La Plume d'Aliocha

9 novembre 09

Sans acrimonie

Classé dans : Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 16:58

Le propre des écrits intelligents, c’est qu’ils amènent le lecteur à réfléchir, que l’on soit d’accord ou non avec l’auteur. A ce propos, je viens de lire un billet de Philippe Bilger qui m’a plongée dans de profondes médiations. Celui-ci regrette que, lors d’une récente émission, le journaliste Nicolas Demorand n’ait pas fait preuve de la même acrimonie à l’égard d’Henri Guaino que de Marine Le Pen.

Acrimonie. Voilà un mot peu usité de nos jours. Il m’a interpellée, ce mot. Je lui trouve une sorte d’élégance pointue et menaçante. Vous sentez ce A majestueux qui tout de suite se crispe, grince et s’aiguise comme une lame ? C’est étrange parfois les mots, il suffit de les entendre, de les goûter en les prononçant pour ressentir leur sens. Il arrive d’ailleurs qu’on se trompe et que l’on cultive longtemps cette erreur originelle. C’est pourquoi, avant de vous parler de l’acrimonie appliquée à l’art de l’interview, j’ai été en vérifier le sens pour m’assurer que je le comprenais correctement. Je l’avais bien senti ce mot dont on me dit qu’il signifie “mauvaise humeur qui s’exprime par des paroles acerbes”. Philippe Bilger a raison de dire que si un journaliste fait preuve d’une humeur acerbe à l’encontre de Marine Le Pen, il n’y a pas de raison pour qu’il n’en fasse de même avec Henri Guaino, sauf à considérer qu’il y aurait d’un côté un politique labellisé et donc respectable et de l’autre une sorte de sous-politique que l’on invite à s’exprimer tout en signifiant qu’un traitement spécial doit lui être réservé.

La curiosité pure

Pour autant, je ne crois pas qu’un journaliste doive être acrimonieux envers qui que ce soit. L’humeur, bonne ou mauvaise, n’a pas sa place dans une interview. Le journalisme est avant affaire de curiosité, une curiosité neutre, émancipée de tout jugement de valeur, factuelle. Précisément parce qu’on nous demande de relater des faits, pas d’exprimer nos préférences ou nos dégoûts.

Entre l’acrimonieux et le beni-oui-oui, il y a je crois une place pour la curiosité pure, celle qui ne s’embarrasse ni de préjugés ni de jugement de valeur, qui questionne pour savoir, comprendre, éventuellement révéler ce qui est caché. Et qui revient à la charge si besoin est, jusqu’à obtenir des réponses ou bien un silence définitif, lequel, à défaut d’être une réponse, constitue une information. L’acrimonie, ou au contraire la sympathie, n’ont d’autre effet que de polluer l’exercice, de l’extraire du factuel objectif pour le faire entrer dans la sphère glissante du rapport personnel et subjectif. Le risque est grand alors de perdre de vue l’information que l’on cherche pour s’embourber dans une querelle d’ego entre interviewer et interviewé en prenant le public à témoin de ce qui vire souvent assez vite au combat de catch, avec tout ce que ce sport peut avoir de scénarisé et de factice. Ou bien en cas de sympathie à cette collusion trop souvent critiquée par le public entre gens de presse et politiques.

Ni trop près, ni trop loin

Et puisque je vous parle d’interview, avançons un peu dans l’exploration de l’exercice. Ces deux dernières semaines, j’ai réalisé en moyenne 3 interviews par  jours sur trois dossiers différents. Dans mon cas, il ne s’agissait pas de publier ces interviews en tant que telle sous la forme d’un article appelé “interview”, mais de recueillir la matière première nécessaire à la rédaction de 3 articles. Je sais que c’est souvent une épreuve pour celui qui est interviewé. Qui est le journaliste en face de lui, qu’attend-il, que fera-t-il des propos recueillis, comprend-il seulement ce qu’on lui dit ?  On sait moins en revanche ce que pense le journaliste. Pour nous, c’est un exercice épuisant. Nouer le dialogue avec quelqu’un suppose de se ”brancher sur la fréquence de l’interlocuteur”, de comprendre comment il fonctionne. Il faut, je crois,  entrer dans la logique et j’oserais même dire dans l’esprit de l’autre. Mais une fois qu’on est là, se pose alors une difficulté, celle de conserver la distance nécessaire à la critique. Rien n’est plus périlleux en effet que d’entrer sur le terrain de l’autre. C’est à partir de là qu’on peut se faire balader, perdre ses repères, se laisser engloutir dans la langue de bois ou dans une stratégie de manipulation. Trop près ou trop loin, c’est l’éternelle question de la distance pour le journaliste, l’une des plus difficiles à résoudre.

