont le principal objectif est de retenir le public, afin de le dissuader d’aller voir ailleurs – dans d’autres pages, dans d’autres journaux, sur d’autres chaînes ou stations, sur d’autres sites Internet. Il incomberait au journalisme de tout faire afin de capter ce public volatil, pour ne pas dire volage, induit comme jamais à la tentation du zapping. C’est pourquoi il ne pourrait plus s’en tenir à ses fonctions de base : la publication d’informations et l’expression d’opinions. Il devrait engager d’autres stratégies”.

Voyez comme soudain on se rapproche de la grande messe Jackson que nous ont servie les chaînes de télé. Mais cela n’explique pas encore l’oubli total de l’Iran. Nous y arrivons.

“L’évolution du métier accompagne et encourage un déplacement de l’intérêt du public vers la recherche du bonheur privé. Le transfert s’opère au détriment de l’attention portée au politique. A l’époque du journalisme d’opinion, le journaliste avait un rôle de magistère affirmé. C’était lui qui formulait l’opinion latente de ses lecteurs, qui la revêtait de mots, l’illustrait d’exemples. Ce rôle s’est transformé dans le journalisme d’information. Le journaliste dit à son public, non tant ce qu’il doit penser, mais quels sont les sujets qui méritent de retenir son attention – effet combiné du filtre médiatique (la fonction de gate keeper) et de la fixation d’un ordre du jour (l’agenda setting). Avec l’avènement d’un journalisme de communication, le journaliste fonctionne davantage comme un gentil organisateur. Il se préoccupe de servir à son public des “soft news”, des informations capables de satisfaire ses intérêts dans les domaines de la santé, de l’art de vivre, des loisirs, de la consommation”.

Il me semble que c’est cette modification profonde du rôle des médias, ajoutée aux contraintes qui pèsent sur eux (concurrence) qui peut expliquer, au moins en partie, l’attention à mon sens disproportionnée qui a été portée au décès de Michael Jackson. Les loisirs (ou la culture au sens large) ont éclipsé la politique (crise, Iran) l’espace d’une journée, témoignant ainsi des évolutions profondes qui traversent notre société. C’est la faute aux médias me dira-t-on. En sommes-nous si sûrs ?

26 juin 09

“Edition spéciale”

Classé dans : Coup de griffe — laplumedaliocha @ 09:49

Avez-vous regardé les chaînes d’info ce matin ? Si oui, vous aurez sans sans doute observé qu’elles ont toutes consacré des éditions spéciales à la mort de Michael Jackson. Avec les grands classiques : interview des gens qui sont tristes, images de rassemblements divers et variés, témoins, spécialistes, archives. Il n’y avait plus d’autre actualité dans le monde ce matin que cet événement là. En édition spéciale, avec bande défilante pour bien enfoncer le clou. Et du rouge partout. “Urgent”, Edition spéciale”" etc, etc.

Néanmoins, toutes les chaînes n’ont pas bouleversé leur grille dans les mêmes proportions.

Mention spéciale à LCI qui a été la plus raisonnable. Les rubriques sports, économie, la chronique le Christophe Barbier ont été maintenues. L’information s’est cantonnée à occuper l’essentiel du journal. Mais il était possible de glaner quelques informations autres, y compris dans le journal. LCI recevait ce matin Christine Lagarde. Là encore, une autre information que la mort du chanteur a trouvé sa place. Il est vrai qu’on ne décommande pas un ministre.

BFM a été plus loin en bouleversant presque totalement ses programmes. Même la revue de presse qui, habituellement, présente les Unes des quotidiens, y compris économiques, s’est cantonnée à montrer les Une consacrées à Michael Jackson. La Tribune et les Echos sont donc passés à la trappe. Seule l’interview de Bourdin a été maintenue et pour cause, l’invité était Laurent Wauquiez. En voilà encore un qu’on ne décommande pas.

C’est I-Télé qui a fait le plus fort dans l’exercice de l’Edition spéciale. Aucune autre information (entre 7h45 et 8h30) que la mort de Michael Jackson, en boucle, en images et en musique. Même l’invité politique a été remplacé par l’auteur d’un livre sur le chanteur.

