La Plume d'Aliocha

12/11/2014

Le grincheux de la bulle

Filed under: Coup de chapeau !,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 20:29

J’ai écrit ceci en février dernier et je ne l’ai pas publié. Avec le recul, je songe que cette bulle intéressera peut-être un ou deux lecteurs. Je le fais pour la bulle, c’est si beau une bulle de savon, si magique avec ses reflets irisés. Et si éphémère aussi. Alors si on peut au moins s’en souvenir, ce sera déjà ça….

images-2Tout est bon pour critiquer les médias. C’est vrai que nous méritons souvent les attaques. Mais il arrive parfois que celles-ci se trompent d’objet, voire qu’elles s’inscrivent dans une bougonnerie systématique qui frise le ridicule. En faisant défiler Twitter, on pouvait voir il y a quelque jours, pour peu que l’on soit abonné à l’AFP la photo magnifique d’une énorme bulle de savon dans une rue de Rome, signée de l’AFP. Un twittos avait alors réagi en dénonçant les millions de subventions versés à l’agence française de presse pour financer des bulles de savon. La critique était facile.

Sérieuse ou pas, j’y songeais en assistant au premier jour du procès du Rwanda à la Cour d’Assises de Paris. Il y a des longueurs dans un procès, des moments où je vous l’avoue, on tapote fébrilement sur son téléphone en attendant que ça passe, où l’on compte les mouches, où l’on observe quand c’est possible un élément d’architecture de la salle ou bien où l’on s’échappe par la fenêtre en pensée. Des moments vides, creux, inutiles, on en connait beaucoup dans le journalisme. C’est un métier où l’on dépend de l’autre, de l’extérieur, du bon vouloir d’un individu, de la survenance d’un événement, de son dénouement. Depuis que les chaines d’information en continu nous font participer à l’attente, chacun d’ailleurs peut s’en rendre compte. Notre métier est une alternance dans des proportions qui restent à déterminer, de folle adrénaline lorsque les événements s’affolent, et de temps suspendu s’étirant à l’infini. Est-ce qu’on bulle ? Peut-être. Ce n’est pas toujours drôle, croyez-moi. D’ailleurs regardez bien les journalistes, pas ceux qui sont maquillés sur les plateaux télé, les vrais, ceux du terrain, ils ont souvent la mine fatiguée, c’est un métier usant, passionnant mais usant. Toujours est-il que oui, Monsieur le grincheux, il y avait dans cette rue de Rome, à cet instant là, un photographe qui a saisi une bulle de savon. Plutôt que de grommeler sur le chapitre des subventions, vous auriez mieux fait de commencer par admirer la technique du photographe et celle de l’artiste. Ensuite, vous auriez sans doute songé que c’était bien beau cette bulle et vous auriez cherché, et peut être trouvé, ce que ce journaliste faisait là.

Des journalistes qui ont du temps à perdre, on en manque singulièrement.  Rassurez-vous, grincheux lecteur,  un jour il n’y en aura plus du tout. La même information insipide tournera en boucle, parce qu’elle est rentable, qu’elle n’a quasiment rien coûté et qu’elle génère du clic (1), il n’y aura plus de baladin de l’information, que des types à teint de navet, enfermés derrières des écrans qui fabriqueront, selon une procédure soigneusement calibrée, du scoop à clic au kilomètre, de la malbouffe, conçue au gramme près pour rassasier sans débourser un centime de trop la soif d’information des masses. D’ici là, remercions ces hommes et ces femmes qui parcourent la planète pour être nos yeux et nos oreilles et qui rapportent par exemple l’incroyable image d’une procession religieuse dans une ambiance d’apocalypse (2). La photo en lien a fait le tour du monde, son esthétique, sa charge symbolique sont fascinantes. Est-elle utile dans un sens qui pourrait convenir à notre grincheux ? J’en doute. Et pourtant…

(1) Aujourd’hui je n’écrirais plus cela au futur, car nous y sommes.

(2) L’AFP vend des tirages de ses plus belles photos, c’est une idée géniale et c’est par ici.

09/11/2014

Cash Investigation donne un coup de pied au cul à la com’

L’émission d’investigation d’Elise Lucet, Cash Investigation, diffusée en prime time sur France 2 était consacrée mardi soir à l’industrie des smartphones. Il n’est pas exagéré de dire qu’elle a fait un tabac. On s’en doutait le soir même en voyant le hashtag de l’émission sur Twitter s’installer au premier rang des sujets d’intérêts des twittos, la confirmation est venue le lendemain matin quand l’émission a annoncé fièrement 3,6 millions de telespectateurs, soit 14,6% de parts d’audience. 

Je ne saurais trop vous recommander de regarder le reportage en replay si vous l’avez manqué. C’est ici.  Du travail des enfants en Chine à l’exploitation de mineurs en Afrique, vous y découvrirez ce que coûte réellement votre smartphone. Et surtout, ce qu’il rapporte à ceux qui le fabriquent : les constructeurs versent moins de 3 euros de salaires pour la construction d’objets vendus plusieurs centaines d’euros….

Mais ce qui est au moins aussi passionnant et nécessaire dans cette émission que le fond de l’enquête, c’est la manière dont les journalistes sur le terrain, en insistant pour poser les questions qui dérangent, dévoilent les rapports entre le monde économique et la presse. Depuis longtemps les communicants ont changé nos interlocuteurs en robots programmés pour développer un argumentaire préparé à l’avance, entièrement factice, le plus souvent creux, toujours univoque. Ils ont pris la main et n’entendent pas qu’on leur dispute leur pouvoir. Depuis le début de ce blog, j’ai consacré beaucoup de billets à ce phénomène car il constitue à mes yeux le virus mortel de l’information. Une maladie dont l’ampleur est, hélas, lourdement sous-estimée.

