La Plume d'Aliocha

25/09/2014

L’arme de la raison, le réconfort de la raison, le salut dans la raison

Filed under: questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 10:52
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A la suite de l’assassinat de l’otage français Hervé Gourdel hier, comme il fallait s’y attendre, l’émotion ou plutôt les émotions tournent en boucle dans les médias. La stupeur, les larmes, la colère, la peur, l’envie de vengeance, le tout dans une surenchère d’adjectifs. C’est à qui sera le plus horrifié, sous le choc. Laurent Fabius parle d’infamie, Luc Chatel évoque une "exécution atroce, lâche et barbare", le Parti communiste est indigné…On cherche des mots, c’est pas facile, on les a tant usés pour désigner des banalités que lorsqu’ils pourraient vraiment servir, on les juge éreintés. Bref, la bête médiatique réclame son tribut de réactions et de surenchère, alors chacun y va de sa formule, songez donc, le silence pourrait être si mal interprété.

Parallèlement, et parce qu’il faut des images, Caméras et micros se tendent vers les proches. Sont-ils tristes, en colère, interrogent les journalistes ? Passons…On nous montre les drapeaux en berne dans les villes et villages endeuillés. Leur chagrin nourrit notre colère, sourde, attisée par la peur et tout ceci fabrique le désir de vengeance.

Et puis, au milieu de toute cette cacophonie, la voix d’un expert hier soir sur France Info, aux alentours de 20h30 qui déclare que la France est en alerte maximum depuis 2001, que la situation actuelle ne comprend pas de menace supplémentaire, que la peur est liée à la médiatisation de certains événements, laquelle est souvent déconnectée du niveau de menace réelle….Quel apaisement, au milieu de l’hystérie collective d’entendre s’exprimer ceux qui savent.

Et le réconfort est encore plus grand quand ceux qui savent ont le temps d’expliquer calmement ce qu’il se passe. Ce fut le cas chez Bourdin ce matin avec la longue interview de Gilles Kepel. Je la mets ici. Regardez-là. Il explique que nous n’avons plus affaire à un terrorisme pyramidal façon Al Qaida mais à un fonctionnement en réseau. Que ce terrorisme là s’infiltre au plus profond de la société. Que ses outils sont notamment les réseaux sociaux et son but déclencher la peur, la haine, bref, exactement ce qui tourne en boucle dans les médias depuis hier.

Le système s’emballe, ce n’est pas la première fois. Les journalistes n’en sont qu’en partie responsables, il y a dans le système médiatique une logique perverse qui dépasse ses acteurs et s’avère difficilement maitrisable. Cette hystérie, on le sait, participe de la médiocrité du discours public, parfois elle cause des dommages plus ou moins graves. Ici, elle pourrait s’avérer mortelle. Alors c’est le moment de tourner le dos à l’émotion pour tendre le micro à la raison. Car ici plus qu’ailleurs, quand on comprend, on cesse d’avoir peur et, en matière de terrorisme, quand on n’a plus peur, on a triomphé de l’ennemi.

Mise à jour 13h00 : et hop, déjà un exemple de ce qu’il ne faut pas faire. La mode des sondages idiots sur des questions d’actualité est affligeante…

22/09/2014

Comment veux-tu que je t’enfume ?

Filed under: Eclairage,Mon amie la com',questions d'avenir — laplumedaliocha @ 15:04

images-3France Inter consacrait ce matin son numéro de l’émission Service public à cette passionnante question : "Comment contourner les stratégies de communication des grandes entreprises ?" . Parmi les invités, deux conseils en communication visiblement nourris au lait de bisounours depuis des années ont expliqué à quel point leur métier était utile, honnête et transparent. S’il est devenu désormais impossible pour un journaliste de parler à un décideur politique ou économique sans que celui-ci soit chaperonné par un conseil en communication c’est que l’opinion se professionnalise, de sorte que le discours aux médias doit se sophistiquer. Autrement dit le public est devenu si expert qu’il faut lui proposer des arguments experts (étrange comme on a le sentiment inverse en voyant le résultat, mais bon). On les soupçonne d’arranger la vérité ? Allons donc ! Ils ont une éthique, d’ailleurs certains refusent des dossiers quand ils n’adhèrent pas au message qu’on veut leur faire passer. Des menteurs, les communicants ? Bien sûr que non, nos kantiens en herbe ne mentent pas. Ils sont au contraire les partenaires privilégiés des journalistes, ils pallient leur manque de temps et de moyens en leur servant li’information utile qu’ils ont préalablement sélectionnée pour eux. En toute honnêteté. D’ailleurs, c’est pour ça que leurs clients leur offrent des ponts d’or : pour décrire bêtement la réalité à l’état brut, entièrement et  sans aucun maquillage.