Il est vrai que les médias ont un rôle rassembleur et que le chanteur était une star planétaire. Alors rassembler sur ce qui rassemble déjà naturellement, c’est du billard. Vrai aussi que les journalistes aiment l’émotion, pas seulement parce que c’est vendeur, mais aussi parce que c’est à cela qu’ils carburent. L’information est une drogue dure, plus elle est exceptionnelle plus le shoot est puissant. Et cette émotion, cette adrénaline, forcément ils la diffusent au public… jusqu’à l’écoeurement.

25 juin 09

Anonymat ? Mon oeil…

Classé dans : Réflexions libres — laplumedaliocha @ 15:02

Arrêt sur images relance le débat sur l’anonymat dans les forums à la suite d’une de ses émissions.  En deux mots, la journaliste du Monde, Pascale Robert-Diard, oui, celle qui fait rougir Eolas et que je jalouse atrocement à cause de cela, s’est plainte de la violence des commentaires sur son blog. Une violence bien sûr permise, facilitée, voire encouragée par l’anonymat.

Or, il se trouve que j’assistais ce matin à un intéressant colloque intitulé “Droits et libertés sur internet”. Je n’ai pu malheureusement entendre tous les intervenants pour cause d’article urgent à boucler. Mais j’ai noté l’insistance avec laquelle le sénateur Trégouët appelait à une séparation de l’identité de l’internaute et de celle du citoyen. Pour lui, c’est le grand défi des années à venir, celui que nous pose, vous l’aurez compris, l’extraordinaire capacité d’Internet de collecter et de conserver un nombre incalculable d’informations, lequelles font ensuite le bonheur des commerciaux, de nos futurs employeurs et de tous les curieux en général. Il me semble que cette séparation, nécessaire en effet, est celle qu’offre l’anonymat, même si celui-ci a d’autres travers. A condition bien sûr qu’on puisse le garantir, ce que semble remettre en cause la justice britannique.

A ce sujet, allez donc lire, si ce n’est déjà fait,  le “Portrait de Marc L.” paru dans le Tigre et reproduit par la CNIL dans son dernier rapport annuel à titre d’exemple des dangers du web en ce qui concerne les données personnelles.

Et pour finir ce billet un peu décousu en raison de ma charge de travail, une anecdote.

J’ai reçu récemment un mail de la FNAC m’informant que puisque j’aimais les polars et que j’avais par ailleurs commandé un livre de Michel Foucault, je serai sans doute heureuse d’apprendre la parution de tel et tel titre. Il se trouve que je n’ai jamais, ô grand jamais, rien commandé sur le site de la FNAC. J’aime trop toucher les livres, les respirer, les reposer puis les reprendre, bref, il y a entre eux et moi un rapport bien trop charnel pour que je les achète sans que nous ayons au préalable fait en quelque sorte physiquement connaissance. J’en déduis donc que la FNAC m’a surprise en train de flirter avec eux sur le web (à chacun ses sites roses !) et qu’elle a cru nécessaire de le noter, de s’en féliciter et de m’en avertir. Dont acte. Me voici donc prévenue du fait qu’il existe quelque part dans un fichier la mention que je consomme du polar à haute dose. La prestation de service qui s’ensuit ne suffit pas à tempérer chez moi l’irritation et même l’inquiétude de me savoir ainsi surveillée. Du coup, pour tromper l’ennemi, je m’en vais dès à présent concentrer mon attention webesque sur la philosophie, le droit, les sciences et je passerai ainsi aux yeux des espions pour l’un des plus grands esprits du siècle. On ne sait jamais, ça peut servir.

Pour le reste, je continuerai de dévaliser mon libraire de son stock de polars et peut-être même que j’oserai lui acheter un roman érotique. Après tout, il vaut mieux rougir 5 minutes devant un commerçant que d’être fichée à vie sur le web. Autres temps, autres moeurs…

22 juin 09

La burqa, le droit et la philosophie

Classé dans : Débats — laplumedaliocha @ 12:30

Dans un excellent billet publié ce week-end, Philarête confie ses doutes sur la possibilité d’interdire le port de la burqa au nom d’une laïcité qui s’imposerait aux citoyens comme à l’Etat.  De même, il avoue n’être pas convaincu par les arguments féministes qui feraient de l’Etat l’artisan de la libération des citoyens, qu’ils le veuillent ou pas. Et il avance donc le seul argument défendable à ses yeux, celui d’Elie Barnavi “en occident, on montre son visage”.