Une réalité si difficile à appréhender

Si vous voulez comprendre la complexité de l’exercice, je vous recommande la lecture de ce billet de Maître Mô. Il s’agit du témoignage d’un pédophile, lequel a attiré d’ailleurs d’autres confidences similaires. Si vous avez le temps, lisez les commentaires. La plupart des commentateurs se prêtent à l’exercice de la curiosité, sans acrimonie justement, en essayant simplement de comprendre. En ce sens, ils se comportent un peu comme des journalistes qui enquêtent sur un sujet. Je salue au passage l’opportunité ainsi offerte d’instaurer un dialogue avec des personnes habituellement stigmatisées et de découvrir cette part d’humanité commune qui nous lie tous, quelque soit le côté de la loi où l’on se situe.  Mais vous verrez aussi qu’à force de comprendre, certains en viennent presque à cautionner non pas la pédophilie en général, mais le raisonnement de leur interlocuteur, par humanité, par empathie, parce qu’ils ne sont plus face d’un concept mais de la complexité d’un être humain. Voilà à quoi nous sommes confrontés quotidiennement nous les journalistes. A cette fichue réalité toujours beaucoup moins caricaturale que l’idée que l’on s’en fait. Au passage, c’est pour cette raison que je ne crois pas au “journalisme en pyjama”, autrement dit à un journalisme de commentaire derrière un écran. Il faut se “colleter” à la réalité pour en mesurer toute l’infinie complexité. Mais revenons au sujet. En lisant le billet et les commentaires, vous comprendrez pourquoi il peut y avoir des erreurs, des biais, de la subjectivité, des influences dans un récit journalistique. Simplement parce que la réalité est infiniment complexe à appréhender, mouvante, incertaine, contradictoire. Nous avons parlé dans un billet précédent de l’objectivité journalistique et certains m’ont rétorqué qu’elle n’existait pas et que c’était une fumisterie de prétendre le contraire. Ce n’est pas vrai, la quête de la vérité est simplement un chemin long, difficile, semé d’embuches. Nous ne faisons jamais au mieux que l’effleurer. Ceux qui prétendent avec arrogance détenir la vérité objective simplement parce qu’ils sont journalistes ont tort. Ceux qui nient la possibilité d’atteindre à une certaine forme d’objectivité ou de présentation équilibrée et contradictoire de plusieurs vérités risquent à mon sens de cautionner involontairement bien des dérives. Je crois au fond qu’il faut conserver cette exigence de représentation au plus juste de la réalité en sachant qu’on n’y arrivera jamais totalement. Cela nécessite beaucoup d’écoute, d’humilité et surtout  un travail acharné.

5 novembre 09

Manipulation

Classé dans : Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 10:11

J’apprends en lisant @si ce matin qu’un petit groupe de journalistes privilégiés a rencontré notre président hier, lequel leur a fait des confidences en off, sans l’être totalement. En fait, si j’ai bien compris, ils devaient  raconter ce matin dans leurs journaux les humeurs du président sans préciser toutefois que c’était lui-même qui leur en avait parlé. La jolie chose journalistique que voilà.  Cela fait quelques temps déjà que les pratiques du gouvernement actuel en matière de relations avec la presse m’inquiètent. Quel flair me direz-vous ! Allons, ne soyez pas insolents avec moi. Je ne vous parle pas des évidences, des fausses interviews de l’Elysée qui ne sont en réalité que des mises en scène télévisuelles permettant d’éviter un long monologue ennuyeux. Je ne parle pas non plus de l’affaire de la vidéo volée à France3 ni de l’art en général que développe notre président pour rouler la presse dans la farine. Non, je vous parle de la personnalisation des rapports avec les journalistes. Je n’ai jamais vu aussi peu de conférences de presse à la Chancellerie  que depuis l’élection de Nicolas Sarkozy. Au début, j’ai pensé, et je l’avais dit ici, que Rachida Dati fuyait ces séances de questions-réponses collectives toujours un peu délicates, préférant recevoir quelques journalistes pour leur parler de sa vie. Pratique qui avait donné lieu notamment à cet exercice de haute voltige en matière de cirage de pompes dans Le Point. Mais il se trouve que Michèle Alliot-Marie qui lui a succédé est tout aussi invisible. Vu la réelle carrure politique de cette femme, je ne pense pas qu’elle soit du genre à fuir les journalistes. So what ? A la Chancellerie aussi on se serait mis aux “plans médias” ? On aurait décidé de choisir les journalistes que l’on rencontre ? Un son ici, un plateau télé-là ? Une interview dans tel quotidien ? Ce serait fini les grandes explications collectives sur le budget du ministère, ou sur le lancement d’une réforme ? Evidemment, il est toujours plus simple d’organiser des réunions en petit comité, ça flatte la vanité des heureux élus et c’est la meilleure façon de mettre les journalistes à la botte.

Je bavardais hier avec une spécialiste de la communication, qui, dans l’une des très grandes affaires médiatiques du moment, m’expliquait avec une charmante naïveté comment, depuis des mois, elle travaillait au corps ses journalistes préférés, le nombre de rencontres off qu’elle avait organisées, les autorisations qu’elle avait données à certains et pas à d’autres de publier des informations, le choix de telle émission plutôt que telle autre, de ce journaliste-là parce qu’il fallait bien lui renvoyer l’ascenseur sur une précédente affaire. “On ne sait plus au fond qui manipule qui” m’a-t-elle confié en fin d’entretien avec un sourire qui se voulait une excuse. Ah ? Moi je vois bien qui manipule qui, ça me saute aux yeux même, tellement je suis allergique à la manipulation. Tout cela me donne la nausée.

1 novembre 09

Un code de déontologie moderne, enfin ! (2)