Politburo

C’est ainsi que l’émission montre les demandes de rendez-vous qui n’obtiennent jamais de réponse. Dans le monde économique – et la chose a tendance à se généraliser – un journaliste ne peut pas espérer joindre en direct un patron d’entreprise, il faut impérativement faire une demande au politburo, pardon, au service de communication. C’est le passage obligé. Problème :  le service communication n’a généralement aucune envie de parler aux journalistes des sujets qui intéressent ces derniers. Il impose ses propres dossiers, pour vendre sa soupe, et se met aux abonnés absents quand on pose d’autres questions. Il m’arrive souvent de penser que si je pouvais m’adresser directement au décideur, il comprendrait peut-être l’intérêt de parler plutôt que de se taire. Mais le communicant lui, pour asseoir son pouvoir et justifier son salaire, décide de la stratégie, choisit les thèmes, les supports et même les journalistes à qui il consent à répondre. Et les journalistes s’inclinent, ils n’ont pas le choix, c’est ça ou l’assurance d’être blacklisté. Autrement dit, le choix – pas cornélien du tout-  entre l’assurance raisonnable de pouvoir suivre l’actualité de l’entreprise et la certitude d’être mis à l’écart et donc de ne pas pouvoir travailler…

La vengeance du patron piégé

Vous ne me croyez pas ? Alors lisez les menaces du patron de Huawei à l’encontre d’Elise Lucet. Extrait d’un article publié sur le site OZAP  :  » Le patron de Huawei a réagi publiquement le lendemain de la diffusion de ce reportage à l’occasion de sa participation aux Assises de l’industrie. François Quentin a expliqué qu’il comptait bien ne pas en rester là avec Elise Lucet. Il a ainsi révélé qu’il avait fait en sorte de « blacklister » la journaliste de France 2 auprès des grands patrons. « J’ai activé tous mes réseaux et Madame Lucet n’aura plus aucun grand patron en interview, sauf ceux qui veulent des sensations extrêmes ou des cours de Media Training ! » a-t-il ainsi déclaré, assurant ne pas avoir reçu les demandes d’interview ». Depuis, il s’est excusé, il y a de quoi. Oublions le terrain de la morale, nous avons tous compris que cet homme-là s’en fout. Ce qui l’ennuie, et son service communication à mon avis plus encore, c’est la bourde magistrale qui consiste en deux phrases à menacer publiquement une journaliste – en plus aussi populaire au moment des faits – , à révéler au grand public la menace permanente de boycott qui pèse sur les médias s’ils n’obéissent pas et, cerise sur le gâteau, à entraîner avec lui le monde économique en prétendant faire jouer ses relations pour interdire à Elise Lucet l’accès à tous les grands patrons. C’est tellement beau, un aveu pareil, qu’on l’embrasserait. Les instants de sincérité dans le monde économique sont si rares…

Le paroxysme de cet insupportable système est montré dans l’émission : ce sont ces grandes messes au cours desquelles telle ou telle marque lance devant un parterre de journalistes le nouveau produit qui va enchanter les technophiles.  Des journalistes qu’on connait depuis longtemps, à qui on a payé le voyage et la chambre d’hôtel, qu’on va régaler de petits-fours et à qui on offrira le téléphone. Ces confrères ne sont pas forcément des mauvais professionnels, ils n’ont pas nécessairement perdu leur sens critique, mais on imagine bien qu’ils ne sont pas au top de l’indépendance. D’ailleurs, ils l’avouent eux-mêmes. Je ne leur jette pas la pierre, ce système vous englue comme une mouette prise dans du mazout. Pour faire autrement, il faut un support qui donne le ton, une équipe qui vous soutient, un rédacteur en chef qui vous défend, sinon, c’est mission impossible. Simplement, ne vous étonnez pas du délire qui s’empare des médias quand Apple au hasard sort un nouveau produit…

Quand Bill Gates montre qu’il se fout de l’esclavage des enfants

Heureusement, Cash Investigation a posé le diagnostique et décidé d’ajuster ses techniques journalistiques à cette nouvelle réalité. C’est ça, la force de l’émission, et le public l’a fort bien compris. Nous voyons donc Elise Lucet interroger les uns et les autres en s’invitant à des conférences, dans des bureaux, des restaurants, bref, partout où on ne l’attend pas, ses documents à la main et une caméra sur les talons. C’est une rupture culturelle violente pour les acteurs économiques habitués au journalisme poli et courtois balisé par leurs services de com’, d’où leurs réactions.  Le patron de Huawei refuse de répondre tant que la journaliste ne lui a pas prouvé son identité, un autre prétend qu’il y avait trop de bruit pour se parler. Mais le meilleur morceau c’est Bill Gates en personne, venu vendre l’une de ses oeuvres caritatives, et qui se moque visiblement comme d’une guigne qu’une marque de portable détenue par Microsoft contienne des composants sortis des mines par des enfants qui parfois meurent dans des éboulements et qu’on laisse pourrir sur place. C’est pas son affaire à milliardaire au grand coeur, il ne joue plus aucun rôle dans la boite, et puis c’est pas le sujet de la conférence. Bref, tous ces grands patrons dont certains n’hésitent pas à brandir des engagements éthiques plus ou moins en toc pour séduire les consommateurs, dès lors qu’ils sont confrontés à l’affreuse réalité ne savent pas, ne peuvent pas commenter, ne demandent même pas de précisions. Ils remontent le menton, braquent le regard sur l’horizon et s’enfuient, protégés dans leur retraite par des attachées de presse ulcérées que des journalistes aient osé poser des questions. Pensez donc, que c’est inconvenant ! So chocking.