Or, il se trouve qu’un article signé du constitutionnaliste Bertrand Matthieu et publié dans La Croix aujourd’hui soutient le même raisonnement, cette fois sur le terrain juridique. “On doit pouvoir, dans la sphère publique, identifier les personnes auxquelles on a affaire” écrit-il. C’est à son sens le seul fondement admissible d’un point de vue démocratique car, se situant hors de toute approche religieuse, il n’affecte pas la liberté des croyances. C’est aussi la seule solution efficace dès lors qu’elle n’impose pas, contrairement à l’argument tiré du droit des femmes, de s’assurer du consentement de ces dernières, lequel pourrait être bien difficile à vérifier. 

Je vous avoue que j’hésitais beaucoup sur ce dossier, tant les réactions pour ou contre l’interdiction de la burqa me paraissaient également fondées. La réponse du philosophe, rejoint par le juriste, me parait fort pertinente.

Lettre à Vendredi

Classé dans : Coup de griffe — laplumedaliocha @ 10:23

L’Hebdomadaire Vendredi, fondé notamment par Jacques Rosselin qui en est le directeur de la rédaction, vient de sortir un numéro spécial d’été de 92 pages proposant un guide des meilleures sources du web, ainsi qu’un tour de la nouvelle info en 80 billets. Tout cela serait fort intéressant si, à nouveau, on ne venait opposer artificiellement blogging et journalisme, en créant au passage une confusion regrettable entre information et opinion ainsi qu’entre production de l’information et diffusion.

Monsieur le Directeur de la rédaction,

Lorsque Vendredi est sorti, j’étais pleine d’espoir. Songez donc, la création d’un titre papier à l’heure actuelle, ça n’est pas rien. C’est un pari contre la morosité ambiante et contre tous les déclinologues qui nous annoncent la mort de la presse, en particulier de la presse papier. Le plus intéressant dans votre pari, c’est que vous aviez choisi une voie inédite : publier le grand concurrent, j’ai nommé le web. Celui-là même qui, dit-on, nous tue. C’est donc, me disais-je alors,  que le bon vieux papier conserve ses lettres de noblesse, que bon an mal an, la technologie n’a pas effacé le prestige de l’imprimé.

Mais au bout de quelques numéros, j’ai observé que pour séduire ces blogueurs qui vous fournissent  un contenu à peu de frais – les droits d’auteur coûtent moins cher que des journalistes salariés, n’est-ce pas ?-, qui constituent aussi votre coeur de lectorat – “allons bon, j’y suis ou pas dans Vendredi cette semaine ?” – et représentent une multitude d’agents promotionnels gratuits – “hé le copains, Vendredi a reproduit un de mes billets, achetez-le, ce journal est super !”- pour les séduire donc, vous avez attisé la méchante petite rivalité entre journalistes et blogueurs. Alors, j’ai cessé de lire Vendredi et  j’ai décliné votre proposition de contrat de collaboration, faute d’adhérer à la ligne éditoriale.

J’aurais également tu l’agacement que vous suscitiez chez moi, si je n’avais eu la faiblesse d’acheter votre numéro spécial en me disant, “allons bon, ce n’est pas très grave, voyons donc ce numéro de l’été, il est sûrement intéressant” (toujours aussi doué Rampazzo, n’est-ce pas ?). Et puis vous parliez en Une de la “Nouvelle info” alors forcément, en tant que journaliste,  l’info ça m’intéresse, toute l’info, d’où qu’elle vienne et surtout si elle est nouvelle !