Hélas, cette vision idyllique – qui ne convainc guère –  est démentie par les intéressés eux-mêmes dès qu’on les fait parler de dossiers concrets.  Ainsi quand le journaliste les interroge sur le cas de Richard Gasquet la réponse est saisissante. Souvenez-vous, en 2009 Gasquet est  contrôlé positif à la cocaïne. L’intéressé avoue tout en avançant une explication qui vaut son pesant de sucre en poudre : il n’a jamais pris de cocaïne, si on en a trouvé dans ses analyses, c’est qu’il a dû en absorber involontairement soit dans un verre en boite, soit en embrassant une jeune femme elle-même cocaïnée.   Patricia Chapelotte sourit à l’évocation de cet épisode ridicule, mais balaie bien vite la question du mensonge en communication : c’est le sport, et puis il y a de telles sommes en jeu…Autrement dit, allons, soyons cool, y’a pas mort d’homme.

On l’aura compris, si le discours médiatique ressemble désormais à un spot publicitaire permanent, c’est-à-dire s’il est nourri de phrases creuses et superficielles, et truffé parfois de franches absurdités – l’insupportable "part d’ombre" de Cahuzac lors de sa confession télévisée, la phobie administrative de Thevenoud etc. – c’est grâce à ces professionnels de l’argument qui tue. Sous l’antiquité, on les appelait "sophistes". Ce sont les champions toutes catégories de l’abrutissement.

Le problème, c’est qu’ils sont sur le point de prendre le contrôle total de l’information. Un chiffre, donné en cours d’émission, exprime la gravité de la situation : aux Etats-Unis on compte désormais 4,6 communicants pour 1 journaliste. Lequel journaliste touche une rémunération inférieure de 40 % à celle du communicant et travaille avec des moyens ridicules. A voir le nombre de confrères qui annoncent leur passage à la com’ chaque année, je ne crois pas trop m’avancer en prédisant que la situation ne va faire que s’aggraver.

Notre métier est en danger si nous n’avons pas le temps de l’exercer, confie un confrère dans l’émission. Je crains que même en se donnant le temps, cela ne change rien à la catastrophe qui s’annonce.

Pour preuve, le dossier Kerviel justement abordé dans l’émission par son ex conseillère en com’ Patricia Chapelotte. Celle-ci décrit encore, 4 ans après la première condamnation de l’intéressé en correctionnelle, le petit breton bouc-émissaire d’un système cynique. A la trappe l’instruction par Renaud Van Ruymbeke ! A la trappe les deux procès au fond et la décision de la Cour de cassation ! Tout ça ne pèse rien face à la légende médiatique du petit breton victime de la méchante banque. Il faut dire qu’on a tous tellement envie d’y croire à cette belle histoire. La force de la communication, c’est qu’elle ne s’embarrasse pas de vérité, avec ses nuances, ses zones d’ombre et ses complexités, elle impose la légende susceptible d’entraîner l’adhésion du public. Légende qui généralement appuie sur les mécanismes les moins fiables du cerveau, le biais de confirmation, la quête d’une explication facile et autres travers remarquablement décrits dans un ouvrage incontournable : la démocratie des crédules, par Gérald Bronner.  

Dans l’affaire Kerviel, quelques médias commencent à avoir la gueule de bois et enquêtent sur l’enfumage dont ils ont été victimes. Je recommande à ce sujet le très bon reportage du Petit Journal diffusé en mai, ou encore celui de France 5 (vidéo le magazine reportage 1) qui date d’hier.

Mais, comme dirait la chroniqueuse judiciaire du Monde Pascale Robert-Diard dans le remarquable papier où elle a démonté la com’ Kerviel le lendemain du cirque à Vintimille, que pèse tout ceci face à un Goliath médiatique ?

Rien. L’information n’a plus assez de moyens pour se faire entendre, elle arrive trop tard, elle n’est pas séduisante, bref, elle est has been.

Les communicants sont nés pour rééquilibrer le rapport de force entre les individus ou les entreprises et la puissance des médias. Le résultat dépasse leurs espérances : ils ont triomphé. Mais chut ! C’est le secret le mieux gardé au monde. Si le public s’aperçoit que le système médiatique est totalement pollué par ces arrangeurs de vérité professionnels, tout s’effondre.

Comment ? Vous pensez que ça s’effondre déjà ? Je crains hélas que vous n’ayez raison…

Note : merci au fidèle lecteur de ce blog qui m’a alerté sur l’émission par mail ce matin. 

21/09/2014

Médias, qu’avez-vous fait à la politique ?

Filed under: Mon amie la com',questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 11:39

Twitter ricane ce matin. Twitter s’afflige des propos de Nicolas Sarkozy à Bruno Jeudy dans le JDD. Il faut dire que l’ancien Chef de l’Etat prête le flanc à la rigolade quand il confie à propos de l’annonce de son retour sur Facebook vendredi "mon audience sur Facebook fait le double de celle de la conférence de presse de Hollande et en une seule journée j’ai gagné plus de nouveaux amis que le total de ceux de Juppé et Fillon".

Oh politique contemplant les effets de sa communication ! Oh Narcisse s’admirant dans l’onde claire des réseaux sociaux !

Les internautes ont raison de chambrer cette joie enfantine exprimée sans complexe par un homme qui prétend diriger une Nation à propos d’un fait aussi dérisoire que le nombre d'"amis" sur Facebook. Cela prouve au moins que l’internaute est modeste s’il est capable de critiquer chez un prétendant à la magistrature suprême un comportement que lui-même pratique tous les jours : suivre avec passion le nombre d’amis, followers, notifications etc., ces bribes de réponse à la fameuse question de fond de toute communication : est-ce que quelqu’un m’aime quelque part ? Ce qui serait bon pour l’internaute lambda, serait donc en-dessous du niveau d’un ex Chef de l’Etat ? Voilà une nouvelle fort réconfortante.