Un dernier mot. Je me souviens avoir entendu un jour le philosophe Comte-Sponville lors d’un colloque dire en substance : ne demandons pas à une entreprise de faire de la morale, c’est absurde, son objet c’est faire de l’argent. Demandons-nous plutôt comment faire pour l’obliger à respecter les règles morales. Lors de la diffusion de l’émission mardi, quelques twittos cyniques qui se voulaient plus malins que les autres faisaient observer que c’était au minimum schizophrène et au pire absurde ou hypocrite de saluer une telle émission en pianotant frénétiquement sur son portable. En clair : d’accord, c’est très bien cette enquête, mais ça ne sert à rien. Je crois au contraire que c’est fort utile. L’histoire récente nous enseigne que lorsque les consommateurs se révoltent et décident de boycotter un produit pour des raisons éthiques, ils triomphent.

04/11/2014

Le débat sur le fact-checking n’aura pas lieu

Filed under: Débats,questions d'avenir — laplumedaliocha @ 14:58
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Connaissez-vous le fact checking, ou vérification par les faits ? C’est une forme de journalisme, pratiqué notamment par les décodeurs du Monde, qui consiste à vérifier les déclarations des hommes politiques, des experts ou encore de tel ou tel groupe de pression. Certains y voient l’avenir du métier de journaliste. Avec raison, je pense, car nous n’avons plus l’exclusivité de la collecte d’information, mais nous pouvons utilement exploiter notre savoir-faire dans la vérification de ce qui est collecté ou avancé par d’autres.

Toutefois, comme une nouveauté – fut-elle une nouveauté webesque – ne saurait présenter que des avantages, il est intéressant d’examiner l’exercice de plus près pour voir s’il ne recèlerait pas quelque défaut caché à surveiller.

Et ça tombe bien, il y a quelques temps, le rédacteur en chef de BFM Business, Stéphane Soumier, s’est livré à l’exercice (ici et ) et a lancé un débat très intéressant sur cette pratique. Fort de son habitude de manier chiffres et statistiques – journalisme économique oblige – il pointe la fausse objectivité de ces données factuelles et leur utilisation en réalité très politique. Rien de neuf sous le soleil, les journalistes sont les premiers à nier toute possibilité d’objectivité dans leur métier. Audiard avait fort bien exprimé le problème il y a 50 ans dans le légendaire discours du Président (incarné par Jean Gabin) à l’assemblée.

Juste pour le plaisir, voici le discours en intégralité. La partie qui nous intéresse directement est au début, quand le président dénonce la manipulation des chiffres par Chalamon.

Las, ce qui aurait pu amorcer une réflexion utile sur l’intérêt et les limites du fact checking est en train de tourner – comme d’habitude – à la polémique. Voici la réponse virulente de Samuel Laurent du Monde.

Fin de la discussion.

C’est d’autant plus dommage que tous les deux avancent des arguments pertinents. Le décodeur a raison de croire dans l’utilité de vérifier les déclarations des uns et des autres dans les médias tant il est vrai que le système médiatique par sa précipitation, son goût du spectaculaire et son exigence de simplification engendre des dérives qu’il est toujours bienvenu de tenter de corriger. Surtout depuis que la communication pollue le discours public de ses trucs en toc. Mais Stéphane Soumier est tout aussi fondé à pointer les dérives dont le fact checking est lui-même susceptible d’être victime car, comme le dit fort justement Audiard, « le langage des chiffres a ceci de commun avec celui des fleurs, on lui fait dire ce qu’on veut ».

En d’autres termes, le chiffre exact ne fait que refléter de façon un peu moins fausse que le chiffre erroné une réalité que de toute façon il ne saurait résumer à lui seul….

03/11/2014

Des raisons d’espérer

Filed under: Comment ça marche ?,Coup de chapeau !,questions d'avenir — laplumedaliocha @ 16:02

Depuis 2008, j’essaie de montrer sur ce blog que le journalisme est un beau métier pratiqué par une majorité de gens épatants. Je sais que c’est difficile à croire quand on observe le paysage médiatique global. C’est que le système médiatique obéit à une logique démente qui entraîne tout dans sa folie. Derrière le vacarme infernal des médias, il y a de très jolies choses, il faut juste apprendre à les trouver, ce qui suppose de ne pas faire d’amalgame entre le système pris dans son ensemble,- effectivement détestable – et le travail de ceux qui l’alimentent.

En voici deux exemples.

Le premier est un extrait de l’émission Médias le Mag de France 5 dans lequel la journaliste Florence Aubenas explique pourquoi elle n’a pas cédé les droits de son enquête sur le Quai de Ouistreham.

C’est ici.

Le deuxième est une incroyable prouesse, le récit en 152 tweets d’une seconde à Kobané par le journaliste de Télérama Nicolas Delesalle. C’est à la hauteur de Londres et Kessel. Surtout, ne le ratez pas. Libération le publie in extenso.

C’est là. 

29/10/2014

Entre les lignes

Filed under: Eclairage,questions d'avenir — laplumedaliocha @ 12:25
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C’est une petite querelle interne à la profession de journaliste qui ne fera pas le buzz. Et pourtant…elle porte en elle une interrogation majeure sur l’avenir du journalisme et son rôle dans la démocratie. Je sais, on n’en peut plus du couple journalisme-démocratie, même moi les grands mots me fatiguent à force de s’user à désigner de médiocres réalités, pourtant ici c’est bien la question posée.