Las ! Dès que je me suis plongée dans votre éditorial, j’ai constaté avec regret que vous n’aviez pas renoncé à opposer “médias traditionnels”, je préfère dire “professionnels”, et blogs. Vous voici lançant à vos lecteurs qu’ils peuvent bien s’obstiner à retourner vers les “excellents sites” de leurs médias habituels, Le Monde, Le Figaro, Libération, mais qu’ils seront sans doute plus séduits par les nouvelles sources car, soulignez-vous, la défiance vis-à-vis des médias va croissant “tous les sondages le confirment”. Puis vous enfoncez le clou “Et avec un pouvoir qui revendique sans complexe sa proximité avec les patrons des grands médias, cela ne devrait pas s’arranger. Une seule solution donc, se jeter avec des râles de soulagement sur ces blogs et ces sites d’info, nouveau lieu de la liberté de ton et de l’information libérée des connivences et des pressions économiques”. Mazette ! Avez-vous songé un instant que c’était de vous, vous le fondateur de Vendredi mais aussi de Courrier International, que vous parliez de façon si critique ? Il y a un paradoxe vous ne trouvez pas à lancer un journal papier tout en dénigrant avec autant de force  la presse et le journalisme ?

Surtout que vous insistez en répondant par anticipation aux réserves traditionnelles émises par ceux qui ne sont pas (encore) totalement addicts au web. L’info sur le web ne serait pas fiable, bah ! celle du Journal de 20h ou de votre grand quotidien non plus, expliquez-vous. Et puis vous ajoutez “sur le Net une info bidonnée est rapidement montrée du doigt et a beaucoup moins de chance de survie qu’une fausse interview de Fidel Castro”. Dieu quel coup bas ! Voulez-vous vraiment que l’on compare les bidonnages du web et ceux de la presse ? Puis vous ajoutez que certains blogueurs spécialisés en économie sont bien plus calés que Jean-Marc Sylvestre.  Au royaume des aveugles en effet…

On dit qu’il y a beaucoup de bêtises sur le web. Il y en a aussi beaucoup dans la presse, rétorquez-vous. Et voilà le fameux argument du nivellement par le bas. Quelle ambition ! Au passage, si la presse comme vous dites, ne se critiquait pas elle-même, ce qui est évidemment faux,  que faites-vous d’autre dans cette édito que de critiquer la presse et qui êtes-vous si ce n’est un homme de presse, justement ? C’est facile n’est-ce pas de taper sur les journalistes ? Ils ont bon dos, comme les politiques “tous pourris”, les fonctionnaires, “ces fainéants”, ou les flics ” tous des fachos”. Facile et ô combien vendeur !

Mais venons-en à la suite de votre argumentation. Je vous cite : “D’autres grincheux vous expliqueront que, sur Internet, “on ne trouve que du commentaire” ou de la resucée d’informations déjà publiées. Faites un jour l’exercice de consommer vos infos du matin sur le Net, puis lisez les journaux ou écoutez la radio. Les rédactions de journaux télé ou papier, de plus en plus maigres, n’ont plus les moyens de produire l’info et s’abreuvent aux fils d’agences, reprennent la presse étrangère et commentent. Tout comme les blogueurs auxquels ils finissent par ressembler étrangement”. C’est pourquoi, je suppose, vous avez joyeusement sauté une étape et décidé de publier les blogueurs. Vous avez raison, vous voici de plain-pied dans un futur improbable.  Allons donc, votre test, j’y procède tous les matins pendant une heure. Et je n’aboutis absolument pas à la même conclusion que vous. La plupart du temps, mes blogueurs favoris ne sont pas encore levés, et n’ont pas commenté l’actualité, tandis que mon journal est déjà depuis l’aube en kiosque, et que la radio et la télévision m’informent sans discontinuer. Je ne puis donc sur Internet que me replier sur…l’AFP et les site de presse. Et lorsque les blogueurs commentent enfin l’information que leur ontdélivré les journalistes, ils donnent des opinions, plus ou moins éclairées, pas des faits nouveaux, ceux-là même qu’on nomme information.