Comment oublier cependant que ces mêmes internautes ont stigmatisé Michel Sapin quand sous forme de boutade (le machin à la pomme), il a exprimé son peu d’intérêt pour les joujoux qui enchantent ses concitoyens. Et ils sont des dizaines de politiques à essuyer le mépris des "geeks" pour peu que l’un d’entre eux commettent une erreur de vocabulaire ou de raisonnement révélant son ignorance des us et coutumes de la toile. Alors ? Où se situe la juste mesure ?

En réalité, l’internaute devenu média lui-même souffre du même mal que les grands médias professionnels. Il impose sa culture et ses lois à ses interlocuteurs puis, face au résultat, il s’indigne. La parole du politique est devenue creuse, superficielle, entièrement pensée non pour exprimer une réalité mais pour produire un effet, changeante, incohérente, parfois même d’une sottise comique ? Sans doute, mais pourquoi ? Parce que le système médiatique a imposé cela. Parce que dans une société où les médias se sont répandus avec la puissance d’un tsunami, envahissant jusqu’au moindre recoin de nos habitudes de vie et de nos cerveaux, il n’est pas d’autre solution que de passer par les médias et donc de céder à leur loi pour atteindre les citoyens.

Nicolas Sarkozy, qui règle le problème des grands médias en s’adressant directement aux réseaux sociaux, tombe alors dans un autre piège : il compte ses "amis" sur Facebook et devient ridicule, mais à qui la faute ? A ce système que nous entretenons tous, que nous défendons, que nous prônons avec condescendance auprès de ceux qui prétendent s’en tenir éloignés, à ce système dont les lois en grande partie échappent à notre maîtrise et qui pervertit tout ce qu’il touche.

05/09/2014

Heureux celui par qui le scandale arrive !

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 13:21

Tout le monde connait la formule "Malheur à celui par qui le scandale arrive" mais sait-on d’où elle vient ? De l’évangile de Luc :"Jésus dit à ses disciples : Il est impossible qu’il n’arrive pas des scandales ; mais malheur à celui par qui ils arrivent !
Il vaudrait mieux pour lui qu’on mît à son cou une pierre de moulin et qu’on le jetât dans la mer". Rassurez-vous fidèles lecteurs, je ne m’en vais pas ici prêcher. La morale n’est pas dans l’air du temps. Elle heurte trop la liberté conçue comme absence de limite et surtout le droit de jouir sans entrave. Vous savez, ce droit dont les médias au sens large nous rappellent à chaque seconde qu’il est sacré et absolu, et pour cause, c’est en appuyant sur ce mécanisme que la société de consommation fourgue à un prix prohibitif le bonheur frelaté d’acheter n’importe quoi. Je renvoie ceux que le sujet intéresse à l’oeuvre intégrale du philosophe Dany-Robert Dufour. Toujours est-il que je voulais juste attirer l’attention sur l’inversion de paradigme qu’est en train d’opérer notre société hyper médiatisée : le scandale désormais est la voie royale vers le bonheur.

Le scandale paie

Car il faut bien admettre en observant le succès du livre de Valérie Trierweiler que le scandale paie. Et même très bien : 50 000 exemplaires du livre vendu en une seule journée (voir l’auto-promo de son employeur, Paris-Match). Tirage initial à 200 000 exemplaires mais l’heureux éditeur – Les Arènes, éditeur de la magnifique Revue XXI (1) – projette déjà d’en tirer 300 000 de plus. Un coup à 600 000 euros pour l’auteur disait-on avant de connaitre les chiffres du premier jour, c’est dire…J’ai entendu que c’était mieux que Nothomb, Harry Potter et de toute façon parfaitement inédit pour un "essai". Oui, qu’on le veuille ou non, la chose se classe dans les "essais". Au même titre que mon philosophe fétiche cité plus haut. Et au même prix pour le consommateur. Mais pas pour le même bénéfice s’agissant de l’auteur. Entre celui qui pense et celle qui couche, il y a la même différence qu’entre un smicard et un patron du CAC 40 (que les deux me pardonnent, ma comparaison est strictement limitée à l’ordre de grandeur). Entre celui qui offre pour 20 euros à ses lecteurs (dont entre 17 et 19 pour l’éditeur qui supporte les coûts) des clefs de compréhension du monde, un travail, un savoir, et celle qui jette de la boue mêlée de confidences sans intérêt dans un style approximatif, c’est la deuxième qui touche le jackpot. Que voulez-vous, nous sommes plus nombreux à nous demander ce qu’il se passe dans le lit élyséen qu’à vouloir comprendre pourquoi Adam Smith a engendré une société sadienne. Et pourtant….Si je les rapproche tous les deux, c’est qu’après avoir lu DR Dufour, rien de ce qu’il se passe ne surprend, même si tout désespère.

Millionnaire ?