Les lecteurs du Canard Enchaîné ont peut-être lu ce matin un article de deux colonnes en pied de Une intitulé « Nom de noms ». Le Canard y explique pourquoi il a révélé la semaine dernière le fait que 60 parlementaires étaient en délicatesse avec le fisc sans toutefois donner le nom des intéressés. « Des noms, pour notre part et dans l’immédiat, nous n’en publierons pas. La raison en est simple : les vérifications de la Haute autorité et l’administration fiscale ne sont pas encore terminées. Et il n’est donc pas question de jeter des noms en pâture avant que les élus concernés aient, dans cette procédure contradictoire, fourni les explications qui leur ont été demandées ». Plus loin, le Canard souligne que la plupart des 60 parlementaires épinglés se voient reprocher des sous-estimations de l’ordre de 10% ce qui correspond à la tolérance du fisc. Seule une dizaine de cas sur les 925 examinés et les 60 finalement considérés comme litigieux pourraient être graves.

Où l’on voit que le célèbre hebdomadaire satirique plaisante peut-être dans le ton de ses articles mais pas sur le fond et cultive une vraie réflexion éthique.

Mais, me direz-vous, le nom de Gilles Carrez est sorti. En effet, c’est Mediapart qui l’a révélé tandis que le Monde sortait d’autres noms. 

Dans son billet de ce matin, Daniel Schneidermann s’interroge :

« Le Canard n’est pas content. Dans son numéro d’aujourd’hui, le volatile reproche à mots couverts à Mediapart d’avoir »jeté en pâture » le nom de Gilles Carrez, président de la commission des finances de l’Assemblée, parmi les quelque 60 parlementaires « en délicatesse avec le fisc ». Motif : les discussions entre Carrez et le fisc n’ont pas encore abouti. Etrange cancanement : c’est pourtant le volatile lui-même qui, dans son numéro précédent, dévoilait ce chiffre : 60 parlementaires. Les discussions, alors, n’avaient pas davantage abouti. Certes, Le Canard ne donnait pas les noms. Mais même sans les noms, l’info était tout aussi susceptible d’entretenir « l’antiparlementarisme » ».

Soyons précis. Le Canard écrit : « Des noms de cette liste établie par la Haute autorité pour la transparence de la vie publique, des confrères en ont déjà publié deux ou trois, dont celui de Gilles Carrez, à la tête de la commission des Finances de l’Assemblée qui argue de sa bonne foi ». Autrement dit, le volatile vise tous les confrères, même s’il précise le cas de Carrez, ce qui est assez normal puisque c’est celui qui a fait le plus de bruit.

Admettons néanmoins que le reproche soit destiné à Mediapart, ce n’est pas la première fois que ce genre de divergences de vues oppose la presse traditionnelle, y compris l’irrévérencieux canard enchaîné, et le site Mediapart. Le débat hélas n’affleure qu’assez peu à la surface de l’actualité.  Pour une partie des journalistes, si Mediapart sort des scoops, c’est que le site exige un niveau de certitude inférieur aux habitudes françaises. Il semblerait par exemple que sur la désormais légendaire affaire Cahuzac, d’autres titres, dont le Canard, avaient les mêmes éléments que Mediapart mais les jugeaient insuffisants pour publier. La question s’était posée aussi sur l’affaire Bettencourt et le sort des enregistrements. Je vous renvoie aux explications données à l’époque par Pascale Robert-Diard sur son blog, elles illustrent à merveille la complexité du métier quand on s’embarrasse de morale.

Bref, les méthodes très offensives de Mediapart rompent avec les habitudes françaises. Et quand j’évoque les habitudes françaises, je ne songe pas aux travers du journalisme courtoisement consanguin que l’on trouve dans certaines spécialités, mais aux arbitrages éthiques que nécessite la publication d’une information sensible au terme d’une enquête d’investigation.

Chacun aura compris la question ici posée : la fin justifie-t-elle les moyens ? L’idée que peut se faire un professionnel comme Edwy Plenel du journalisme, de la gauche et de la démocratie en général l’autorise-t-elle à bouger les lignes ?

Il n’y a évidemment pas de réponse toute faite à cette question, ce d’autant plus qu’elle dépend du traitement de chaque dossier d’actualité. Toutefois, le sujet mérite mieux que la chiquenaude matinale de Daniel Schneidermann à qui l’on rappellera aimablement que lorsqu’il défend Mediapart, il ferait bien de préciser que les deux sites sont des partenaires économiques qui proposent une formule d’abonnement commun.

27/10/2014

L’écrivain, le plug et la ministre

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 09:58
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On se disputait ferme hier sur Twitter. Oui, j’en parle beaucoup en ce moment, mais c’est que tout s’y passe. Twitter est la chronique polyphonique instantanée du monde, mais aussi un univers à part entière ponctué d’événements divers et variés. Des événements liés au langage, informations, plaisanteries, polémiques, débats, disputes….Bref, hier soir on s’écharpait à propos de Fleur Pellerin, la ministre de la culture.

Figurez-vous que sur le plateau du supplément de Canal +, la ministre a dû concéder qu’elle n’avait pas lu Modiano. Jamais. Pas un seul ouvrage. Alors même qu’elle confiait à propos d’un déjeuner avec lui que c’avait été une « rencontre merveilleuse ». 

Sans surprise, l’insolent petit peuple de twitter s’est mis à rigoler. C’est dans sa nature au petit peuple de Twitter de tout tourner en dérision. Je dis « petit peuple » comme quand on évoque les lutins, car le twittos a quelque chose du lutin. Il est planqué dans le vaste monde virtuel ce qui le rend quasiment invisible à l’oeil nu et il passe une bonne partie de son temps à faire des farces aux gens sérieux du vrai monde. Toujours est-il qu’entre les farceurs professionnels, les opposants politiques et les amoureux de la littérature, Dame Pellerin s’est fait d’un coup beaucoup d’ennemis. Personne n’appelait à la démission mais tout le monde invoquait son illustre prédécesseur Malraux pour dénoncer le peu de sérieux de la ministre.