Pour finir, vous dressez le portrait d’un monde prochain de l’information où tout le monde sera sur le même plan, journalistes, blogueurs, citoyens lambda car seule la réputation comptera et non pas la carte de presse. Allons, fichons lui la paix à cette carte de presse. On la présente volontiers comme un privilège quand ce n’est qu’une carte d’identité professionnelle (c’est son titre exact) attribuée à tous ceux qui tirent l’essentiel de leurs revenus d’une activité journalistique professionnelle. Eh oui, parce qu’il y a des professionnels de l’information, c’est-à-dire des gens soumis à des règles, encadrés, responsables de leurs écrits, qui ont fait du journalisme leur métier. Et ceux-là ne se confondent pas avec ces gens libres de toutes contraintes, amateurs, que sont les blogueurs.  Je ne m’explique pas cette obsession farouche chez certains de vouloir gommer cette différence. C’est si ennuyeux que cela d’avoir, là comme ailleurs, des professionnels et des amateurs ? Au nom de quel égalitarisme de bas étage faudrait-il supprimer cette différence ? Surtout qu’elle fait particulièrement sens entre blogueurs et journalistes, vu qu’ils ne font pas du tout la même chose. On confond un peu trop vite je trouve la diffusion de l’information, dont nous ne sommes plus en effet les acteurs exclusifs, et la production de l’information qui demeure notre vocation.

Seulement voilà. Il faut porter la double casquette de journaliste et de blogueur, comme je le fais depuis plusieurs mois,  pour saisir à quel point il n’y a rien de commun entre les deux activités. Au demeurant, les lecteurs ne s’y trompent pas. D’ailleurs, je les ennuie avec ce billet, ils m’ont dit à plusieurs reprises que cette querelle était à leur yeux un non-sujet. Ils ont raison. Sauf que, visiblement, il ya encore des gens pour y croire, essentiellement dans la presse, cette presse si excitée d’assister à ses propres funérailles et composant elle-même la partition de son requiem. Il n’y a plus que quelques gens de presse, au fond, pour prétendre qu’Internet va tuer le journalisme et les blogueurs remplacer les journalistes. Normal, ils ont peur et quand on a peur, on est prêt à croire n’importe quoi, surtout le pire. Et le pire ici, est agité par une poignée de blogueurs américains agressifs qui, en effet, veulent la peau de la presse. A chaque pays ses extrémistes, est-il nécessaire d’importer ces théories en France, simplement pour se croire moderne ?

Et si, au lieu de fantasmer le futur, nous construisions l’avenir tout simplement ? Un avenir où les citoyens disposeraient d’une presse de qualité, quelqu’en soit le support, ainsi que de multiples relais pour discuter, critiquer, diffuser cette information ?  A quoi bon opposer ce qui se complète si bien, comme si Internet ne pouvait réellement s’imposer que sur les cendres des médias dits “traditionnels” ? Faut-il nécessairement dénigrer les journalistes pour valoriser les blogueurs ?   Renoncer aux faits pour ne plus vouloir entendre que des opinions ? Nous savons bien au fond que l’information journalistique, si irritante et imparfaite qu’elle soit, conserve une présomption de fiabilité supérieure aux autres informations, excepté aux yeux de quelques contestataires  friands de chemins de traverse. Tous les fantasmes futuristes du monde ne peuvent faire oublier qu’il faudra toujours des professionnels dédiés à l’information sur les faits, des témoins sur le terrain, rompus à l’exercice, soumis à des exigences professionnelles. Ceux-là même sans qui l’exercice du blog et, plus généralement, du débat public serait impossible. Souvenons-nous à ce propos de cette remarquable observation d’Hannah Arendt sur les faits et les opinions :

“Les faits sont la matière des opinions, et les opinions, inspirées par différents intérêts et différentes passions, peuvent différer largement et demeurer légitimes aussi longtemps qu’elles respectent la vérité de fait. La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat”.

(La Crise de la culture).