Classé dans : Débats, questions d'avenir — laplumedaliocha @ 15:21

Quelques mots dans le prolongement du billet précédent en réponse à un article de Paul Villach publié sur Agoravox. Celui-ci attaque le projet de code de déontologie de Bruno Frappat sous prétexte qu’il entretiendrait “trois erreurs traditionnelles qu’aiment à répandre les médias” (je sens poindre l’influence de Bourdieu et Chomsky). D’abord explique-t-il la distinction entre faits et commentaires sur laquelle s’appuie le code serait inopérante puisque on n’accède jamais qu’à la représentation des faits, non aux faits eux-mêmes. Certes. Si l’observation est intéressante, elle témoigne néanmoins d’une ignorance du journalisme qui serait pardonnable si elle ne se traduisait par des attaques un peu trop péremptoires à mon goût. Quand on pratique le journalisme, on sait fort bien distinguer ce qui relève de la description des faits selon la règle des 5 w (qui impose de répondre à ces 5 interrogations : who, where, when, what, why), du commentaire. Exemple : “Jean Sarkozy (who) a annoncé le 22 octobre (when) sur France 2 (where) son intention de renoncer à se porter candidat à la présidence de l’Epad (what) en raison des réactions suscitées par sa candidature (why). Rappelons que l’Epad est un organisme créé par le général de Gaulle etc. (mise en perspective). Il est heureux que ce-dernier ait enfin pris acte de la colère populaire déclenchée par un évident népotisme d’autant plus inadmissible que notre pays est en crise et, surtout, que de nombreux jeunes, eux très diplômés, ne trouvent pas d’emploi car leur père n’est pas à l’Elysée (commentaire). Alors je veux bien que l’on joue à faire de la philosophie en maniant l’exemple fameux du “ceci n’est pas une pipe” de Magritte, c’est aussi louable qu’intéressant, mais ça n’informe pas en pratique un journaliste sur ses obligations professionnelles. Or, l’objet du code est précisément de fixer des règles déontologiques susceptibles de guider les journalistes dans leur travail. Leur dire qu’ils n’accèdent jamais aux faits mais seulement à leur représentation n’apporte rien. En revanche, souligner qu’il faut s’en tenir aux faits et éviter de les mélanger avec les commentaires est tout à fait utile et même nécessaire. Rappelons à ce propos la remarquable observation d’Hannah Arendt :

“Les faits sont la matière des opinions, et les opinions, inspirées par différents intérêts et différentes passions, peuvent différer largement et demeurer légitimes aussi longtemps qu’elles respectent la vérité de fait. La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat”.

Osera-t-on me dire qu’Hannah Arendt véhiculait en écrivant cela le mythe journalistique de l’accès direct aux faits ?

Deuxième critique : le code procéderait à “une dénégation discrète de la loi d’influence” (ah, les vils journalistes manipulateurs ! ) en écrivant que le journaliste “refuse toute confusion entre information et promotion ou publicité”. L’auteur de l’article ne voit pas de différence entre information et publicité, estimant que toute communication, journalistique ou publicitaire,  emporte nécessairement une influence. C’est bien entendu exact. Mais la charte encore une fois ne fait pas de théorie de la communication, elle s’adresse d’un point de vue pratique aux journalistes et leur dit : “vous ne devez pas prêter votre plume à des opérations de publicité de quelque nature que ce soit”. Voyez à ce sujet ce billet dans lequel je relayais les inquiétudes de Laurent Habib, patron d’Havas au sujet du développement inquiétant de la publi-information. Par ailleurs, les lecteurs habituels d’@si ont dû ces derniers temps lire nombre d’articles à ce sujet chez Daniel Schneidermann. Non seulement le code ne nie pas la loi d’influence, mais au contraire il invite les journalistes à avoir conscience des conséquences positives ou négatives de ce qu’ils publient. N’est-ce pas une reconnaissance implicite de leur influence, assortie d’un appel à la responsabilisation ? La distinction entre information et publicité ne s’inscrit pas sur le terrain de l’influence mais sur celui de la différence entre rendre compte en toute indépendance d’un événement d’une part et vanter les mérites d’un produit contre rémunération ou sous la contrainte d’autre part. Chacun comprendra qu’il en va de la crédibilité de la presse.

Troisième critique : rien n’indique dans ce code ce qui fonde la décision de publier ou non une information. Si, je m’excuse, beaucoup d’éléments l’indiquent. L’obligation de hiérarchiser contenue dans l’article 1, par exemple, renvoie à la nécessité de trier ce qui est important de ce qui ne l’est pas. C’est un premier critère qui, en effet, peut prêter à discussion car il confère un pouvoir important à un organe de presse.  N’oublions pas toutefois que le pluralisme est censé corriger ce pouvoir dès lors que ce qui n’intéresse pas l’un excitera la curiosité de l’autre, sauf à croire au grand complot des médias qui se réuniraient tous les matins pour décider ensemble ce qu’ils vont cacher au public. Notez il y en a pour le penser, comme d’autres s’obstinent à considérer qu’on n’a jamais marché sur la lune. Ajoutons qu’Internet tempère de plus en plus les effets potentiellement négatifs de cette fonction attribuée à la presse. Outre l’importance ou non d’un fait qui pousse à l’évoquer ou à le taire, viennent une série de limitations à la liberté de publier une information liées au respect de la dignité, de la présomption d’innocence, de la vie privée, ou encore à l’interdiction de susciter haines, discriminations, préjugés. Sans compter l’article 3-1 qui enjoint de ne pas mettre en cause l’honneur d’autrui  sans information crédible sur les faits allégués. Tels sont les critères qui limitent la sortie d’une information. Ils ne satisferont pas les adeptes du grand complot médiatique, mais je gage que ceux-là n’auraient pas été davantage convaincus par des informations plus précises, à supposer d’ailleurs qu’elles puissent être fournies, ce dont je doute. Il n’y a que le gouvernement chinois qui sache parfaitement ce qu’il entend par important ou non en ce qui concerne l’information…

Ceux qui nient la différence entre information journalistique et publicité, ou bien encore contestent la possibilité de relater un fait de la manière la plus exacte, fidèle et objective possible au nom d’une vision idéalisée et assez théorique des choses, me donnent toujours envie de les envoyer observer durant quelques jours le fonctionnement de la justice. Ils verront que c’est une affaire humaine parfois bien éloignée d’une vision idéale de la Justice. Il n’empêche, des milliers de juges la rendent chaque jour, de même que des milliers de journalistes tentent avec plus ou moins de succès, de talent et d’éthique de rendre compte de l’actualité quotidiennement. Ils ne sont pas plus objectifs que les juges ne sont justes, mais ils tendent à l’objectivité, c’est leur mission et leur devoir. Un devoir qui est en passe d’être réaffirmé, et c’est tant mieux.