Le système médiatique d’aujourd’hui – dont on a compris qu’il était le prophète intarissable de la société de consommation – promeut dans des proportions phénoménales le scandale. Marcela Iacub a vendu 18 000 exemplaires de ses confidences de porcheries sur DSK. Trierweiler pourrait exploser tous les records d’édition. Que les deux femmes aient souffert d’avoir cotoyé des goujats, nul ne le conteste. Qu’elles aient été blessées et humiliées, on s’en doute. Mais les deux ont fait des choix éclairés de femmes libres en fréquentant ces hommes-là. Et on peut leur appliquer le même raisonnement qu’à Kerviel : tant que ça gagnait, elles ne se plaignaient pas. Tant que Valérie riait avec François en parlant des sans-dents à l’Elysée ou à la Lanterne, tout allait bien. C’est quand François est parti rire avec une autre que les "sans-dents" ont cessé de faire rigoler. Ceux-là continuent de crever en silence tandis qu’une courtisane peut déjà, après avoir coûté les frais d’un cabinet à la France et profité de ses largesses, espérer devenir millionnaire en droits d’auteur pour se consoler de sa rupture. Si Valérie Trierweiler n’était pas aveuglée pas son désespoir de "journaliste" politique gâtée par le pouvoir, elle aurait compris que son sort, même peu enviable depuis la rupture, demeurait encore fort privilégié.

Juteuse indignation

Vous voyez, nul besoin de passer par l’ennuyeuse morale qui eût commandé d’attendre au minimum la fin du quinquennat pour publier cette horrible chose, pas besoin donc d’un rappel à la dignité, à l’intérêt collectif, au respect de la fonction qui dépasse l’homme haï, un simple raisonnement de proportion et de mise en perspective suffit à montrer en quoi la chose est insupportable. Au passage, on observe que la morale est bien une intelligence durable, et non pas un carcan imbécile dont il suffirait de se débarrasser pour vivre enfin libre et heureux. Car si Valérie s’était abstenue, cela aurait eu infiniment de classe et cela aurait épargné à un président qui est loin d’avoir mes faveurs mais dont je respecte la fonction, un coup fort préjudiciable à notre pays. Tout le monde est scandalisé par ce livre. C’est précisément ce caractère scandaleux qui lui vaut la Une des médias et permet donc à l’information relative à sa parution d’atteindre chaque citoyen et sur cette cible immense d’en intéresser une forte proportion en raison du caractère sulfureux complaisamment étalé par les médias. Et c’est précisément au nom de cette indignation que les consommateurs -j’emploie ce mot à dessein – achètent. De fait, non seulement ils récompensent la démarche qu’ils jugent eux-même scandaleuse, mais ils encouragent le système médiatique à poursuivre dans ce sens.

Diabolique.

(1) C’est un peu normal, dans le journalisme, le pipole finance l’utile. Autrement dit, pour payer par exemple un reportage de guerre, il faut souvent assurer ses ventes en attirant les lecteurs grâce au cul d’une star sur la plage.

05/08/2014

On en a parlé sur France Culture…

Filed under: Affaire Kerviel,Brèves — laplumedaliocha @ 06:50
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Faut-il absoudre Jérôme Kerviel ? Tel était le titre de l’émission Du Grain à moudre sur France Culture consacrée hier, on l’aura compris, au célèbre ex-trader. J’en ai débattu avec la sociologue Judith Assouly, également consultante en déontologie auprès des établissements financiers et le professeur en sciences de management (et membre actif de la défense Kerviel) Jean-Philippe Denis. Vous pouvez réécouter l’émission en podcast ici.

30/07/2014

Kerviel désincarcéré ? Petite mise au point

Depuis des semaines les soutiens de Jérôme Kerviel attendaient ce fameux 29 juillet, date à laquelle son avocat David Koubbi devait plaider une demande d’ aménagement de peine  devant le juge d’application des peines (JAP pour les intimes) à Fleury-Mérogis. Le 29 juillet au matin, les caméras de BFMTV, ITélé, ainsi que l’AFP et Europe 1  attendent de pied ferme devant la prison. Quand l’avocat sort enfin de l’audience, accompagné de deux confrères de son cabinet, il  annonce  aux journalistes que le JAP vient de rendre "une décision extrêmement courageuse" en faisant droit à la demande de la défense. L’avocat précise que son client va sortir de prison dans les tout prochains jours, à condition que le parquet ne fasse pas appel.

"Désincarcéré", Jérôme Kerviel verra sa peine de prison transformée en obligation de porter un bracelet électronique.

 

A titre anecdotique, sur Twitter les professionnels de la justice plaisantent sur ce "désincarcéré" qui ne figure pas dans les dictionnaires juridiques.

 Quelques minutes après ces déclarations, BFM TV annonce l’intention du parquet de faire appel.

C’est en fin de journée que l’on apprend finalement que la décision ne sera rendue que vendredi. L’information vient du parquet qui fait une mise au point par mail à la presse peu après 18 heures :

"La demande de libération conditionnelle précédée d’une mesure probatoire sous la forme d’un placement sous surveillance électronique a été soumise au Juge d’Application des Peines ce jour. La décision du juge a été mise en délibéré à la date du 1er août, date à laquelle elle sera notifiée au parquet.