20 juin 09

Journalisme, web et démocratie

Classé dans : questions d'avenir — laplumedaliocha @ 11:40

Il m’arrive, comme nombre de blogueurs, de m’interroger parfois sur l’intérêt de bloguer. La question que je me pose alors est celle-ci : à quoi bon ? Mon avis est-il si intéressant que cela pour que je prétende le diffuser, qu’est-ce que j’apporte exactement à ceux à qui je m’adresse, suis-je sûre d’être au moins partiellement dans le vrai lorsque j’émets une opinion sur un sujet, y compris sur mon métier ? Je vous rassure, ceci n’est pas un billet à vocation plébiscitaire que justifierait un brin de vague à l’âme. Vous êtes donc dispensés de voter “stop” ou “encore”. Simplement, n’aimant pas faire de choses inutiles et me méfiant de la tyrannie de l’ego, je réfléchis en permanence à l’intérêt de cette drôle d’activité. Et j’ai trouvé un bout de réponse, hier, à ces questions.

Mais qui est donc le public ?

Voyez-vous, j’assistais vendredi matin à la conférence de presse organisée par le Conseil d’Etat pour présenter son rapport annuel d’activité. L’exercice, classique, consiste à dresser le bilan de l’année écoulée  (nombre d’avis rendus sur des projets de réforme, contentieux traité etc.) et à mettre en exergue les principales décisions de jurisprudence, les réformes concernant la juridiction, ses objectifs et ambitions pour l’année à venir.

Tout en contemplant la vue époustouflante que l’on a des fenêtres du Conseil d’Etat sur les jardins et, au-delà, sur Montmartre, (oui, c’est l’un des intérêts indéniables du métier que d’accéder à ces lieux privilégiés en dehors des journées portes ouvertes) je pensais à vous, amis lecteurs, et au journalisme.  Et je me disais que quelque chose était en train imperceptiblement de changer dans mon métier, sous votre influence.

Précisons d’entrée de jeu que j’ai toujours eu clairement conscience de travailler pour le public et non pas au sein d’une élite dont je ne serais que le porte-voix en direction des citoyens. Public d’ailleurs auquel je m’assimile par principe et par discipline, car il est  facile dans ce métier de déraper dans la connivence ; nous sommes au quotidien plus proches du pouvoir que des citoyens, d’un point de vue pratique s’entend, de sorte que la tentation est grande de changer de camp. C’est tout le paradoxe de la presse d’ailleurs, elle est entièrement tournée vers le public, elle ne vit que pour lui, ne survit que grâce à lui et pourtant le journaliste qui en produit le contenu, ignore ou plutôt ignorait jusqu’à ce jour, tout de ce public.

C’est de leur faute, me répondront certains, les journalistes le snobent ce public. Je ne le crois pas. Que ceux qui se disent cela se demandent si eux-mêmes connaissent le public. Bien sûr que non, personne ne connait cette entité abstraite dont nous faisons tous partie, y compris l’élite, car on est toujours “le public”, “les autres”, ou simplement “les gens” pour quelqu’un. Non, nous ne connaissions pas le public simplement parce que nous n’avions pas les moyens de le connaître, juste de l’imaginer, plus ou moins mal, en nous appuyant sur ce que nous sommes, sur notre entourage et nos rencontres. Comme le dit fort justement Daniel Schneidermann, “mon public, c’est moi”. C’est sans doute la meilleure des définitions que l’on puisse donner, à plus d’un titre. D’abord, comme il le souligne, parce que cela évite de chercher à intéresser ou à plaire à celui dont on ne peut que vaguement imaginer l’état d’esprit et qu’il vaut donc mieux partager avec le public ce qui nous intéresse que de subodorer ce qui l’intéressera lui. Ensuite parce que c’est la meilleure façon d’éviter les dérapages condescendants de ceux qui se positionnent au-dessus du public en prétendant l’observer et en développant une fâcheuse tendance à le mépriser. Enfin, parce que c’est la réalité, tout simplement, je suis, vous êtes, nous sommes une composante du public. Mais une composante seulement. Alors comment savoir ce que pensent les autres ?

Avec Internet, le public commence à prendre forme

En lisant les blogs depuis maintenant trois ans et en bloguant moi-même depuis septembre, le public commence à prendre lentement forme et consistance à mes yeux. Avec bien sûr toutes les réserves que cela impose parce que les internautes ne constituent pas à eux seuls le public, parce que je ne connais pas l’ensemble de la toile, parce que beaucoup de lecteurs demeurent silencieux, s’inscrivant ainsi dans cette grande masse muette si difficile à cerner. Néanmoins, le dialogue qui s’instaure entre nous, à égalité quand nous commentons côte à côte chez un blogeur, dans un rapport d’auteur à lecteur ici, de simple lecteur ailleurs, bref, tout ceci tisse petit à petit ce lien qui me semblait jusque là faire si cruellement défaut entre le journaliste et le public.