Un code de déontologie moderne, enfin ! (1)

Classé dans : questions d'avenir — laplumedaliocha @ 15:20

Bruno Frappat a achevé la rédaction du code de déontologie des journalistes, lequel a été rendu public le 27 octobre dernier. Il faut encore que le texte soit discuté par les entreprises de presse et les syndicats de journalistes, mais un pas important a tout de même été franchi. L’annexion d’un code de déontologie à la convention collective répond à une demande ancienne des syndicats de journaliste, précise le SNJ (Syndicat national des journalistes) à l’AFP, mais jusqu’à présent les organisation patronales résistaient. Celles-ci aujourd’hui se veulent rassurantes, elles ne voulaient pas d’un texte rédigé par des journalistes, mais puisque  ce code est le produit d’une collaboration entre éditeurs et journalistes, tout va bien. Ou presque. Le SNJ regrette en effet de n’avoir pas participé aux travaux, ce qui pourrait compliquer les négociations à venir.

Pourquoi un code ? Parce qu’il faut renouer avec la confiance du public souligne Bruno Frappat, et parce que l’apparition du numérique a changé les règles du métier. Alors il a préféré réunir un comité des sages et préparer un texte, plutôt que laisser l’Etat s’en occuper. On voit mal en effet le gouvernement Sarkozy prendre sa plume pour définir les obligations déontologiques des journalistes. Le procédé eût été choquant et le résultat inéluctablement rejeté par la profession. Au demeurant, dans tous les métiers, ce sont les professionnels eux-mêmes qui édictent leurs règles de déontologie.

Mais que dit donc ce projet de code ? Allez voir, il est ici. Vous pourrez le comparer utilement aux deux textes qui l’ont précédé :  la Charte professionnelle des devoirs des journalistes français, adoptée en 1918 et la Charte de Munich de 1971 signée par l’ensemble des syndicats de journalistes européens. Voyez également cet article de wikipedia qui synthétise assez bien la question.

Mais alors, me direz-vous, quel peut être l’intérêt d’un nouveau code alors qu’il en existe déjà au moins deux, dont un français et un européen ? Cet intérêt est triple. D’abord en pleine crise de confiance, il n’est pas inutile de réfléchir sur les valeurs de la profession et de les acter dans un texte solennel. Ensuite depuis 1971, la profession a changé, notamment sous l’influence d’Internet. Il fallait donc moderniser les textes existants. Enfin, le projet de code a vocation à être annexé à la Convention collective des journalistes, ce qui lui conférera une force juridique supérieure à celle des chartes existantes.

En comparant les anciens textes avec le code de Frappat, on observe que les principes fondamentaux demeurent les mêmes depuis un siècle (vérité exactitude, indépendance, respect de la vie privée, devoir de rectification en cas d’erreur etc), simplement il nécessitaient d’être adaptés à notre époque et sans doute aussi mieux explicités. Une lecture attentive donne le sentiment que la rédaction du code est partie des critiques les plus habituelles contre la presse (journaliste manipulés, refusant  de reconnaître leurs erreurs, se jouant du droit de réponse, portant inutilement atteinte à la vie privée, se complaisant dans l’émotionnel, le racolage….) pour redéfinir de façon très pratique les obligations professionnelles des journalistes. D’un point de vue formel, la grande innovation par rapport aux textes précédents consiste à définir le métier de journaliste. Signe des temps sans doute, et de la confusion qu’est susceptible d’introduire Internet dans l’appréhension du métier, dès lors que tout un chacun peut désormais s’improviser diffuseur et commentateur d’actualité via les blogs et autres.

“Le journaliste a pour fonction de rechercher, pour le public, des informations, de les vérifier, de les situer dans un contexte, de les hiérarchiser, de les mettre en forme, et éventuellement de les commenter, afin de les diffuser, sous toute forme et sur tout support.

Il le fait, au sein d’une équipe rédactionnelle, sous l’autorité de la direction de la rédaction et la responsabilité du directeur de la publication, dans le cadre d’une politique éditoriale définie”.

La définition du journalisme qui constitue le premier “chapitre” de la charte est suivie de trois autres chapitres : “le recueil et le traitement de l’information”, “la protection du droit des personnes”, et “l’indépendance du journaliste”. Vous observerez que ces 3 parties illustrent les interrogations de notre époque sur le métier. Ainsi par exemple, le journaliste est invité à être “attentif aux critiques et suggestions du public”. L’air de rien, c’est une innovation majeure car la voix du public fait officiellement son entrée dans notre déontologie, ce qui n’était pas le cas dans les déclarations précédentes. Autre signe de modernité, toute modification volontaire d’une image doit être signalée au public. Plus innovant cet article qui précise : ” Le journaliste rectifie dans les meilleurs délais et de la façon la plus visible les erreurs qu’il a pu commettre. Il doit avertir le public des manipulations dont il a pu être victime”. La charte pose également un principe que l’on pourrait qualifier “d’information responsable” et qui me parait particulièrement bienvenu : “Le journaliste doit toujours avoir conscience des conséquences, positives ou négatives, des informations qu’il diffuse”. Celui-ci se décline dans le respect de la vie privée, de la dignité et de la présomption d’innocence mais aussi sur le terrain des haines, discriminations et préjugés : “Le journaliste veille à ne pas nourrir la haine, les discriminations ou les préjugés à l’égard de personnes ou de groupes. Il ne relaie pas des réactions de lecteurs, d’auditeurs, de téléspectateurs ou d’internautes qui risquent d’entretenir ces mêmes sentiments”.