Quelques résistants à la rigolade générale saluaient toutefois la franchise de la Dame et s’indignaient contre ce qu’ils qualifiaient de « procès stalinien ». Elle n’a pas menti, répétaient en boucle ses défenseurs les plus convaincus. Mieux vaut dire simplement qu’on ne l’a pas lu plutôt que de  répéter bêtement le contenu d’une fiche préparée par un obscur conseiller.

En fait de franchise, un twittos farceur ressortait en fin de polémique ce tweet du 9 octobre dans lequel Dame Pellerin félicitait Modiano pour son prix Nobel, en confiant au passage son immense admiration pour l’oeuvre de l’intéressé.

Vous avez dit franchise ?

Pour mémoire, notre ministre avait évoqué dans un autre tweet les relents de sombre époque de l’art dégénéré en apprenant le dégonflage du splendide plug anal installé place Vendôme. Elle s’est aussi faite photographier avec la grande artiste Zahia à la FIAC.

Tout ceci donne le sentiment que l’on oublie peu à peu les devoirs d’une charge pour ne plus se souvenir que des droits et privilèges y afférent. Ainsi une ministre peut-elle avouer tranquillement avoir déjeuné avec le Prix Nobel de littérature (la partie plaisir de la fonction), mais n’aperçoit à aucun moment la nécessité de lire son oeuvre pour être en mesure d’en parler dans les médias ou lors d’un événement officiel.

Ainsi encore est-il possible d’associer l’image du gouvernement français à une sulfureuse jeune personne comme Zahia sans que nul ne frémisse. Ou bien d’installer un machin vert Place Vendôme, en riant sous cape à l’idée de tous ces réacs’ qui vont protester et sans se demander un instant si le machin mérite ou non pareil honneur. Puisqu’on vous dit que c’est de l’AAAAAAArrrrtt !

La franchise, ou son autre nom la transparence, est à ce point devenue une vertu à part entière qu’on se moque bien de ce qu’elle révèle, ce qui est quand même un comble si l’on songe que la transparence ne vaut en principe que pour l’accès qu’elle offre à ce qui nécessite d’être connu. Être transparent est devenu un impératif catégorique, un objectif en soi, totalement déconnecté de sa finalité.  On peut être incompétent, médiocre ou même voyou, qu’importe du moment qu’on l’est au grand jour. Il ne vient à l’esprit d’aucun de ces thuriféraires de la déesse transparence que ce qu’on préservait autrefois, parfois au prix du mensonge (pouark !), c’était l’idée que l’on se faisait d’une institution plus grande que soi. Mais il est vrai que l’on pensait encore qu’il existait des choses plus grandes que soi…

24/10/2014

Bankable or not bankable

Filed under: questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 18:45

Il s’appelle Philippe Pujol, il est lauréat du Prix Albert Londres 2014 pour une série de reportages sur les quartiers Nord de Marseille et il est au…. chômage.

Bien fait ! Voilà qui lui apprendra à cesser de perdre son temps et son énergie dans des activités non rentables.

Ah, cher confrère, si on se connaissait, j’aurais pu t’aider en te montrant ce qui paie dans notre beau métier. Mais au fond, je préfère te citer un exemple issu de l’élite  : Valérie Trierweiler.

« Journaliste politique à Match pendant 20 sans que personne ne s’en aperçoive » grinçait il y a peu un éditorialiste grincheux. C’est que, Cher Philippe, notre consoeur est aujourd’hui millionnaire en droits d’auteur grâce à un ivre qui ne méritait pas le Prix Albert Londres mais qui rafle la mise commerciale  : Merci pour ce moment. Forcément, ça fait des jaloux. Et elle a un poste, dans un célèbre newsmagazine. Ce journal l’aime tellement qu’il lui a offert sa Une à la sortie de son livre, elle était à la fois l’auteur et le sujet du sujet qu’elle traitait puisqu’il s’agissait d’elle-même. Admire la performance. Imagine qu’un jour le journal qui t’emploie publie les bonnes feuilles du livre que tu auras décidé d’écrire sur un épisode particulièrement fascinant de ta vie ? C’est cette performance onaniste par excellence qu’elle a réussie. Le système médiatique ce jour-là s’est autocélébré dans l’entre-soi comme jamais.

Mais, me diras-tu, ce n’est point du journalisme, le journalisme consiste à regarder le monde pour le raconter, pas à s’analyser la quadrature du nombril. Mon Dieu comme tu retardes. Figure-toi que, mondialisation ou pas, l’univers de l’homme occidental aujourd’hui s’est réduit à la taille de son nombril justement. En tout cas c’est ainsi que, moitié par conviction moitié par manque de moyens, une grande partie des médias voient les choses. Et c’est pourquoi ton rôle de journaliste ne consiste plus à parler au citoyen du vaste monde – lequel commence dans les banlieues pourries – mais à accompagner ses intenses réflexions de développement personnel sur la ronditude de son anus comparée à celle de son nombril, de la façon la plus divertissante possible. T’es-tu un jour seulement demandé pourquoi ces ronditudes n’étaient pas similaires ? Non ? Eh bien tu vois ! L’un de nos célèbres confrères nous invitait à voir le monde dans une goutte d’eau. Il s’était juste trompé de micro-univers.

Si le livre a fait de notre consoeur une millionnaire, c’est qu’il est à la fois le trou de serrure par lequel observer les peines de cul d’un couple célèbre et le miroir permettant au lecteur d’y refléter les siennes. Ce n’est pas son seul mérite. Il est agréable à lire, prétendent ceux qui se le sont fardé, autrement dit il s’en tient sagement à sujet-verbe-complément en évitant les mots difficiles et les structures narratives élaborées.  Il raconte des histoires que tout le monde comprend pour les avoir vécues, ce qui est quand même plus concernant et fédérateur qu’une explication de la délinquance à Marseille ou une description éclairée des guerres en Afrique. Enfin et surtout, tous les médias en parlent. C’est un peu comme une mauvaise chanson, il suffit que toutes les radios la passent en boucle pour que tu finisses par l’entendre même si tu n’écoutes jamais la radio et par l’acheter en croyant qu’elle te plait.