 En l’état, le parquet d’Evry est dans l’attente de cette décision qui lui permettra de prendre connaissance des motivations retenues et d’exercer, le cas échéant, les voies de recours qui lui sont offertes".  

Les médias ont le sentiment d’avoir été baladés et ne se gênent pas pour le faire sentir.

 BFM TV publie un correctif sur  un ton assez grinçant.

En réalité, comme le précise  David Koubbi aux journalistes, le juge a indiqué à l’audience qu’il allait donner une suite favorable à la demande. Le problème, c’est que tout à la joie de sa victoire, l’avocat a oublié qu’une décision de justice n’existe qu’à partir du moment où elle est rédigée. La prudence commandait donc de se taire, ou d’employer des précautions de langage de type conditionnel.

En fait de quoi, il annonce triomphalement qu’il a obtenu l’aménagement de la peine, que son client va sortir et reprendre une activité normale.

On peut imaginer à partir de là l’embarras du parquet dont les médias disent qu’il fait appel d’une décision considérée comme officiellement prononcée, alors que tout n’est encore qu’au stade de l’intention. Intention du JAP d’accéder à la demande d’aménagement, intention du parquet de faire appel.

De deux choses l’une, soit l’avocat en faisant ces déclarations aux médias a voulu "coincer" la justice en l’empêchant de se dédire ou de céder à une quelconque intervention, voire dissuader le parquet de faire appel (ce ne serait pas la première fois que la défense jouerait les médias contre la justice), soit c’est une simple maladresse. Si David Koubbi avait simplement dit en sortant," j’ai bon espoir, mais attendons de connaître la décision vendredi", tout se serait passé normalement. Seulement voilà, ça n’aurait pas été l’affaire Kerviel….

Quant à savoir s’il est légitime ou non d’aménager la peine du trader, disons que les délinquants en col blanc condamnés à de la prison ferme en France ne sont pas légion. Si le cirque orchestré à la frontière au mois de mai dernier avait eu pour effet de dispenser le trader d’exécuter sa peine, cela aurait signifié que les médias triomphaient de l’institution judiciaire et il y aurait eu des raisons de s’indigner. Mais à partir du moment où tout se passe dans le cadre légal classique, rien ne semble s’opposer à cet aménagement, et il n’y a sans doute pas lieu de parler de "justice de classe" contrairement à ce qu’ont pu en dire quelques internautes dont Michel Onfray.

Il y a fort à parier que cet aménagement de peine sera récupéré par la défense pour nourrir le storytelling d’une justice ouvrant enfin les yeux et prête à déclencher le vrai procès, celui de la Société générale. Pourquoi pas ? Sauf qu’aucune des pièces avancées jusqu’à présent pour nourrir cette démonstration n’est convaincante. Pas plus l’aménagement de peine que le reste. Un aménagement de peine n’a en effet rien à voir, mais alors vraiment rien, avec une quelconque appréciation du JAP sur la pertinence du jugement à l’origine de l’incarcération. La décision à venir du JAP, si elle est conforme à celle annoncée prématurément, n’a rien non plus d’exceptionnellement courageux, sauf à entrer dans des scénarios complotistes plus ou moins délirants au terme desquels un juge en France risquerait sa vie ou même seulement son poste,  en contrariant une banque. Au demeurant, rien ne démontre que Société Générale soit contrariée à l’idée que son ex-trader finisse sa peine à l’air libre.

Ce dossier gagnerait à ce que ses protagonistes cessent d’en surjouer les épisodes. On finit par se croire dans OSS117, l’humour en moins.

02/07/2014

Info bingo

Il y a parfois des événements qui entrent en collision et déclenchent une réflexion.

Très en forme, le site de France Télévision a mis en ligne cet après-midi un "Sarko Bingo". Le principe du jeu est le suivant  :

"Ce n’est pas la première fois que Nicolas Sarkozy monte au créneau dans une affaire au sein de laquelle son nom est cité. Après 15 heures de garde à vue dans celle des écoutes et une mise en examen pour corruption active, trafic d’influence actif et recel de violation du secret professionnel, l’ancien président s’exprimera, mercredi 2 juillet, sur Europe 1 et TF1. 

A chaque fois, Nicolas Sarkozy a adopté la posture de la victime, blessée mais encore battante, dénonçant "une instrumentalisation" de la justice contre lui. Voici quelques unes des phrases que vous pourrez très probablement entendre et cocher en écoutant son interview". 

Suit un tableau que je vous laisse découvrir. Sur twitter d’aimables internautes m’ont indiqué qu’il y avait d’autres Sarko Bingo en circulation, notamment celui de Rue89.

Qu’un site à l’ADN  irrévérencieux comme Rue89 propose ce genre de distraction ne me choque pas plus que cela. C’est plus déstabilisant de la part de France Télévision dont on attend, me semble-t-il, autre chose de plus sérieux. Au-delà d’une éventuelle pique entre concurrents (Sarkozy a choisi le JT de TF1…), c’est peut-être aussi un constat d’impuissance qu’il faut deviner dans cette moquerie journalistique à l’égard de l’ancien Chef de l’Etat.  Impuissance par exemple des médias à résister à leur instrumentalisation dans le cadre d’une procédure judiciaire…On se souvient à ce sujet des interviews larmoyantes de DSK, Cahuzac, Kerviel et plus récemment Lavrilleux. C’est devenu mécanique, la justice vous ennuie ? Hop on file à la télévision appeler le téléspectateur à l’aide. Au grand match médias contre justice, cette dernière continue de gagner, discrètement mais surement. Jusqu’à quand ?