Sur le terrain de l’indépendance enfin, je trouve particulièrement bien vue la rédaction de cet article : “Le journaliste garde recul et distance avec toutes les sources d’information et les services de communication, publics ou privés. Il se méfie de toute démarche susceptible d’instaurer entre lui-même et ses sources un rapport de dépendance, de connivence, de séduction ou de gratitude”. C’est à mon sens l’un des points les plus importants du texte car il traite de l’influence la plus pernicieuse qui puisse s’exercer à l’encontre d’un journaliste, l’excessive proximité avec les sources et notamment avec les services de communication. On vous manipule de la pire des manières qui soit, sur le terrain de la flatterie, de la confiance, de la complicité, du respect de la parole donnée etc.

Globalement, ce texte me parait intelligent. En partant très concrètement des fautes stigmatisées par le public, il aboutit à un code aussi pragmatique que peut l’être ce type d’exercice. Néanmoins, j’observe qu’il n’est nulle part fait mention de l’obligation au secret professionnel alors que celle-ci fait partie des devoirs essentiels énoncés dans la déclaration française de 1918 ainsi que dans la charte de Munich. Etrange… Le SNJ regrette pour sa part qu’en face des devoirs, il n’y ait pas l’affirmation des droits des journalistes comme c’est le cas dans la charte de Munich. Ces droits sont au nombre de 5 dans la charte de 1971: l’accès aux sources, le refus de toute subordination contraire à la ligne générale de l’entreprise, l’impossibilité d’être contraint à faire quoique ce soit de contraire à sa conscience, le droit pour l’équipe rédactionnelle d’être informée des décisions de nature à affecter l’entreprise, et enfin le droit à la sécurité matérielle et morale au sein de l’entreprise. Cette absence de “droits” en contrepartie des devoirs méritera un débat, en effet. On peut toutefois considérer que l’affirmation des devoirs des journalistes implique nécessairement de la part de leurs employeurs que ceux-ci leur garantissent le moyen de les respecter. Quant au droit d’accès aux sources, il me semble être le corollaire nécessaire du droit du public à l’information. Cela étant, si ça va sans dire, on m’objectera avec raison que c’est encore mieux en le disant….

NB : Quand on cherche sur Google le code de Frappat, on tombe assez vite sur un article d’Agoravox extrêmement critique avec le projet. J’y réponds dans le billet suivant afin de ne pas allonger inutilement celui-ci.

Et merci à Paul de m’avoir alertée sur la sortie du texte au moment où je vous annonçais ma désertion provisoire du blog pour excès de travail!

28 octobre 09

In god do we trust ?

Classé dans : Invités, Salon littéraire — laplumedaliocha @ 10:06

Me voyant débordée, Gwynplaine, fidèle lecteur de ce blog,  a décidé de voler à mon secours en rédigeant ce billet. Je suis heureuse d’accueillir sur le blog un passionné de lecture doublé d’un spécialiste de bande dessinée. Aliocha.

Par Gwynplaine

arton14624-a303fMarc-Antoine Mathieu est un cas à part dans la bande dessinée, ne faisant partie d’aucune chapelle, traçant son sillon à l’écart des bandes et des mouvements. Et pourtant il fait partie de ceux qui ont contribué, dans les années 90, à sortir cet art de l’ornière sous-littérature dans laquelle il reste trop souvent (en gros et bref, après la décennie des années 70 qui consacra la bd adulte – Futuropolis, L’Echo des Savannes, Métal Hurlant, Fluide Glacial, …, ça ronronnait un peu, rien de bien excitant ne s’étant produit dans les années 80), avec notamment sa série phare (et indispensable) : Julius Corentin Acquefacques, prisonnier des rêves. Une série dans laquelle il questionne la narration en bande dessinée, réfléchit sur sa construction, tout en nous racontant les hilarantes aventures onirico-kafkaïennes de Julius Corentin, employé au ministère de l’humour. Le fond par la forme en quelque sorte.

L’incarnation

Mais là n’est pas le propos, cette introduction n’étant là que pour situer l’auteur dans le paysage du neuvième art français pour les néophytes de la chose dessinée. Le propos est son album sorti récemment, dans lequel il traite de sujets intéressant au premier chef ma blogosphère personnelle (Aliocha et Philarête en tête) : l’emballement médiatique et Dieu en personne.

Le sujet est simple : Dieu en personne descend sur terre, il s’incarne parmi les humains. Une fois son identité établie de façon certaine, la (bonne ?) nouvelle se répand comme une traînée de poudre, et c’est un emballement médiatique sans précédent.

Mais que fait donc Dieu descendu sur terre ? Rien… Il parle, beaucoup plus qu’Il n’agit, et ça, c’est insupportable au monde qui avait mis tant d’espoir en Lui. On le rend responsable de tous les maux, et c’est bien logiquement qu’une sorte de class action à l’échelle mondiale le traîne devant le tribunal. Un procès[1] s’ouvre alors, fil rouge narratif de l’ouvrage, où l’accusation aura à cœur de prouver l’existence de Dieu pour engager sa responsabilité, tandis que la défense devra minimiser son rôle voire, peut-être remettre en cause son existence.