Ai-je pour autant posé des questions différentes hier matin de celles que j’aurais évoquées avant ? Non. Les problèmes qui vous préoccupent, Hadopi par exemple, sont parfaitement diagnostiqués par les avocats que je cotoie quotidiennement. L’irritation à l’égard des mauvais textes législatifs a été aperçue par les juristes bien avant que le public ne s’en émeuve. Par conséquent “l’élite” avec laquelle nous travaillons est loin d’être ignorante ou indifférente aux problèmes perçus par les citoyens. Au risque de vous surprendre, je vous dirais même que ces problèmes sont identifiés le plus souvent bien avant que vous ne les aperceviez. Vous vous doutez bien par exemple que le Conseil d’Etat avait alerté le gouvernement sur la fragilité juridique du dispositif de sanction d’Hadopi. La nouveauté, c’est de pouvoir ressentir ce que pense une partie du public des sujets que nous traitons.

Ainsi, ce public pour lequel je travaillais, il existe désormais, je n’ai plus le sentiment d’écrire dans le vide, l’idée que je lui devais des comptes est devenue une réalité tangible.  Je n’étais plus seule hier, vous étiez derrière moi et c’est très concrètement en votre nom que je posais des questions. Le changement vous semblera peut-être bien subtile. Je crois qu’il est majeur. Le rapport, j’ai presque envie de dire, le rattachement qui est  en train de se créer entre les journalistes et les citoyens est encore ténu, il est complexe, fragile, mais passionnant.

Certains pionniers du web ricaneront sans doute en se disant, “c’est maintenant qu’elle le découvre”, non, je ne le découvre pas maintenant, je l’avais moi aussi subodoré et c’est bien l’une des raisons pour lesquelles j’ai créé ce blog. J’avais même été plus loin en songeant, bien avant que le web ne prenne une telle place dans nos vies que peut-être, un jour, les lecteurs eux-mêmes participeraient aux choix éditoriaux. Toujours dans la quête de ce lien qui me paraissait si nécessaire. Ce n’était sans doute pas si idiot que je le pensais alors puisque je viens de lire dans l’excellent numéro spécial de Courrier international intitulé “Mais où va la presse ?”, que l’idée fait son chemin, notamment au Mexique. Simplement, en digne rêveuse que je suis, je sais que les idées n’ont de valeur que lorsqu’elles s’incarnent en pratique. Or, ce que je vous livre ici, c’est du ressenti et du vécu, nous ne sommes plus dans le virtuel.

Un réserve toutefois avant de conclure, il faut je crois se garder de sombrer dans l’angélisme. Comme toutes les évolutions, celle-ci contient des risques. Celui par exemple de pousser certains médias au populisme pour booster leur chiffre d’affaires. Ou bien encore le danger pour les journalistes de réagir sous la pression du lectorat et de ne plus dire ce qu’ils ont vu, mais ce qui va plaire au lecteur. L’affaire qui a opposé le journal Le Monde et les universitaires montre fort bien les pressions possibles via Internet. Mais bon, ce n’est pas une raison suffisante pour tourner le dos à ce qui me parait être un progrès indéniable autant qu’inéluctable.

Et pour répondre à la question de départ, voilà à quoi me sert de bloguer en tant que journaliste, à maintenir et développer ce lien. C’est une bonne raison de continuer, en tout cas tant que je parviendrai à vous intéresser !

Note : Je recommande chaudement à tous ceux qui s’intéressent à la presse et notamment à ses rapports avec le web, de lire le numéro spécial que consacre cette semaine Courrier international à l’avenir de la presse. Vous y trouverez un tour du monde très bien fait de la situation dans de nombreux pays, les difficultés que rencontrent les titres, mais aussi les solutions qu’ils expérimentent.

Page suivante »

Publié sur WordPress.