Et cela m’amène à mon deuxième événement.

Figurez-vous que pendant que l’internaute joyeux s’amusait à jouer au Sarko Bingo, on apprenait que la Cour de cassation venait de donner définitivement tort à Mediapart au sujet de la publication des enregistrements Bettencourt. Eh oui, les enregistrements à l’origine du feuilleton judiciaire du jour. Nicolas Sarkozy est soupçonné en effet d’avoir tenté de savoir ce qu’allait décider la Cour de cassation à propos de la saisie des agendas présidentiels dans l’affaire Bettencourt.

Voici un extrait de l’arrêt prononcé par la première chambre civile :

"Mais attendu que l’arrêt, après avoir rappelé que l’article 10 de
la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés
fondamentales dispose que la liberté de recevoir et communiquer des
informations peut être soumise à des restrictions prévues par la loi et
nécessaires, dans une société démocratique, à la protection des droits
d’autrui afin d’empêcher la divulgation d’informations confidentielles, retient
exactement qu’il en va particulièrement ainsi du droit au respect de la vie
privée, lui-même expressément affirmé par l’article 8 de la même
Convention, lequel, en outre, étend sa protection au domicile de chacun ;
qu’il s’ensuit que, si, dans une telle société, et pour garantir cet objectif, la loi
pénale prohibe et sanctionne le fait d’y porter volontairement atteinte, au
moyen d’un procédé de captation, sans le consentement de leur auteur, de
paroles prononcées à titre privé ou confidentiel, comme de les faire connaître
du public, le recours à ces derniers procédés constitue un trouble
manifestement illicite, que ne sauraient justifier la liberté de la presse ou sa
contribution alléguée à un débat d’intérêt général, ni la préoccupation de
crédibiliser particulièrement une information, au demeurant susceptible d’être
établie par un travail d’investigation et d’analyse couvert par le secret des
sources journalistiques, la sanction par le retrait et l’interdiction ultérieure de
nouvelle publication des écoutes étant adaptée et proportionnée à l’infraction
commise, peu important, enfin, que leur contenu, révélé par la seule
initiative délibérée et illicite d’un organe de presse de les publier, ait été
ultérieurement repris par d’autres".

Le site Mediapart annonce qu’il va saisir la Cour européenne des droits de l’homme. On reconnait bien là le singulier manque d’humour d’Edwy Plenel.  C’est fini le temps des chiens de garde de la démocratie. Terminé. Nous entrons dans l’ère de l’info bingo. Et ça va rapporter très gros !

26/06/2014

Euthanasie, naze, nazi…

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 20:41
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Bernard Kouchner n’utilise plus le mot "euthanasie", il l’a confié ce matin à Patrick Cohen sur France Inter. Pourquoi, me direz-vous ? Parce que, je cite : " D’abord, il y a le mot nazi dedans, ce qui n’est pas très gentil. Et puis on a tout de suite l’impression qu’il y a une agression, qu’on va forcer les gens ». Je me suis frotté les yeux, quand j’ai lu ça. Et puis j’ai songé à une blague du Gorafi. En fait, non. Bernard Kouchner a vraiment dit : "dans euthanasie, il y a nazi". Alors j’ai eu une pensée pour mon ami Philippe Muray, ce génial critique des médias. Je dis "mon ami" non parce que je l’ai connu, mais parce que j’ai passé tant de nuits à rire en le lisant, il a mis tant de mots justes sur des impressions, exprimé tant d’idées magistrales, qu’il est devenu un intime.

Là où tu es, tu dois bien rire, hein, Philippe. Toi qui écrivais "les anecdotes grotesques se succèdent à un rythme d’enfer et, par malheur, elles ne sont pas seulement grotesques, elles sont aussi vraies. Et personne ne les trouve grotesques. D’une manière générale, notre époque est celle ou le risible à fusionné avec le sérieux. Et c’est aussi pourquoi il n’y a plus de comiques ; et c’est pourquoi ceux qui se présentent sous cette étiquette ne peuvent être amusants : ils feraient double emploi avec ceux qui se chargent, dans tant de médias, de nous raconter le monde, notre monde, et de nous indiquer à quel point il va bien. Et de nous le dire sans rire. " (Exorcismes spirituels III). Vous croyez que j’exagère sur le grotesque ? Alors lisez cette interview que le Figaro a cru bon de solliciter pour répondre aux propos de Kouchner, comme si tous les gens qui savent lire et écrire n’avaient pas compris l’absurdité du propos.