Le tour de Dieu en 120 pages

Parallèlement à ce procès, l’auteur envisage toutes les facettes du phénomène Dieu : scientifique, journalistique, sociologique, artistique et littéraire (ou plutôt éditoriale), publicitaire, Dieu est scruté sous toutes les coutures. Pourtant on ne verra jamais son visage. Et c’est la grande force de cette bd qui révèle Dieu sans vraiment le montrer (ou serait-ce l’inverse ?). Marc-Antoine Mathieu a de plus eu l’intelligence de parler du Dieu universel, et non celui d’une religion particulière (même si l’on sent bien qu’en matière de représentation, il vient quand même de la tradition judéo-chrétienne).

Bref une bd intelligente, philosophico-mystique, truffée de paradoxes et de nonsense, faisant réfléchir tout en proposant une vision extrêmement lucide de notre société dont le matérialisme confine souvent au ridicule, une vision un brin désabusée mais franchement drôle. Mais le rire n’est-il pas la politesse du désespoir ?[2]


[1] L’intrigue se déroulant dans une société “parallèle” pourrait-on dire, que les juristes n’y cherchent aucune orthodoxie judiciaire.

 

[2] Pour rendre la dimension humoristique de cette bd, il fallait bien une chute tarte à la crème.

27 octobre 09

Quand le web tue…pour rire

Classé dans : Brèves — laplumedaliocha @ 12:44

Et voilà. Il suffit que je sois débordée pour que l’actualité m’agite sous le nez plein de sujets passionnants ! Je viens de recevoir un communiqué de presse m’annonçant que 13ème rue et Euro RSCG lancent un site du meilleur goût : jetueunami.com. C’est ici. Voyez le communiqué de presse pour comprendre de quoi il s’agit. Le pitch ? Vous choisissez un ami, vous envoyez sa photo et vous assistez à sa mort, virtuelle bien entendu, en direct. La victime est alertée par mail et invitée à découvrir qui l’a tuée. N’est-ce pas que c’est hilarant comme jeu ? Observons au passage qu’il s’agit d’un ami et non pas d’un ennemi, la différence étant susceptible,  je suppose, de nous garantir l’aspect ludique de la chose et d’éviter surtout aux concepteurs du projet d’avoir affaire à la justice (à mon avis, il y a quand même un risque juridique là-dedans, ne serait-ce que dans les dérives auquel le “jeu” peut donner lieu).  N’envoyez donc pas la tête de votre chef de bureau, à moins qu’il ne soit votre “ami”. Nous avons là un bel exemple de “coup marketing” conçu pour déclencher un buzz sur fond de polémique relative à la pertinence de cette création. D’aucuns mettront sans doute en cause Internet. Disons que celui-ci facilite techniquement ce genre de jeu douteux. Mais j’y vois au moins autant l’imprégnation de la culture  trash de la télévision. A l’évidence, même si je n’entends pas jouer à ça, j’ai cédé au piège du buzz dès lors que j’ai choisi d’en parler. Voyez à ce sujet le billet d’un spécialiste du marketing ici. Il est assez révélateur de l’empreinte de l’idéologie technique sur Internet. On se félicite de la qualité technique du site, on salue la performance marketing et on oublie au passage l’aspect éthique un tantinet contestable, ou plutôt, on n’envisage celui-ci qu’en tant que facteur déclencheur de buzz.  L’échange entre l’auteur du billet et un commentateur nommé Stéphane est particulièrement édifiant à ce sujet….

26 octobre 09

Planning chargé

Classé dans : A propos du blog — laplumedaliocha @ 19:40

C’est étrange les blogs. Un blogueur peut soudain se taire pour une raison ou une autre et ses lecteurs se retrouvent dans le vide, sans nouvelles. L’inverse est vrai également, il m’arrive de me demander en tant que blogueuse où est passé tel ou tel lecteur, l’ai-je déçu, est-il en vacances, débordé…Bref, la grande différence entre un organe de presse et un blog, c’est l’absence de périodicité et donc d’engagement. Un jour on écrit, l’autre pas. Un jour on est là, le lendemain on disparait. Nul ne peut me demander de rendre des comptes. Je suis libre d’écrire ou pas, vous êtes libre de me lire ou de passer votre chemin, de commenter ou de vous taire, d’approuver ou de critiquer…Toutefois, qu’on le veuille ou non, le blogueur crée une relation dont j’estime qu’il est ensuite responsable, fut-elle libre, virtuelle, anonyme et gratuite. Il suffirait d’un clic pour que ce blog disparaisse, mais tant qu’il existe, je me sens tenue de l’alimenter et d’expliquer ses silences lorsqu’ils sont inhabituels. Après tout, nous passons du temps ensemble, ça crée des liens, non ? Oh ! J’aperçois bien le soupçon de vanité que suggère l’expression de cette préoccupation. Faut-il que je me croie indispensable pour me sentir obligée de me justifier. Quel orgueil ! Peut-être, mais peut-être aussi que j’ai simplement horreur des silences sans explications, des promesses non tenues, des attentes insatisfaites. Un petit mot donc pour vous dire que je suis sous l’eau, comme dans toutes les périodes de vacances scolaires où il faut produire le même nombre d’articles mais avec beaucoup moins d’interlocuteurs pour nous éclairer et des contraintes d’agendas infernales. Ajoutons à cela que j’ai deux enquêtes passionnantes sur le feu qui absorbent toute mon énergie. Ce blog va donc s’endormir quelques jours. A très bientôt !