Mais, me diras-tu, je n’ai pas d’idée de livre semblable à celui-ci.

Je m’en doute. Figure-toi qu’il faut beaucoup de travail et une longue expérience pour en arriver là. Et surtout ne pas hésiter à payer de sa personne. Mais le plus important est de bien choisir sa voie. Il ne s’agit pas de finir abattu par une balle au bout du monde pour avoir voulu témoigner sur un conflit dont tout le monde se fout. Ces histoires-là maintenant, on les connait via les protagonistes qui postent photos et appels au secours sur Twitter. Elles ne rapportaient déjà pas grand-chose, aujourd’hui elles ne valent plus rien. Investis-toi dans le suivi de la vie politique. Locale si tu ne peux pas faire mieux, mais je te conseille d’essayer de décrocher un poste à Paris. A partir de là, développe ton réseau de relations. Fais-toi inviter partout, flatte les uns et les autres, griffe de temps en temps pour te faire remarquer. Fais-toi craindre mais en laissant  supposer que ce qu’on craint, ce n’est pas ton indépendance mais ceux qui se servent de ta plume pour bousiller leurs adversaires. Sois un rebelle du centre, un insoumis aux ordres, un porte-drapeau du bien penser. Si tu es doué, on t’offrira un beau poste et un beau salaire, tu passeras tes soirées dans les cocktails et le reste du temps à commenter l’actualité sur les plateaux-télés.

Tu seras alors si puissant que tu pourras appeler le patron du journal qui t’emploie et l’insulter en lui parlant de son « canard de merde » sans qu’il n’ose jamais te virer.

Tu incarneras le rêve de l’éditeur de presse : tu seras bankable. Entre nous, le Prix Albert Londres, tout le monde s’en fout chez les patrons de médias. Ce qui leur importe, c’est que tu rapportes. Soit en bossant comme un dingue pour un salaire de misère, soit en te faisant remarquer.

Un dernier conseil : magne-toi. Tu imagines bien, au vu de ce que je décris, que le système s’essouffle un peu. Les lecteurs ne suivent plus, dit-on. Y’a crise de confiance. Tu m’étonnes. Pas dupes nos lecteurs….Tu vois, c’est un peu comme dans la finance ou la politique, le truc c’est de tirer un maximum d’avantages du système avant qu’il ne s’écroule.

 

21/10/2014

Bas les masques !

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 11:23

Ah comme elles sont édifiantes les réactions médiatiques à la disparition de Christophe de Margerie, le charismatique patron de Total, 6ème groupe pétrolier mondial.

A ma droite, (sans référence politique, quoique…), le gouvernement qui se confond en hommages. Vous savez, ce gouvernement dont l’ennemi déclaré est la finance, qui est censé pourfendre le patronat (mais aussi résoudre le chômage, on n’est pas une contradiction près), qui déteste les riches….Nous savons tous que ces postures sont des guignoleries, mais il n’est jamais inutile d’en avoir confirmation.

Pour Ségolène Royal, il « cherchait à imaginer le futur ».

Michel Sapin a évoqué un « grand personnage », un « personnage chaleureux, amical, qui mettait de la joie partout ». D’ailleurs notre ministre des finances est intarissable :  « c’est une entreprise française qui a choisi de rester implantée en France et qui tenait sa force, il (Christophe de Margerie, ndlr) le disait, du fait d’être française (…) C’était un des meilleurs lutteurs contre le ‘french bashing’ qui l’insupportait ».

Quant à notre ministre de l’économie, le jeune Macron :  « C’est beaucoup de tristesse. Je (le) connaissais bien, c’est un ami que je perds. C’est surtout un grand patron que la France perd, un grand capitaine d’industrie », a déclaré le ministre de l’Economie sur France 2, saluant la mémoire d' »un citoyen engagé et un interlocuteur de confiance pour les pouvoirs publics ». 

Et François Hollande a appris « avec stupeur et tristesse » ce décès, survenu dans la nuit. « M. Christophe de Margerie avait consacré sa vie à l’industrie française et au développement du groupe Total. Il l’avait hissé au rang des toutes premières entreprises mondiales. M. Christophe de Margerie défendait avec talent l’excellence et la réussite de la technologie française à l’étranger. Il avait de grandes ambitions pour le groupe Total », explique le communiqué de la présidence.

Ainsi donc, nous avions au moins un vrai grand patron, talentueux, citoyen, et nous l’ignorions ! Que n’ont-ils pas dit cela plus tôt, voilà qui aurait contribué à la mobilisation pour sortir la France de l’ornière. Combien d’autres grands patrons sont-ils dénigrés en public pour plaire à on ne sait trop qui et considérés en privé comme des talents exceptionnels, des soutiens indispensables, des moteurs de la croissance française, des acteurs de notre rayonnement international et, accessoirement aussi des amis proches ?

Au milieu, la presse. Les chaines d’information en continu nous apprenaient deux choses ce matin. D’une part que les salariés interrogés au pied de la tour de la Défense pleuraient leur patron. D’autre part,  que Margerie était un champion de la lutte contre le France bashing et qu’il n’avait sans doute pas tort puisque le grand public est informé à sa disparition du poids de Total dans le monde et découvre effaré qu’un gouvernement de gauche avoue discuter avec les grands patrons et même en apprécier certains….

A ma gauche, les rebelles. Ceux que même l’instant fédérateur de la mort n’empêche pas de critiquer et de détester parce qu’on ne rompt pas avec une haine idéologique, parce que celle-ci triomphe de tout, et en particulier de l’intelligence de celui qui la véhicule. J’ai nommé Gérard Filoche, mais il ne doit pas être le seul, simplement comme à son habitude, il l’ouvre quand les autres se taisent.