En fait Kouchner veut supprimer le mot "mort" (thanatos, réduit par lui à "nasie", puis transformé phonétiquement en "nazi") dans l’espoir fou que la réalité suivra et qu’on cessera de mourir. Il euthanasie la mort par une pirouette de vocabulaire. Comment la mort pourrait-elle survivre à une telle attaque ?  En cela, il incarne à merveille  l’Empire du bien cher à Muray, cette société qui, à force d’organiser des fêtes, de défendre des bonnes causes et de supprimer les mauvais mots du vocabulaire nourrit l’espoir délirant de transformer la vie terrestre en paradis.

Et Muray encore : "il était fatal qu’une civilisation qui ne s’occupe depuis plusieurs décennies, que de planquer les réalités sous des mots en sucre se retrouve fort dépourvue lorsque la bise est venue (…). Toute l’histoire française récente n’aura consisté qu’à interdire, y compris s’il le fallait par des lois ouvertement liberticides, l’accès au monde concret. On a peur d’attraper les mots comme on craint d’attraper la grippe aviaire : et d’autant plus peur que la réalité entre temps, s’est révélée de plus ne plus horrible au fur et à mesure que les mots pour ne pas la dire étaient de plus en plus angéliques" (Le bucher des vanités, 20 novembre 2005).

Si Bernard Kouchner avait prononcé des propos racistes ou homophobes, le scandale aurait tourné en boucle dans les médias. Mais il n’existe, hélas, aucune association de défense de l’intelligence. Personne pour s’indigner de la négation délirante du réel. Nul organisme pour dénoncer l’affront ainsi fait à l’étymologie et  l’affolante niaiserie de la réflexion "nazi c’est pas gentil". Quelques individus imprégnés de grec ancien ou moderne ont frissonné, une poignée d’initiés sur la toile a rigolé, les autres n’ont sagement même pas relevé…Muray avait raison. Le grotesque devient le vrai dans l’indifférence la plus générale. Le mot sucre a étouffé le réel. Entre nous, je ne saurais trop vous recommander de lire d’urgence Muray. De tout urgence, même ! D’abord parce que c’est l’équivalent intellectuellement d’une séance de sport – même apport santé et détente -, ensuite parce qu’un jour viendra, il n’est pas très loin, où nous ne comprendrons plus Muray tellement nous aurons été pollués par le délire qu’il dénonçait.

 

25/06/2014

Petite méditation journalistique

Ce matin, le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) présentait son rapport annuel à la presse. Parmi les chiffres 2013, figuraient ceux, particulièrement édifiants, des saisines du conseil par les citoyens. Cette possibilité a été ouverte par la loi organique du 22 juillet 2010 et mise en place de manière effective il y a trois ans. C’est l’avocat Christophe Ricour qui a présenté le bilan chiffré de cette nouveauté depuis sa création. Il fait frissonner.

- le CSM a reçu 923 plaintes en trois ans ;

- seules 15 ont été jugées recevables ;

- 3 ont donné lieu à une procédure disciplinaire ;

- 2 ont déjà été jugées et n’ont pas donné lieu à sanction

- 1 est en cours.

Sans surprise, quand j’ai donné ces chiffres bruts sur Twitter, il s’est trouvé un twittos au moins pour me répondre : CORPORATISME.

J’avoue que ce fut aussi ma première réaction à l’énoncé de ces données.

Sauf que les choses sont toujours plus compliquées que ce que laissent entendre les statistiques. Comme le dit Gabin dans Le Président, "le langage des chiffres a ceci de commun avec celui des fleurs, c’est qu’on lui fait dire ce qu’on veut. Les chiffres parlent mais ne crient jamais. Permettez-moi de lui préférer le langage des hommes, j’le comprends mieux".

Et voici en l’espèce ce que nous dit le langage des hommes.

Comme les spécialistes s’en doutaient au moment  de la réforme, les justiciables ne comprennent pas l’objet de cette saisine. Selon l’article 50-3 de l’ordonnance de 1958 : "Tout justiciable qui estime qu’à l’occasion d’une procédure judiciaire le concernant le comportement adopté par un magistrat du siège dans l’exercice de ses fonctions est susceptible de recevoir une qualification disciplinaire peut saisir le Conseil supérieur de la magistrature".  Le mot important en l’espèce c’est "disciplinaire". Pour que la demande soit fondée, il faut que le justiciable se plaigne d’une faute disciplinaire. Par ailleurs, la demande doit répondre à des conditions de recevabilité décrite dans la suite de l’article. Or, les plaignants dans leur très grande majorité conçoivent la saisine du CSM comme un moyen de critiquer une décision de justice en plus des voies de recours traditionnelles. Voilà ce qui constitue le gros du bataillon des plaintes jugées irrecevables. D’autres plaintes ne débouchent pas car elles concernent des faits qui ne sont pas de nature disciplinaire, qui ne concernent pas des magistrats,  ou qui sont mal ou pas démontrés. Or, le CSM a une fonction de filtre et pas de pouvoir d’investigation, il ne peut donc pas réagir à une plainte en décidant d’enquêter, il se limite à évaluer le caractère recevable et fondé et à transmettre en vue de l’ouverture d’une procédure disciplinaire ou pas. Il ne peut pas non plus, quand il estime qu’il y a  un problème déontologique, convoquer le collègue pour en discuter avec lui ce qui permettrait dans certains cas de recadrer les choses et en plus de donner satisfaction au justiciable.