23 octobre 09

Jean le Petit

Classé dans : Brèves — laplumedaliocha @ 11:08

Figurez-vous qu’en feuilletant hier le dernier numéro de Courrier International qui titre en Une “Quelque chose de pourri au Royaume de France” et propose un dossier complet sur les retentissements de l’affaire Jean dans la presse internationale, j’ai trouvé un savoureux papier d’encouragement à notre Dauphin. Eh oui ! Il s’agit d’un article de Lucy Jones publié dans le Daily Telegraph. L’auteur rappelle que la principale attaque contre Jean réside dans sa jeunesse et son inexpérience. Or, souligne l’article, c’est oublier que Mozart a composé son andante en do majeur à 5 ans (qui l’oublie, c’est le truc le plus tarte à la crème que je connaisse), que Cléopâtre est devenue reine d’Egypte à 18 ans, qu’Alexandre le Grand est monté sur le trône de Macédoine à 19 ans et qu’Orson Welles a réalisé Citizen Kane à 26 ans. Evidemment, dans ces conditions, présider l’Epad à 23 ans, c’est rien moins que naturel pour un génie de la politique. Ce qui amène l’auteur à cette conclusion : “Il est des hommes qui sont, par naissance, destinés au pouvoir. Nous ne devrions pas essayer de les faire trébucher sous le coup de reproches jaloux et mille fois ressassés”. Amen. Le Prince Jean ayant renoncé hier au trône de l’Epad malgré son âge déjà très avancé par rapport à ses illustres prédécesseurs, il faut se rendre à l’évidence, il a gagné son surnom de Jean Le Petit.

 

A lire, ce billet désopilant sur la probable future nomination, pardon, ELECTION, à la tête de la SPA. En plus sérieux, voir l’intéressant debriefing de l’affaire sur le monde.fr.

22 octobre 09

Misère et courtitude

Classé dans : Réflexions libres — laplumedaliocha @ 13:23

Oui, j’écris comme Ségolène parle, et alors ? “Il faut faire jazzer la langue” disait Céline qui en connaissait un rayon sur le sujet, tandis que plus récemment notre intellectuel national, j’ai nommé Jack Lang,  observait au sujet de la fameuse bravitude qui a révolutionné le langage politique français : “le mot est beau, il exprime la plénitude d’un sentiment de bravoure. (…) Elle (Ségolène) parle un langage qui touche les gens”. Je suppose que les défenseurs de la langue française ont du, en effet, être touchés. Toujours est-il que je voulais réagir aujourd’hui à une pertinente observation de Miss SFW (1). Un de ses lecteurs se plaignait  lui faisait observer la longueur de ses billets. Et la Miss qui, si j’ai bien compris est juriste et journaliste tout comme moi, de répondre en évoquant sa révolte à l’encontre des consignes des consultants de presse (attention, mode ironique) :

“Il faut faire court parce que les gens ne lisent plus. Ils n’ont pas suffisamment de capacités d’attention pour intégrer toutes les informations contenues dans un texte long, ni même de volonté pour s’intéresser à une production écrite dont la lecture les retiendra plus de cinq minutes. Nous journalistes, êtres supérieurement intelligents, devons mixer l’information en tout petits morceaux pour les handicapés du bulbe qui nous lisent.
Voilà pourquoi, quand je suis dans le civil, je n’aime guère que l’on présente à ma lecture un article étriqué. Car non seulement je n’apprends pas grand-chose, mais je soupçonne fortement son auteur de me prendre pour une pintade”.

Qu’elle me permette de l’embrasser confraternellement pour ces sages paroles qui viennent appuyer mon long combat contre la courtitude des articles (à tendance ridicule, mot ridicule, voilà pourquoi j’ai ségolénisé mon titre). Les gens n’ont plus le temps lire ? Laissez-moi rire ! Alors qu’ils dévorent les pavés de la série Harry Potter  ? Plus le temps de lire ? Dans ce cas comment expliquer le succès du magazine XXI qui n’est pas réputé pour publier des brèves à valeur ajoutée (il faudra qu’un consultant m’explique où est la valeur ajoutée dans un batonnage de dépêche) ? Plus le temps de lire ? Je m’étonne alors qu’Eolas rencontre un incroyable succès auprès des internautes – pourtant réputés impatients et zappeurs – avec ses billets souvent d’une longueur impressionnante (1). Il n’est pas rare en effet qu’ils comptent 10 000 à 12 000 signes, parfois plus, quand les articles de presse tournent aux alentours de 4 500 signes. Au fond je crois que nos consultants décervelés doivent parler d’eux-mêmes quand ils disent que les lecteurs n’ont plus le temps de lire, ce qui ne m’étonnerait pas vu leur niveau intellectuel. Ou bien alors, Miss Sfw a raison, ils nous prennent pour des pintades.

Pauvre Libé…

Tout ceci serait drôle si leurs conseils aussi stupides que coûteux n’incitaient les éditeurs de presse à prendre des décisions qui n’ont de cesse d’aggraver le mal dont ils souffrent, à savoir le désintérêt du lectorat.  Tenez, prenons les quotidiens. J’avais un immense espoir lors de la sortie de la nouvelle formule de Libé, les propos de Joffrin m’avaient touchée. Il semblait avoir compris lui, enfin, qu’il fallait arrêter de servir de la soupe avec des grandes images, façon roman-photo. Nous en avions parlé ici. J’ai attendu, je me suis dit qu’il leur fallait quelques semaines pour se roder, que la révolution (éditoriale bien sûr, pas le Grand Soir), allait s’opérer. Que nenni ! Quelques commentateurs à l’époque avaient freiné mon enthousiasme en suggérant que Joffrin se moquait de nous. J’ai retrouvé celui-ci, je crois qu’il y en avait d’autres. Il est temps de vous rendre justice, amis lecteurs, vous aviez malheureusement raison. Je ne pense pas qu’il se moquait de nous, mais j’observe qu’il n’a visiblement pas les moyens de ses ambitions, ce qui, pour le lecteur revient au même.