De son côté, Daniel Schneidermann a ouvert le feu des éditorialistes en rappelant chacun de ses confrères à son devoir de détestation. Bats ton grand patron tous les matins, si tu ne sais pas pourquoi, lui il le sait. C’est peut-être de cela qu’on souffre en France, de cette haine idéologique, nébuleuse, mal arrimée à quelques éléments factuels tordus et partiels (les impôts de Total en France, l’activité pétrolière par nature suspecte) que les politiques se sentent en devoir d’apaiser par un discours faussement vindicatif. Que de temps perdu à combattre des monstres de papier ! Que de colère toxique et mal orientée ! Que d’énergie dépensée en vain….Et au bout du compte, quelle poisseuse déprime.

20/10/2014

A l’ère du rien…

Filed under: Coup de griffe,Droits et libertés,Mon amie la com' — laplumedaliocha @ 12:26

B0OFoudCMAAIpMPAinsi donc, pendant que je marchais sur les bords du canal du Loing ce week-end, à la recherche de mon ami le héron cendré – oui, j’ai des relations très haut placées et il m’arrive d’avoir la faiblesse de m’en vanter – Paris se déchirait à propos de l’oeuvre d’art d’un certain McCarthy. C’est un sapin assuraient les uns dans un souci d’apaisement, non, un plug anal rétorquaient les autres avec une assurance d’expert. Bref, vérification faite au vu de l’objet, il s’agit d’un très grand machin vert apparemment en matière souple, qu’on décrit gonflé d’air et retenu par des câbles, arborant une forme conique sur un pied.

Alerte, la France anti-plug est gangrenée

Las ! L’objet a été vandalisé durant la nuit de vendredi à samedi. On ignore qui sont les plaisantins qui ont dégonflé le machin, mais qu’en termes symboliques, ce dégonflage est amusant. Car en vérité cette querelle n’est pas celle que les beaux esprits de gauche à la sauce Inrocks tentent de nous décrire à grands renforts de « gangrenés » (brrrr, on frissonne) et de « honte à la France » (rien que ça !). Il n’y a ici aucun affrontement entre un artiste libérateur et des êtres bornés, mais une simple et splendide manipulation à visée purement financière, ou pour être plus précis, l’une des nombreuses excroissances purulentes de la société de consommation sur le corps martyrisé de l’art (moi aussi je peux délirer à la manière des Inrocks).

Il suffit pour s’en convaincre d’aller consulter l‘article que consacre Wikipedia à Mc Carthy. L’épisode du week-end occupe 7 lignes sur un paragraphe dédié à ses gonflages qui en compte 22. Sachant que l’artiste est né en 45, on comprend vite l’intérêt pour lui de faire se quereller les parisiens. Il ne lui reste plus beaucoup de temps pour faire cracher les collectionneurs au bassinet. Or, vendre des étrons gonflables géants ne doit pas être facile. Non parce que la chose est de peu d’intérêt, c’est précisément ce qui en fait la valeur sur le marché de l’art contemporain, mais il faut avouer que l’oeuvre est un tantinet encombrante.

Evidemment, n’importe quel esprit doué d’un minimum de sens critique aura saisi l’absence totale d’intérêt artistique du machin vert dont la seule caractéristique notable est son gigantisme. Seulement voilà, depuis qu’on a raté les impressionnistes, on est prêt à tout qualifier « art » plutôt que de prendre le risque de louper le nouveau génie. Et depuis que Duchamp a fait la blague de l’urinoir, on dispose même d’une théorie structurée pour affirmer que le « rien » est artistique dès lors qu’un individu se proclamant artiste nous impose de le penser.

La « subversion programmée »

Pour le philosophe Dany-Robert Dufour, notre époque n’en finit plus de copier l’acte subversif de Duchamp et donc s’est installée dans l’ère du « comme si’, de « la subversion programmée » (Le Divin marché » Ed. Denoël. p. 282 et suivantes « Tu enfonceras indéfiniment la porte déjà ouverte par Duchamp »). Observons au passage que cette déconnexion  semble être la maladie du moment. La finance s’est déconnectée de l’industrie, entraînant la catastrophe que l’on sait depuis le début de ce siècle. La communication s’est déconnectée du message, engendrant une perte de sens. La politique s’est émancipée de l’action en considérant que le discours suffit le plus souvent à assurer le seul enjeu véritablement essentiel, la réélection. On est même en train de créer des églises pour athées, c’est dire si la forme s’emploie à couper le cordon avec le fond dans tous les domaines, même les plus inattendus. En ce sens, il ne faut pas s’étonner que l’art lui-même se déconnecte de l’esthétique et du sens pour devenir, à l’instar du reste, une sorte de guignolerie en apesanteur, reliée à rien d’autre qu’elle même, et sur le point en permanence de sombrer dans le néant en faisant plus ou moins de dégâts collatéraux (cf. par exemple la crise des subprimes).

Le plus drôle dans cette histoire, c’est que les défenseurs du machin vert dégonflé portent haut le flambeau de la liberté. La liberté de penser, la liberté de choquer et la liberté plus séduisante encore à notre époque de pouvoir installer un machin à connotation sexuelle au milieu d’une place parce que, hein, bon, le sexe c’est le dernier truc subversif. Croit-on. Car pour être subversif, il faut avoir une règle à transgresser et je voudrais bien qu’on m’explique ce qui, en dehors du tabou de l’inceste, demeure encore à transgresser en la matière. Deconnexion, vous dis-je. Mirage et fumisterie.