En clair, s’il y a une conclusion à tirer en l’espèce, c’est d’abord et avant tout que :

- la procédure, de l’aveu même du CSM souffre de défauts de conception et mériterait d’être améliorée ;

- elle nécessite un gros effort de pédagogie en direction des justiciables.

Quant au corporatisme, peut-être, mais s’il existe ce n’est pas l’explication première.

Journalistiquement, ce tout petit exemple montre à quel point il faut se méfier des chiffres délivrés sans explication ni mise en perspective, des informations réduites à 140 signes qui peuvent susciter des interprétations erronés, et de tous les éléments qui tendent à alimenter le réflexe un peu facile et fort toxique de dénigrement des institutions. La critique éclairée ne peut faire l’économie d’aller au bout de l’analyse de ces chiffres pour ensuite, et ensuite seulement, explorer l’hypothèse du corporatisme.

16/06/2014

Des emmerdes et des jeux

Filed under: questions d'avenir — laplumedaliocha @ 11:35

Je ne connais rien au foot. Même une compétition mondiale me laisse froide. Pas le moindre plus petit intérêt pour cet univers sportif bariolé et bruyant dont on dit que ceux qui l’animent sont plus riches que des patrons d’entreprise ou des chefs d’Etat. Néanmoins, le bruit médiatique a été si intense depuis hier soir que j’ai fini par comprendre que la France avait joué son premier match contre le Honduras et que nous avions gagné trois à zéro grâce notamment aux exploits d’un certain sieur Benzéma que le monde entier semble connaître sauf moi. La néophyte que je suis a cru comprendre que la victoire était évidemment agréable mais un peu attendue car l’adversaire n’était pas bien dégourdi. Me voici donc, grâce aux chaines d’information en continu suffisamment outillée sur ce dossier pour ne pas avoir l’air idiote à la machine à café.

L’autre grand événement du week-end, comme chacun sait, c’est la grève SNCF. Et là, l’information me semble un peu moins optimale. J’ai compris grâce aux mêmes chaines d’information en continu que les cheminots durcissaient le ton, faisant fi de l’injonction présidentielle d’arrêter  (ça ne vous rappelle rien ?). J’ai saisi aussi qu’il existait un conflit entre syndicats et que les durs avaient remporté la mise. Enfin, on m’a expliqué que ce matin c’était le bac et que la grève allait pénaliser les lycéens. Tout ceci m’a évidemment irritée, ce d’autant plus que je n’ai entendu aucune explication sur les motifs de tant de galères. Oh je sais bien que si j’avais regardé non stop l’un de ces chaines, j’aurais sans doute réussi à choper au vol un débat qui m’aurait éclairée sur les tenants et les aboutissants du conflit. Las, ayant manqué cette merveille, je ne suis nourrie que de ce message phare : des gens que je ne connais pas me pourrissent la vie pour des raisons qu’on ne m’explique pas.  Et c’est ainsi qu’on fabrique colère et lassitude chez le téléspectateur frustré au lieu de lui donner les outils pour raisonner et participer au débat. Comment s’étonner ensuite que les bureaux de vote soient à moitié vides et les urnes remplies de bulletins en forme de cri de menace ?

Mais au moment de jeter une nouvelle fois la pierre aux chaines d’information, on est bien obligé de renoncer en songeant que ce qui se vend correspond nécessairement à une demande…. Fouettées par la déesse rentabilité, elles nous servent ce  qu’elles estiment que nous attendons.  D’où le traitement en continu du football, éclipsant tous les autres sujets d’actualité (et notamment celui-ci), excepté le suivi en temps réel de l’état du trafic SNCF et des répercussions de la grève sur les français. Des emmerdes et des jeux. Un stimulant article du Monde diplomatique explique le peu d’intérêt des médias pour l’information syndicale par le fait que ceux-ci sont entre les mains d’une bourgeoisie culturellement encline à mépriser les conflits sociaux et les droits des salariés. Possible, et même probable. Mais l’explication est un peu courte. Car au fond, si ce n’était "que" cela, on devrait entendre s’élever une protestation bruyante de la part de tous ceux qui n’appartiennent pas à cette petite caste médiatique et à la caste à peine plus large de ceux qu’elle représente. Je pense personnellement que ces chaines répondent parfaitement aux exigences des consommateurs capricieux que nous sommes devenus. Le regard que nous portons sur l’information, et à travers elle sur le monde, se réduit à la manière dont elle peut nous distraire ou nous servir. Les médias savent depuis longtemps que l’information qui intéresse est celle qui concerne, c’est ainsi que selon la théorie du mort au kilomètre, un mort à un kilomètre intéresse plus le public que 10 000 à 10 000 kilomètres. De ce point de vue, il est  logique que les chaines d’info traitent du foot et de la grève. Ce qui est plus inquiétant, c’est que ces deux sujets dévorent tout le reste et que le traitement par ailleurs en soit réduit au divertissant et au pratique. Tous les observateurs critiquent ce phénomène en nourrissant le secret espoir que les médias se reprennent. C’est aussi absurde que d’exiger d’un miroir qu’il reflète autre chose que la réalité…

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