Test comparatif

Voilà plusieurs jours que je fais le test d’acheter Le Figaro, Le Monde et Libération. Hier par exemple, je me suis plongée dans l’affaire Clearstream. Libé nous proposait 2 papiers sur 2 pages illustrés d’une immense photo et, sur une troisième page, un best off de citations d’avocats avec photos de leurs clients. Pile le genre de petit montage dédié aux lecteurs-qui-n’ont-pas-le-temps-de-lire. Je ne dis pas que c’est idiot, mais la chose relevait plutôt de l’illustration que de l’article. En l’espèce, on avait l’impression que l’équipe rédactionnelle n’avait pas assez de confiture pour couvrir sa tartine. Le Figaro nous offrait quant à lui un article de bonne tenue sur les réquisitions et un autre plus court (on appelle cela un “rebond”) relatif aux futurs mouvements à la tête du parquet de Paris. Quant au Monde, alors là… Chapeau Pascale Robert-Diard ! Quel style, quel sens du récit, quelle finesse de regard et d’analyse. Extrait :

“Côte à côte, au siège du ministère public, sont deux hommes, deux générations, deux images d’un même parquet. Le procureur de la République de Paris, Jean-Claude Marin et le vice-procueur, Romain Victor. L’évêque et le clergyman. Le verbe souple, ciselé, truffé de références littéraires de l’un, les mots sobres, abrupts et la démonstration implacable de l’autre. La cautèle de celui qui est arrivé, la roideur de celui qui se hisse” (3).

Quand un papier commence comme ça, on trouve le temps de lire, non ?

Vous l’aurez compris, quoiqu’on dise du Monde, il continue de tenir le haut du pavé. J’aurais tendance à mettre juste derrière à égalité Le Figaro qui propose un vrai contenu éditorial, n’en déplaise à ses détracteurs idéologiques, Le Parisien, qui foisonne d’informations et de scoops et La Croix dont l’exigence de qualité jusque dans les moindres détails force le respect. Du bien bel ouvrage. Espérons que ces quatre quotidiens vont continuer de penser que les lecteurs ont le temps de lire, pour peu bien sûr qu’on sache les intéresser. La grande escroquerie, soigneusement entretenue par les consultants qui ont intérêt à flatter leurs clients dans le sens du poil, c’est de prétendre que les baisses de lectorat sont dues  à notre trépidante vie moderne, à Internet, la télévision, la radio, la baisse de la culture générale et autres fadaises. Evidemment, c’est plus simple que de balancer comme ça, de but en blanc, au client  : votre canard est mauvais. Alors, les consultants recommandent de baisser la pagination et de réduire les formats, parce-que-les-lecteurs-n’ont-pas-le-temps-de-lire. Ô joie, ça permet d’économiser en papier et en journalistes. Quelle entreprise résisterait à l’attraction d’une si plaisante recommandation ?  J’ai feuilleté un jour un ouvrage qui expliquait que plus une entreprise était en difficultés, plus elle avait tendance mécaniquement à prendre de mauvaises décisions pour tenter de s’en sortir. J’aurais dû l’acheter tant cela reflétait la situation de la presse. Si quelqu’un ici l’a lu et peut m’en donner les références, j’en serais heureuse.

Entre nous, je persiste à penser que la baisse des ventes des canards est surtout imputable à la médiocrité croissante de l’offre rédactionnelle. Il est vrai que, parfois, on n’a pas le temps de lire l’intégralité d’un journal, ni même la moitité, voire le quart. Vrai qu’on le remise alors dans un coin en se promettant que, plutard…. Vrai que c’est frustrant. Mais en ce qui me concerne, je préfère avoir trop que pas assez, je goûte davantage la frustration d’avoir manqué un très beau papier que celle d’avoir lu intégralement un mauvais article. Et je rachète ce journal trop substantiel la fois suivante, tandis que je snobe celui dont je sais qu’il ne m’apprendra rien, ou si peu. Lorsqu’on tombe sur un papier de Pascale Robert-Diard ou de tout autre journaliste à qui son journal laisse la possibilité d’exprimer son talent, on trouve le temps de lire ou bien on regrette de ne pas l’avoir, mais en tout cas on a le sentiment d’avoir un vrai journal en mains. Que les consultants et leurs aimables commanditaires les éditeurs de presse se le mettent une bonne fois pour toute dans ce qui leur sert de cerveau : les lecteurs ne sont pas des handicapés du bulbe… !

(1) Je ne trouve pas les liens permanents vers les billets de Miss Sfw, il s’agit de son dernier. Pour les lecteurs qui visiteraient cette page dans quelques jours, semaines, mois ou années, il est daté du 21 octobre et s’intitule Long bitch. Merci à Gwynplain de me l’avoir signalé hier, je ne l’avais pas encore lu.

(2) Eolas a d’ailleurs trouvé son maître en termes de longueur. Pour ceux qui ne l’auraient pas encore lu, allez voir ce magnifique billet de Maître Mô (34 000 signes et des poussières !).

(3)”M.de Villepin se pose en victime de l’acharnement de M. Sarkozy” par Pascale Robert-Diard – Le Monde du jeudi 22 octobre 2009.

21 octobre 09

Google inquiète les acteurs de la culture…

Classé dans : Dessins de presse — laplumedaliocha @ 15:29

google-numŽrisation-cybergrignotage

Page suivante »

Publié sur WordPress.