En réalité dans cette affaire, ce sont les esclaves de la société de consommation, c’est-à-dire de l’escroquerie financière et intellectuelle que constitue une très grande partie de l’art contemporain, qui prétendent attirer les esprits ayant conservé leur sens critique dans leur cul-de-basse-fosse mercantile. Ceux-là ricanent en songeant que McCarthy  a outragé les réactionnaires en leur plantant son machin vert à un endroit que la vieille décence passée de mode m’interdit de citer. L’outragé en l’espèce n’est pas forcément là où l’on croit.

Ca dit : je suis nul, et c’est vraiment nul

A ce stade, il serait de bon ton  d’énoncer doctement que, même très moche, le truc avait le droit de vivre au nom de la LIBERTE. Ainsi se terminent avec prudence les quelques articles qui s’inscrivent en rupture avec l’obligation d’admirer le génie du machin vert et de s’indigner qu’il ait été légèrement chahuté. J’ai plutôt envie de vous citer Baudrillard : « toute cette médiocrité prétend se sublimer en passant au niveau second et ironique de l’art. Mais c’est tout aussi nul et insignifiant au niveau second qu’au premier. Le passage au niveau esthétique ne sauve rien bien au contraire : c’est une médiocrité à la puissance deux. Ca prétend être nul. Ca dit : « je suis nul ! » – et c’est vraiment nul ». Il n’y a qu’une seule façon de réagir au dégonflement du machin vert qui s’est écrasé comme une bouse place Vendôme : un gigantesque et salvateur éclat de rire. C’est l’ego du faux artiste – et celui des ampoulés médiatiques qui contribuent à sa fortune – qui s’est ainsi affalé au pied de la colonne Vendôme. Surtout, la provocation a eu les effets escomptés, l’artiste a réussi sa com’, il n’y a pas de quoi pleurer ! Et moins encore de brandir le spectre du retour des pourfendeurs de l’art dégénéré, comme l’a fait sans rire Fleur Pellerin dans un tweet.

De fait, nous avons là un bel exemple de geste artistique que je qualifierais de « spontané, collaboratif » pour imiter les commentateurs bouffis du faux art contemporain. Et je vais vous en improviser dans l’élan une définition : un artiste provoque volontairement afin de susciter une réaction, lesquelles constituent ensemble – la provocation et sa réponse – une oeuvre d’art dont le résultat est anticipé par l’auteur mais par définition jamais connu à l’avance avec certitude.

Sur ce je vous laisse. M’étant découvert à l’occasion de cet article la capacité de pondre des théories artistiques fumeuses, je m’en vais aller faire fortune. J’ai un projet de merguez en peluche à finaliser pour l’ouverture de la FIAC. Elle mesurera 10 mètres de long et symbolisera ce que vous voudrez.

25/09/2014

L’arme de la raison, le réconfort de la raison, le salut dans la raison

Filed under: questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 10:52
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A la suite de l’assassinat de l’otage français Hervé Gourdel hier, comme il fallait s’y attendre, l’émotion ou plutôt les émotions tournent en boucle dans les médias. La stupeur, les larmes, la colère, la peur, l’envie de vengeance, le tout dans une surenchère d’adjectifs. C’est à qui sera le plus horrifié, sous le choc. Laurent Fabius parle d’infamie, Luc Chatel évoque une « exécution atroce, lâche et barbare », le Parti communiste est indigné…On cherche des mots, c’est pas facile, on les a tant usés pour désigner des banalités que lorsqu’ils pourraient vraiment servir, on les juge éreintés. Bref, la bête médiatique réclame son tribut de réactions et de surenchère, alors chacun y va de sa formule, songez donc, le silence pourrait être si mal interprété.

Parallèlement, et parce qu’il faut des images, Caméras et micros se tendent vers les proches. Sont-ils tristes, en colère, interrogent les journalistes ? Passons…On nous montre les drapeaux en berne dans les villes et villages endeuillés. Leur chagrin nourrit notre colère, sourde, attisée par la peur et tout ceci fabrique le désir de vengeance.

Et puis, au milieu de toute cette cacophonie, la voix d’un expert hier soir sur France Info, aux alentours de 20h30 qui déclare que la France est en alerte maximum depuis 2001, que la situation actuelle ne comprend pas de menace supplémentaire, que la peur est liée à la médiatisation de certains événements, laquelle est souvent déconnectée du niveau de menace réelle….Quel apaisement, au milieu de l’hystérie collective d’entendre s’exprimer ceux qui savent.

Et le réconfort est encore plus grand quand ceux qui savent ont le temps d’expliquer calmement ce qu’il se passe. Ce fut le cas chez Bourdin ce matin avec la longue interview de Gilles Kepel. Je la mets ici. Regardez-là. Il explique que nous n’avons plus affaire à un terrorisme pyramidal façon Al Qaida mais à un fonctionnement en réseau. Que ce terrorisme là s’infiltre au plus profond de la société. Que ses outils sont notamment les réseaux sociaux et son but déclencher la peur, la haine, bref, exactement ce qui tourne en boucle dans les médias depuis hier.

Le système s’emballe, ce n’est pas la première fois. Les journalistes n’en sont qu’en partie responsables, il y a dans le système médiatique une logique perverse qui dépasse ses acteurs et s’avère difficilement maitrisable. Cette hystérie, on le sait, participe de la médiocrité du discours public, parfois elle cause des dommages plus ou moins graves. Ici, elle pourrait s’avérer mortelle. Alors c’est le moment de tourner le dos à l’émotion pour tendre le micro à la raison. Car ici plus qu’ailleurs, quand on comprend, on cesse d’avoir peur et, en matière de terrorisme, quand on n’a plus peur, on a triomphé de l’ennemi.

Mise à jour 13h00 : et hop, déjà un exemple de ce qu’il ne faut pas faire. La mode des sondages idiots sur des questions d’actualité est affligeante…

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